« Il manque un roi à la France » : la formule d’Emmanuel Macron, ministre volontiers iconoclaste de l’Économie dans l’actuel gouvernement socialiste (Le 1 hebdo, 8 juillet 2015), n’a pas manqué de faire réagir. Sans doute aurait-elle mérité de susciter davantage de débats, tant il est vrai qu’elle pointe une réalité - le déficit d’incarnation au sommet de l’État - prégnante au cœur de nos institutions (le président de la République, premier des représentants de la nation sur le papier, est aussi l’acteur numéro un de la vie politique ; élu au suffrage universel direct, il émerge de mécanismes partisans et demeure dans les faits, de plus en plus, l’homme d’un camp - sous entendu : « face à l’autre camp/homme »).

À la mi-octobre, j’ai souhaité proposer à M. Jean-Christian Petitfils, historien populaire de renom (une nouvelle édition de son Louis XVI de référence vient de sortir chez Perrin, en même temps que Lauzun, biographie du célèbre courtisan de Louis XIV, chez Tempus/Perrin), de composer autour du thème que nous venons de poser sa propre partition. Je le remercie d’avoir une fois de plus - il avait déjà répondu à des questions pour Paroles d’Actu en décembre 2014 - accepté de se prêter au jeu, pour notre plus grand plaisir. Un document éclairant en plus d’être passionnant. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Jean-Christian Petitfils 

 

« Manque-t-il un roi à la France ? »

par Jean-Christian Petitfils, le 25 novembre 2015

 

Qu’un ministre de la République en fonction - et qui plus est, l’un des plus importants -, Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique depuis août 2014, ait pu affirmer qu’il manquait « un roi à la France » et que « la démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude car elle ne se suffit pas à elle-même » peut paraître étonnant assurément (Le 1 hebdo du 8 juillet 2015). Cependant, en privé, bien des hommes politiques de gauche comme de droite le rejoignent sur le fait qu’il manque à la tête de l’État une figure impartiale – un « pouvoir neutre », comme disait Benjamin Constant - capable de représenter la France dans son unité et sa continuité. Ils s’accommoderaient très bien d’une monarchie parlementaire, comme en Grande-Bretagne, en Espagne, en Belgique, aux Pays-Bas ou dans les pays scandinaves. Mais, en politique, il ne suffit pas de rêver pour transformer en réalité ce qui est aujourd’hui de l’ordre de la chimère.

La France a connu une histoire très différente de ses voisins. Le roi y est mort trois fois. La première fois, le 10 août 1792, lorsqu’une petite minorité de sans-culottes parisiens, de sectionnaires et de fédérés (les Marseillais venus à Paris en chantant le « Chant de guerre de l’armée du Rhin », qui devint ainsi La Marseillaise) s’est emparée des Tuileries et a renversé la monarchie constitutionnelle issue de la Constitution de 1791. Comme chacun sait, dans la turbulence des événements, la Révolution fut conduite à la proclamation de la République, à instruire le procès de Louis XVI et à le faire décapiter le 21 janvier 1793, lors d’une cérémonie publique assimilable à un découronnement sanglant. Ce ne fut pas seulement le roi constitutionnel qui fut alors exécuté sur la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde), mais le roi Très-Chrétien, l’Oint du Seigneur, héritier de la longue dynastie des Capétiens ayant reçu l’onction du sacre (le fait qu’on ait appelé Louis XVI « Louis Capet » est éloquent à cet égard).

La seconde fois, ce fut le 2 août 1830, lorsque Charles X, retiré à Rambouillet après la Révolution de Juillet, abdiqua.

La troisième et dernière fois, ce fut à l’automne de 1873. Alors que la restauration paraissait sur le point d’aboutir – la majorité appartenait aux royalistes à l’assemblée -, le comte de Chambord, petit-fils de Charles X, crispé dans une attitude contre-révolutionnaire, réaffirma son attachement au drapeau blanc et rejeta le drapeau tricolore qui aurait fait de lui, selon ses propres termes, « le roi légitime de la Révolution ». Son lointain cousin Juan Carlos, de la branche espagnole de la maison de Bourbon, n’a pas eu de tels scrupules lorsqu’il prêta serment en 1975 au Movimiento Nacional franquiste, tout en préparant secrètement le retour à la démocratie… « Paris vaut bien une messe », avait dit Henri IV ! Le dernier rendez-vous de la monarchie et de l’histoire de France fut ainsi raté, stupidement. L’Histoire ne repasse pas les plats.

Si l’Action française a pu devenir un mouvement royaliste relativement attractif entre les deux guerres, ce fut en raison de la faiblesse congénitale de la IIIe République, de son système parlementaire instable et des scandales à répétition qui avaient terni son image. Mais elle fut loin de s’imposer ou de dominer la droite.

Le régime de la Ve République a changé la donne avec l’instauration d’un parlementarisme rationalisé, l’élection au suffrage universel du président de la République. Certes, tout n’est pas parfait dans l’actuel système constitutionnel, et ses défauts se sont aggravés avec le référendum du 24 septembre 2000 instaurant le quinquennat : le président n’est plus que le chef d’un parti majoritaire, soignant sa clientèle en vue de sa prochaine réélection plutôt que l’homme de la Nation au-dessus des partis, comme l’avait voulu Charles de Gaulle. Mais cette monarchie républicaine à laquelle les Français sont très attachés, particulièrement à l’élection du président au suffrage universel, a détruit, semble-t-il à jamais, le principe même de la monarchie héréditaire.

En attendant une très hypothétique restauration monarchique, contentons-nous de défendre notre belle cathédrale pluriséculaire qu’est la France, aujourd’hui si douloureusement assaillie. Qu’on le veuille ou non, « la République une et indivisible, comme le disait Charles Péguy, c’est notre royaume de France. »

 

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