En 1998, Alain Auffray de Libération disait de lui qu'il était "le pédagogue le plus écouté de nos gouvernants". S'il ne fait pas l'unanimité, Philippe Meirieu est en tout cas une voix qui compte aujourd'hui et depuis longtemps dans le domaine de l'éducation. Il lui a consacré toute sa vie. En tant qu'enseignant, mais également en tant qu'auteur, "théoricien" en matière de pédagogie (l'art d'éduquer). Il a occupé plusieurs positions d'influence sur les questions d'enseignement et a effectivement été consulté, écouté par plus d'un gouvernant. En 2010, conscient de la force de la politique pour faire bouger les lignes, il accepte de mener la liste d'Europe Écologie lors des régionales en Rhône-Alpes. Avec près de 18% des suffrages exprimés, il réalise un score exceptionnel comme l'ensemble de la formation au niveau national. Europe Écologie est en position favorable avant la fusion avec la liste socialiste de Jean-Jack Queyranne pour le second tour. La majorité sortante reconduite, Philippe Meirieu devient le deuxième vice-président du Conseil régional. Il est chargé de la "formation tout au long de la vie", une thématique qui lui tient évidemment à coeur.

 

En 2012, il soutient Eva Joly pour la présidentielle. Le "contrat de mandature" entre le Parti socialiste et Europe Écologie - Les Verts l'investit comme le candidat officiel de l'alliance dans la première circonscription du Rhône (Lyon), une alliance estampillée "majorité présidentielle" après l'élection de François Hollande. Les forces en présence : Michel Havard, le député U.M.P. sortant, mais également Thierry Braillard, le candidat du Parti radical de gauche. Comme d'autres ici ou là, il refuse l'accord entre E.E.-L.V. et le P.S., dont son parti est pourtant traditionnellement l'allié le plus fidèle. L'opposant à M. Havard en 2007 sera donc normalement bien candidat contre Philippe Meirieu lors du premier tour des législatives, le 10 juin prochain. Lorsque j'ai contacté M. Meirieu pour lui proposer le présent entretien, cette situation était déjà connue. Je n'ai pas souhaité consacrer d'espace à ce "duel fratricide", qui occupe déjà une grande partie de la couverture médiatique de la bataille pour cette circonscription. Un grand merci à Philippe Meirieu pour les réponses qu'il a bien voulu apporter à mes questions, et pour la gentillesse dont il a fait preuve durant nos échanges par internet. Le premier tour, dans deux semaines... Une exclusivité Paroles d'Actu, par Phil Defer.  EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

PHILIPPE MEIRIEU

Vice-Président du Conseil régional de Rhône-Alpes (depuis 2010)
Candidat dans la 1è circonscription du Rhône

 

"L'énergie est là. Nous allons avancer."

 

(Photo fournie par M. Philippe Meirieu)

 

 

Q : 10/05/12

R : 28/05/12

 

 

 

Paroles d'Actu : Le 6 mai, François Hollande est élu président de la République. Question toute bête, qu'avez-vous ressenti lorsque vous avez appris la nouvelle ? Dans quel état d'esprit êtes-vous, aujourd'hui ?

 

Philippe Meirieu : J’ai été très heureux. Les derniers jours de la campagne de Nicolas Sarkozy m’avaient effrayé : il avait joué sur toutes les peurs possibles et déshonoré le débat politique. François Hollande a été non seulement digne et courageux, mais aussi rassembleur. Il a refusé toute démagogie et, même si j’estime que, dans certains domaines (comme la conversion énergétique ou la formation tout au long de la vie), il ne va pas assez loin, je dois dire qu’il force l’admiration... C’est un homme d’Etat résolument de gauche et qui permet d’espérer de vrais changements en profondeur. Je crois qu’il faut lui donner maintenant une majorité à l’Assemblée nationale et travailler inlassablement pour remettre la France sur les bons rails.

 

 

PdA : Élections européennes de 2009 : Europe Écologie réalise d'excellents scores et talonne, au niveau national, le score du Parti socialiste (16,3 contre 16,5% des suffrages exprimés).

2012... Votre candidate à l'élection présidentielle est Eva Joly, largement élue face à la star Nicolas Hulot lors de la Primaire de l'écologie. Pourtant, sa campagne ne décollera jamais vraiment, et son score sera finalement bien en deçà des espérances. (2,3% des exprimés) Mauvais choix de candidat ? Mauvaise campagne ? Mauvaise idée de participer à l'élection présidentielle ? Quel regard portez-vous sur cet échec ? Comment expliquez-vous ce score ? Ne risque-t-il pas de desservir votre cause, la cause de l'écologie, avec un "poids apparent" si faible ?

 

P.M. : Le score d’Eva Joly ne reflète en rien la force de l’électorat écologiste. Le rejet de Nicolas Sarkozy a poussé de nombreux électeurs à voter utile dès le premier tour. Et je peux les comprendre ! Quant à Eva Joly, elle a inspiré le respect et de très nombreux Français ont vu qu’elle osait poser des questions essentielles. Pendant l’entre deux tours, elle a été ovationnée chaque fois qu’elle apparaissait dans un meeting de François Hollande. Je crois que ce qu’elle a porté – les valeurs de l’écologie politique – va continuer à faire son chemin. Et je suis convaincu que les électeurs écologistes vont revenir à l’occasion des élections législatives.

 

 

PdA : Je laisse de côté la bataille que vous livre Thierry Braillard dans la première circonscription du Rhône, pour les législatives de cette année. Quel message souhaiteriez-vous adresser à ces électeurs lyonnais dont vous sollicitez les suffrages ? Pourquoi voter pour vous ? Plus généralement, pourquoi les Français doivent-ils, de votre point de vue, envoyer au Palais Bourbon un maximum de députés Europe Écologie - Les Verts ?

 

P.M. : J’ai l’honneur d’être investi, tout à la fois par le Parti socialiste et par Europe-Ecologie -  Les Verts. Je m’engage ainsi, tout d’abord, à me battre pour mettre en œuvre le contrat de mandature signé par nos deux formations... Mais je resterai un candidat écologiste, donc très attentif à la question des grands équilibres structurants : entre l’homme et la nature, entre les villes et les campagnes, entre les générations et entre les peuples. Je porterai les valeurs fondatrices de l’écologie politique : la solidarité plutôt que la concurrence, le modèle coopératif contre le modèle libéral, l’attention au long terme plutôt que la fuite en avant irresponsable, le souci des dynamiques locales et territoriales, la volonté d’une vraie décentralisation et d’un renouveau de la vie démocratique dans tout le pays à tous les niveaux. En matière d’éducation, je travaillerai à la reconstruction du service public et permettrai l’innovation pédagogique pour une vraie réussite de tous les élèves. Sur la formation qui me tient infiniment à cœur, je militerai pour une vraie “formation tout au long de la vie” qui ne bénéficie pas en priorité à ceux et celles qui ont déjà bénéficié de la formation initiale.

 

 

PdA : L'accord PS-EELV semble faire débat aujourd'hui. On ne sait plus vraiment qui il engage, et sur quels points. Vous serez sans doute, demain, si vous êtes élu député, un membre de la majorité parlementaire. Sur quels éléments vous baserez-vous pour juger, à la fin de la législature, le bilan du quinquennat ? Quels chantiers devront avoir été au moins entamés ?

 

P.M. : Cet accord est un accord de mandature entre deux formations politiques qui s’engagent à travailler ensemble dans plusieurs directions structurantes : dominer la finance et rendre le monde plus solidaire, mettre en place un nouveau mode de développement fondé sur la coopération plutôt que sur la concurrence, bâtir une République nouvelle et plus juste, restaurer les droits fondamentaux : droit à la dignité, au logement, à un environnement sain, à l’éducation et à la formation tout au long de la vie, à un emploi. L’égalité des droits doit remplacer la soi disant “égalité des chances” qui exonère la société de lutter contre les inégalités structurelles et pérennes au nom de la “chance” qu’elle donne à quelques “exclus” de s’en sortir ! Ce qu’il faudra avoir absolument entamé de mon point de vue : c’est la transition énergétique (engager la sortie du nucléaire, mettre en place une politique d’économies d’énergie et de développement des énergies renouvelables), la restructuration du service public de l’éducation et de la formation tout au long de la vie (avec une vraie politique pour donner, enfin, plus et mieux à ceux et celles qui ont moins), une réforme fiscale (qui taxe autant le capital que le travail, qui fasse payer les pollueurs...) et une réforme institutionnelle qui limite drastiquement les cumuls qui sont une plaie pour la République.

 

 

PdA : Vous avez été enseignant, chercheur. Vous avez occupé de nombreuses fonctions importantes en matière d'éducation, de formation, et avez beaucoup écrit à ce sujet. Vous êtes une voix qui porte sur ces questions. Quel bilan tirez-vous de ce qui a été fait depuis dix ans au niveau de l’État ? De la région Rhône-Alpes, pour prendre un exemple local que vous connaissez bien (en tant que vice-président en charge de la formation tout au long de la vie) ?

 

P.M. : Nous avons travaillé depuis dix ans en résistance et, souvent même, en affrontement avec un système qui ne croyait plus dans les hommes et les femmes de ce pays, qui sacrifiait sa jeunesse et plaçait la “théorie du marché” au centre de tout. Très concrètement, à la Région, j’ai voulu mettre en place des formations en direction des jeunes les plus éloignés de l’emploi (il y a 97 000 jeunes dans notre Région sans formation ni emploi, soit plus d’un sur dix). Et j’ai dû faire des acrobaties incroyables pour pouvoir intégrer un volet social dans ces formations. En réalité, tout le système pousse à sélectionner les personnes les plus adaptées et qui ne vont pas créer de problème plutôt que de prendre les gens qui en ont véritablement le plus besoin. C’est la conséquence de la pitoyable politique du “pilotage par les résultats” qu’on voit partout, y compris dans les établissements scolaires et les universités : on choisit les meilleurs pour avoir de bons résultats et plus de financement ! Il faut changer tout cela en profondeur, avec une loi d’orientation radicalement nouvelle sur l’éducation et une autre sur la formation tout au long de la vie...

 

 

PdA : François Hollande a lui clairement fait de la jeunesse, de l'éducation, sa priorité numéro 1. Son projet va-t-il dans le bon sens ? Quelles seraient pour vous, dans l'idéal (si vous aviez une majorité "acquise à vos idées"), les réformes à entreprendre ?

 

P.M. : Outre un changement radical de la politique scolaire (qui relance les aides en faveur des zones d’éducation prioritaire, remette en place une vraie formation initiale et continue des professeurs, favorise l’innovation pédagogique au service de la réussite de toutes et tous), je voudrais qu’on établisse une “allocation de formation” pour tous les jeunes de 16 à 25 ans qui fassent converger les statuts d’étudiants, d’apprentis, de stagiaire de la formation continue, du service civique avec les bourses. Une allocation avec une part fixe et une part qui varierait en fonctions de la situation sociale. Aujourd’hui, les jeunes de 17 ans que la Région accueillent en formation touchent une “rémunération” de 130 euros par mois ! Qui peut vivre avec cela ?

 

 

PdA : Qu'est-ce qui, dans notre pays, dans notre monde, vous interpelle, vous révolte aujourd'hui ? Une cause sur laquelle vous souhaiteriez peut-être attirer notre attention à l'occasion de cette interview ?

 

P.M. : Je suis très sensible à la question des droits de l’enfant sur laquelle j’ai écrit un livre (Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui, aux éditions Rue du Monde). Aujourd’hui, chaque jour, en moyenne, plus de 260 000 enfants meurent dans le monde de décès qui, pour la plupart, auraient pu être évités. Près de deux milliards d’enfants subsistent, tant bien que mal, avec moins de 30 euros par mois. Plus de cent millions vivent dans la rue. Quatre cent millions sont exploités au travail, le plus souvent dans des conditions indignes. La prostitution infantile se développe impunément dans plusieurs pays. En Afrique, plus de cent quatre-vingt millions d’enfants n’ont pas accès à la moindre forme de scolarisation, et ce chiffre est en constante augmentation ! Enfants soldats, enfants esclaves, enfants otages, enfants abandonnés, enfants anémiés et maltraités, enfants victimes des épidémies et des mines antipersonnel… la liste est longue de nos malfaisances. Régulièrement, les organisations internationales en font le terrible constat et appellent à un sursaut : « La survie des enfants doit être au centre des efforts nationaux et internationaux visant à faire progresser l’humanité », affirme l’UNICEF dans son rapport sur La situation de l’enfant dans le monde en 2008. En vain, semble-t-il. Notre espèce continue à s’apitoyer devant les visages émaciés, les membres amputés et les petits cercueils alignés, sans, pour autant, trouver là la moindre raison pour interrompre ses affaires, mettre un terme à ses folies guerrières et à ses emportements mortifères. Tout juste consent-on à quelques oboles de temps en temps ! C’est quelque chose qui me révolte profondément !

 

 

PdA : Dernière question qui n'en est pas une... Une tribune libre pour vous permettre de conclure cet entretien comme il vous plaira. En abordant un sujet totalement ignoré jusqu'ici, en allant un peu plus loin sur un thème... C'est à vous !

 

P.M. : Je ne peux pas conclure sur autre chose que le sujet qui oriente aujourd’hui tout mon combat : les rapports de l’éducation et de l’écologie. Je crois donc que l’éducation est, tout à la fois, une manière de redonner du sens à nos existences et de changer le monde. Je crois qu’elle peut faire exister une promesse nouvelle : celle d’un partage qui ne soit pas pillage et d’une société enfin apaisée, capable de penser son avenir. Je le crois d’autant plus que j’observe, ici et là, l’émergence d’une foule d’initiatives éducatives, à l’école et sur les territoires, dans les quartiers et les médias, dans le tissu associatif et culturel, au carrefour des générations. Certes, les choses partent un peu dans tous les sens et pèchent souvent par naïveté. Mais l’énergie est là. Et nous allons avancer. Je vais tout faire pour cela en tant que député de la première circonscription du Rhône.

 

 

 

Nouvelle séquence : "L'invité en images"


L'invité choisit une ou plusieurs photos et nous les raconte...

 

 

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"Une photo prise Place Bellecour à l’automne 2010 où l’on me voit m’interposer entre les forces de l’ordre et les jeunes : j’explique aux jeunes qu’il ne faut pas céder à la provocation et tente de leur faire comprendre les enjeux politiques du moment..."

 

 

 

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"Une photo prise par moi-même et que j’aime bien : une rencontre étrange, dans une ancienne centrale thermique, entre une statue grecque et une machine électrique, rencontre entre le passé et le présent, rencontre que j’aime bien car ce sont toujours des rencontres imprévues entre qui naissent l’invention, la nouveauté, l’imagination..."

 

 

 

Merci encore à Monsieur Meirieu pour sa sympathie et sa générosité à mon égard ! Bon courage à lui, ainsi qu'à tous les candidats aux législatives de ce mois de juin ! Phil Defer

 

 

 

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Le site de Philippe Meirieu

 

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Modification de la présentation de l'article le 21 juin 2012

 

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