Cette semaine, une bonne partie de la planète portera, au moins l'espace d'un instant, un regard sur la vieille terre de Normandie. Sur ses plages, cette région où, il y a tout juste soixante-dix ans, le sort de l'Europe, le salut du continent s'est joué. Le débarquement allié, porté par la plus formidable armada de tous les temps, allait signaler aux armées de l'ombre, aux populations asservies et au monde l'imminence de la dernière phase de la lutte pour la libération et, à terme, signer l'anéantissement du système nazi. Combien de Britanniques, de Canadiens, d'Australiens... Combien d'Américains... De combattants des "forces libres" de pays opprimés comme la France, la Belgique, la Pologne, etc., etc. ? Peu, très peu d'entre eux seront présents sur les plages de Normandie cette année. Ils furent et resteront, pour l'Histoire, les héros du 6 juin 44.

      Isabelle Bournier, directrice culturelle et pédagogique du Mémorial de Caen et auteure de nombreux ouvrages destinés à la jeunesse a accepté, à ma demande, d'évoquer pour Paroles d'Actu les commémorations de 2014 et, au-delà, sa conception de la notion de transmission. Je l'en remercie... Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

ISABELLE BOURNIER

Directrice culturelle et pédagogique du Mémorial de Caen

 

« Le combat n'est pas terminé... »

 

Mémorial

(Source des photos : I. Bournier, Mémorial de Caen)

 

Q. : 31/05/14 ; R. : 02/06/14

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Isabelle Bournier. Vous êtes directrice du département culturel et pédagogique du Mémorial de Caen et participerez, à ce titre, aux commémorations du 70e anniversaire du débarquement allié en Normandie. Les cérémonies de cette année revêtiront-elles un caractère réellement particulier et, si oui, pourquoi ?

 

Isabelle Bournier : Cette année, les commémorations du 70e anniversaire du débarquement revêtiront pour le Mémorial de Caen un caractère particulier. Plus que jamais, ces journées réaffirmeront les valeurs qui ont été défendues par les Nations représentant le monde libre lors de la libération de l'Europe. Parmi elles, la défense de la démocratie et le respect des libertés. C'est à travers des rencontres, des expositions, un forum économique international (le Freedom and Solidarity Forum) et la tenue d'une session du Parlement européen des jeunes que le Mémorial de Caen entend se tourner vers l'avenir et réfléchir à sa construction à partir des valeurs portées par la Libération.

 

PdA : Quelles émotions, quelles réflexions vous inspire-t-elle, cette fameuse journée du 6 juin 1944 ?

 

I.B. : Le 6 juin est une journée toujours très forte émotionnellement. Même si on sait que la réussite du débarquement n'a finalement été confirmée que quelques jours plus tard, quand les têtes de pont alliées ont été suffisamment étendues, le 6 juin reste LA journée qui symbolise le début de la libération de l'Europe. La présence des vétérans, leur visite sur les plages, leur recueillement dans les différents cimetières et les rencontres qu'ils ne manqueront pas de faire avec les habitants de Normandie resteront inoubliables.

 

PdA : Vous avez écrit nombre d'ouvrages touchant à l'Histoire, destinés à la jeunesse. Parmi vos thèmes de prédilection : le D-Day, bien sûr, la Deuxième guerre et ses conséquences, la reconstruction d'un vivre-ensemble apaisé et plus serein sur le plan international. Vous voyez-vous comme une "passeuse de mémoire" ?

 

I.B. : Je préfèrerais me définir - et cela en toute modestie - comme une "passeuse d'histoire" plutôt que comme une "passeuse de mémoire". Pour bien appréhender la construction mémorielle, il faut connaître l'Histoire. Pas seulement le récit événementiel, mais aussi comprendre l'humain plongé au cœur de la guerre. Et l'humain, ce n'est pas que le civil pris au piège des combats, c'est aussi le combattant, à la fois acteur et victime de la guerre.

 

PdA : Quel est, au fond, le sens du message que vous souhaiteriez adresser aux jeunes d'aujourd'hui, aux citoyens de demain ?

 

I.B. : Pour écrire aussi des documentaires pour la jeunesse sur le thème des droits de l'Homme, je dirais que nous continuons aujourd'hui à être acteurs de l'Histoire. Si l'Histoire est derrière nous, elle nous est utile pour construire l'avenir. Nous aurions tort de croire que le combat est terminé en matière de défense des droits humains, de promotion de la démocratie et de protection des libertés.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

I.B. : À travers mes prochains projets, je continuerai ce "travail d'histoire" à destination des plus jeunes, espérant leur apporter un éclairage qui leur donnera quelques clés pour comprendre le monde dans lequel ils vivent et prendre conscience que le monde de demain, c'est eux qui le construiront - si possible, en tenant compte des terribles erreurs du passé.

  

Façade Mémorial 

 

      Les questions en +

 

PdA : Y'a-t-il des chiffres, des faits, des visages que vous aimeriez que nos lecteurs gardent à l'esprit à propos du Débarquement ? (Q. : 02/06/14 ; R. : 14/06/14)

 

I.B. : Je pense que le chiffre de 156 000 qui correspond au nombre d'hommes débarqués le 6 juin est à retenir. Avec les 5 000 navires et les quelque 20 000 véhicules, il témoigne de l'immense effort militaire mis en place par les Alliés pour reprendre pied en Europe de l'Ouest. Il rappelle aussi l'énorme préparation des armées alliées qui, pendant presque 20 mois, ont recruté des hommes, entraîné ceux qui étaient désormais devenus des GIs ou des Tommies, et produit une quantité de matériel absolument exceptionnelle pour se lancer à l'assaut du IIIe Reich.

 

PdA : Quel est votre ressenti, quelques jours après le 6 juin ? Que retiendrez-vous des commémorations de ce 70e anniversaire ? (Q. : 09/06/14 ; R. : 14/06/14)

 

I.B. : J'ai personnellement beaucoup apprécié ce 6 juin 2014 et, au-delà de cette journée, l'ensemble des commémorations qui ont su, plus que d'habitude, rendre hommage aux vétérans tout en parvenant à donner une vraie place à la jeunesse. Lors de ce 70e anniversaire, les projets pédagogiques menés par les enseignants et leurs élèves ont été d'une grande qualité. Plus originaux, plus aboutis... On a bien senti que les rencontres entre les vétérans et les adolescents seraient, pour beaucoup, les dernières, et il flottait dans l'air une impression de profond respect et en même temps d'immense curiosité.

 

Isabelle Bournier

 

 

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