Le premier tour de l’élection présidentielle s’est tenu hier ; tirer les enseignements du scrutin n’est pas l’objet du présent article, dont le corps a d’ailleurs été écrit quelques jours avant le vote, le 18 avril. Son auteur, que je remercie ici, est un fidèle de Paroles d’Actu, Guillaume Lasconjarias, chercheur au collège de Défense de l’OTAN. Il a accepté, à ma demande, de plancher sur un sujet à enjeu majeur pour le futur locataire de l’Élysée : les priorités et défis à venir en matière de défense. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche

 

Armée de l'air

Photo : O. Ravenel @ Armée de l’Air.

 

« Les défis du prochain président français

en matière de défense »

par Guillaume Lasconjarias, le 18 avril 2017

Celui ou celle qui entrera à l’Élysée le 7 mai prochain n’aura que peu de temps ou de latitude pour savourer sa victoire, tant son agenda diplomatique et sécuritaire requerra son attention. Après une campagne électorale où les questions de défense ont pris une place plus importante qu’à l’accoutumée, le nouvel élu se trouvera placé face à de lourdes responsabilités, dans un environnement stratégique volatile, complexe et en recomposition. Face à une administration américaine difficile à cerner, dans une Europe qui se cherche après le Brexit, avec un Moyen-Orient toujours rongé par la crise syrienne, et le suspens d’une Corée du Nord jouant avec le feu nucléaire, les incertitudes pèsent sur la place et le rôle que souhaite jouer la France.

Bien évidemment, les défis de l’heure nécessitent de jongler entre de multiples priorités, et quitte à faire des choix, il s’agit peut-être de souligner ceux qui permettront à la France de tenir sa place et de garder sa voix dans le concert des nations. Pour cela, cinq priorités doivent être considérées.

L’épineuse question du budget de défense.

Tous les principaux candidats se sont entendus sur une nécessaire hausse de la part du PIB consacré à la défense, pour atteindre – selon un horizon plus ou moins long – le chiffre de 2% (hors pensions, suivant les normes que retient l’OTAN). Pour la France, qui est actuellement à 1,79%, cela signifierait une hausse régulière pendant la durée de toute la prochaine législature. Si l’année 2016 a marqué un coup d’arrêt à l’érosion continue du budget de la défense avec, pour la première fois depuis 35 ans, un rebond (et près de 650 millions d’euros injectés), politiques et militaires s’accordent sur le besoin de poursuivre en ce sens. Encore s’agira-t-il de savoir à quoi consacrer ce budget : maintien et remplacement d’équipements dont certains sont à bout de souffle, acquisition de nouvelles capacités, modernisation de la dissuasion nucléaire ? Tout est urgent.

Le renouvellement de la dissuasion nucléaire.

Là encore, peu de divergences entre les candidats, qui jugent que la dissuasion nucléaire est la clé de voûte de la défense française. Donc, et à l’exception de Mélenchon, tous gardent les capacités duales (aéroportée et sous-marine), mais ils devront songer à leur modernisation. Pesant actuellement autour de 10% du budget total de la défense, le coût devrait progresser pour doubler dans les dix prochaines années, passant de 3,5 à près de 6 milliards par an. Les nombreux chantiers d’études – de la nouvelle génération de sous-marins lanceurs d’engins aux missiles – ne manquent pas ; ils forceront à des choix critiques : soit le renoncement à l’une des deux capacités, soit une cannibalisation accrue sur les forces conventionnelles, soit – et c’est le plus souhaitable – une augmentation réelle du budget de la défense. 

La lutte contre le terrorisme.

« Comment garantir la sécurité

des citoyens sans obérer les capacités

opérationnelles des armées ? »

Depuis le Livre blanc de 2008 qui a intégré la notion de continuum sécurité-défense, les armées se sont affirmées dans la lutte contre le terrorisme, autant par le biais d’interventions extérieures (en Afghanistan puis au Mali) que dans des opérations intérieures. Mais le choix de déployer plus de 10 000 soldats en permanence après les attentats de 2015 dans le cadre de l’opération Sentinelle pose de vraies questions sur la séparation des rôles entre forces de l’ordre et forces militaires, comme sur l’efficacité d’un tel dispositif. Comment garantir la sécurité des citoyens sans obérer les capacités opérationnelles des armées ? Les réflexions sur l’essor de la réserve militaire et la création d’une garde nationale semble une piste, comme sur une meilleure répartition des tâches entre les armées (dont la gendarmerie) et la police.

Accroître les cyber-capacités.

Après une campagne présidentielle américaine où l’on a accusé la Russie de manipuler les votes, le risque de cyber attaques ou pour le moins de cyber influence sur les élections semble suffisamment sérieux pour que les autorités françaises aient pris des mesures actives. La France s’est déjà dotée de moyens – avec l’Agence nationale de la Sécurité des Systèmes d’information (ANSSI) et la création en janvier dernier d’un « cyber commandement » –, mais il faut encourager cette priorité nationale. Cela passe notamment par un renforcement des capacités technologiques comme techniques, une politique de ressources humaines ambitieuse (en lien avec les entreprises privées et les écoles pour favoriser le recrutement) et une réflexion doctrinale pour adapter notre outil de défense en allant pourquoi pas vers une quatrième armée.

Europe de la défense ou volet européen de l’OTAN.

La France doit-elle revoir ce qu’elle attend de sa participation à des alliances de défense ? Qu’il s’agisse de sa réintégration pleine et entière à l’OTAN en 2009 ou de ce qu’elle espère de ses voisins européens, les dernières années n’ont pas permis de définir les attentes de Paris. Le BREXIT offre peut-être l’occasion d’une coopération renforcée avec l’Allemagne mais aussi avec l’Italie et l’Espagne, à condition que l’Union européenne accepte de passer à la vitesse supérieure. D’un autre côté, les effets de chaud et froid soufflés par l’administration Trump incitent les membres européens de l’OTAN à dépenser plus et mieux pour ne plus se satisfaire d’une position de « passager clandestin ». Dans tous les cas, Paris devra être au centre du jeu pour convaincre ses partenaires que la puissance militaire française sert les intérêts de ses alliances en même temps que les siens propres.

« Plus que des choix, les options du prochain

Président seront surtout des arbitrages... »

Entre grandeur militaire à retrouver, stratégie sur le long terme à définir et budget à consolider et préserver, le 8e président de la Ve République devra accepter que ses choix, quels qu’ils soient, seront avant tout des arbitrages.

 

Guillaume Lasconjarias 2017

Normalien agrégé, Guillaume Lasconjarias est chercheur au collège de Défense de l’OTAN.

 

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