Philippe Tarillon a été le maire socialiste de Florange, en Moselle, de 2001 à 2014. Il y a près de quatre ans, en novembre 2012, et alors que sa ville était au cœur d’une actualité socio-économique brûlante, il avait accepté de répondre à mes questions. Récemment, je l’ai invité, comme d’autres, à composer sa propre partition autour des institutions, de la thématique « Si la Constitution m’était confiée... ». Rapidement, j’ai eu en poche son accord de principe. Plusieurs semaines ont passé, les attentats meurtriers, malheureusement, se sont succédé, à l’étranger comme sur le sol français ; Philippe Tarillon a finalement décidé d’adapter un peu le sujet traité à l’actualité brûlante du moment, ce que j’ai accepté. Ce texte reflète ce que peuvent être, clichés et caricatures laissés de côté, les questionnements d’un homme de gauche en pareilles circonstances. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

« La République est forte quand elle est une promesse... »

par Philippe Tarillon, le 31 juillet 2016

Notre pays connaît, depuis janvier 2015, une terrible série d’attentats terroristes organisés ou inspirés par l’organisation de l’État islamique, ou Daech. Certains ont dit que notre pays, qui compte plus de soixante millions de sélectionneurs au moment des grandes compétitions de football, avait également autant de ministres de l’Intérieur après un attentat. Loin de moi cette prétention, seulement l’envie de dire ce que je ressens, fort de mon expérience d’élu local.

Dans le passé, la France a été touchée par des vagues d’attentats, dans les années 80 notamment, qui étaient souvent liées à des puissances étrangères (Libye, Syrie...) ou des conflits extérieurs, comme la terrible guerre civile algérienne ou encore le conflit israélo-palestinien.

Ce qui est nouveau dans cette nouvelle vague terroriste, c’est la diversité des cibles, des lieux, des méthodes employées et des hommes de main, le caractère difficilement prévisible des actions ; tout cela donne à penser que la menace peut être partout.

En créant ainsi un climat légitime de psychose, Daech a ainsi atteint son premier objectif.

Force est de constater qu’il est en passe d’atteindre son second objectif, au vu de la division des forces politiques républicaines, loin du consensus au moins provisoire, ce qu’on pourrait appeler le délai de décence, qui avait pourtant suivi les attentats de janvier et de novembre 2015.

Au-delà de la réprobation et de la nausée que suscitent chez moi ces minables tentatives de récupération politique, et au-delà de mes engagements connus, je ne suis ni de ceux qui prétendent que rien n’est fait ni de ceux qui affirment que tout a été fait pour protéger les Français de cette sourde menace. Sans pour autant oublier la responsabilité de ceux qui, au cours de la gestion précédente, ont drastiquement diminué les effectifs et les moyens des forces de l’ordre et de la justice.

« Ne revenons pas à la "loi des suspects" de 1792 »

Le caractère multiforme et sournois de la menace a ouvert un débat qui est légitime sur le degré de restrictions que nous sommes prêts à accepter pour nos libertés afin de lutter contre le terrorisme, à l’instar du « Patriot Act » américain adopté après les attentats du 11 septembre 2001. Certains réclament un « Guantanamo à la française » pour les personnes fichées « S » à la suite de leur radicalisation. Il ne s’agit pas de revenir à la « loi des suspects » qu’avait mise en place la Convention nationale en 1792 et qui avait été à l’origine de la Terreur.

Je veux d’abord rappeler que nous avons tous les outils juridiques nécessaires pour répondre à la menace. L’état d’urgence, dans le cadre de la loi-cadre de 1955, permet des perquisitions administratives, en-dehors des heures habituelles. Elle autorise des mesures de rétention administrative et a aussi permis la fermeture de lieux de culte où la radicalisation était avérée. Faut-il rappeler que nous vivons sous le régime de l’état d’urgence depuis le lendemain des attentats du 13 novembre 2015, soit la plus longue période de notre histoire, y compris au moment de la guerre d’Algérie. Ce régime, qui étend les pouvoirs de l’État, sous le contrôle du juge administratif et judiciaire, est une réponse forte.

Je ne vois pas ce qu’apporteraient les autres dispositifs dont dispose l’État, à commencer par l’état de siège, instauré par une loi de 1878 et qui transfère le maintien de l’ordre à l’autorité militaire. De même, le recours aux pleins pouvoirs qu’attribue au président de la République l’Article 16 de la Constitution ne serait pas justifié car jusqu’à preuve du contraire, il n’est porté atteinte ni à « l’intégrité du territoire » ni au « fonctionnement régulier des pouvoirs publics » sur tout ou partie du territoire, comme ce fut le cas en 1961, au moment du putsch des généraux d’Alger.

Ceux qui préconisent des changements constitutionnels doivent dire précisément à quoi ils pensent. Remettent-ils en cause les fondements de notre ordre constitutionnel, à savoir le préambule de la Constitution et notamment la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 ? Ce serait à la fois dangereux, car durable, risqué, si d’aventure des pouvoirs étendus étaient confiés à des gens dont les intentions seraient « non-démocratiques », pour prendre un terme neutre, et parfaitement inutile au regard des caractéristiques de la menace, face à des gens fanatisés qui n’ont pas peur du « martyr ».

La réponse est plus complexe et multiforme. Elle a déjà été en partie engagée et doit être poursuivie.

« Il faut rétablir, renforcer les forces de sécurité et de justice »

Elle passe naturellement par le rétablissement et le renforcement de toutes les forces de sécurité et de justice. Cela concerne également  :

  • La douane, pour que les contrôles aux frontières soient effectifs ;

  • L’administration pénitentiaire, car il est essentiel de limiter au maximum l’endoctrinement au sein des prisons ;

  • Les services de renseignement, qui furent désorganisés il y a quelques années. L’enjeu, pour ce qui les concerne, est à la fois de relever le défi technologique pour traquer les terroristes potentiels et leur propagande insidieuse sur internet et les réseaux sociaux, mais aussi d’être au plus proche du terrain, comme c’était le cas à l’époque des « Renseignements généraux ».

La « cure d’amincissement » de l’armée française, qui a été considérable depuis plusieurs années, au nom des actions extérieures, a enfin été interrompue. Le recours à l’armée, pour des opérations de sécurisation dans le cadre de « Sentinelle », montre à quel point cette politique a été une erreur, en détricotant le maillage territorial de notre armée.

Les décisions prises en matière d’effectifs, qui ne font que compenser partiellement les réductions antérieures, n’auront pas d’effets immédiats, au regard des délais nécessaires au recrutement et à la formation. C’est d’autant plus délicat que le niveau d’emploi des forces, depuis de nombreux mois, est très élevé et que, bien souvent, les personnels sont au bord de la rupture. Le recours aux réservistes ou à des dispositifs comme la réserve citoyenne, l’idée d’une garde nationale, sont des réponses intéressantes, mais partielles. Les personnes concernées doivent en effet avoir un minimum de formation, y compris quand l’objectif est de rassurer par des opérations de sécurisation.

Il faut en fait dire la vérité aux Français. Que la menace est de longue durée. Que, si tout doit être fait pour le meilleur niveau de sécurité possible, c’est mentir que de prétendre que quiconque détient les solutions miracles et puisse garantir qu’il n’y aura pas de récidive sanglante. Si guerre il y a, elle sera de longue haleine et, je le répète multiforme.

Elle passe aussi par l’éradication des bases arrière de Daech, l’intensification des frappes aériennes ne suffira pas. Reste à trouver les alliés crédibles capables de reconquérir le terrain sur l’EI. De ce point de vue, il faut dénoncer la stratégie à géométrie variable des monarchies du Golfe, qui ont soutenu le fondamentalisme, mais aussi de la Turquie, qui se préoccupe d’abord de combattre les Kurdes et a des rapports plus qu’ambigus avec Daech. Il faut aussi mener, à l’échelle internationale une guerre économique sans pitié contre Daech, empêcher le trafic du pétrole ou des antiquités. Nous aurions enfin besoin d’un Interpol du net, pour couper les accès des djihadistes et combattre la diffusion de la propagande de haine sur les réseaux sociaux. À cet égard, nos amis américains ont une remise en cause à faire, par rapport au fonctionnement des réseaux sociaux où actuellement le tableau de Courbet, L’Origine du monde est immédiatement censuré, alors que les appels au meurtre ne font que rarement l’objet de réactions

En réalité, le combat n’est pas que sécuritaire, il est global. Il concerne tout le monde, y compris les élus locaux, dans l’organisation d’événements publics ou le rôle des polices municipales, compte tenu de leur proximité du terrain.

« Le combat doit être culturel autant que sécuritaire »

Le combat doit être aussi culturel. Il s’agit d’éviter les amalgames et les stigmatisations, et les réactions récentes des différents cultes, à la suite de l’attentat de Saint-Étienne de Rouvray, vont dans le bon sens. Pour autant, la République, l’État comme les élus locaux, tout en restant fidèle à la vocation laïque, ne passera pas à côté des réponses qui doivent être apportés avec les intéressés sur des sujets importants comme l’origine et la formation des imams ou le financement des lieux de culte. De même, les valeurs républicaines doivent s’inculquer dès le plus jeune âge, à l’école. Cessons de parler d’instruction publique, faisons-la !

Le combat passe enfin par l’intégration, la résorption des ghettos, l’accès à l’emploi. Vaste programme, mais il est, à mon sens, le seul qui puisse garantir un succès durable contre ce qui apparaît de plus en plus comme une fatalité.

Oui, la République est forte quand elle est une promesse. Cela implique une action de longue haleine, la mobilisation et la responsabilité de tous. À commencer par ceux qui prétendent nous représenter. Faute de quoi d’autres viendront aux discours trompeurs et faciles, et nous feront vivre dans une autre société, tournant le dos à des efforts séculaires de liberté, d’égalité et de fraternité.

 

Philippe Tarillon

 

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