Le 28 avril le peuple espagnol, appelé aux urnes pour renouveler ses Cortes Generales, a accordé la plus grande part de ses suffrages exprimés aux socialistes menés par le chef du gouvernement sortant Pedro Sánchez. Mais la majorité dont il dispose à ce jour (35% des sièges du Congrès des députés pour le PSOE) est loin de lui assurer une assise parlementaire confortable pour agir. Quels enseignements tirer de ce scrutin ? J’ai la joie, une fois de plus, d’accueillir dans ces colonnes le fidèle Anthony Sfez, jeune doctorant et ex-pensionnaire de la Casa de Velázquez devenu fin connaisseur de la question catalane et, plus généralement, de la politique en Espagne. Son texte, limpide et éclairant, pose bien les enjeux. Merci, Anthony. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Pedro Sanchez

Le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez. Illustration : REUTERS/Javier Barbancho.

 

« Les quatre enseignements des

élections législatives en Espagne »

Par Anthony Sfez, le 3 mai 2019.

 

1) La renaissance du PSOE

« Ce renouveau, le PSOE le doit en grande partie à

Pedro Sánchez, homme politique qui a la singularité

de s’être construit politiquement en radicale

opposition à l’establishment de son parti. »

On pensait le PSOE mort et définitivement enterré après les élections de juin 2016 où il n’avait obtenu que 85 sièges sur 350. Loin, très loin, des heures de gloire du PSOE du «  légendaire  » Felipe González qui en obtenait, lors des élections législatives de 1982, plus de 200. Ce déclin semblait par ailleurs s’inscrire dans la tendance européenne qui semble être à l’inexorable décadence des partis sociaux-démocrates. Le Parti socialiste français, aujourd’hui moribond, n’est-il pas l’exemple le plus criant  ? Mais le PSOE a su, contre toute attente, renaître de ses cendres et échapper au destin qui semblait lui être promis en se hissant largement en tête du scrutin du 28 avril dernier qui a porté 123 des siens au Congrès des députés. Ce renouveau, le PSOE le doit en grande partie à Pedro Sánchez, homme politique qui a la singularité de s’être construit politiquement en radicale opposition à l’establishment de son parti. C’est clairement la stratégie d’intransigeance de Pedro Sánchez à l’égard de la droite, stratégie laborieusement imposée aux cadres de son parti, qui a permis au PSOE de s’imposer. Cette stratégie, elle se manifeste dès fin 2016 lorsque Pedro Sánchez renonce à son mandat de député, car il s’opposait catégoriquement à la consigne de vote des instances dirigeantes du PSOE qui, pour mettre fin à la crise d’ingouvernabilité de l’Espagne, sommait à ses élus, en arguant de la raison d’État, de s’abstenir lors du second vote d’investiture de M. Rajoy afin de permettre à ce dernier de former un gouvernement. Après avoir dénoncé cette compromission avec la droite jugée par lui inacceptable, Pedro Sánchez repart à la conquête de son mouvement et parvient à se faire élire secrétaire général du PSOE en battant l’andalouse Susana Díaz, pourtant soutenue par les pontes du parti. Après cette victoire interne, Sanchez part cette fois-ci de nouveau à la conquête du pouvoir gouvernemental et, toujours en application de sa stratégie de l’intransigeance, parvient à convaincre un à un les cadres du PSOE de déposer, en cours de législature, une motion de censure dit constructive contre le conservateur M. Rajoy. Le succès de cette dernière lui ouvre les portes du pouvoir, mais dans des conditions loin d’être idéales. La succès de la motion, Sánchez la doit en effet au soutien des partis indépendantistes catalans, soutien dont il avait besoin pour se maintenir au pouvoir. Dans ces conditions, le leader socialiste prenait un grand risque. L’électorat n’allait-il pas lui reprocher de remettre entre les mains des indépendantistes l’avenir de l’Espagne  ? Ce coup de poker s’est finalement avéré gagnant. En arrivant au pouvoir, les socialistes étaient au plus bas dans les sondages. Ces quelques mois de gouvernement les ont clairement revigorés. Ils ont permis de redonner le sentiment aux Espagnols que le PSOE était encore crédible en tant que parti de gouvernement. Les attaques, parfois grotesques tant elles étaient excessives de ses concurrents de Ciudadanos et du PP, n’ont guère convaincu les Espagnols qui n’ont pas vu dans Pedro Sánchez le pourfendeur de l’unité de l’Espagne que la droite dépeignait. C’est d’ailleurs précisément parce qu’il a encore et toujours refusé de céder sur la question de l’autodétermination de la Catalogne que Sánchez a fini par tomber. L’enjeu pour le socialiste à présent est de parvenir à former un gouvernement. Ce qui, comme on va le voir plus bas, n’est pas une mince affaire.

 

2) La déchéance du PP

« Sa stratégie droitière, dite de l’intransigeance, et en réalité

de la discorde, n’a guère convaincu dans une Espagne

aujourd’hui très majoritairement désireuse de dialogue

et non de confrontation avec la Catalogne. »

L’autre enseignement de ces élections, c’est la chute spectaculaire du Parti populaire (PP). Elle est loin l’époque dorée du PP de Mariano Rajoy qui avait pu, entre 2011 et 2015, gouverner l’Espagne en solitaire avec 186 sièges. Le PP tombe aujourd’hui à 66 sièges. Certes, le parti conservateur arrive en deuxième position ce qui, dans l’absolu, n’est pas un si mauvais résultat. Mais il perd tout de même plus de la moitié de ses sièges par rapport au scrutin précédent et, surtout, enregistre de très loin son plus mauvais score depuis sa fondation. Plusieurs facteurs permettent d’expliquer cette débâcle électorale plutôt inattendue, du moins par son ampleur. D’abord, les affaires de corruption qui empoisonnent la vie politique espagnole depuis des décennies. Si M. Rajoy est tombé début 2019 à l’initiative de M. Sánchez, si ce dernier a pu convaincre les cadres du PSOE qu’il fallait impérativement déposer une motion de censure contre le gouvernement du PP, c’est surtout à cause d’une condamnation en justice visant directement le parti conservateur dans une affaire de corruption généralisée dite «  caso Gürtel  ». Précisons que ce ne sont pas seulement des individus rattachés au PP qui ont été mis en cause par le juge mais, aussi, le parti lui-même. Depuis cette condamnation intervenue au cours du mandat de M. Rajoy, les Espagnols n’avaient pas eu l’occasion de s’exprimer dans les urnes. C’est chose faite à présent et on en voit les conséquences électorales pour le PP. Mais il y une autre raison, celle-ci plus politique, qui explique cette bérézina électorale. Cet autre facteur, c’est la stratégie du jeune Pablo Casado, théorisée en arrière-plan par José-Maria Aznar, l’ancien Premier ministre du PP de 1996 à 2004. Cette stratégie, c’était celle de la droitisation affirmée et affichée qui avait permis à Casado de s’imposer dans les élections internes au PP. Pour enrayer la percée de Vox, il fallait, affirmait le mentor de Pablo Casado et Pablo Casado lui-même, adopter un discours fort sur la question migratoire, sur la baisse des impôts mais, aussi et surtout, sur la question territoriale, c’est-à-dire sur la question catalane. Casado, suivant sur ce point Vox, était allé jusqu’a laissé entendre qu’il était disposé à placer, en appliquant l’article 155 de la Constitution, la Catalogne indéfiniment sous tutelle voire même à interdire les partis indépendantistes, deux propositions radicalement anticonstitutionnelles. Cette stratégie dite de l’intransigeance, en réalité de la discorde, n’a guère convaincu dans une Espagne aujourd’hui très majoritairement désireuse de dialogue et non de confrontation avec la Catalogne. Par ailleurs, dans ce rôle de défenseur viril de l’Espagne contre les «  séparatistes  », le leader de Vox, Santiago Abascal, s’est montré bien plus convainquant que son concurrent du PP. En somme, les Espagnols partisans d’une droite dure ont préféré l’original à la copie. En plus de ne pas avoir su gagner les voix de la droite «  dure  » qui se sont donc tournées vers Vox, Casado s’est coupé de celles du centre droit. Les électeurs de centre droit, fuyant son discours «  derechista  » (droitisant), se sont, en effet, tout naturellement réfugiés chez son concurrent du centre droit incarné par Ciuadanos dirige par Albert Rivera qui talonne désormais, avec ses 57 sièges, le PP et qui ainsi en passe de réussir son pari  : substituer le PP comme parti hégémonique de la droite espagnole comme il l’a d’ores et déjà fait en Catalogne.

 

3) L’éclosion de Vox

« Si cette percée est inédite, son score, relativement faible,

révèle aussi que la société espagnole demeure moins sensible

que d’autres sociétés européennes à la rhétorique autoritaire,

encore largement associée au régime franquiste... »

Avant les élections andalouses de fin 2018, Vox était encore largement inconnu du grand public. Aux dernières élections législatives nationales de 2016, il réalisait ainsi un score anecdotique de 0,2%. Ce parti de droite radicale dont les thématiques favorites sont la lutte contre l’immigration (surtout musulmane), contre le «  féminisme radical  » et contre la décentralisation politique fait pourtant aujourd’hui son entrée au Parlement en obtenant 10% des suffrages, score qui lui permet d’obtenir 24 députés. Le facteur qui a propulsé Vox sur le devant de la scène médiatique nationale, c’est son succès inattendu lors d’élections régionales en Andalousie de décembre 2018. Porté par la crise catalane qui a fait craindre une dislocation de l’Espagne, mais aussi par l’arrivée d’un nombre records de migrants illégaux sur les plages andalouses en 2018, il réussissait, contre toute attente, à faire entrer douze députés au Parlement andalou. Suite à quoi il concluait une alliance législative, toujours dans un cadre régional, avec le PP et Ciudadanos, ce qui lui permettait de connaitre, en quelques jours seulement, une sorte de «  banalisation expresse  ». En Espagne, il n’y a guère eu de «  front républicain  » et l’union de toutes les droites s’est faite assez facilement, presque naturellement, ce qui n’est pas si surprenant que cela lorsque l’on sait que Vox est issu d’une rupture d’avec le PP. Vox était ainsi à peine apparu sur la scène politique qu’il devenait, pour le reste de la droite, un parti parfaitement fréquentable. Au point que Pablo Casado émit l’hypothèse, quelques jours avant les élections du 28 avril dernier, qu’il y ait des ministres de Vox au sein d’un éventuel futur gouvernement de coalition des droites. Finalement la droite ne l’a pas emportée et l’irruption de Vox au Parlement espagnol fut moins spectaculaire que prévu. On est loin des 16% et des plus de 50 sièges que prédisaient certains sondages. La mobilisation massive de l’électorat espagnol, qui dépasse les 70% de participation, a, sans doute, beaucoup joué en la défaveur de Vox. Avec ces 24 députés et ces 10 % de suffrages exprimés obtenus, Vox n’est donc pas, comme l’ambitionnait Santiago Abascal, la troisième force politique du pays. Le parti de droite radicale reste en effet très loin derrière les deux principaux partis traditionnels – le PP et le PSOE – et relativement loin derrière les deux autres partis qui ont émergé dans les années 2010  : Podemos et Ciudadanos. Si l’arrivée de Vox au Parlement demeure un événement important - c’est la première fois que la droite radicale dispose en Espagne d’une représentation parlementaire depuis la transition démocratique - son score finalement relativement faible révèle aussi que la société espagnole demeure moins sensible que d’autres sociétés européennes à la rhétorique autoritaire qu’elle associe encore au régime franquiste dont la mémoire demeure très vive.

 

4) Une donnée constante : l’ingouvernabilité

« L’avenir d’un nouveau gouvernement Sánchez semble

devoir reposer, encore et toujours, sur sa capacité à intégrer

les indépendantistes catalans au jeu national, pour s’en

servir comme force d’appoint et former une majorité. »

Mais l’enseignement fondamental de ces élections ce n’est ni la renaissance du PSOE, ni la déchéance du PP, ni l’éclosion de Vox. L’enjeu de ces élections n’était, en réalité, pas tant de savoir qui allait gouverner que de déterminer si l’Espagne serait, enfin, de nouveau gouvernable. Force est de constater à l’issue de ce scrutin que l’Espagne, élection après élection, continue de s’enliser dans l’ingouvernabilité. La crise catalane y est pour beaucoup. Avant le début de la crise territoriale, les députés catalanistes servaient, en effet, de force d’appoint à la gauche comme à la droite. Aucune force politique ne se privait de pactiser avec eux lorsque leur soutient était nécessaire pour gouverner. Et si ce soutien donnait à l’époque naissance à des gouvernements stables, c’est parce que les nationalistes catalans n’avaient, en ce temps, pas les revendications qu’ils ont aujourd’hui. Ils se contentaient alors de troquer contre leur soutien quelques promesses en termes d’approfondissement de l’autogouvernement de leur Communauté autonome. Les exemples sont nombreux. En 2004, le socialiste José-Luis Zapatero était parvenu au pouvoir, et sans encombre jusqu’au bout de son mandat, grâce au soutien décisif des députés catalanistes en échange de la promesse formelle faite à ces derniers de réviser le statut d’autonomie de la Catalogne. Avant, en 1996, c’était le conservateur José-Maria Aznar qui était parvenu au pouvoir grâce au soutien des catalanistes, à l’époque dirigés par Jordi Pujol, à qui il avait promis des transferts de compétences. Bref, la stabilité politique du système politique espagnol reposait, dans une grande mesure, sur l’intégration des partis catalanistes au dit système. C’est cet équilibre qui est brisé depuis la Sentence 31/2010 relative au Statut d’autonomie de la Catalogne et qui explique, bien plus que la fin du bipartisme, la crise d’ingouvernabilité de l’Espagne. Nous ne disons pas que l’Espagne n’aura pas de gouvernement d’ici quelques semaines, mais que ce gouvernement, s’il parvient à être formé, ne bénéficiera pas, en toute hypothèse, d’une majorité parlementaire solide et cohérente, condition indispensable de la stabilité politique. On l’a vu, Pedro Sánchez et les socialistes ont gagné les élections. Mais le socialiste ne dispose pas de majorité absolue, il en est même très loin, se situant exactement au même niveau en termes de nombre de députés que Mariano Rajoy lors des élections de décembre 2015 qui, rappelons-le, avait échoué à cette époque à former un gouvernement ouvrant ainsi la voie à de nouvelles élections. Pour éviter qu’un tel scénario ne se reproduise, le PSOE va donc impérativement devoir trouver des alliés. Cela n’est pas, en soit, problématique. Une alliance, fondée sur un programme de gouvernement clairement préétabli et négocié de bonne foi entre des partis politiques différents peut parfaitement accoucher d’une majorité parlementaire tout à fait stable. Le problème étant qu’en l’occurrence le PSOE n’a pas véritablement d’allié potentiel. Ciudadanos semble avoir catégoriquement exclu toute alliance et tout soutien. Certes, il y a Podemos. Mais même avec le soutien de Podemos, le PSOE demeure à 11 sièges de la majorité absolue. Où trouver les sièges manquants  ? Il y a bien quelques petits partis ici ou là, notamment le PNV, mais même avec le soutien de ces derniers, Pedro Sánchez demeure, dans le meilleur des cas, à un siège de la majorité absolue. Le socialiste va donc avoir besoin, en toute hypothèse, du soutien direct ou indirect des indépendantistes catalans, ce qui le mettrait finalement dans une situation peu ou prou similaire à celle d’avant les élections.

 

Anthony Sfez

Anthony Sfez est doctorant en droit public et attaché temporaire

d’enseignement à l’Université Paris 2 Panthéon Assas.

 

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