Lorsque j’ai lancé linitiative de la rubrique « Si la Constitution m’était confiée... » et considéré l’idée d’une liste de contributeurs désirés dans ce cadre, assez vite, j’ai pensé à Nicolas Marié. Il faut dire que, dans linterview qu’il mavait accordée pour Paroles d’Actu il y a un an et demi, le comédien, qui incarnait alors un président de la République fort crédible dans la série Les Hommes de l’ombre, avait démontré clairement que son intérêt pour la vie de la cité allait bien au-delà d’un rôle de fiction. Grand bien m’en a pris : son texte, qui mériterait de tourner, d’être partagé, est un cri du cœur ; Nicolas Marié y expose les dysfonctionnements de notre société tels qu’il les perçoit, sans concession mais non sans espérance - celle en l’occurrence qu’il place dans la capacité de sursaut et d’intelligence collectifs. Sans doute se fait-il là l’écho de beaucoup, beaucoup de voix qui n’aspirent qu’à la faire entendre à nouveau... Merci, M. Marié... Une exclusivité Paroles d’ActuPar Nicolas Roche.

 

« Rendons la parole au peuple... ça urge ! »

par Nicolas Marié

Nicolas Marié

Nicolas Marié est actuellement à l’affiche de la comédie populaire Adopte un veuf.

 

L’image de la politique et de ceux qui la pratiquent est désastreuse. Langue de bois, mensonges, prévarication, promesses non tenues, aspirent inexorablement les hommes politiques toujours plus bas dans les sondages d’opinion. Les affaires DSK, Balkany, Cahuzac et consorts deviennent emblématiques et alimentent la désillusion des Français : tous pourris. Les urnes sont orphelines, nourries de bulletins bleu-facho…

Le malaise est profond. La montée des extrêmes l’illustre avec gravité. Les démocrates doutent et s’interrogent. Leurs voix ne sont plus audibles.

La proximité, voire la connivence, entre les journalistes et les hommes politiques ont fait perdre toute crédibilité aux canaux d’information. Le grand shaker télévisuel qui brasse sans discernement, information, dérision, politique et variété pour booster l’audience, est dévastateur pour l’image de ceux qui veulent représenter un peuple rebelle, frondeur, râleur mais aussi farouchement épris de vérité, de culture, d’indépendance et par-dessus tout d’exemplarité. 

Les lieux de culture justement, et d’information, sont accaparés par des prédateurs avisés qui ont compris qu’en démocratie le pouvoir de l’argent ne suffit pas pour nourrir leur insatiable cupidité. Ils savent qu’ils doivent combattre sans états d’âme ces rebelles, ces frondeurs, ces râleurs qui brandissent trop bruyamment leurs étendards et remettent en cause leur système de domination. La censure refait son apparition. La classe politico-journalistique se tait. Les prédateurs la manipulent. Elle est leur affidée. L’argent l’a pervertie, contaminée.

Le bon peuple assiste avec amertume à ce grand bal des « puissants ». Assiste sans défense au musellement de Canal+ et à la fuite des abonnés qui risque de préluder à l’effondrement du financement du cinéma français. Il rit à Merci Patron !, le documentaire qui piège François Pinault, le grand prédateur du luxe et son indécente vulgarité à vouloir faire taire les petites gens à grand renfort de liasses de billets. Il pleure en regardant la courbe du chômage et attend, en vain, la mise à l’écart - voire la mise en examen - des responsables politiques indélicats et corrompus…

Ici et là on articule laborieusement quelques remarques sur la tentative de libre parole de la place de la République. Les commentaires sont  : amusés, pour les plus détendus à gauche ; méprisants, pour les plus agités à droite ; dubitatifs, pour les plus inquiets ; condescendants, pour les plus indifférents…

« La loi du marché a remplacé la loi divine »

Les grands prédateurs du CAC 40 assument et revendiquent leurs rémunérations annuelles obscènes : 550 fois le salaire annuel d’un Français moyen, 1700 fois le minimum vieillesse annuel. Ils prétendent que ces rémunérations sont méritées et légitimes dès lors que c’est la grande loi du marché qui en régit le montant. Les nobles en 1789 revendiquaient aussi leurs rentes indécentes arguant que leur rang les commandait et que la grande loi divine les légitimait… La loi du marché a remplacé la loi divine…

Circulez, il n’y a rien à voir. Laissez les Botero du CAC 40, bouffis d’orgueil, dominer le monde. Laissez les politiques gérer leurs petits fonds de commerce électoral à coups d’effets d’annonce, de cumuls des mandats, de cumuls de pensions, d’exonérations d’impôts, d’absentéisme caractérisé...

Au secours !!! La colère gronde !!!

Et si, devant pareilles dérives, la situation devenait insurrectionnelle ? Et si, au fond, cette colère était légitime, salutaire ? Et si l’esprit de 1789 conduisait nos Botero du CAC 40, nos politiques aveugles et repus, nos journalistes timorés, sous la guillotine… du rejet social ?

Et si nous y étions déjà ?

Et si la montée du Front national n’était que la partie émergée de l’iceberg ? Et si la partie immergée était au bout du compte beaucoup plus dangereuse pour notre démocratie que nos avatars de chemises brunes aux crânes rasés ? Et si cette partie immergée, c’était la conscience de la société française qui s’insurge contre les dérives immorales ; dégoutée, dépitée ? Mais qui s’insurge sans violence parce que ce n’est plus dans sa culture. Parce que 200 ans de démocratie et de progrès économique et social l’ont apaisée, voire anesthésiée, et que sa nouvelle forme d’insurrection c’est le silence, le repli sur soi. Le renoncement comme arme de destruction des masses, telle une colonie de termites qui grignote la maison de l’intérieur.

Une société qui renonce à militer parce qu’elle ne croit plus à la politique. Une société qui renonce à militer parce que les hommes politiques lui ont volé la politique sous prétexte qu’ils la représentent. Et avec insolence et fatuité l’ignorent et musellent sa parole jusqu’aux élections suivantes. Ce racket de la parole sociale nourrit la grande désillusion. Elle gagne du terrain inexorablement et gangrène les consciences. Elle les anéantira si on ne traite pas…

« La parole, c’est l’oxygène, le sang de nos sociétés modernes »

La parole, c’est l’oxygène, le sang, de nos sociétés modernes. Moins de parole et la démocratie est malade, anémiée, vulnérable. Elle se replie sur elle-même. Se cache pour mourir... Elle est livrée à ceux qui prétendent la représenter, aux prédateurs et aux extrêmes.

Qu’on rende la parole au peuple français. Elle est son oxygène, son sang, mais elle est aussi son arme suprême. Une arme de reconstruction massive… C’est du débat que se nourrit la démocratie. Lui seul permet de maintenir sa vitalité, sa force, sa créativité, sa fierté, sa dignité.

Et aujourd’hui, à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, à l’heure de la feuille de déclaration de revenus en ligne obligatoire, il est du devoir des vrais démocrates de ce pays de mettre en place une grande structure officielle de prise en compte de la parole sociale, via le web. Une espèce de grande toile informatique française destinée uniquement au débat démocratique et qui recueillera la parole du peuple français. Dans un premier temps bien sûr elle ne se substituera pas aux structures politiques institutionnelles mais devra trouver une place officielle, un statut officiel, avec un vrai pouvoir de décision au sein même des structures institutionnelles.

Elle deviendra comme un grand système d’alerte du peuple français, avec des paliers d’impact qui restent à déterminer et qui contraindront les politiques à ne plus attendre et à prendre des mesures. Une fois mise en place, c’est du fruit de son expérimentation qu’il sera décidé de son évolution et de la place qui lui reviendra. De nouveau poumon social artificiel, cette parole informatique pourra muter vers une greffe constitutionnelle qui fera de sa structure un outil permanent, naturel, de notre démocratie. Elle deviendra à grande échelle le lieu du questionnement du peuple français. Les politiques auront alors l’obligation de s’interroger, évalueront l’urgence à agir et à trouver les pistes de réflexion, voire les réponses.

« Installons un tensiomètre permanent de la nation »

Bien au-delà d’un institut de sondage, elle sera de dimension nationale avec évaluation transparente du nombre de votants, de pétitionnaires, de manifestants, ou encore de simples participants aux interrogations du moment. Elle donnera toujours en instantané le retour indispensable aux choix qui seront appliqués. Elle sera le tensiomètre permanent de la nation française. Sa structure, ses règles, la qualification de ses modérateurs, restent à déterminer. Quel chantier ambitieux et exaltant !

Le monde bouge. Il va plus vite. La vitesse ne fait pas peur si elle est maitrisée. La planète entière se joint dans l’instant. La plus longue distance est parcourue en 24 heures. Les transactions boursières se font en millisecondes.

L’informatique a bouleversé nos modes de vie. Chacun peut avoir accès à la grande fenêtre sur la connaissance. Chacun peut exprimer sur les réseaux sociaux ses états d’âme, ses avis sur tout et n’importe quoi. Le monde de la politique, de la représentation nationale, doit intégrer ce vehicule instantané de la parole. Il ne doit pas en avoir peur. Il doit en tenir compte et adapter ses outils du pouvoir à cette instantanéité à dimension nationale, qui, si elle est structurée, maitrisée, et elle doit l’être bien sûr, peut devenir un indicateur unique, précieux, éminemment représentatif de la sensibilité de la Nation.

C’est en apprenant à gérer cette instantanéité de la parole, à en extraire ce qui en nourrit l’essentiel du débat, que notre démocratie sauvera sa peau. C’est en apprenant à trouver les réponses impérieuses aux dérives avérées, aux dérapages éthiques insupportables, transmis par la parole du peuple, qu’elle se régénérera, se renforcera, se grandira. La Révolution française aura été un exemple d’émancipation des peuples. L’évolution de la démocratie française pourra aussi devenir exemplaire dès lors qu’elle saura inventer les nouveaux outils qui permettront d’utiliser l’instantanéité d’internet dans le dessein de rendre la parole au peuple en parfaite complicité avec le pouvoir.

Restituer cette parole. Lui redonner de l’expression, de la valeur, du sens, de l’influence, du pouvoir, c’est la seule parade au renoncement, à l’abstention, au repli sur soi, au mirage des extrêmes. Il n’y a que par la parole qu’on réduit les tensions, qu’on résout les conflits, qu’on invente, qu’on respecte, qu’on aime. Une grande démocratie se doit d’aimer son peuple et donc d’organiser sa prise de parole de manière à ce qu’elle soit permanente et représentative. Internet est devenu le véhicule planétaire de la parole du monde. La France se doit de l’adapter à ses structures pour en faire le support de la parole de son peuple. Une parole représentative mais aussi transparente, salvatrice.

« Créer un ministère de la Parole serait un geste salutaire »

C’est en faisant cet effort d’ouverture à l’autre, aux autres, que la démocratie française se déliera du renoncement. La création immédiate d’un ministère de la Parole chargé d’en inventer les nouveaux supports, les nouvelles structures institutionnelles, serait un signal fort, symbolique, que la préservation de notre pacte républicain est la préoccupation essentielle de nos gouvernants.

par Nicolas Marié, le 11 mai 2016

 

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