Si j’ai proposé il y a quelques mois à Silvère Jarrosson, artiste peintre au talent prometteur, de rédiger pour Paroles d’Actu l’autoportrait qui suit, c’est parce que, bien que parfaitement néophyte en matière d’art contemporain, j’ai été séduit par ce que j’ai vu de son œuvre. Et touché par son histoire personnelle. Son texte, qui m’est parvenu à la mi-novembre, nous donne à découvrir quelques bribes d’un parcours d’artiste et, tout autant, d’une aventure humaine attachants. On est aussi enthousiasmé par la manière dont il parle de l’art, du cheminement de l’artiste quel qu’il soit. Pour tout cela, merci Silvère. Et que les vents te soient favorables... Une exclusivité Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

« Je m’imagine souvent que les grands artistes sont ceux qui ont en eux-même tout un monde qui leur appartient, qu’ils sont les seuls à explorer. Leurs œuvres ne seraient alors que de petits bouts de ce monde nouveau qu’ils nous ramènent, des témoignages de cet autre monde, comme un caillou rapporté de la Lune... »

Ma vie a commencé à 10 ans. Passionné de danse classique, je suis sélectionné pour intégrer l’École de Danse de l’Opéra de Paris (école dite d’excellence, dont la mission est de former les danseurs professionnels de demain). J’ai été soudainement catapulté de l’univers de l’enfance à celui de l’Opéra, où l’exigence est le maître-mot, et où l’on attend de jeunes enfants le sérieux et la maturité qu’ils n’ont évidemment pas.

Il va de soi que huit années passées dans cet établissement suffisent à rendre travailleurs même les plus paresseux. Je ne m’attarde pas sur la pratique de la danse classique, la discipline qu’elle requiert, ses vertus et ses vices, sur lesquels on a déjà dit beaucoup de choses. Ce que l’on apprend à l’Opéra de Paris ne s’oublie jamais. La danse se perd facilement, les capacités physiques disparaissent vite, mais l’esprit de rigueur et l’amour du travail que confère cette école restent pour la vie. En sortant de cette école, rien dans la vie ne semble vraiment insurmontable.

À cette époque, le découragement et les larmes étaient fréquents. De nature plutôt calme et introverti, passionné comme jamais, je travaillais avec une résignation dont je m’étonne aujourd’hui. À l’Opéra on s’endurcit et l’on acquiert une capacité à travailler sur soi-même en négligeant la douleur physique (courbatures quotidiennes, blessures récurrentes, etc). À 18 ans, diplôme de danseur professionnel en poche, je passais des auditions et m’apprêtais à embrasser la carrière de danseur dont je rêvais. J’y étais arrivé : j’étais danseur.

C’est à ce moment-là que tout se bouleverse : une petite douleur à la hanche, causée par les répétitions intensives de mon premier rôle de soliste, devient en quelques jours une douleur atroce. Encore quelques jours de plus et je me retrouve hospitalisé et alité pour de longues semaines sans même comprendre ce qu’il m’arrive. Je n’ai finalement pu remarcher que quatorze mois plus tard, et le verdict était alors sans appel : en raison des lourdes séquelles (prothèse de hanche notamment), je devais arrêter la danse.

À 19 ans il n’est pas vraiment difficile de ré-envisager son avenir, et de trouver un nouveau métier. Plus facile qu’à 35 ! Je me suis lancé dans des études supérieures de biologie, que je termine actuellement, qui me passionnent et ont élargi ma conception de l’art : je voyais (et voit toujours) des liens étroits et intéressants entre la science et l’art. Je ne crois pas à la conception antinomique de ces deux univers qui de nos jours fusionnent plus que jamais.

Cela dit, l’exercice d’une véritable activité artistique me paraissait indispensable, la danse me manquait énormément et j’ai commencé à chercher des substituts. Je me suis alors tourné assez naturellement vers la peinture et l’art contemporain, encouragé par un ami peintre rencontré à l’époque. Dés le début j’ai aimé. Je l’ai envisagé avec sérieux et ambition, comme un avenir professionnel venant remplacer la vie de danseur que j’avais dû abandonner. Je n’ai pas hésité, j’avais la sensation d’être fait pour ça. Autant je doutais de mes capacités à danser, toujours à me demander si j’étais vraiment fait pour être danseur, autant je me sentais prêt à devenir peintre. Les doutes sont venus ensuite, au fur et à mesure que les difficultés se sont concrétisées.

La suite des évènements s’articule selon un schéma assez classique. Début 2014, après environ deux ans de travail personnel, j’envisageais mes premières expositions, d’abord dans des halls d’hôtels et des cafés, puis dans des structures un peu plus formelles comme des appartements-galeries ou des ateliers, récemment ouverts à Paris ou à l’international (à Berlin et en Italie notamment). En 2015 je m’investissais dans la Biennale d’Art contemporain de Palerme, avant d’exposer à Paris, à la Galerie Hors-Champs, puis à New-York à la Life Gallery et à la Blanc Art Gallery, à Macao.

Travailler avec des galeries est indispensable. Dans le marché de l’art tel qu’il est organisé de nos jours, aucun artiste ne peut espérer vivre de son travail sans être soutenu par une ou plusieurs galeries. Ce sont elles qui construisent la notoriété d’un artiste, qui peuvent justifier la qualité et le prix de ses œuvres. La sélection qu’elles opèrent est un gage de qualité et elles sont l’indispensable lien entre l’atelier d’un artiste et le public. Mon entrée en galerie en 2015 est donc pour moi quelque chose d’essentiel. Je n’imagine plus mon avenir sans elles.

 

À Venise

 

Bien que l’on me pose souvent cette question, je suis incapable de dire comment j’ai fait pour rentrer en galerie. Il est vrai que ça n’est pas simple, car les bonnes galeries sont très sélectives. Rentrer en galerie suppose d’avoir un travail original et construit autour d’une démarche artistique réfléchie, afin de justifier un certain prix et de séduire les collectionneurs. Je pense qu’il est également important d’être ouvert, d’aller à la rencontre du monde de l’art tout en sachant saisir d’éventuelles opportunités. Le milieu de l’art contemporain est un petit village, il a cette faculté de vous emporter, de vous aspirer et de vous guider. Les opportunités semblent alors vous précéder et s’imposent comme des évidences, sans même que vous les ayez vraiment cherchées. La chance finit toujours par sourire aux artistes, surtout à Paris, pourvu qu’ils fournissent le travail nécessaire à l’élaboration d’un travail intéressant, ce qui est loin d’être simple.

Je conçois effectivement le travail d’un artiste, quel qu’il soit, comme l’élaboration d’un schéma mental dont les œuvres ne seraient que la manifestation. Fondamentalement, une fois construite la structure psychologique du travail d’un artiste, la réalisation de ses œuvres n’est plus qu’une simple exécution matérielle. La valeur et l’intérêt d’une œuvre proviennent de cette construction de l’univers de l’artiste, bien plus que de l’œuvre au sens matériel. Même si, bien sûr, les dérives spéculatives méritent d’être dénoncées, dans le milieu de l’art comme ailleurs, je crois que le prix parfois exorbitant de certaines œuvres peut se justifier ainsi. Et en parlant avec de grands artistes, j’ai pu entendre des idées stupéfiantes d’intelligence et de créativité qui justifient totalement les prix auxquels se vendent leurs œuvres.

Je m’imagine souvent que les grands artistes sont ceux qui ont en eux-même tout un monde qui leur appartient, qu’ils sont les seuls à explorer. Leurs œuvres ne seraient alors que de petits bouts de ce monde nouveau qu’ils nous ramènent, des témoignages de cet autre monde, comme un caillou rapporté de la Lune.

À titre personnel, je ne peins pas tous les jours (et parfois je m’arrête même des mois), mais ma réflexion sur ma peinture est quotidienne. C’est ainsi que j’ai pu construire progressivement ma réflexion artistique, à travers différentes périodes correspondant à différentes idées et différentes séries d’œuvres. Chaque série est une avancée, un mûrissement et une nouvelle façon de travailler.

Dans ma première série, j’ai développé l’idée de faire danser la peinture à ma place. La danse me manque, et je vois dans la pratique de la peinture une forme de remplacement de ce que j’ai perdu. Je peins toujours en musique, en rythme, et me replonge en peignant dans les même sensations et états d’esprit que lorsque je dansais. J’ai entrepris de faire couler sur ma toile de la peinture préalablement fluidifiée et j’ai débuté mes recherches sur le lien entre la consistance de la peinture et la façon qu’elle aura de se mélanger, pour créer finalement un éventail d’effets visuels intéressants. C’est une chose sur laquelle je continue d’avancer, car je ne suis jamais arrivé à obtenir exactement ce que je voulais de la peinture et je suis persuadé qu’il y a encore beaucoup à découvrir et inventer sur ce sujet.

 

Nebuleuse 2

 

Même s’il y a de très bonnes toiles dans cette première série, je pense avoir fait nettement mieux ensuite, notamment dans le traitement des couleurs. Ce que j’ai peint de bien à cette époque était peut-être plus le résultat de la chance que d’une véritable connaissance de la peinture, que je commençais seulement à apprécier alors.

Avec ma deuxième série, « Coma », je me suis mis à utiliser de plus grandes quantités de peinture. J’ai cherché comment superposer plusieurs couches liquides successives, et comment ces différentes couches pouvaient interagir entre elles. Pour la première fois j’ai commencé à faire couler la peinture sur elle même, je l’ai fait se superposer. L’écoulement d’un fluide sur une surface accrochante comme une toile peut engendrer bon nombre de frottements et donc d’effets visuels inattendus.

J’ai commencé à jouer sur le rapport de densité entre les différentes couleurs pour obtenir des effets plus riches : on peut par exemple s’attendre à un mélange saisissant en appliquant une couche de peinture blanche dense par dessus une couche de noir légère (car en raison de leurs densités respectives le noir va couler sous le blanc plus léger, amenant les deux couleurs à fusionner).

 

Coma 8

 

Dans cette toile par exemple, tous les détails granuleux que l’on peut voir sont le résultat d’une combinaison de textures et consistances de l’acrylique calculées avec soin.

Avec la série « Créatures », c’est plutôt aux micro-mouvements que je me suis intéressé. Au lieu de faire couler la peinture sur de grandes surfaces, j’ai cherché comment des mouvements infimes, par exemple l’attraction entre deux gouttes de peinture ou leur diffusion par capillarité sur la toile, pouvaient aussi devenir expressifs en donnant un caractère organique à la toile.

 

Creature 14

 

Cette série a été l’occasion de mieux travailler la composition de mes toiles : garder la peinture en place au lieu de la faire dégouliner permet une composition plus précise, chaque goutte de peinture étant déposée à son emplacement final.

En 2015, avec la série « No man’s land », je me suis penché sur la question du format. Il me semblait important et cohérent de chercher à faire des formats plus grands (de l’ordre de un à deux mètres, alors que je me contentais jusqu’alors de soixante-dix centimètres). Mais, évidemment, une plus grande échelle implique une plus grande quantité de peinture - jusqu’à dix litres pour mes plus grandes toiles -, et dix litres de peintures ne s’écoulent et se mélangent pas de la même façon que quelques gouttes. Il a donc fallu, pour cette série, que je ré-invente une façon de peindre adaptée aux grands formats. Bien sûr, le résultat obtenu n’est plus le même, et c’est finalement une façon nouvelle de procéder que j’ai ainsi pu découvrir.

 

No man 5

 

Puis j’ai cherché à me rapprocher de quelques chose de plus fondamental, avec une série plus graphique, où la couleur est révélée avec force par sa rareté et où la granularité de la peinture rend possible une infinité de mélanges différents. En utilisant des pigments, les mélanges entre couleurs se complexifient car la texture intervient en plus de la densité. A contrario je les simplifie, en n’utilisant presque que le noir et le blanc. Le résultat obtenu est différent, alors que fondamentalement la technique reste la même. C’est ce qui m’intéresse dans ma façon de procéder : le champ des possibles me semble immense, les déclinaisons infinies. Plus j’approfondis et développe ma technique, plus elle me semble riche et diverse.

 

Cryptic 13

 

Il est évidemment difficile pour moi de savoir dans quelle direction je vais aller ensuite. Je me demande souvent à quoi ressembleront mes toiles dans dix ans ou vingt ans, sans pouvoir apporter le moindre élément de réponse bien sûr. Je me suis pour le moment attaché à une technique bien précise, l’acrylique, comme je m’étais accroché à la danse classique, car je crois que se spécialiser ainsi permet d’approfondir les choses et d’accéder à toute leur richesse et leur subtilité. Cependant, j’aspire à diversifier ma technique, et envisage des installations, des vidéos, des photos, etc. Je crois que la peinture ne peut pas se suffire à elle même dans l’art du 21e siècle. Je ne prône pas la multiplicité des supports à tout prix, je crois simplement que tout les moyens doivent être utilisés tant qu’ils font sens pour exprimer un univers artistique. J’ai débuté récemment mes premiers travaux vidéo, car je crois que la vidéo apportera quelque chose à l’expression du mouvement pictural dont j’ai fait mon travail.

Un peintre est souvent vu comme quelqu’un de solitaire, car la peinture est une activité très personnelle et que l’on exerce généralement seul. Pourtant, la peinture, comme l’art en général, ne peut pas se faire sans l’aide et le soutien des autres. En permanence l’artiste dépend du soutien et du crédit que les galeristes, le public, les mécènes, les critiques ou les collectionneurs voudront bien lui accorder. Il n’existe qu’à travers le regard des autres. La peinture est en réalité une activité très sociale. Le travail d’un artiste, c’est aussi d’exposer, d’aller vers les autres, de rencontrer et de partager ce qu’il crée. La dimension sociale ne peut pas être sous-estimée ; trop d’artistes talentueux restent hélas dans l’ombre, faute d’avoir pu établir le contact entre la société et leur univers artistique.

J’ai eu la chance d’être beaucoup aidé jusqu’à présent, à tous les niveaux. J’espère par mon travail pouvoir apporter une respiration dans le quotidien des gens, et il est certain qu’on me l’a bien rendu ! Petits coups de main logistiques des amis, relecture des dossiers de candidature aux concours, collectionneur fortuné rajoutant un zéro à votre chèque en souriant, photographe venant immortaliser les toiles à l’atelier, ou grand spécialiste me donnant les bons conseils aux bons moments, je suis aidé de toutes parts. Je ne remercierai jamais assez mon entourage pour ce soutien.

Je trouve le métier d’artiste très valorisé par la société, ce qui explique peut-être cette aide dont je bénéficie. Se dire artiste peintre est toujours du meilleur effet lors d’un dîner mondain, les gens se retournent et veulent en savoir davantage. Il est indispensable d’avoir toujours sur soi quelques photos de son travail, car tout le monde a envie de voir... Paradoxalement à cet intérêt relatif que l’on peut susciter, se réclamer artiste suscite aussi discrédit et méfiance : la réputation sulfureuse de certains artistes, trop vite catalogués comme marginaux et en dehors des vrais préoccupations de la vie, fait planer comme un air de suspicion dans le regard des « honnêtes gens qui bossent », ceux qui ont « un patron et des horaires ». Je ne compte plus les fois où l’on m’a demandé si je ne voulais pas d’un vrai travail à la place de la peinture. Ces gens-là ne s’imaginent pas que le travail d’un artiste est au moins aussi utile à la société que le leur, aussi difficile et prenant et que je paye des impôts comme tout le monde.

Cependant, l’entreprise artistique a cela de plaisant qu’elle vous absorbe, vous passionne et vous enivre tout entier, si bien que vous ne vous rendez même plus compte de l’énergie que vous y investissez. Les artistes sont des passionnés, l’art est pour eux une drogue douce (il semblerait même qu’elle soit dure pour certains). J’ai avancé ces dernières années, alors qu’au quotidien j’ai l’impression de m’enliser dans une immobilité que seul l’imprévu vient parfois perturber. Car bien sûr l’art ne sait jamais où il va, et les artistes incarnent cet égarement. Même les parcours artistiques les plus linéaires et les plus évidents sont en réalité le résultat d’une progression hasardeuse et obscure. C’est le prix et le charme de la vie d’artiste.

 

« Un caillou rapporté de la Lune... »

par Silvère Jarrosson, novembre 2015

 

Peinture en toit

Toiles et photos : tous droits réservés

 

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