L’amiral Alain Coldefy, retraité des armées depuis 2006 après une longue et riche carrière, compte parmi les spécialistes éminents des questions de défense - il est à ce jour, pour ne citer que ces deux fonctions, directeur de la Revue Défense Nationale et directeur de recherche à l’IRIS. Le 17 novembre, quatre jours après les attentats meurtriers de Paris et vingt-quatre heures après l’allocution du président de la République devant le Parlement réuni en Congrès, je lui transmis les questions que je venais de préparer à son attention suite à son sympathique accord de principe. Je le remercie pour ses réponses, datées du 3 décembre : elles ont le mérite essentiel de nous faire considérer de manière un peu plus concrète les préoccupations des militaires - plus, entre autres points, quelques questions de stratégie rarement abordées - face aux défis du moment. Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Affaires militaires : une

révolution à l’œuvre »

Interview d’Alain Coldefy

 

Congrès

Illustration : F. Hollande lors de son intervention devant le Congrès, le 16 novembre ; src. : Philippe Wojazer/AP

 

Paroles d’Actu : Bonjour Alain Coldefy, merci de m’accorder un peu de votre temps. Directeur de la Revue Défense Nationale, directeur de recherche à l’IRIS, vous avez occupé précédemment des positions d’importance sur les terrains d’opération et au sein de l’administration centrale des armées avant de conseiller sur les sujets de défense le président d’Airbus Group...

Les missions actuellement assignées aux forces de défense nationales (opérations extérieures « classiques », lutte contre Daech et le terrorisme en général et appui à la sauvegarde de la sécurité intérieure) sont-elles réalistes au regard de leurs capacités matérielles et, surtout, humaines ? Les annonces faites par le chef de l’État à Versailles le 16 novembre vont-elles de ce point de vue dans le bon sens ?

 

Alain Coldefy : Il faut regarder les choses en face. Les forces armées ont subi des restrictions budgétaires colossales depuis la chute du Mur (les tristement célèbres « dividendes de la paix » de politiques de tous bords), comprenant des suppressions considérables d’effectifs et des réductions de format capacitaire que l’on peut estimer à plus de 50% en volume dans le quart de siècle écoulé. Dans le domaine nucléaire, le seul dans lequel les « vrais » responsables civils et militaires sont écoutés et entendus, le maintien de la dissuasion a été assuré. Ce qui ne peut que rassurer.

 

Ces amputations ont été compensées qualitativement en partie par la modernisation à grande vitesse de l’appareil de défense au sens large, et réalisées grâce à un corps social civil et militaire d’une résilience inconnue dans la société française. Il s’agit d’une véritable « révolution à la française dans les affaires militaires » (à ne pas confondre avec la RMA ou Revolution in Military Affairs de nos alliés américains, essentiellement technologique) qui a permis de mener de front et « sans interruption de service » les opérations - sans fin - de notre époque et la professionnalisation, enfin, de nos armées modernes.

 

« La France dispose du meilleur outil militaire d’Europe »

 

Au résultat, et c’est cette excellence même qui a pu fausser le jugement, la France dispose au début 2016 de l’outil militaire le plus cohérent globalement et le plus efficace militairement d’Europe. En ayant, de fait, utilisé près de la totalité de ses capacités matérielles et humaines, qu’il faut régénérer désormais, tant la mollesse de nos partenaires est immense.

 

L’industrie, indispensable à notre défense, a dans cette perspective gagné les challenges d’une compétition mondiale dans laquelle, avec une obstination tout aussi aveugle qu’en 1991, les responsables jugeaient stériles, en pratique au fil des arbitrages budgétaires, les dépenses de défense. Ainsi, celles qui pouvaient avoir un rapport même ténu avec la défense étaient « sorties » ab initio du champ des grands emprunts, du crédit d’impôt recherche et dautres initiatives destinées à remonter la part de richesse nationale venant de la production manufacturière, part tombée à 12,5% du PIB là où tous nos voisins caracolent à plus de 20%. Les retournements de veste actuels ne doivent leurrer personne.

 

Cependant, les décisions du chef de l’État au lendemain des attentats marquent la fin de cette spirale suicidaire. Tout d’abord, elles stoppent la vertigineuse descente qui vient d’être détaillée, comme le skieur qui réussit à passer d’une piste noire à une bleue a temporairement une sensation de confort. Ensuite, et grâce à l’action des chefs militaires soutenus par le ministre actuel, il est désormais accepté qu’une mission nouvelle appelle des moyens nouveaux. Une vraie révolution que Bercy doit assimiler, mais le Président en appelant l’Union européenne au 42-7 (l’article du Traité sur l’Union européenne relatif à la solidarité des États membres en cas d’agression contre un des leurs, ndlr) a tracé le chemin politique. Enfin, notons que souvre une réflexion sur le rôle des forces armées, qui va pour une fois intéresser au sens propre une grande partie des citoyens, là où naguère le débat tournait entre spécialistes.

 

PdA : Dans quelle mesure peut-on dire de la lutte contre le terrorisme, qui par définition est asymétrique, qu’elle impose un rebattement des cartes en matière de doctrine militaire ? La France a-t-elle pris à temps la pleine mesure de ces mutations de la menace à travers, par exemple, la montée en puissance de formations spécifiques (quelles sont-elles d’ailleurs ?), la création de nouvelles lignes budgétaires ?

 

A.C. : La lutte contre le terrorisme est une expression d’usage courant qui ne veut rien dire car elle correspond à un mode d’action et on ne se bat pas contre un mode d’action mais contre un ennemi.

 

« La lutte contre l’État islamique n’est en rien asymétrique »

 

Cette lutte n’est en rien asymétrique. L’État islamique autoproclamé dispose de plus de chars d’assaut que l’armée française et dans le même temps commet ses attentats meurtriers avec quelques-unes seulement des 80 millions de Kalachnikov fabriquées à ce jour. Il s’agit donc d’un combat hybride, appelant de façon simultanée à utiliser des moyens militaires de haute intensité hors du territoire national et dans le respect de la légitimité internationale, et les outils banaux de la démocratie et des États de droit pour lutter contre le crime, à savoir la conjugaison du renseignement, de la police au sens large et de la justice. On sait que si l’un de ces piliers est faible, l’ensemble est bancal. Les deux premiers ont fait la preuve de leur efficacité.

 

Les Livres blancs analysent l’environnement stratégique en termes de menaces et de risques, nul besoin de l’expliquer ici. Le dernier d’entre eux pose la pérennité des « menaces de la force » et introduit les « risques de la faiblesse » (des États faillis, cela aurait dû être dit clairement). Le prochain mentionnera à l’évidence les « menaces de la faiblesse ».

 

La France, on parle ici de la défense et plus spécialement des armées, a évidemment pris la mesure de ces mutations : il n’est que voir la montée en puissance de la cyberdéfense, œuvre commencée il y a plus d’une décennie. Les autres axes d’effort ont été développés autour du renseignement, connaissance et anticipation au sens étendu. Cependant, le budget alloué par la France à sa défense n’a pas suivi et pour habiller l’un, l’autre a été privé de ressources.

 

Dans le même temps, ce budget, insuffisant, a conduit à réduire les capacités de faire porter le feu très loin. C’est évidemment un non-sens à l’heure de la globalisation de l’espace, de la cyberguerre et de la maritimisation des enjeux et des conflits, tous espaces stratégiques sans frontières et donc sans distance par rapport à Paris. Il n’est pas sûr que tout le monde l’ait compris, y compris au sein de l’appareil militaire.

 

PdA : Que sait-on, quantitativement et qualitativement, de l’état actuel des forces de l’État islamique sur les terres irakiennes et syriennes ? Représentent-elles en soi une menace réelle pour Damas et le régime de Bachar el-Assad ?

 

A.C. : Là encore, la question n’est pas de savoir si l’État islamique représente un danger pour tel ou tel mais bien pour la France. Les idéologues ont écrit il y a plus de dix ans que la France devait être détruite, non pas conquise ou soumise. Gilles Kepel rappelle à cet effet régulièrement : « Les textes d’Abou Moussab Al-Souri, mis en ligne dès janvier 2005 »... Cet État s’est proclamé notre ennemi, nous a déclaré la guerre, et nous devons avoir comme seul objectif son annihilation. Évitons, comme en 1925, de sauter les pages de Mein Kampf dans lesquelles Hitler annonçait sa volonté de nous détruire, comme le rappelle Renaud Girard.

 

Dans cette zone, nous savons que la situation est compliquée. Eric Dénécé souligne que trois États alliés majeurs des États-Unis et de l’Occident prônent un radicalisme religieux, l’un d’entre eux appartenant même à l’OTAN. Sans faire le panorama géopolitique de la région, on mesure tous les jours la difficulté de savoir qui est qui, au regard de nos intérêts, seule grille de lecture pertinente.

 

Techniquement, Damas ne risque rien depuis que Moscou donne une leçon de stratégie au reste du monde.

 

PdA : Quelle a été jusqu’à présent - c’est une question réelle que les opinions publiques des pays engagés se posent régulièrement - l’efficacité des frappes aériennes contre les positions de l’État islamique ? Quels changements en matières de montage de la coalition et de stratégie opérationnelle appelleriez-vous de vos vœux dans l’optique d’une lutte plus efficace contre l’EI ?

 

A.C. : L’efficacité des frappes aériennes est un sujet bateau qui revient comme un marronnier dans chaque opération. Et à chaque fois on répète la même chose. Ces frappes, du côté occidental, sont ultra-précises, ciblées avec attention et ne s’effectuent pas en cas de risque de dommage collatéral sur les populations civiles. Elles sont donc volontairement amputées d’une part de leur efficacité, mais qui le reprocherait, sachant que la désinformation fait rage.

 

Elles affaiblissent naturellement l’ennemi et ses capacités à commander et à agir de façon coordonnée et efficace. Elles vont le conduire à déplacer ses centres de décision et ainsi à les faire repérer. En s’attaquant au portefeuille (le pétrole en premier) elles commencent à exacerber l’ennemi. Elles ont d’autant plus de succès qu’elles accompagnent au plus près une campagne ou des opérations terrestres.

 

« Il faut parfois accepter, pour vaincre,

des alliances extra-ordinaires »

 

Nul ne peut prétendre avoir la solution. Les stratèges savent depuis Sun Tzu en passant par Churchill qu’il faut savoir qui l’on combat et accepter de faire alors des alliances extra-ordinaires pour vaincre... On n’en prend malheureusement pas le chemin, mais ce n’est pas le fait de la France.

 

PdA : Existe-t-il entre la société civile française et son armée une mare d’incompréhension, peut-être un fossé « culturel » dont vous estimeriez qu’ils faudrait les combler ?

 

A.C. : Pour moi, il n’a jamais existé – en tous cas depuis la fin de la fièvre de 1968 et, en 1991, de l’alimentation de l’antimilitarisme par les finances soviétiques – de fossé autre que celui de l’indifférence ou de la méconnaissance par la force même des choses, par le fait de préoccupations autres, etc... Permettez-moi de souligner que c’est le cas de la mer, qui apporte tous les jours 100% de notre pétrole, qui transporte 90% en volume et en valeur de nos matières et de notre commerce, etc... et qui est superbement ignorée des politiques publiques et des médias.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

A.C. : La France EST EN GUERRE. Les mots du Président ont pu surprendre ; il sait ce qu’il dit et il a le devoir de nous alerter.

 

Alain Coldefy

Illustration : IRIS

 

Un commentaire ? Une réaction ?

Suivez Paroles d’Actu via Facebook et Twitter... MERCI !