Philippe Tarillon, qui fut maire de Florange (Moselle) entre 2001 et 2014, a été comme nous tous le témoin de la déroute historique subie par sa famille politique, le Parti socialiste, en ces mois de mai et juin. Je lui ai proposé de nous livrer son analyse de la saison électorale qui vient de s’achever. Un texte sobre et pondéré, emprunt d’une vraie culture politique. Sur la gauche, celle qui se veut de gouvernement mais qui a eu la paresse coupable de repenser la société quand elle en avait le temps (le devoir ?), son jugement est sévère, mais pas sans espoir pour la suite, "si et seulement si"... Merci à lui pour cette nouvelle contribution. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Solférino

Le siège du PS, rue de Solférino. © Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro.

 

Nicolas Roche, pour « Paroles d’Actu », m’ayant demandé de réagir à l’actualité politique récente, c’est bien volontiers que je lui adresse cette contribution.

 

« 2017 : fin d’un cycle

et tempête politique »

Par Philippe Tarillonancien maire

socialiste de Florange (2001-14).

 

Les élections présidentielle et législatives de 2017 représentent un bouleversement majeur du paysage politique français, avec l’échec retentissant des deux partis politiques qui ont structuré la vie politique depuis des décennies. Aucune de ces deux forces n’ont accédé au second tour de l’élection présidentielle et ont vu leur représentation parlementaire fortement réduite pour les LR et presque annihilée pour le Parti socialiste. Il faut remonter à 1958 pour trouver un équivalent en termes de bouleversement du paysage politique.

D’autres aspects sont tous aussi importants :

  • Le Front national n’a pas transformé l’essai mais peut se targuer du nombre record de voix obtenues à l’élection présidentielle. Il n’a pas brisé le fameux plafond de verre et la campagne de nature identitaire et sectaire, menée au second tour par Marine Le Pen, s’est au final révélé contre-productive. Le système électoral majoritaire n’a pas permis au FN de constituer un groupe, compte tenu de son isolement. Pour autant, sa montée permanente est un élément majeur d’inquiétude.
     
  • La France Insoumise pourra, elle, constituer ce groupe. Mais Jean-Luc Mélenchon n’a pas pu ou pas su capitaliser sur son excellent score du 1er tour de l’élection présidentielle. La dynamique de FI est fragile dans la mesure où elle repose d’abord sur la fonction tribunitienne de son chef.
     
  • L’importance croissante du refus de vote, particulièrement importante pour les législatives. Un triste record a été battu, et la moyenne cache des réalités sur certains territoires qui ne se désintéressent massivement des débats politiques.

 

La victoire d’Emmanuel Macron est incontestable, mais doit être nuancée :

  • Au premier tour de l’élection présidentielle, il est arrivé en tête, poussé par le phénomène du vote utile de la part d’électeurs, notamment de gauche, qui voulaient éviter un second tour entre Le Pen, dont la qualification semblait acquise, et un François Fillon dont le programme droitier faisait peur, sans parler de la personnalité atteinte par les affaires qui ont plombé sa campagne. Il a aussi profité de l’affaiblissement du PS tout au long du quinquennat et de l’incroyable situation de la droite, plombée par les affaires de son candidat et qui a perdu une élection qui lui semblait promise.
     
  • Au second tour, il a bénéficié du réflexe du vote républicain mais ce mécanisme ne cesse de baisser en efficacité, notamment du fait de l’absence de consignes de la part de Jean-Luc Mélenchon.
     
  • Aux législatives, il a eu une nouvelle situation favorable : atomisation de ses adversaires, démoralisation, démobilisation. La forte abstention atténue cependant la portée de son triomphe, qui s’est d’ailleurs traduit par une forte majorité absolue, sans aller jusque la chambre introuvable qu’on pronostiquait au lendemain du premier tour.

« L’échec du processus des Primaires, à travers

les candidats désignés, confirme la perte

d’influence des appareils partisans. »

L’intelligence d’Emmanuel Macron a été de savoir surfer sur cette vague et de se faire passer pour l’homme du renouveau, alors qu’il est un pur produit du système. Mais il a su avec talent tenir un discours qu’attendaient de nombreux Français, déçus des alternances régulières entre PS et droite parlementaire, sans que pour autant ne soient apportées de réponses durables aux maux économiques et sociaux d’une France en plein doute. En mettant en avant le renouvellement, le rassemblement, le refus des « clivages artificiels », l’appel aux compétences et à la « société civile », Macron a permis que se fasse la rencontre entre un homme et une nation, ce qu’avait voulu le Général de Gaulle en faisant du Président la « clé de voûte » des institutions. Par contraste, l’échec du processus des Primaires, à travers les candidats désignés, confirme la perte d’influence des appareils partisans.

 

Pourquoi ?

Du côté de la droite, certains défendent l’idée que la situation est conjoncturelle, due au choix d’un candidat qui avait fait de sa « droiture » la clé de son succès inattendu aux Primaires et qui a fini par être rattrapé et submergé par ses contradictions et une image dégradée face aux affaires. Les mêmes font constater que la droite a limité la casse aux législatives.

Pour ma part, je rappellerai seulement l’évolution de long terme qui a vu la droite UMP, devenue LR-UDI, passer de 370 députés en 2002 à environ 120 en 2017. Situation qui va encore être aggravée par les profondes divisions entre tenants de la ligne dure et les « constructifs ».

« La droite n’a pas su rester une force de

rassemblement... la rançon de la ligne Buisson. »

La droite s’est en fait repliée sur un socle qui reste solide, de l’ordre de 20% du corps électoral. Elle n’a pas su rester une force de rassemblement, rançon de la ligne Buisson, portée par Nicolas Sarkozy, qui avait pour objectif de voler au FN ses thèmes de prédilection. Cela a fonctionné un moment, lors de l’élection présidentielle de 2007, mais a fait fuir sa frange modérée, qui s’est laissé séduire par le discours libéral et rassurant du candidat Macron.

La crise du PS est encore plus profonde, et le quinquennat de François Hollande fut celui de la fracture. Le PS fut longtemps un parti de militants, fort de ses réseaux d’élus locaux constitués lors des grandes victoires du socialisme municipal, en 1977 et plus proche de nous, en 2008. Les effectifs des sections, de leur côté, n’ont cessé de fondre. Cette anémie a été aggravée par les divisions profondes, l’affaiblissement considérable du réseau des élus locaux, après la série d’élections calamiteuses de 2014 et 2015.

« Le PS a passé dix ans dans l’opposition, de 2002

à 2012, à attendre l’alternance comme d’autres

attendaient Godot, sans se préparer, sans réfléchir,

sans mesurer les changements de la société. »

Pour remettre le PS à flots, Lionel Jospin, en 1997, avait su construire et mettre en œuvre un projet porteur, avec les 35 heures ou encore les Emplois jeunes. Rien de tel ne figurait dans le projet de 2012. Le PS a passé dix ans dans l’opposition, de 2002 à 2012, à attendre l’alternance comme d’autres attendaient Godot, sans se préparer, sans réfléchir, sans mesurer les changements de la société. Le PS et celui qui l’a incarné depuis 2002, a fait du « molletisme »  : un discours très à gauche dans les congrès et en campagne (« mon adversaire, c’est le monde de la finance »), et une pratique très modérée une fois revenu aux affaires. L’histoire revalorisera certainement le bilan du quinquennat, en particulier le nécessaire redressement des finances publiques et l’amélioration de la compétitivité des entreprises françaises. Mais cette politique n’a pas été remise en perspective et la situation réelle du pays en 2012 n’a pas été rappelé au départ. Pire encore, des fautes graves ont été commises, comme sur la déchéance de nationalité ainsi que le premier et grave coup de canif du Code du travail que fut la loi El Khomri. Les divisions ont pesé, et les frondeurs ont une forte responsabilité, même si au final je considère qu’ils ont été les lanceurs d’alerte. Comme pour l’échec historique du premier tour de l’élection présidentielle de 1969, avec à peine plus de 5% de voix, les pratiques molletistes (discours de gauche et politiques contraires aux engagements pris) ont conduit aux mêmes effets. On ne gouverne pas la France comme on gagne un congrès du PS.

Au-delà de ça, le PS, après avoir perdu au profit du FN, les classes populaires, a aujourd’hui perdu son socle, qui faisait de lui le parti des salariés, en particulier dans la fonction publique.

« Le PS doit trouver la voie centrale qui annonce

les idées progressistes de demain... »

Le PS survivra-t-il à 2017 ? Il lui faut pour cela analyser ce qui s’est passé, sortir de ces pratiques et trouver un discours politique clair. Sans renoncer à être une gauche de gouvernement, il lui faut trouver la voie centrale qui annonce les idées progressistes de demain, renonce aux pratiques droitières, sans tomber dans l’erreur que serait une dérive vers le gauchisme, qui deviendrait alors, pour détourner une parole de Lénine, « la maladie sénile du socialisme ». Au total, une voie étroite.

Tout cela veut-il dire que les deux partis historiques sont devenus des cadavres politiques ? Je reste convaincu de la pertinence du clivage droite-gauche, dès lors que la droite républicaine assume ses valeurs et ne cherche plus à faire du « Le Pen light » et que le PS réussisse à se refonder, un nouvel Epinay en quelque sorte, ce qui ne sera pas facile pour un parti exsangue, tant en adhérents qu’en élus nationaux et locaux.

Le contexte sera aussi important. Macron ne bénéficiera pas toujours de l’alignement des planètes. L’application d’un programme qui comprend des mesures brutales et clivantes ne manquera de réveiller les oppositions et de changer la donne.

En ce qui me concerne, je continuerai à suivre ce débat et à y prendre part, même si je donnerai la priorité absolue au local, dans la perspective des municipales. Je retiens de la stratégie de Macron ce qui est à reprendre : rassemblement, compétences, représentativité, poids de la « société civile », ce qui ne veut pas dire que les valeurs sont mises dans la poche et que des militants ne réunissent pas toutes ces qualités. Une chose est sûre : on ne peut plus faire une liste, dans une commune de 12.000 habitants comme la mienne, avec la règle à calcul et les seuls critères politiques. Nous sommes sortis d’une séquence politique. Et comme quoi, dans tout épisode, même les plus douloureux, il y a des leçons à retenir.

texte daté du 25 juin 2017

 

Philippe Tarillon avec Jaurès

Le texte suivant a été choisi par Philippe Tarillon pour illustrer cette photographie...

« Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir, mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

Jean Jaurès, Discours à la Jeunesse, 1903.

 

Un commentaire ? Une réaction ?

Suivez Paroles d’Actu via FacebookTwitter et Linkedin... MERCI !