Dans cinq semaines, le peuple américain élira son - ou sa ! - futur(e) Président(e). Les États-Unis constituant, faut-il le rappeler, la première puissance étatique du globe, et sans conteste la plus puissante que celui-ci ait connu au cours de la longue histoire des Hommes, cette élection aura comme chacune des élections américaines depuis au moins un siècle, des répercussions bien au-delà des frontières du pays. Et il semblerait qu’à l’occasion de ce scrutin-ci, la nation américaine, fatiguée des errements et atermoiements d’une politique étrangère qui, depuis quinze ans au moins, l’a conduite à s’engager massivement et en profondeur sur des terres qu’elle comprend mal (Afghanistan, Irak, etc...) et qui ne rentrent pas nécessairement dans le cadre de ses intérêts vitaux, se trouve à la croisée de chemins. Hillary Clinton, l’ex-secrétaire d’État candidate des démocrates, semble prôner la continuation d’un interventionisme affirmé des États-Unis dans les affaires du monde ; Donald Trump, le candidat issu des primaires républicaines, paraît lui tenir un discours qui le rapproche des courants isolationnistes.

Dans ce contexte, j’ai souhaité proposer à Nicole Vilboux, docteur en sciences politiques (Paris I), analyste spécialisée dans la politique de sécurité des États-Unis et les questions stratégiques, chercheur associé à la Fondation pour la Recherche stratégique (FRS) et chargée d’enseignement à l’Institut catholique de Paris, d’écrire pour Paroles d’Actu un article autour de la thématique suivante : « Entre interventionnisme et isolationnisme : perspectives de la politique étrangère, de défense et de sécurité américaine à l’approche des élections de 2016 ». La proposition datait du 30 juin ; son texte, très riche et éclairant sur les grands mouvements de la politique étrangère américaine, m’est parvenu le 26 septembre. Je l’en remercie vivement et recommande également aux lecteurs de lire, outre cette composition, mon interview de Nicole Bacharan (janvier) et celle de Thomas Snegaroff (août). Tout cela pour appréhender peut-être un peu mieux quelques données et enjeux clés de cette élection présidentielle américaine pas tout à fait comme les autres. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Uncle Sam war

Src. de l’illustration : beforeitsnews.com

 

« Entre interventionnisme et isolationnisme : perspectives

de la politique étrangère, de défense et de sécurité américaine

à l’approche des élections de 2016 »

par Nicole Vilboux, le 26 septembre 2016

Comme lors de chaque élection présidentielle contemporaine aux États-Unis, les observateurs et experts des affaires internationales s’interrogent sur son impact potentiel sur la politique extérieure et de sécurité d’un pays qui demeure la première puissance mondiale. La question se pose d’autant plus lorsque le « sortant » ne se représente pas, ouvrant davantage de perspectives de changement dans les orientations. Les discours de campagne, prises de positions des candidats, comme le choix de leurs conseillers en matière de sécurité, sont donc scrutés avec attention, même s’il est toujours hasardeux d’en déduire la politique qui sera effectivement menée après l’investiture. Les évènements extérieurs et les contraintes intérieures se chargent fréquemment de modifier, plus ou moins significativement, les engagements de campagne. Cette année, l’analyse est en outre compliquée par la difficulté à cerner précisément le positionnement des principaux candidats dans un débat stratégique où les lignes de partage habituelles sont brouillées. Le seul paramètre réellement invariant par rapport aux élections précédentes est l’importance toujours secondaire des questions internationales dans les préoccupations des Américains. Mais c’est probablement leur intérêt de moins en moins grand pour l’implication dans les affaires du monde qui explique qu’une véritable perspective de réorientation de la politique extérieure soit cette fois envisageable.

Les positions des candidats : interventionnisme libéral contre néo-isolationnsime conservateur.

« Hillary Clinton paraît plus encline à appuyer

sa politique sur la force que Barack Obama »

Hillary Clinton se place dans la ligne traditionnelle du Parti démocrate, privilégiant dans son programme de campagne les problèmes intérieurs, économiques et sociaux. Sur les questions extérieures, elle s’inscrit largement dans la vision « internationaliste libérale », majoritaire au sein du parti depuis les années 1990, qui défend une conception de la sécurité fondée sur la promotion de la « démocratie de marché », passant de préférence par la coopération et l’influence mais sans exclure l’intervention directe lorsqu’il s’agit de défendre les valeurs occidentales. À cet égard, le discours de campagne d’Hillary Clinton marque même un retour à l’interventionnisme libéral après une présidence Obama qui s’en est écartée, de par ses réticences à recourir à la force et à se référer aux idéaux américains dans la justification de ses choix stratégiques. Sur ces deux points, la candidate démocrate se démarque du sortant. Tout en restant fidèle au principe d’une action internationale « intelligente » (le « smart power » qu’elle a promu en tant que Secrétaire d’État), combinant la puissance militaire et la diplomatie, elle n’hésite pas à se montrer plus encline à appuyer sa politique sur la force, ce qui lui vaut d’être située parmi les « faucons ». De même, elle insiste sur sa conviction que l’Amérique demeure une nation exceptionnelle, disposant de capacités uniques et inégalées pour être « une force de paix et de progrès » (src. : Time.com) dans le monde. La réaffirmation de ce credo vise autant à contrer le discours de Donald Trump, qu’à prendre ses distances avec un Président accusé par les conservateurs d’avoir nié l’exceptionnalisme américain.

Le positionnement d’Hillary Clinton tend ainsi à la rapprocher des centristes républicains, quitte à dérouter une partie de son électorat (notamment les partisans de Bernie Sanders, à l’aile gauche du parti) aussi bien que certains experts libéraux qui s’emploient à relativiser les tendances interventionnistes (src. : Brookings.edu) que lui prête la majorité des observateurs. Toutefois, cela correspond à une volonté d’affirmer sa posture présidentielle (voir infra) et ce n’est pas une véritable rupture, ni avec la ligne majoritaire, ni avec les campagnes précédentes (comme celle de John Kerry en 2004).

« Donald Trump renvoie dos à dos les visions

internationalistes libérale et néo-conservatrice »

A l’inverse, la posture adoptée par le candidat républicain constitue une remise en cause notable de la ligne traditionnelle du parti en matière de politique extérieure. Lorsqu’il s’efforce de présenter un discours contruit sur ce sujet (src. : NYTimes.com), il emprunte de nombreux arguments au courant généralement qualifié de « néo-isolationniste », préconisant une réduction des engagements coûteux des États-Unis (en particulier des alliances de défense) pour le maintien de la sécurité internationale, afin de se recentrer sur l’entretien de leur prospérité (éventuellement par le recours au protectionnisme). Il peut adopter un style étonnamment réaliste, pour expliquer que sa politique destinée à placer « l’Amérique en premier » (America First policy) visera à « créer de la stabilité dans le monde ». De même lorsqu’il souligne que la prudence et la retenue sont des vertus naturelles d’une superpuissance, la formule pourrait venir d’un discours du « pragmatique » Barack Obama. Donald Trump affirme en outre rejeter les politiques interventionnistes qui prétendent diffuser par la force des valeurs « dont tout le monde ne veut pas ». Il renvoie ainsi dos à dos les visions internationalistes libérale et néo-conservatrice, qui ont abouti selon lui à semer le chaos de l’Irak à la Libye et à permettre le développement de « l’islamisme radical ».

Même si ses positions sont loin de constituer un argumentaire cohérent, l’investiture de Donald Trump a porté au premier plan les idées d’un courant néo-isolationniste qui avait été marginalisé chez les Républicains après la défaite de Taft face à Eisenhower lors des primaires de 1952. Même à l’issue de la Guerre froide, les partisans du repli n’étaient pas parvenus à modifier leur image de « paléo-conservateurs », incapables de comprendre qu’il n’y a pas d’alternative au leadership américain. Ressucitée par le mouvement du Tea Party, en réaction aux excès de la politique de George W. Bush, cette tendance a su profiter de l’éclatement du consensus interne (src. : NationalInterest.org), qui voit la coexistence plus ou moins pacifique de quatre groupes représentant l’ensemble du spectre des  idées : depuis les « hégémonistes » à tendance messianique (les fameux « néo-conservateurs »), jusqu’aux néo-isolationnistes, en passant par les hégémonistes « classiques » (pour qui la suprématie est nécessaire à la préservation des intérêts) et les internationalistes « réalistes » (qui privilégient une utilisation prudente de la puissance). Alors que ces deux courants étaient dominants durant la Guerre froide, leur influence n’a cessé de décliner depuis, laissant s’affronter les deux tendances les plus opposées au sein du parti, représentées lors des primaires par Marco Rubio d’un côté et Donald Trump de l’autre.

« Les positions de Trump sur la politique étrangère, son

comportement lui ont aliéné de larges fractions

de la "communauté stratégique" conservatrice »

Bien qu’il l’ait emporté, les divisions internes sur la posture internationale comme sur des questions intérieures, l’empêchent de bénéficier du soutien massif des républicains. Sa conception de la politique extérieure lui a certes aliéné une large fraction de la « communauté stratégique » conservatrice, dont une partie n’a pas hésité à se rallier à Hillary Clinton. Mais c’est plus encore son discours simpliste et son comportement erratique qui le discréditent auprès des experts.

Un débat centré sur les compétences du prochain Commandant en chef.

Pour Max Boot (src. : ForeignPolicy.com), Donald Trump n’est qu’un « démagogue », dont la vulgarité, l’ignorance et « l’admiration pour les dictateurs » représentent un véritable risque, car ce genre d’individus « a tendance à agir une fois en fonction comme il l’a annoncé lors de la campagne ». Or, l’essentiel de ses discours en matière politique de sécurité se compose effectivement de prises de position péremptoires, à forte dimension émotionnelle ou morale, et de propositions de solutions simples et radicales à des problèmes compliqués. Donald Trump annonce ainsi que sous son mandat, la « domination militaire » américaine sera « incontestée », qu’il sera « absolument possible » d’apaiser les tensions avec la Russie et de faire de la Chine « un meilleur ami », sans préciser par quels moyens il y parviendra. De même il affirme avoir « un plan » pour vaincre Daech rapidement, dont il refuse toutefois de préciser le contenu, afin de conserver l’avantage de la surprise sur l’adversaire.

S’il n’est pas le premier candidat à manifester une certaine méconnaissance des dossiers internationaux (on peut songer à Ronald Reagan ou George W. Bush chez les républicains contemporains), il est le seul à compter ouvertement sur son « sens des affaires » et son « très bon cerveau » (src. : Politico.com) pour compenser cette faiblesse. Loin de chercher à rassembler une équipe de conseillers susceptible de donner de la substance à son programme de politique extérieure, il adopte une attitude typiquement populiste : il marque sa préférence pour des personnes apportant « des approches et des idées pratiques » plutôt que les spécialistes ayant « de parfaits CV », qui « paraissent bien » dans le New York Times, mais « ne savent franchement pas ce qu’ils font ». Il affirme donc vouloir renouveler les responsables des questions internationales et de sécurité dans une « administration Trump », allant jusqu’à suggérer des changements (en réalité difficilement envisageables) au sein de la hiérarchie militaire, déconsidérée sous la présidence Obama. Toutefois, les quelques experts civils et militaires qui se présentent actuellement comme ses conseillers sont loin de constituer « du sang neuf », ou d’offrir une perspective politique cohérente.

« En s’attaquant au jugement des "experts", Trump surfe

sur le rejet d’un establishment auquel on associe Clinton ;

ce rejet est fortement perceptible dans l’opinion »

En mettant en cause le jugement des experts, Donald Trump va dans le sens du rejet de l’establishment, fortement perceptible dans l’électorat républicain comme démocrate, et qui joue en défaveur de la candidate démocrate. Il peut reprocher à Hillary Clinton d’être en partie responsable du « désastre complet » qu’est la politique extérieure de l’administration Obama. Mais bien que de nombreux conservateurs partagent ce point de vue (src. : NationalReview.com), elle a réussi à se faire reconnaître par une partie significative d’entre eux comme plus compétente et raisonnable que le candidat républicain. Une majorité d’Américains considère qu’elle est « la personne la mieux préparée à devenir Président », pour reprendre la formule de Madeleine Albright (l’ex-secrétaire d’État durant le second mandat de Bill Clinton, entre 1997 et 2001, ndlr). Ses discours de campagne mettent l’accent sur l’importance du tempérament et des qualifications des candidats qui sont appelé à exercer les responsabilités de « Commandant en chef ». Ce sujet est important dans la mesure où les États-Unis sont toujours en guerre et le resteront certainement pour la durée du prochain mandat. Les républicains bénéficient généralement d’une plus grande confiance de l’électorat lorsqu’il s’agit d’entretenir la puissance militaire et de l’utiliser.

Mais Hillary Clinton s’emploie à changer les perceptions classiques, d’une part en exposant sa maîtrise des dossiers, qu’il s’agisse de la guerre en Syrie ou de la prise en charge des vétérans. Appuyée sur un réseau d’experts (src. : ForeignPolicy.com) qui couvre pratiquement tous les centres de recherche de tendance libérale, elle manifeste également son intention de dépasser le clivage partisan en réunissant des personnalités conservatrices et démocrates pour réfléchir aux enjeux. Elle a ainsi organisé en septembre une journée d’étude consacrée à la stratégie de lutte contre le terrorisme, à laquelle participait une quinzaine d’experts  : diplomates, militaires comme le général Petraeus ; anciens responsables politiques comme Janet Napolitano. Son site de campagne explique qu’elle entend être prête dès le premier jour de son mandat à traiter un problème de sécurité majeur. Elle souligne d’autre part l’expérience acquise en tant que sénatrice (membre de la commission des Forces armées) et surtout secrétaire d’État (de 2009 à 2013), rappelant qu’elle a été dans la « Situation Room » aux côtés du Président Obama lorsqu’il a eu à prendre des décisions cruciales, telles que l’élimination de terroristes.

« L’expérience de Clinton ne semble pas suffire à lui conférer

un avantage décisif auprès de l’opinion »

Malgré le contraste évident avec l’inexpérience politique, et plus encore internationale, de son adversaire républicain, Hillary Clinton ne réussit pas à s’imposer auprès de l’électorat comme le meilleur « commandant en chef » potentiel. Une enquête (src. : TheHill.com) effectuée en septembre montre qu’elle est jugée légèrement plus compétente que son concurrent par une majorité de la population générale, mais que l’opinion est inverse dans la communauté militaire (incluant les personnels d’active et les vétérans). En fait, ceux-ci préfèrent à 37% le candidat du mouvement libertaire, Gary Johnson, suivi par Donald Trump (30%), puis Hillary Clinton (24%). Les sondages montrent surtout que le débat sur les qualifications en matière de sécurité nationale a conduit les Américains à douter des deux adversaires. Pour des raisons différentes, leur personnalité suscite autant de méfiance chez une grande partie des électeurs et la différence d’expérience politique ne suffit pas à donner l’avantage à Hillary Clinton.

Un contexte favorable à la révision des orientations stratégiques internationalistes.

La place secondaire des enjeux internationaux dans les préoccupations des Américains peut expliquer que le positionnement internationaliste d’Hillary Clinton ne lui serve pas. Même si les attaques terroristes aux États-Unis (San Bernardino en décembre, New-York en septembre) ou en Europe contribuent à placer épisodiquement le terrorisme en tête des enjeux électoraux, l’ordre des priorités redevient vite classique. L’économie reste le problème privilégié pour 35% des Américains (src. : Gallup.com) en août, la sécurité nationale n’étant une préoccupation que pour 7% des personnes sondées par Gallup. Parmi les sujets internationaux, le terrorisme est le plus important, les autres aspects de la politique extérieure étant ignorés.

Ce manque d’intérêt est habituel, mais il est renforcé par l’évolution de la perception du rôle que les Etats-Unis devraient tenir dans le monde, dans la mesure où une majorité d’Américains estime depuis 2013 qu’ils devraient se concentrer sur leurs problèmes (src. : People-Press.org) et laisser les autres pays gérer les leurs. En fait, Stephen Walt relève dans un article de septembre (src. : ForeignPolicy.com), que depuis la fin de la Guerre froide, les Américains ont constamment élu des présidents qui promettaient une politique extérieure modérée, un engagement limité et une restauration des bases intérieures de la puissance. Chaque campagne, de Bill Clinton jusqu’à Barack Obama, s’est faite sur le rejet d’une implication excessive de l’administration précédente dans les affaires du monde. Mais aucun président n’est parvenu à modifier réellement la ligne internationaliste que suit le pays depuis les années 1950.

« Dans un sondage paru au printemps 2016,

70% des personnes interrogées souhaitaient

un recentrage sur les affaires intérieures »

Avec encore 70% des personnes interrogées au printemps 2016 qui souhaitent un recentrage sur les affaires intérieures, il n’est pas étonnant que les deux candidats se fixent comme priorité la restauration des bases de la puissance, même s’ils envisagent des manières différentes d’y parvenir. Pour Hillary Clinton, cela doit néanmoins servir à soutenir le leadership indispensable des États-Unis sur la scène internationale, ce qui revient à poursuivre la ligne internationaliste traditionnelle. Pour son adversaire, la restauration de la puissance, économique et militaire, semble être une fin en soi, dans la mesure où il est difficile de savoir comment il l’utilisera. Les tendances « néo-isolationnistes » de son discours ouvrent la perspective d’un désengagement correspondant aux aspirations d’un nombre croissant d’Américains, comme en témoigne le score honorable du candidat libertarien dans les sondages. Mais la plupart des prises de position de Donald Trump permettent de douter de son aptitude à mener une politique de repli réaliste, de type « jeffersonien ». Il s’agirait plutôt d’une forme de la tradition nationaliste « jacksonienne » (src. : The-American-Interest.com), décrite par Walter Russell Mead, fondée sur le rejet des contraintes et institutions internationales au profit d’une défense sourcilleuse des intérêts souverains, appuyée par l’entretien d’une suprématie militaire « indiscutée ». Cette option ne serait probablement pas celle que souhaite la majorité des électeurs, mais elle constituerait effectivement une rupture d’envergure dans la politique extérieure des États-Unis.

 

Nicole Vilboux

 

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