Il y a deux ans, Alain Duverne, géniale « maman » des Guignols (le papa étant Alain de Greef, pour qui n'aurait pas suivi), m'offrait par ses réponses un des plus beaux articles de Paroles d'Actu. Ses mots nous contant la naissance, la vie de ses enfants de latex (et pas mal d'à-côtés), la tendresse qui transpirait de l'évocation de son équipe m'avaient enthousiasmé autant que touché (c'est à moi, petit bloggeur amateur, qu'il a confié tout ça !). J'avais également été frappé, alors, par la liberté de ton, par l'indépendance d'esprit dont témoignait chacune de ses phrases (ou à peu près).

   Les discussions et débats ayant suivi l'effroyable massacre dont a été victime une bonne partie de l'équipe de Charlie Hebdo, le 7 janvier dernier, ont souvent tourné autour de cette question vieille comme la caricature : « Peut-on rire de tout ? » On en a noirci, des pages, à disserter sur les contours « acceptables » de la liberté d'expression ; ceux, par exemple, touchant au blasphème. Alain Duverne, lui, a toujours eu à cœur de rejeter les tabous - et notamment ceux dont il considère qu'ils ankylosent la société.

   Je ne pouvais pas ne pas lui proposer quelque chose, ces jours. Le 1er février, j'ai invité Alain Duverne à rédiger pour le blog un texte qui serait une réponse, sa réponse personnelle à la question citée plus haut (« Peut-on rire de tout ? »). Le 4, il était dans la boîte (mail ; dans sa version définitive le 6). Je lui envoie ici tous les signes de ma gratitude. Et suis sûr que ses propos vont en intéresser, en interpeller plus d'un. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil DeferEXCLU

 

PAROLES D'ACTU - LA PAROLE À...

Alain Duverne: « Libérons-nous de nos

attaches affectives d'enfance ! »

 

Alain Duverne

Alain Duverne dans l'intimité du pape François. Source de l'illustration : Ouest France.

 

   Peut-on « rire de tout » ? Derrière cette question maintes fois posée, on entend en fait : « Attention, joyeux boute-en-train de fin de mariage, humoristes de choc, chansonniers, comiques de télé : malgré vos talents, vous risquez d’ébranler les blindages protecteurs d’un château de cartes d’illusions germés dans la petite enfance, enfouis ensuite dans l’inconscient et les labyrinthes des arrières-pensées, et enfin affinés dans les grottes des émotions et des attaches affectives.

   Avant l’âge de raison, l’affectif, c’est la voie royale de la petite enfance pour découvrir le monde. Elle est la seule. Sur ce mode affectif, le petit enfant ressent, de ses parents, un amour éternel, absolu et sécurisant. Dans la plupart des cas, l’avenir lui donnera raison ! Mais s’il exige plus tard la même montagne de bienfaits, même venue de son mari ou de sa femme, il y a de fortes chances qu’il vive une belle désillusion !

   Pour savourer ses émotions et ne plus en être esclave, l’enfant, en grandissant, doit donc s’armer de raison, de savoir et de lucidité, et il se stimulera d’attaches affectives seulement là ou sa raison le lui dictera. Ce choix lui permettra d’accéder à un quatrième pouvoir : l’humour. Plus question alors d’affectif, mais de sentiments. Avoir la maîtrise de nos sentiments c’est parfait, mais rester esclave du mode affectif et absolu de notre petite enfance c’est benêt.

   D’ailleurs, la langue française est perspicace : elle a utilisé le même mot pour l’affectif qui comble de bien-être la vie de l’enfant mais l’adulte ”affecté” est incapable de s’inventer des solutions souples, rationnelles et intelligentes devant l’obstacle, parce qu’il est resté englué dans ses attaches affectives.

   Les peuples, dans leur intégralité, n’ont jamais su s’armer d’assez de raison souple, rationnelle et d’intelligence. En échange, ils ont su inventer des attaches affectives pour la vie entière : il se sont inventés des dieux, des croyances absolues, des rituels, des religions, des dogmes, des recettes de vie prémâchées, qu’ils impriment dans les neurones toutes tendres des jeunes cervelles. Ces recettes affectives imaginaires sont des rails pour se tranquilliser toute une vie et ne plus se prendre la tête avec les déconvenues de la réalité. Des rails sans terminus, pour promener éternellement ses illusions affectives d’enfance, même au-delà de la mort.

   Voulez-vous vous libérer de vos névroses ? Chouette, les provocations des moqueries et des rires des humoristes, des auteurs perspicaces vont vous aider à faire le ménage dans vos affects. Mais si vous avez une trouille viscérale que ces rires vont vous faire dérailler de vos illusions, alors, restez soumis et attachés à vos rites, à vos dogmes religieux et attaches affectives.

   Les humoristes professionnels, édités ou vus à la télé, tous dans la pensée unique, sont censés mettre en lumière les défauts de ceux qui nous gouvernent et les problèmes présents de la société ; ils s’appuient sur le politiquement correct et les idées qui circulent dans la doxa, ils les mettent en exergue sur tous les sujets, même ceux qui fâchent, se contentent trop souvent de s’attaquer à des cibles consensuelles qui confortent leur auditoire dans leur auto-satisfaction. Seuls quelques savants libres-penseurs et philosophes donnent aux gens qui aiment penser, les pépites de leur stimulants d’esprit.

   En démocratie, il y a la liberté de s’exprimer. Même les oiseaux, les chiens, les poules s’expriment, mais la liberté de penser, surtout de penser contre la pensée unique et de l’exprimer, est de plus en plus contrôlée dans les rédactions, et sévèrement montré du doigt par une majorité de nos concitoyens.

   Peut on « rire de tout » ? À cette question, je préfère celle-ci : « Quels sont les blocages et les tabous très malfaisants dans notre pays que seul l’humour peut attaquer ? » Sur ce terrain, Charlie ne s’est jamais exprimé.

   Le premier tabou, la grosse tache affective française qui attache, c’est le bizutage rituel orthographique totalitaire et irrationnel qui dépouille les enfants d’un temps précieux dans leur initiation scolaire. Le pouvoir de nuisance névrotique de ce bizutage mental nationaliste est pire que la religion, parce qu’il est déguisé en culture. En fait, c’est un obstacle à la culture.

   Trois phrases pour commencer à réfléchir à ce tabou :

1 - La langue appartient au peuple, l’orthographe appartient à l’État.

2 - Les idées, les pensées de la langue française sont intelligentes, elles se traduisent universellement. En revanche, son code orthographique, grammatical et lexical alambiqué reste dans le fantôme de l’inconscient collectif hexagonal.

3 - « L’orthographe n’est ni réactionnaire ni progressiste, elle est tout simplement fasciste… le fascisme ce n’est pas empêcher de dire, c’est obliger à dire. » (Roland Barthes)

   À suivre… pour découvrir les autres tabous qui découlent de ce premier. On entend depuis peu des enseignants qui proposent d’ajouter ceci ou cela dans le programme scolaire, mais dans quelles matières vont-ils retirer des heures ?

 

Alain Duverne

 

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