Lauric Henneton, maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, est spécialiste de l’histoire et de la vie politique des États-Unis. Le 13 octobre, soit, trois semaines et demie avant l’élection présidentielle américaine, il a accepté de répondre à mes questions pour Paroles d’Actu. Je l’en remercie, ses réponses sont précises et éclairantes.

À lire ou relire également pour une bonne vision d’ensemble, toujours sur la présidentielle américaine, toujours sur Paroles d’Actu, mes interviews de Nicole Bacharan (janvier) et Thomas Snegaroff (août), et les textes qu’ont accepté de produire pour le blog André Rakoto et Nicole Vilboux (septembre). Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Une victoire de Clinton pourrait déboucher

sur une impasse institutionnelle »

Interview de Lauric Henneton

Débat Trump Clinton

Photo : REUTERS/Shannon Stapleton.

 

De par ses attitudes et son comportement, Donald Trump s’est mis à dos une large part des soutiens traditionnels, des politiques, de l’appareil même du Parti républicain - pour ne rien dire des médias. De nombreuses personnalités ayant eu des responsabilités gouvernementales de premier plan, et tous les anciens présidents encore en vie se sont prononcés plus ou moins ouvertement contre lui. Est-ce que ça n’est pas finalement une espèce de « voie idéale » pour lui, qui veut jouer à fond la carte de l’anti-« système », de l’anti-« business as usual » à Washington - discours qui rencontre un écho certain auprès de larges pans de la population ?

En fait il y a deux niveaux de réponse, donc oui et non à la fois. Oui, c’est le cas notamment pour son électorat des primaires, ceux qui ont choisi Trump contre les autres candidats républicains, notamment ceux du « système ». Donc de ce point de vue là, que les voix du « système » s’expriment contre Trump, cela ne fait que confirmer qu’il est bien le bon candidat, celui dont ils souhaitent qu’il fasse le ménage dans une vie politique qui ne les satisfait pas, ou plus, parce que ses praticiens ne s’occupent à leurs yeux que de leurs intérêts. C’est le vote du coup de pied dans la fourmilière, du grand ménage. Dans cette optique-là, Trump, par son profil de non professionnel, est le seul vraiment qualifié, puisqu’il n’est pas compromis à Washington. C’est un peu ce que Ted Cruz essayait d’incarner : certes il est sénateur, mais il est tellement en marge du « système » qu’on peut dire qu’il prend soin d’avoir un pied dedans un pied dehors. Un peu comme les députés souverainistes au Parlement européen : y être ne veut pas dire en être. Cet électorat, qui récuse la classe politique dans son ensemble, aurait vu d’un mauvais oeil un recentrage de leur candidat afin de séduire les électeurs plus centristes, ou la droite plus classique.

« Trump semble avoir perdu les suffrages

des indépendants. Pour de bon ? »

Mais dans l’optique de l’élection de novembre c’est bien cet électorat-là dont Trump va avoir besoin, en plus des indépendants et des indécis. Un sondage récent (PRRI/The Atlantic) a mis en évidence un important glissement chez les indépendants : encore récemment favorables à Trump, ils penchent désormais pour Clinton. La grande question est de savoir si ce revirement sera pérenne.

Du côté de l’électorat de la droite classique, Trump est insupportable : c’est en fait la masse des électeurs qui a voté pour les autres candidats aux primaires. Eux attendaient un recentrage, un Trump plus policé, plus sage, plus consensuel sur les thématiques chères aux républicains, afin d’unifier son camp avant d’aller disputer les indépendants à Clinton. Trump aurait pu bénéficier d’une base plus large que la base républicaine de ces dernières années, mais au prix d’un grand écart assez difficilement tenable sur la durée.

 

Question complémentaire, liée à la précédente : on sait que, grosso modo, lors des élections, un Américain sur deux ne se déplace pas pour voter. Que sait-on des profils de ces abstentionnistes, et peut-on anticiper, peut-être, un frémissement inhabituel sur ce front, en faveur de ou peut-être contre Donald Trump ?

Le taux de participation est plutôt de l’ordre de 60% à la présidentielle, mais il est strictement corrélé à l’âge, au niveau d’éducation et au niveau socioprofessionnelle, mais aussi à l’assiduité de la pratique religieuse. En d’autres termes, ceux qui votent le plus sont les plus de 50 ans en règle générale, les classes moyennes et supérieures, diplômées et aux revenus confortables, et ceux qui vont à l’église au moins une fois par semaine, donc une partie des évangéliques blancs et des catholiques pratiquants, blancs aussi. Ceux qui votent le moins sont les jeunes, les minorités ethniques (notamment les Hispaniques, les Noirs sont de meilleurs citoyens), ceux qui sont détachés des Eglises (y compris les Blancs), et globalement ceux qui sont peu éduqués (niveau bac ou moins) et les faibles revenus (y compris les Blancs encore). Quand on combine ces facteurs (jeune hispanique sorti de la religion, ou blanc pauvre) on atteint des taux d’abstention très élevés.

« Il y a, parmi la population abstentionniste, des réserves

de voix à "gauche" comme à "droite"... mais elles seront

bien difficiles à mobiliser »

La candidature de Trump a trouvé un écho rare chez la deuxième catégorie, les Blancs pauvres, les fragilisés, ceux qui ont été victimes de plans sociaux, ou qui craignent pour leur emploi industriel, ceux pour qui la mondialisation est une source d’inquiétude et pas une chance comme c’est le cas pour les classes supérieures. On retrouve en filigrane des échos de la France périphérique analysée par Christophe Guilluy mais transposée outre Atlantique. Chez ces gens-là, il peut y avoir un réflexe xénophobe que Trump a su exploiter mais c’est aussi une xénophobie liée au « système » : « l’État s’occupe des illégaux mexicains et pas de nous ». Ce sont aussi des gens qui, quand ils sont peu qualifiés, sont en concurrence directe avec la main d’oeuvre peu qualifiée immigrée, qu’ils accusent de tirer les salaires vers le bas (c’était déjà ce qui nourrissait le rejet virulent des Irlandais au XIXe siècle). Donc l’immigré comme « autre », la peur du grand remplacement (à mesure que la part des Blancs et des chrétiens décroît aux États-Unis, ce que les médias relaient copieusement) et la peur de la concurrence pour le travail. Ces gens, généralement, ne croient plus à la politique, et votent peu. Ils ont été séduits par Trump, mais aussi parfois par Sanders. Sanders, lui, a su sattirer le vote des jeunes, qui votent peu. D’ailleurs l’autre groupe (jeunes, Hispaniques, sans religion) est clairement démocrate - quand il prend la peine de voter. Il y a donc des réservoirs de voix à gauche comme à droite mais qu’il faut aller chercher, ce qui est loin d’être évident. Et beaucoup de candidats ne savent pas comment s’y prendre.

 

Côté partis, cette fois : Trump candidat, et candidat comme il l’est, c’est un peu un cauchemar devenu réalité pour le Parti républicain. Les deux grands partis vont-ils vraisemblablement tirer des leçons de cette saison électorale 2016, et peut-être modifier les règles de leurs primaires ?

Justement, pour les républicains, l’enjeu est de garder l’électorat Trump sans le candidat Trump. Il faut garder à l’esprit que ce n’est pas Trump qui a façonné cet électorat, il l’a mobilisé, il l’a capté. Mais il est clair aussi que Trump n’est pas le mal mais le symptôme d’un mal qui ne disparaîtra pas si Trump n’est pas élu. Tout l’enjeu pour les républicains est d’arriver, à défaut de réussir à capter le vote hispanique ou le vote jeune, à capter ce vote de l’Amérique périphérique, si l’on veut. Avec un candidat traditionnel, ce sera impossible : l’establishment, ils n’en veulent pas. Cependant, un candidat classique (je pense notamment à John Kasich) peut rassembler largement son camp (moins les « Trumpistes ») et grignoter des voix au centre.

« Le Parti républicain, mis face à la pluralité de ses

composantes, est à la croisée de chemins »

C’est tout le dilemme du Parti républicain pour les scrutins à venir : assumer un virage « populiste »/protectionniste (contre le libre échange, contre l’immigration...) ou revenir à un sillon plus classique. Entre les deux, une droite socialement conservatrice, religieuse et fiscalement très libérale a également un public captif. C’est donc la pluralité des droites américaines qui est un casse tête pour le Parti républicain. Changer les règles de la primaire peut-être une solution, mais tout dépend comment : sur quels critères objectifs pouvait-on exclure la candidature de Trump ? Et n’est ce pas alors le risque d’en faire un candidat indépendant avec les risques de divisions que cela engendre ? 

 

Quelle est votre intime conviction : Donald Trump a-t-il encore des chances de l’emporter ?

Je n’ai pas d’intime conviction, ce n’est pas mon rôle. Je ne peux qu’envisager des scénarios. Le premier est celui de la rationalité, dont on sait qu’elle a été plutôt contrariée ces derniers mois. Là, Clinton l’emporte notamment dans les États-clés, elle arrive à mobiliser les minorités (Hispaniques, musulmans) et les jeunes, et elle capte les indépendants, horrifiés par les dernières révélations sur Trump et les femmes.

Autre scénario : les défections ne sont que temporaires (on a vu ça entre août et septembre : l’écart s’est creusé puis resserré alors qu’on pensait que cette fois c’était « plié ») et l’écart se resserre. Les jeunes ne sont pas convaincus par Clinton, les minorités n’aiment pas Trump mais finissent par ne pas aller voter (comme c’est souvent le cas), et elle perd quelques États-clés pour quelques milliers de voix. À ce moment-là, même si elle l’emporte, ce sera grâce à un ou deux États, probablement de l’Ouest, mais peut-être de la Rust Belt (Pennsylvanie, Ohio) ou du nord du Sud (Caroline du Nord, Virginie). Dans ce cas, dans le scénario d’un résultat favorable à Clinton mais assez serré, je suis persuadé que Trump contestera les résultats et demandera un recount. On le sait procédurier et assez complotiste, donc ça ne serait pas du tout surprenant. Dans ce cas, les résultats définitifs pourraient être retardés de plusieurs jours voire plusieurs semaines.

« Si Clinton l’emporte sans éclat, je prédis une "revanche"

conservatrice forte lors des midterms de 2018... ce qui pourrait

aboutir à une impasse institutionnelle complète »

On pourrait aussi avoir des gens qui estiment qu’on leur a volé l’élection. Ce qui nous amène à un troisième scénario : en réalité, ce qui se joue c’est la période 2016-2018 : si Clinton l’emporte, quel Congrès aura-t-elle ? Quelles seront ses marges de manoeuvre ? Que pourra-t-elle faire jusqu’aux élections de mi-mandat de 2018 où je prédis une « revanche » conservatrice très forte, comme c’était déjà le cas en 1994 (deux ans après la victoire de son mari) et en 2010 (deux ans après la victoire symboliquement si importante d’Obama). Pour moi, le véritable enjeu en 2016, c’est le Sénat, et ensuite c’est le rapport de forces en 2018. Une victoire de Clinton serait un soulagement pour beaucoup d’observateurs, mais cela pourrait également être une impasse institutionnelle complète.

 

Lauric Henneton

Photo : Philippe Matsas © Flammarion.

 

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