La disparition de Jacques Chirac, qui présida aux destinées de la France de 1995 à 2007, a provoqué des vagues de réactions, souvent émues, de la part de personnalités, politiques ou non, et d’anonymes qui avaient grandi, mûri, ou même étaient « nés sous Chirac ». L’homme n’était pas parfait, et son bilan à bien des égards, contestable, mais il était humain, pétri d’humanisme et porté en son action par les valeurs qu’il avait fait siennes, au prix parfois de complications politiques ou diplomatiques. Fin connaisseur de l’histoire et de l’art de vivre de peuples aujourd’hui oubliés, quand ils ne sont pas regardés de haut, il avait eu à coeur de partager ce savoir, et le musée du quai Branly, qui porte aujourd’hui son nom, constitue peut-être son plus bel héritage. Procédant d’un même esprit, il s’est agi, lors de son refus de soutenir à défaut dargument convaincant la volonté d’offensive étatsunienne contre l’Irak en 2003, du message d’un « vieux pays » qui avait un passé, et la conscience de l’infinie complexité de la situation moyen-orientale : la suite des événements lui a malheureusement donné raison, entre chaos perpétuel, sang versé, et rancoeurs accumulées - avec peu de signes d’espoir sur ces fronts-là. Cette décision, qui fut sans doute l’acte majeur de sa présidence, était dans la ligne de sa pensée : privilégier toujours, sur les grandes questions, le temps long, et refuser d’aller trop rapidement vers des réponses simplistes ; rejeter enfin ce qui pourrait humilier l’autre et nourrir des ressentiments.

Je laisse la parole, pour évoquer Jacques Chirac, à Marie-Jo Zimmermann, Messine qui fut députée pour la Moselle dix-neuf années durant, et fidèle à titres personnel et politique du président défunt. Je la remercie d’avoir accepté de nous livrer un texte, et de répondre à mes questions, et salue Pierre-Yves Le Borgn’ qui a facilité cette prise de contact. J’ai enfin une pensée particulière, ce soir, pour Claude Chirac et Frédéric Salat-Baroux. En souvenir d’un moment, en juillet de cette année, à Paris, ville que « Chirac » aimait tant... Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

  

partie 1: le texte de Marie-Jo Zimmermann

« Le président Jacques Chirac aimait les Français

et voulait qu’on respecte la France... »


Le 26 septembre 2019, le président Jacques Chirac rentre dans l’histoire. Après l’hommage des Français, l’hommage des Grands de ce monde, la journée de deuil national, son oeuvre appartient désormais aux historiens.

Le président Jacques Chirac, en trois dates :

1995, la fracture sociale. C’est l’équipe qu’il a constituée avec Philippe Seguin qui donne à la fracture sociale tout son poids. C’est sa connaissance du terrain, de la vie des Français qui donne à ce thème toute sa réalité. Les Français comprennent à ce moment‐là que c’est le président qui saura le mieux gérer leur pays. Il est élu.

2002, le discours de Johannesburg. « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs ». Cette phrase montre à quel point le président Jacques Chirac était conscient, avant beaucoup d’hommes politiques, de l’asphyxie de notre planète. Ce message qu’il délivre au monde entier aboutit en France à l’entrée de la Charte de l’environnement dans la Constitution. J’ai vécu comme parlementaire ce débat, qui a suscité à la fois au sein du Parlement mais également dans l’opinion, un début de prise de conscience de la question environnementale. À de nombreuses reprises, certains parlementaires ont essayé d’abroger cette Charte et aujourd’hui, nous sommes tous conscients que cette entrée dans la Constitution a été elle aussi un acte visionnaire.

2003, le « non » de la France à la guerre en Irak. C’est chez le président Jacques Chirac, une vision, mais aussi une capacité liée à son goût de l’histoire, d’anticiper ce qui pourrait bouleverser les règles du jeu dans cette partie du monde. Il a parcouru la planète, écouté les dirigeants du monde entier et surtout cherché à comprendre les peuples. Il se pose en médiateur pour développer des inspections sur place mais surtout, il prend une décision, non pas contre les États‐Unis mais simplement, ayant lui‐même connu la tragédie de la guerre, il sait qu’elle fera naître des fractures et des blessures dans une partie du monde déjà très fragilisée. C’est le discours de Dominique de Villepin du 20 janvier 2003 qui pose le véto de la France.

Ces trois actes majeurs du président Jacques Chirac font de lui un visionnaire, un homme d’État.

Le président Jacques Chirac avait une personnalité incroyablement pudique et secrète. Il a, en politique intérieure comme en politique extérieure, toujours privilégié le temps long et c’est en cela qu’il est un homme d’État. Les Français, en lui rendant hommage avec ferveur, ont reconnu en lui, non seulement le chef d’État mais également l’homme qui les a aimés, qui a aimé la France en voulant que le monde entier la respecte.

M.-J. Zimmermann, le 1er octobre 2019.

 

Marie-Jo Zimmermann

 

partie 2: l’interview avec M.-Jo Zimmermann

Quand avez-vous rencontré Jacques Chirac et quel souvenir fort retiendrez-vous de lui à titre personnel ?

Ma première rencontre avec Jacques Chirac a été en tant que militante lors de meetings de sa campagne présidentielle, dès 1981. Mon souvenir le plus fort : le 3 février 1998, lors de mon arrivée à l’Assemblée nationale, mais surtout lors du déjeuner à l’Elysée le même jour. J’ai eu l’infime honneur de déjeuner à sa droite et d’avoir avec lui une conversation sur le rôle du député. Certes c’est celui qui vote les lois à l’Assemblée nationale, mais selon le président Chirac c’est celui qui doit avoir le souci permanent des femmes et des hommes de sa circonscription. C’est un élu de terrain qui fait remonter à Paris les préoccupations des Français. À partir de là, mission m’était donc donnée d’être une élue de terrain, très proche de ses habitants. Régulièrement lors de mes rencontres avec le président Chirac à l’Elysée, et même après 2007, sa seule préoccupation concernait l’état d’esprit des Français.

Étiez-vous une chiraquienne et si oui c’était quoi : une doctrine ou un attachement à l’homme ?

Oui j’étais et je reste une chiraquienne. Oui il m’a convaincue qu’être proche de sa circonscription, c’est le fait majeur pour un député. Le thème qui m’a le plus marquée, c’est celui de la fracture sociale. En cela, il avait fait sienne la doctrine de Philippe Séguin qui a été pour moi, comme Jacques Chirac, un modèle en politique.

Quel est à votre sens l’héritage politique de Jacques Chirac ?

Le président Chirac a été l’homme de la fracture sociale. En cela, un homme comme Xavier Bertrand peut être un de ses héritiers. C’est l’homme également du « non » à la guerre en Irak. En cela, Dominique de Villepin peut être un héritier. Le président Chirac, c’est avant tout une vision de la France sans sectarisme et une vision de monde réfléchi afin d’éviter des conflits meurtriers. C’est l’homme politique qui, tout en étant le représentant d’un parti sur lequel il s’est appuyé et qui lui a permis d’être élu, est capable de s’en détacher pour répondre avec intelligence et pragmatisme aux attentes d’un pays. C’est aussi pour lui aller à l’encontre de certains de ses compagnons pour imposer sa vision du monde : le « non » à la guerre en Irak en est l’exemple type.

Interview du 14 octobre 2019.

 

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