Le nouveau gouvernement socialiste espagnol, mené depuis trois mois par Pedro Sánchez, s’est attaqué récemment à une question symbolique extrêmement sensible et potentiellement porteuse de divisions non négligeables au sein de la nation : quel sort réserver, pour règlement définitif, à la dépouille du dictateur Franco, actuellement déposée, comme celles de 33.000 « victimes de la guerre civile », en l’enceinte du « Valle de los Caídos » ? Cette affaire convoque une mémoire éminemment douloureuse, et toujours très présente, dans les esprits d’un peuple où, entre progressistes et conservateurs, les clivages se font sans doute plus marqués qu’en bien d’autres terres d’Europe. J’ai souhaité inviter Anthony Sfez, doctorant en droit public et fin connaisseur de la société et de la vie politique espagnoles (il a participé à deux reprises à Paroles d’Actu sur la question catalane), à nous livrer son analyse et son sentiment sur ce débat. Il a accepté, et je l’en remercie chaleureusement. Sa position est modérée et son texte, fort instructif, s’achève sur une note d’espoir : que le « Valle de los Caídos » puisse devenir un lieu de réconciliation pour tous les Espagnols. Le chef du gouvernement espagnol vient entre temps d’avouer qu’il ne croyait pas en cette perspective optimiste. L’avenir dira comment ces blessures-là seront pansées. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Valle de los Caidos

Le « Valle de los Caídos ». Photo : D.R.

 

« L’Espagne, la mémoire historique

du franquisme et le "Valle de los Caídos" » 

Par Anthony Sfez, le 28 août 2018.

Que va devenir la dépouille de Franco ? Cette question qui est actuellement au cœur des attentions en Espagne en recouvre en réalité une autre : celle de l’avenir du «  Valle de los Caídos  », littéralement la «  Vallée de ceux qui sont tombés  », où se trouve actuellement enterré Franco, mais aussi plus de 33.000 victimes, essentiellement des soldats des deux camps, tombés lors de la guerre civile espagnole (1936-1939). Comment expliquer ce retour de flamme autour de la dépouille du Dictateur plus de quarante ans après sa mort ? Pourquoi vouloir procéder aujourd’hui, comme l’a annoncé le gouvernement socialiste, au déplacement du corps de Franco ? Il y a évidemment une part d’opportunisme de la part d’un gouvernement de gauche qui, sans véritable majorité au Congrès des députés*, a besoin de ce genre de mesure symbolique forte pour exister politiquement.

* Voir notre article sur cette question : http://blog.juspoliticum.com/2018/06/15/espagne-la-motion-de-censure-peu-constructive-qui-a-porte-pedro-sanchez-au-pouvoir-par-anthony-sfez/

 

« Pendant plus de vingt ans, la question des victimes

de la guerre civile et du régime franquiste a, volontairement,

au nom de la réconciliation, été passée sous silence. »

 

Mais il n’y a pas que cela. En réalité, ces questions s’inscrivent dans un débat, bien plus large et profond, celui de la «  mémoire historique  » de la guerre civile et du franquisme. Pendant plus de vingt ans, jusqu’au début des années 2000, la question des victimes de la guerre civile et du régime franquiste a, volontairement, au nom de la réconciliation, été passée sous silence : il ne fallait surtout pas, dans un pays historiquement très divisé et marqué par le souvenir d’une terrible guerre civile, rouvrir des plaies anciennes et courir le risque de rompre «  l’esprit de la transition démocratique  ».

Mais les émotions délogées, une génération ayant succédé à une autre, tout a changé en 2005, d’abord, lorsque le juge Baltasar Garzón, a cherché, sans succès, à entamer une enquête pour crime contre l’humanité à l’encontre de responsables du régime franquiste et, ensuite, en 2007, lorsque le gouvernement socialiste de Zapatero a adopté une loi mémorielle dont l’objectif était «  d’honorer  » la mémoire des victimes de la guerre civile et du franquisme. L’une des ambitions de cette loi, outre l’aide octroyée aux descendants de victimes pour retrouver les restes de leurs proches, était notamment d’intensifier la suppression de l’espace public de toute référence au régime précédent (rues débaptisées, statuts retirées etc…). Or, le «  Valle  » est concerné par les objectifs de cette loi puisqu’il est, incontestablement, un haut lieu de la symbolique franquiste.

À l’origine, le «  Valle  » était, en effet, envisagé par le Dictateur, qui en a ordonné, au début des années 1940, la construction, comme un «  temple grandiose à nos morts  », c’est-à-dire un lieu de «  repos et de méditation  » pour les combattants de la guerre civile tombés lors de notre «  Croisade pour Dieu et pour l’Espagne  ». Le «  Valle  » n’était donc absolument pas envisagé à l’origine comme un lieu de sépulture «  mixte  » et neutre d’un point de vue politique mais, au contraire, uniquement et exclusivement comme un lieu «  sacré  » réservé aux franquistes, tombés au combat, comme l’indique très clairement un décret du régime datant de 1940 ordonnant la sépulture dans ce lieu «  de restes de combattants tombés appartenant à l’Armée Nationale ou ayant été assassiné ou exécuté par les hordes marxistes dans la période comprise entre le 18 juin 1936 et le 1er avril 1939  ». Certes, en 1958 la position du régime s’adoucit puisqu’un nouveau décret est adopté ouvrant la porte du «  Valle  » à toutes les victimes, indépendamment de leur camp. C’est ce qui explique la présence de la dépouille d’environ 10.000 victimes du camp républicain en ce lieu.

Certains historiens voient dans ce second décret la preuve que le «  Valle  » fut finalement envisagé par Franco comme un lieu de réconciliation et non pas comme un temple à la gloire des vainqueurs de la guerre civile. Cette thèse semble toutefois discutable pour trois raisons.

 

« Malgré quelques signaux d’ouverture, le "Valle"

est incontestablement un monument dont l’identité est,

en l’état, profondément raccrochée au régime franquiste. »

 

Premièrement, le «  Valle  » fut, en partie, construit par des prisonniers républicains de la guerre civile. S’il est sans doute excessif, comme le font certain, de comparer ces prisonniers à des déportés ou à des «  esclaves  », on admettra que cet élément ne plaide pas en la faveur de la thèse du «  Valle  » comme lieu de réconciliation franquiste. Ensuite, concernant le décret de 1958 ouvrant  les portes du «  Valle  » aux dépouilles de soldats républicains, précisons qu’il ajoutait tout de même : «  à condition que les combattants furent de nationalité espagnole et de religion catholique  », ce qui n’est pas sans incidence pratique, lorsque l’on sait que beaucoup de combattants issus des brigades internationales républicaines n’étaient pas espagnols. Enfin, force est de constater, qu’en pratique, sur les 33.000 dépouilles de combattants de la guerre civile qui ont été transférées et déposées dans les cryptes du «  Valle  », la majorité de ceux qui ont été identifiées appartenaient au camp franquiste, les combattants républicains ayant, souvent, été laissés à l’abandon par le régime dans des fausses communes disséminées dans le pays. Le «  Valle  » est donc incontestablement un monument dont l’identité, étant donné son origine et sa fonction, est, en l’état, profondément raccrochée au régime franquiste.

C’est donc assez naturellement que, à sa mort, Franco y fut enterré. Et s’est tout aussi naturellement que le «  Valle  » est devenu un point de rencontre annuel des nostalgiques du régime qui, tous les 20 novembre, date de la mort de Franco, s’y réunissent pour y célébrer la mémoire du Dictateur. C’est parce qu’il a acquis cette identité sulfureuse que certains vont jusqu’à proposer que le «  Valle  » soit tout simplement «  rasé  » : n’est-ce pas, après tout, ce qui a été fait en Italie ou en Allemagne avec tous les vestiges des régimes fascistes et nazis ? La proposition semble sans doute excessive  tant dans ses prémices théoriques que dans sa mise en œuvre pratique. D’abord, Franco fut certes un dictateur autoritaire responsable de nombreux crimes dont le plus grave d’entre tous fut d’avoir mené à bien un soulèvement militaire d’une violence terrible contre un régime démocratique. Mais le régime qu’il instaura, et qui s’est maintenu pendant près de quarante ans, en dépit des incontestables et nombreux crimes commis au cours de ces années, ne saurait être, si les concepts ont encore un sens, décemment qualifié de totalitaire*. Ensuite, la solution radicale du «  rasage  » commanderait de procéder à l’exhumation de plus de 33.000 corps ce qui semble plutôt complexe et, pour le moins, très périlleux d’un point de vue symbolique.

* Hannah Arendt exclut d’ailleurs l’Espagne de son étude sur les totalitarismes. Pour un approfondissent de la distinction entre autoritarisme et totalitarisme il faut notamment se référer aux travaux de Juan José Linz.

 

« Le "Valle" ne pourra jamais être un lieu de réconciliation

et d’hommage à toutes les victimes tant qu’y trônera,

sur un piédestal, la sépulture du leader du camp

des vainqueurs de la guerre civile. »

 

L’ambition affichée par les socialistes semble, du moins sur le papier, bien plus raisonnable que celle du démolissement : transformer l’image du «  Valle  » afin d’en faire un lieu, d’une part, d’hommage à la mémoire de «  toutes les victimes de la guerre civile  » et, d’autre part, de « réconciliation  » de tous les Espagnols. Or, pour ce faire, pour que le «  Valle  » devienne véritablement un lieu de réconciliation et qu’il cesse d’être rattaché à un camp, celui des franquistes, le transfert de Franco à un autre lieu apparaît absolument et incontestablement nécessaire. En effet, le «  Valle  » ne pourra jamais être un lieu de réconciliation et d’hommage à toutes les victimes tant qu’y trônera, sur un piédestal, la sépulture du leader du camp des vainqueurs de la guerre civile. De plus, Franco n’est pas une «  victime de la guerre civile  » : il est, comme chacun sait, mort dans son lit de cause naturelle. Toutefois, pour parvenir à cet objectif du «  Valle  » comme «  lieu de réconciliation  », il faut impérativement éviter deux écueils.

D’abord, de donner le sentiment qu’il s’agisse de transférer Franco que dans le but d’empêcher ses nostalgiques de se réunir autour de sa tombe pour lui rendre hommage. Le problème n’est pas tant qu’une poignée d’individus rendent annuellement hommage au Dictateur - ce qui ne pourra de toute façon, où que soit enterré Franco, jamais être empêché - que le lieu où cet hommage se déroulait depuis plus de trente ans : une terre où sont enterrés des soldats des deux camps. En un mot, ce qui est en jeu ici, ce n’est donc pas tant le sort de la dépouille du Dictateur que le sens à donner au «  Valle  » où sont enterrés plus de 30.000 personnes tombées pendant la guerre civile.

Ensuite, il faut également impérativement éviter de donner le sentiment que l’on veut faire du «  Valle  » l’inverse de ce qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire un lieu de mémoire uniquement en l’honneur des républicains. Il était parfaitement indécent que des franquistes célèbrent la mémoire du Dictateur dans un lieu où sont enterrés des victimes républicaines ; il serait également parfaitement indécent de vouloir officiellement faire d’une terre où sont enterrés plus de 20.000 franquistes un lieu de mémoire en l’honneur des combattants et des victimes du camp opposé. En somme, lieu de mémoire et de réconciliation doit vouloir dire lieu de recueillement absolument neutre sur le plan politique.

 

« Le gouvernement socialiste doit éviter l’écueil que constituerait

la transformation du "Valle" en un monument à la mémoire seule

des victimes républicaines de la guerre civile. »

 

Le gouvernement socialiste évite-t-il ces deux écueils ? Partiellement. Il semble, en effet, difficile d’entamer une réflexion générale sur l’avenir du «  Valle  » avec la méthode adoptée par le gouvernement socialiste : l’action par décret-loi, c’est-à-dire, par définition, dans l’urgence, et uniquement ciblée sur le transfert des restes du Dictateur, ce qui ne semble pas compatible avec une logique de réflexion générale et approfondie. C’est d’ailleurs pour cette raison que Ciudadanos, bien qu’en faveur de l’idée d’une refonte du «  Valle  », a refusé d’apporter son soutien à l’initiative des socialistes. Ensuite, la définition que donne les socialistes de l’expression «  toutes les victimes de la guerre civile  » est parfois ambigüe. En effet, en 2017, lorsqu’ils étaient dans l’opposition, les socialistes avaient déjà proposé de faire du «  Valle  » un lieu de «  dignification  » de la mémoire «  des victimes de la guerre et du franquisme  », or, par «  victimes de la guerre  » il fallait comprendre, après lecture attentive et systématique de la proposition en question, les «  combattants des libertés du peuple espagnol  » c’est-à-dire, dans l’esprit des rédacteurs, non pas toutes les victimes, mais uniquement celles du camp républicain. Sur ce point, le gouvernement socialiste semble éviter, du moins sur le papier, l’écueil de la proposition de 2017 puisque le dernier décret-loi ordonnant le transfert de Franco est très clair en disposant que le «  Valle  » doit devenir un «  lieu de commémoration, de souvenir et d’hommage égalitaire aux victimes  ».

Si tel est bel et bien le projet du gouvernement et si le transfert s’accompagne réellement d’une réflexion sur le devenir du «  Valle  », celui-ci pourra, enfin véritablement, devenir un lieu de réconciliation pour tous les Espagnols.

  

Anthony Sfez

Anthony Sfez est doctorant en droit public et attaché temporaire

d’enseignement à l’Université Paris 2 Panthéon Assas.

 

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