31 mai 2022

Pascal Louvrier : « Depardieu, il faut qu'il tourne, sinon il tombe... »

Parmi nos monstres sacrés, et il n’en reste plus beaucoup, je vous propose aujourd’hui un gros plan sur un homme et un artiste qui incarne peut-être mieux que personne la notion de démesure. Nounours ou bien ogre, qui se cache derrière l’enveloppe corporelle imposante, la carapace Depardieu ? Pascal Louvrier, auteur de nombreux ouvrages, tente de tirer la chose au clair avec Gérard Depardieu à nu (L’Archipel, avril 2022), une bio fouillée et passionnante dans laquelle il analyse la carrière monumentale de Depardieu et le parcours de vie de Gérard, entre petits bonheurs et grandes failles.

Je remercie M. Louvrier pour l’interview qu’il a bien voulu m’accorder le 23 mai : j’ai pris le parti d’exclure des questions revenant souvent (les liens de Depardieu avec Vladimir Poutine, les affaires dans lesquelles son nom est cité) parce qu’il n’y avait pas grand chose d’intéressant à en dire ; j’ai également pris le parti de retranscrire l’interview telle qu’elle s’est faite, en ne retouchant quasiment rien pour la restituer aussi fidèlement que possible. J’espère que cette lecture plaira à qui s’y engagera, et je suis persuadé que ceux-là auront plaisir à lire le livre. Exclu. Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Pascal Louvrier : « Depardieu,

il faut qu’il tourne, sinon il tombe... »

Depardieu à nu

Gérard Depardieu à nu (L’Archipel, avril 2022).

 

Pascal Louvrier bonjour. Comment choisissez-vous ceux dont vous allez tirer le portrait, et pourquoi avoir choisi Depardieu pour ce nouveau livre ?

Les choix se font un peu par hasard. Je n’ai pas véritablement de méthode : ce sont surtout des coups de coeur. En ce qui concerne Gérard Depardieu, je me suis dit qu’après une biographie de Brigitte Bardot (Vérité BB, TohuBohu, 2021), il était difficile de trouver un sujet équivalent en ce qui concerne l’intérêt. J’ai réfléchi, et je me suis dit que Depardieu s’imposait, de par son parcours et surtout, sa carrière cinématographique exceptionnelle.

 

Est-ce que, s’agissant de Depardieu et d’Amy Winehouse notamment (je la cite parce que vous lui avez aussi consacré une bio), on peut dire que leurs failles ont favorisé l’apparition du génie, l’affirmation de la personnalité ? Chez Depardieu, ces failles originelles, c’est bien la conscience d’avoir été pour sa mère un "boulet" non désiré, et les scandales de l’arbre familial ?

Oui. Je ne mettrais pas sur le même plan ces deux personnalités. Déjà, parce qu’Amy Winehouse est morte à 27 ans, donc le parallèle est un peu difficile à faire. Les failles d’Amy sont peut-être plus facilement discernables, avec, à 9 ans, l’explosion de sa famille, même si elle a pu continuer à avoir un dialogue avec ses parents, et notamment son père qui allait devenir son manager. Avec Depardieu, c’est beaucoup plus compliqué : la mère, effectivement, ne voulait pas de se troisième enfant et a essayé de le "faire passer", comme on dit. Lui évoque des aiguilles à tricoter, c’est assez spectaculaire mais je penche plutôt vers la thèse de ces breuvages utilisés pour "faire passer" les enfants. Il y a un peu d’exagération sans doute, comme souvent chez lui ce qu’à plusieurs reprises j’essaie de montrer dans mon livre. Mais sur le fond c’est vrai, avec ce père qui est alcoolique, mutique... Rapidement Depardieu devient un voyou qui se retrouve à l’école de la rue, il a des problèmes d’élocution, peine donc à se faire comprendre, etc... C’est quelqu’un qui est très "en friche", au moins jusqu’à certaines rencontres de personnes qui vont lui tendre la main.

 

Amy Winehouse

 

Vous m’offrez une transition parfaite : vous racontez bien qu’au départ, le passage au théâtre n’a pas été simple pour un Gérard brut de décoffrage et ne croyant pas vraiment en lui. Est-ce qu’on peut dire que des rencontres comme avec Jean-Laurent Cochet, professeur d’art dramatique ont, à ce moment-là, changé sa vie ?

Forcément, parce que Gérard était une nature brute et brutale. Il a fallu quelqu’un qui le comprenne, qui lui donne sa chance et qui même, puisqu’il n’avait pas d’argent, lui permette de suivre ses cours sans avoir à débourser un centime. Jean-Laurent Cochet a compris que, derrière cette "force qui va", il y avait une sensibilité exacerbée empêchant tout équilibre. Cette rencontre fut déterminante.

 

Gérard Depardieu a relativement peu joué au théâtre au regard de sa longévité et de sa carrière cinématographique imposante. Pourquoi ?

Je pense que le cinéma convient mieux à la nature de Gérard Depardieu. Comme je vous l’ai dit, c’est une force qui va, il a besoin d’être en permanence dans le mouvement. Le cinéma c’est une équipe, en général le tournage dure trois mois au maximum, on peut un peu tricher avec le texte. Je raconte à plusieurs reprises que souvent Gérard ne connaît pas correctement son texte et qu’il colle des fiches sur le dos ou le front de ses partenaires, comme d’ailleurs le faisait Marlon Brando. Alors qu’au théâtre il y a une discipline qui est plus grande, et tous les soirs on monte sur scène pour rejouer la même chose. Il y a peut-être davantage de lassitude, c’est pourquoi je crois que Depardieu se sent mieux au cinéma.

 

 

Qu’est-ce qui justement caractérise pour vous le jeu de Depardieu ? Un mix de sensibilité et de spontanéité brute, qui se joue jusqu’à une non connaissance de son texte ? Peut-on le raccrocher à une tradition d’acteurs, et lui voyez-vous à ce titre des aînés - vous avez déjà cité Brando - ou des descendants évidents ?

Depardieu est un grand instinctif. Il sent les choses et a aussi un vécu très important, une dramaturgie personnelle. Il a une ou plusieurs failles mais il arrive à les maîtriser, même s’il ne les maîtrise pas toujours. Il suit un peu la méthode de l’Actors Studio, sans y penser. C’est souvent très spontané chez lui : il est arrivé à surmonter toutes les épreuves de la vie. En ce moment on parle beaucoup de Patrick Dewaere, pour les 40 ans de sa disparition, et on lie souvent ces deux-là, mais ce ne sont pas du tout les mêmes personnalités. Dewaere, c’est quelqu’un qui n’a jamais trouvé le moindre équilibre alors que Depardieu, même s’il est intérieurement plein de blessures et de fêlures, sait être maître de lui et utiliser ses failles face à une caméra. On peut aussi évoquer sa force physique qui est extraordinaire, au sens premier du terme.

L’équivalent dans le cinéma mondial c’est effectivement Marlon Brando, même si je pense que la carrière de Depardieu est meilleure. On peut penser aussi, parmi les aînés, à Jean Gabin, parce que lui jouait un peu comme ça, à l’instinct. Je pense aussi au professionnalisme de Montand, parce que c’est un grand pro, Depardieu. Même s’il n’apprend pas ses textes ou qu’il les oublie, quand il est devant une caméra, il est sérieux. Après bien sûr, au bout de 150 ou 160 films, il y a des moments où il est certainement moins performant, avec un peu de lassitude, mais dans sa grande période, jusqu’à Cyrano de Bergerac (Jean-Paul Rappeneau, 1990), il est très pro. Après, il est plus dans l’intime, donc le jeu est un peu différent.

Dans Maigret (Patrice Leconte, 2022) par exemple, pour continuer d’évoquer sa méthode, je le trouve éblouissant. Il est éblouissant parce qu’il connaît l’univers de Simenon. Donc quand il joue Maigret, il est Simenon, il est l’univers de Simenon, et ça colle parfaitement. On a un Maigret très intimiste, et cet univers-là dépasse le roman policier. Depardieu a côtoyé des personnalités avec des univers très différents mais très profonds. Il a été très ami avec Marguerite Duras, pour rentrer dans son univers, ça prend du temps... Idem pour Maurice Pialat.

 

 

Vous revenez longuement dans votre ouvrage sur les relations difficiles (le mot est faible) qu’entretinrent Gérard et Guillaume. Depardieu a-t-il "écrasé" son fils Guillaume comme il aurait écrasé son camarade des Valseuses, Patrick Dewaere ?

Inconsciemment, ou non ça dépend, il écrase tout le monde. C’est vraiment Obélix, avec sa tendresse, sa sensibilité exacerbée, mais clairement il écrase. Le tort de Dewaere fut je crois d’avoir voulu rivaliser avec Depardieu. C’est lié aussi aux metteurs en scène, notamment à Bertrand Blier qui l’a fait jouer et l’a mis dès le début en rivalité avec Depardieu. C’était à la fois un atout, parce que Les Valseuses (1974), ça a été un succès reposant sur un duo, voire un trio avec Miou-Miou, mais il faut ensuite essayer de s’en défaire...

En ce qui concerne son fils, c’est évidemment beaucoup plus compliqué. Guillaume, c’est le fils de Gérard Depardieu, c’est une évidence, mais c’est quelque chose qu’il faut arriver à surmonter. Il vit dans l’intimité familiale et voit un père qui est complètement borderline, donc pas simple... Et, il y a quelque chose qui m’a toujours étonné et qui est à mon sens un peu "criminel" : dans le film Tous les matins du monde (Alain Corneau, 1991), on offre à Guillaume, qui je pense était encore plus écorché vif que son père, avec moins d’énergie et moins "le physique" que lui, le rôle de son père jeune. C’est suicidaire. Cinématographiquement c’est terrible. En plus, dans la suite du film le père prend la relève et il est comme absent, lourd et désabusé. L’ombre portée du père est dans cette histoire écrasante, asphyxiante...

 

 

Vous le racontez bien dans votre ouvrage, et on sent tout le mal être de Guillaume...

Oui d’autant que Gérard Depardieu est souvent sans limite. Je raconte aussi que Guillaume a un jour écrit un texte admirable. Gérard l’a trouvé sur sa table de chevet, il a trouvé que c’était un beau texte, considéré qu’il était fait pour Barbara. Il l’a faxé à la chanteuse sans demander quoi que ce soit à son fils. Il l’a ensuite interprété sur scène quand son fils est mort, en pensant à lui. Mais il y a parfois quelque chose d’assez pervers dans ses attitudes, c’est pourquoi Gérard Depardieu est intéressant : il est à la fois un soleil, la lumière avec quelques zones d’ombre assez terrifiantes...

 

 

Ses reprises de Barbara, n’est-ce pas aussi, justement une façon de rendre hommage à ce qui animait Guillaume, l’introspection via par exemple la poésie ?

Il y a deux choses. Déjà, de la part de Depardieu, une très grande fidélité, mais plutôt avec les morts qu’avec les vivants. Il parle de Maurice Pialat d’une façon extraordinaire, il parle de Barbara qu’il a très bien connue. Ils étaient très liés et il lui rend hommage. D’ailleurs, si on ne rend pas hommage aux morts avec notre société qui va de plus en plus vite et qui est un peu sans mémoire, les artistes et même ceux de la trempe de Barbara risquent de disparaître. Donc, Depardieu monstre sacré qui rend hommage à Barbara, c’est admirable parce que c’est pratiquement là une seconde vie. Une fidélité ici tout à son avantage. Mais quand par exemple il chante À force de, les paroles de Guillaume, oui il rend hommage à son fils, à la sensibilité de l’artiste. Mais je ne crois pas que ce soit l’élément premier qui le fasse monter sur scène pour chanter Barbara.

 

Est-ce que, chez les Depardieu, il n’y a pas d’une certaine manière transmission du malheur de génération en génération : la mère, Gérard, Guillaume... ?

Je crois en effet que l’élément psychologique est important. Oui, c’est un peu une famille maudite comme je l’ai écrit. Gérard n’aurait pas dû vivre, il vit donc il est l’Élu mais avec une ombre au-dessus de lui. Il a une grâce sombre qui fait partie de la tragédie de toutes ces familles qui sont maudites mais qui agissent malgré tout suivant leur destinée. Sans être prédestiné, Gérard est un peu l’instrument de ses failles, et en même temps il a su les surmonter, les projeter dans l’univers cinématographique de façon exceptionnelle. Après, dans sa vie personnelle, c’est je crois beaucoup plus le fatras.

 

 

Je crois comprendre, à vous lire, que de tous les réalisateurs avec lesquels Depardieu a tourné, Maurice Pialat est sans doute celui qui l’a le plus marqué, bien au-delà de l’aspect purement professionnel. Vous proposez d’ailleurs des témoignages intéressants de sa veuve, Sylvie. Pourquoi ce lien si fort, si profond aussi apparemment entre les deux hommes ?

Ce sont deux êtres instables, colériques, excessifs qui se sont trouvés. L’attelage a fonctionné même s’il y a eu des sorties de route. Mais ils se sont compris tous les deux, et ça a pu donner un chef d’oeuvre comme Sous le soleil de Satan (1987), ou même des films comme Loulou (1980), Police (1985) ou Le Garçu (1995) qui est plus intimiste. Ce sont deux fortes têtes qui se rencontrent, qui se reniflent, qui s’engueulent, qui se détestent pour finalement se rendre compte que l’un ne peut travailler sans l’autre. Sylvie Pialat m’a dit que Maurice avait besoin d’une locomotive pour pouvoir écrire, tourner, diriger. Depardieu était cette locomotive, ils s’entendaient pour continuer un film après les engueulades. Il y avait comme un jeu entre les deux, et la complicité était réelle entre ces grands enfants, tous deux contre l’ordre établi. Le coup de gueule de Pialat quand il reçoit la Palme d’Or, le poing levé, illustre bien cet aspect du réalisateur. À titre personnel je trouve que les films les plus réussis de Gérard sont ceux qu’il a faits avec Maurice Pialat.

 

 

Depardieu a dit de Catherine Deneuve qu’elle était "l’homme qu’il aurait aimé être". Comment qualifier les rapports artistiques entre ces deux grands noms qui se sont souvent croisés, notamment bien sûr pour Le Dernier Métro (1980) de Truffaut ?

Je pense qu’il y avait, et qu’il y a un grand respect mutuel. Un respect et en même temps, une certaine distance. Gérard Depardieu est assez maladroit avec les femmes, c’est un grand timide. Il y a ce côté un peu froid de Catherine Deneuve qui a fait que c’est toujours resté au stade de l’amitié et du respect. C’est pourquoi leurs rapports ont toujours été apaisés. Rien à voir avec Carole Bouquet, avec qui les rapports amoureux sont entrés en ligne de compte, la passion dans tout ce qu’elle a de débordant et de déséquilibrant. C’est encore différent avec Fanny Ardant, avec qui il y a eu une amitié amoureuse où l’un soutient l’autre dans les moments de faille parce que les deux sont assez "noirs" quand ils ne jouent pas. Je le dis parce que je sors une bio de Fanny Ardant au mois de septembre, et je pense que Fanny est encore plus "noire" que Gérard Depardieu.

 

 

Depardieu n’est-il pas le dernier des grands acteurs populaires, de ceux qui ont connu grands succès publics et critiques et qui suscitent en même temps une forme de sympathie, à la Belmondo ?

Oui, je pense qu’il est le dernier des géants. Et l’époque a changé. Aujourd’hui on est plutôt dans l’horizontalité : dès qu’une tête dépasse, on lui trouve toujours querelle ou procès. D’ailleurs quand, en ce moment, je suis interviewé, on me questionne souvent sur les rapports de Depardieu avec Poutine, ce qui m’agace parce qu’on ne peut pas résumer Gérard Depardieu à une amitié avec Poutine. Gérard est une personnalité hors norme. Et je crois que le cinéma d’aujourd’hui, en France par exemple mais pas que, ne tolère pas beaucoup ces acteurs ou actrices hors norme. Dès qu’on affiche des personnalités au caractère un peu trempé, même physiquement, on sort un peu des codes imposés par la société. Je le vois par exemple, avec Léa Seydoux. C’est une fille qui à mon sens travaille et progresse énormément, mais à chaque fois que j’en parle, j’entends des "Oui mais, c’est la fille de..." ou des "Elle est née avec une cuillère en or dans la bouche"... Pour moi, tout ça, c’est des conneries. Donc oui, Depardieu est vraiment le dernier des grands acteurs hors norme, de la veine de Gabin, de Michel Simon avant, de Belmondo et surtout de Delon dont la carrière me paraît bien plus intéressante que celle de Belmondo.

 

Même si Delon ne suscite pas forcément a priori la même sympathie qu’un Belmondo ou qu’un Depardieu...

Oui mais ça à la limite, peu importe. Sympathique ou pas, moi je m’en moque assez. Quand je vais au cinéma, je vais voir Depardieu interprétant untel, voilà. Je ne suis pas en symbiose totale avec Depardieu, loin s’en faut. Il y a des éléments qui m’irritent, d’autres qui me choquent : je vous ai parlé de Tous les matins du monde, si j’avais été à la place de Depardieu je pense que je n’aurais pas accepté que mon fils joue mon rôle jeune. Mais tout cela dit c’est une immense acteur à la filmographie impressionnante. Voyez, un acteur que j’aime beaucoup, Denis Podalydès, il est quand même très limité dans son jeu malgré sa finesse. Depardieu est le dernier des géants oui, mais ça tient beaucoup je le dis à l’évolution de la société et à une permissivité qui n’est plus tolérable aujourd’hui. On ne pourrait pas filmer Les Valseuses aujourd’hui : impossible. Et pourtant, c’était en 1974. Pour moi, il y a une régression de la liberté de création qui m’insupporte et qui me fait peur. Depardieu est à l’étroit aujourd’hui, au sens propre comme au sens figuré.

 

D’ailleurs quels films avec Depardieu suggéreriez-vous à quelqu’un qui voudrait se forger une culture cinématographique ?

Je prendrais Sous le soleil de Satan. Je prendrais Cyrano de Bergerac. Plus intimiste, Valley of Love (Guillaume Nicloux, 2015), justement pour montrer l’évolution. Je choisirais aussi La femme d’à côté (François Truffaut, 1981), pour moi nettement meilleur que Le dernier métro, en tout cas dans le jeu de Depardieu : le binôme qu’il y forme avec Fanny Ardant est extraordinaire.

 

 

Dans votre livre vous dites quelque chose que j’avais ressenti aussi, à propos de son regard : en dépit des coups et des épreuves qu’on connaît et qu’on lit sur son corps, malgré les provoc’ et son air détaché de tout, il subsiste quelque chose de doux, de profondément touchant dans ce regard. Qui est somme toute le Depardieu que vous croyez, Pascal Louvrier, avoir compris ?

C’est à la fois je pense cet être qui peut être imbuvable, intolérable, et plus qu’énervant, qui peut avoir ses moments d’exubérance extraordinaire comme dans Uranus (Claude Berri, 1990), qu’on peut aussi citer pour la question précédente. Et dans un film comme Valley of love, il est extrêmement touchant, avec un regard plein de tendresse, où l’on sent des abîmes de tristesses. C’est la phrase de Pialat : "La tristesse durera toujours". Dans Des hommes (Lucas Belvaux, 2020), film sur la guerre d’Algérie, les vingt premières minutes il joue le rôle d’un raciste, il y est épouvantable. Seul Depardieu peut jouer un sale type pareil : il va tuer le chien d’une famille d’arabes, faire des choses monstrueuses... Et, à un moment donné, on comprend sans l’absoudre évidemment pourquoi il agit comme ça : il est assis dans son fauteuil, carabine à la main, gros plan sur son visage et là, il est bouleversant de tendresse. C’est la plus grosse ordure qu’on puisse avoir mais on arrive à comprendre pourquoi il a fait ça. Son regard dit tout, avec une sensibilité extraordinaire. Quand Gilles Lellouche a repris le rôle d’Obélix, il est allé demander à Depardieu comment jouer le personnage, ce à quoi Gérard a répondu : "Pense qu’Obélix, c’est un type qui a des pâquerettes dans la tête". Je crois que ça résume Depardieu.

 

 

Dans quels films peut-on percevoir quelque chose de l’âme Depardieu, Valley of love peut-être ?

Dans la filmographie des dix dernières années principalement : c’est là qu’on peut percevoir l’âme de Depardieu. Il y a aussi ce film qui n’a pas eu de succès, Tour de France (Rachid Djaïdani, 2016), dans lequel il joue le rôle d’un peintre, avec un jeune de banlieue. Il y est touchant, avec une transmission qui s’opère, de la sensibilité, de la culture et de la tolérance. Dans Maigret aussi, il y a cette profondeur, on voit ce type qui connaît l’âme humaine, qui est revenu de tout et est désabusé mais qui malgré tout continue à vivre.

 

 

Qu’est-ce qui aujourd’hui, le pousse à avancer encore ?

Je crois que c’est quelqu’un qui est terriblement angoissé. Pour arriver à contrôler ses angoisses il se doit d’être en permanence en mouvement. Et il est cerné de morts, de fantômes, alors pour cerner ses morts il faut avancer. S’il n’est pas dans le mouvement il tombe. Comme à l’intérieur de lui-même. Au début de mon livre, il est sur scène et il y a cette histoire de rêve éveillé où il se voit tomber sans paroi, il tombe dans l’espace sans limite. C’est ça Depardieu aujourd’hui. Et il s’emmerde aussi, alors il faut qu’il tourne. Sinon il tombe.

 

Notre époque si prompte à juger et à faire la morale est-elle haïssable aux yeux de Depardieu ?

Oui, profondément. Je pense qu’il vomit notre époque. C’est d’ailleurs pour ça qu’il est parfois dans la pure provocation. Vu, aujourd’hui, le rétrécissement mental des libertés créatrices, comme je le disais tout à l’heure, quand on a tourné avec Truffaut, avec Pialat, quand on a fait La dernière femme de Marco Ferreri (1976)... Bertrand Blier aussi, Les Valseuses, Buffet froid (1979) ! On ne peut plus tourner ça aujourd’hui. Notre époque est haïssable et je crois qu’il faut la haïr, et que c’est salutaire de le faire. À titre personnel je la trouve épouvantable, c’est pourquoi je m’intéresse à Depardieu, à Fanny Ardant... Quand Fanny Ardant dit : "Moi je suivrais quelqu’un jusqu’à la guillotine", ça fait du bien. C’est une bouffée d’oxygène, ces gens-là...

 

Les yeux dans les yeux, quelle question intime poseriez-vous à Depardieu ?

(Il réfléchit) As-tu des remords concernant ton fils ? Tout dépendrait des circonstances bien sûr mais si je devais lui poser une question ce serait celle-là. Pas pour le piéger mais parce qu’on est au coeur de la boîte noire de Depardieu. Les gens que j’ai rencontrés, tous, me l’ont dit : il y a eu un avant et un après mort de Guillaume. C’est assez naturel mais chez lui, c’est la faille absolue.

 

 

Dans Valley of love, où il doit composer avec la mort d’un enfant, il livre une part de sa vérité ?

Absolument. J’ai interviewé le réalisateur Guillaume Nicloux qui me l’a confirmé. D’ailleurs au départ le scénario n’était pas le même. Il a évolué avec la personnalité de Depardieu. Ce film est à voir, avec une Isabelle Huppert qui joue très bien l’antidote de Gérard, elle a plus les pieds sur terre que lui. Au départ il ne croit pas à ces histoires de fantômes, de réincarnation, etc... Et à un moment, il suit une ombre dans le désert, il laisse Isabelle Huppert et part tout seul, voit sans le voir son fils qui lui prend les mains et au retour il porte des stigmates rouges. Il est bouleversant dans ce film, bouleversant...

 

Vos projets, vos envies pour la suite ? Vous m’avez parlé de la bio de Fanny Ardant...

Oui elle est écrite et sortira le 22 septembre. Des envies ? Pas beaucoup en ce moment. Je m’interroge et suis un peu en stand by.

 

Un dernier mot ?

Pas spécialement. Merci de m’avoir interrogé sur la question que j’aurais posée à Depardieu.

 

Pascal Louvrier

 

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17 mai 2022

Elizabeth Gouslan : « La Reine a appris à être souple, mais elle est inflexible quand les principes sont ébranlés »

Le 6 février dernier marquait le soixante-dixième anniversaire de l’accession au trône britannique de la princesse Elizabeth, devenue dès ce jour de 1952 la reine Elizabeth II : il y a sept décennies, son père George VI mourait prématurément, laissant à sa fille aînée, 26 ans à peine, la charge d’une des fonctions les plus prestigieuses et exposées du monde. Une charge faite d’un confort matériel inouï, mais aussi d’une forme d’engagement perpétuel, d’obligations et parfois de sacrifices pour le monarque et pour son clan. Alors non, on ne fera pas pleurer dans les chaumières en évoquant les Windsor, moins encore les plus jeunes générations qui auront à connaître le luxe plutôt que le sacrifice, mais il est intéressant, alors que se prépare le jubilé de platine de la Reine, de se pencher un peu sur les parcours des uns et des autres, et notamment de ces princesses qui se sont trouvées au milieu de ce clan ou l’ont rejoint.

Elizabeth Gouslan, journaliste et écrivaine, est lauteure de Meghan ou le désespoir des princesses (L’Archipel, février 2022), ouvrage plus intéressant qu’il n’y paraît puisqu’il ne traite pas uniquement de Mme Harry (à moins que lui ne soit Mr Meghan), mais bien de toutes ces princesses au destin pas toujours rose bonbon : Kate, Diana, Camilla, Margaret ont chacune droit à un chapitre. Chacune de ces histoires, qui s’entremêlent forcément toutes un peu, nous dit quelque chose du personnage central de cette grande pièce : la Reine, toujours elle, petite dame frêle mais qui en impose même quand elle n’est pas là. En creux, ces récits nous font découvrir quelques coulisses d’une monarchie britannique pas vraiment humble, pas franchement tendre non plus, mais qui ne manque pas de fasciner. On apprend aussi de nous-même, de notre rapport à ce qui brille, qu’on aime admirer et qu’on aime voir chuter.

Je remercie Mme Gouslan pour l’interview réalisée le 12 mai. Je vous invite à découvrir cet ouvrage, qui ne vous ennuiera pas, et signale au passage la sortie, également chez L’Archipel, dun somptueux "livre du souvenir" richement illustré qui devrait combler les nombreux admirateurs de la souveraine. Exclu. Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Elizabeth II

Elizabeth II : Le livre du souvenir (LArchipel, janvier 2022)

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Elizabeth Gouslan : « La Reine a appris

à être souple, mais elle est inflexible

quand les principes sont ébranlés »

Meghan ou le désespoir des princesses

Meghan ou le désespoir des princesses (L’Archipel, février 2022).

 

Pourquoi vous être lancée dans ce Meghan ou Le Désespoir des Princesses (L’Archipel, 2022) ? D’ailleurs avez-vous été de ces petites filles que la vie des princesses, plutôt vue côté lumière, sur papier glacé, a fait rêver ?

Oui tout à fait. En tout cas, quand j’étais petite fille. Après, avec mes études, ma fonction de journaliste et d’auteure, j’ai évidemment "largué" ce rêve enfantin, mais je crois que c’est un rêve que l’inconscient trimbale toute la vie. Ce n’est pas un hasard si en 2012 j’ai écrit une biographie de Grace Kelly (Grace de Monaco, la glace et le feu, Grasset). L’angle de cette bio c’était justement de montrer que c’est peut-être un leurre de vouloir être princesse. Et que Grace était beaucoup plus heureuse à Hollywood que sur ce petit rocher monégasque. J’y ai vu un écho avec Meghan, qui est actrice au départ, et qui aspire à être une des femmes fortes de Buckingham.

 

Grace de Monaco

 

Un écho peut-être aussi avec Charlene, belle-fille de Grace qui ne semble pas vraiment heureuse de son sort ?

C’est vrai et elle en paie les frais. Je crois que le destin des princesses est toujours tragique...

 

Avez-vous appris au cours du travail préparatoire pour ce livre, des faits qui vous auraient choquée ou surprise ?

Une chose m’a choquée : je rendai mon manuscrit au moment de l’épisode Oprah Winfrey, et je n’ai pas été d’accord avec la manière plaintive dont l’affaire était présentée, et avec ce supposé racisme de la Cour d’Angleterre. Elle était divorcée, métisse, actrice et américaine, autant dire le quatuor infernal pour la Couronne : si la Reine avait été raciste, elle n’aurais pas mis le bout d’un escarpin dans la famille...

 

On sent bien, à vous lire, que l’épisode Edward VIII, roi ayant abdiqué pour sa Wallis, a largement marqué sa nièce, la future Elizabeth II, et pas simplement pour les conséquences que cela a eu sur le destin de son père et le sien même...

Absolument, vous m’avez bien lue, et vous avez raison : c’est un marqueur fort de la dynastie du Royaume-Uni, et c’est un traumatisme qui se répète et se transmet de génération en génération.

 

Pour vous, s’agissant notamment de sa sœur Margaret, cela a impacté sa gestion des mariages princiers ?

Au départ oui, et ensuite je pense qu’elle a réfléchi. Je dois dire que je respecte beaucoup Elizabeth II, une femme de devoir à la colonne vertébrale impeccable... Elle est admirable et elle assume tout, y compris disons-le sa descendance pas toujours très classe. Elle était jeune quand il y a eu l’affaire Margaret, sa petite soeur qui allait de déboire en déboire, avec des hommes qui ne lui convenaient pas. Et le premier mariage interdit avec Peter Townsend... Je pense qu’elle a beaucoup souffert d’appliquer le protocole à ce point, et de devoir faire souffrir sa petite soeur à ce point. D’ailleurs, Margaret est morte assez jeune, en 2002. Leur mère est morte peu après, sans doute en partie à cause du chagrin causé. Donc oui, il y a eu impact, puis elle a réfléchi, et nous le disions, au 21ème siècle elle a accueilli une jeune femme comme Meghan...

 

Vous avez anticipé un peu ma question suivante. Elizabeth II, qui s’est tenue jusqu’ici et jusqu’à on ne sait quand, au serment prêté à ses sujets de les servir, s’impose à elle-même ainsi qu’à tous les siens une discipline de fer, une dureté dont on sait à quel point elle n’a pas empêché, dans sa famille, les situations de chaos personnel. A-t-elle évolué dans sa tolérance envers les écarts des uns et des autres ?

Oui et non. Elle essaie d’être la justice incarnée. Elle a fait beaucoup d’efforts pour intégrer Meghan, alors même que celle-ci lui inflige, ainsi qu’à la monarchie, quelques gifles qui marquent je crois une vraie ingratitude. Mais, quand il s’agit de son fils, elle est implacable : quand Andrew a été accusé des choses atroces que l’on sait, elle a réagi très violemment. Et pourtant elle l’adore, je crois que c’est son fils préféré. Donc il y a les deux volets, une souplesse, et un retour à la fermeté quand les principes sont ébranlés.

 

La famille royale britannique incarnée par Elizabeth II passe, tout au long de votre livre, et notamment par la bouche de Meghan, pour très rétrograde, voire pire. Clairement, et même si vous balayez la thèse dun racisme de la Reine, sentez-vous chez les Windsor historiques, un fond toujours bien présent de cette aristocratie britannique hautaine, et pour tout dire, héritage de l’Empire, encore un peu "supérieure" ?

Forcément, vous avez raison. C’est la famille royale la plus riche du monde, la plus scrutée par les magazines, les réseaux sociaux... Il n’y a pas eu de baisse de régime, de chute de tension sur l’intérêt suscité depuis le couronnement de la Reine il y a 70 ans. On appelle cette famille "la Firme", ce n’est pas pour rien. Il ne s’agit évidemment pas d’être angélique ou de les diviniser, ce n’est pas du tout ce que je fais dans le livre. Il y a chez eux un sentiment inné de supériorité. Ils font des déclarations très discrètes : on les voit mais ils ne parlent quasiment jamais. Ce qui m’a intéressée justement, c’était de faire une gallerie de portraits et d’animer ces gens qu’on observe comme des marionnettes privées de parole mais qui pourtant nous fascinent - ce qui en soi est fascinant. Donc oui, ils sont assez constamment arrogants, et pour autant, avec un sens du devoir très fluctuant (on parlait d’Andrew qui pour le coup est une catastrophe de ce point de vue).

 

Meghan est-elle à vos yeux la version la plus aboutie de la princesse moderne, follement ambitieuse, dominatrice envers son époux au sang bleu, et dans une posture de défi ouvert envers la monarchie britannique ? Bref, un avatar parfait pour le women’s empowerment ?

Absolument. Elle a été longtemps cette espèce d’étendard de lempowerment féminin, je dirais même du mouvement MeToo. Elle a surgi dans l’affaire Weinstein, elle s’est battue pour des causes conjugales, est extrêmement féministe... Ajoutons qu’elle est démocrate. Tout cela est très névralgique au fond, et explique l’engouement général des jeunes filles et des femmes pour cette Meghan Markle qui a accompli en quelques années une trajectoire fulgurante, et est devenue une figure médiatique centrale... C’est la seule à avoir la parole dans ce petit monde de marionnettes... Le fait qu’elle ait cette parole gêne.

 

La parole jusqu’à une forme dingratitude vous le disiez, c’est valable pour elle, pour Harry aussi...

Oui, je l’ai écrit dans le livre et c’est bien mon point de vue, je n’y déroge pas. Alain Finkielkraut disait : Harry et Meghan, l’internationale de l’anti-racisme. Peut-être un peu exagéré, comme souvent, mais il y avait de cela, ce côté : on s’en va, on part en Amérique où tout est plus beau et tout est mieux, et on ne sera pas cannibalisé par la famille. Leur stratégie a sans doute été mauvaise. Depuis un an, ils ont perdu beaucoup de l’intérêt et même de l’affection qu’ils avaient su susciter auparavant. Leurs conseillers en communication ne sont probablement pas au top...

 

Ce qui est intéressant avec Kate, c’est qu’elle a été un peu le jouet de l’ambition de sa famille, et notamment de sa mère, femme forte comme le fut sa propre mère. Et qu’elle a su conquérir William avec finesse et à force de patience. Mais on la sent beaucoup moins calculatrice que Meghan, plus fragile aussi, et on pense à Charlene, princesse consort de Monaco qui n’a pas l’air non plus d’afficher un sourire franc quant à sa fonction... Pensez-vous que Catherine sera à son aise dans le costume de reine consort qui lui est promis ?

Je crois que oui. On a commencé par l’appeler Lady Kate, Smiling Kate, ou la fille qui sourit un peu bêtement sur la photo... Elle coche tout ce qu’il faut pour accéder au trône, et la Reine le sait. C’est Madame Parfaite. Cela dit, j’ai nommé le chapitre que je lui consacre "Le masque du bonheur". Qu’est-ce qui bout là-dessous, personne ne le sait : ils sont abonnés à un silence radio obligatoire que les communicants leur infligent. On en revient à cette histoire de marionnettes qui ne parlent pas et fascinent d’autant plus. Ils communiquent, mais sans réelle parole. Philosophiquement, ce silence qui se transforme en message maîtrisé par les communicants, sur les réseaux sociaux notamment, est à interroger tout le temps. Au fond, on est tous un peu des voyeurs pas très nets attendant que quelque chose craque, que quelqu’un chute...

 

Et en creux, ça dit aussi quelque chose de la nature humaine...

Vous avez raison. Ils disent peu d’eux, mais finalement beaucoup de nous.

 

Diana au destin tragique fut un peu entre les deux modèles, entre princesse soumise et femme forte : épouse malheureuse, ouvertement bafouée, elle a ensuite pris son destin en main, osé parler et, à force d’habile générosité, est devenue "princesse des cœurs". D’une certaine manière, n’a-t-elle pas péri pour avoir voulu vivre en femme libre ?

Bien sûr, et c’est exactement à ce schéma-là, traumatique et désespéré, que Meghan s’est accrochée en tant que belle-fille de cette icone planétaire qu’était Lady Di. Elle reproduit ce schéma : elle aussi se plaint, dénonce, semble ingrate. À ceci près que Diana était véritablement une femme bafouée, régulièrement humiliée par son époux. On se demande de quoi Meghan peut, elle, réellement se plaindre...

 

Qu’est-ce qui a changé en matière de rapport à la presse depuis l’accident de l’été 1997 ?

La famille royale a mis des barrières. Ils ont verrouillé, constatant que peut-être, ils étaient plus vulnérables qu’ils ne le pensaient, malgré cette supériorité affichée et la fameuse devise, "never complain, never explain". L’accident du pont de l’Alma a obligé la Reine, en partie grâce à l’intervention de Tony Blair, à réagir et à se montrer plus humaine, pas simplement cette image de "marâtre débarrassée de l’intruse". C’est donc un Premier ministre travailliste qui a obligé la Reine à revoir ses fondamentaux (rires).

 

On pense d’ailleurs à ce fameux film, The Queen, qui montre très bien cette séquence. Et à ce tabloid qui titrait par un marquant, "Show us you care"...

Exactement. Arrêtez d’être des figures de cire du musée Tussauds, et montrez-nous que vous avez une parole, et un cœur.

 

 

Il est ensuite question de Camilla, le véritable amour de Charles, amour passionnel. On peut dire qu’à force de patience (et elle aura attendu bien plus longtemps que Kate), de finesse aussi, elle aura réussi, grâce à l’approbation des petits princes, à revenir en grâce auprès du prince de Galles, acceptée comme sa compagne officielle. A-t-on de la sympathie pour elle, dans l’opinion britannique ? Quid de la reine ?

La Reine a longtemps détesté la maîtresse officielle. Non pas que cela choquait, parce que, comme dit le Prince Charles, "depuis quand un prince n’a-t-il pas une maîtresse ?". Il est parfois très trash dans ses réponses aux journalistes, avec ici une supériorité aristocratique éclatante, qui dit en substance : "revoyez vos classiques, vous qui m’interrogez". Ils étaient tous dans ce moule, le problème est que la petite Lady Di a fait exploser ces apparences. Elle les a lézardées avec une forme de candeur, de sincérité qui n’étaient pas du tout dans les codes de la Firme. On en était là. Donc la Reine a détesté Camilla par ricochet. Elle n’a pas détesté le fait que son fils ait une maîtresse, mais tout le scandale que cela a provoqué, d’autant plus qu’il allait la rejoindre tout le temps. Moi, j’ai tendance à penser que la tendresse n’est pas vraiment au programme chez ces gens-là. Ce sont d’autres paramètres qui entrent en compte : devoir, dignité, tenir le cap. À partir du moment où Camilla devient un problème, elle n’a pas la sympathie de la Reine. Mais elle est tellement intelligente, probablement la plus intelligente de toutes après la Reine, qu’elle a su attendre patiemment son tour tout en faisant sa vie, ayant des enfants, des petits-enfants, divorçant... Quelque part, elle était la femme normale et la maîtresse royale.

 

Et peut-on dire qu’elle est désormais appréciée par le peuple britannique ?

Oui. Il y a eu toute cette séquence où il la détestait, jusqu’à la mort de Lady Di. La séquence d’après, la décennie d’après, les Britanniques se sont dit qu’après tout elle savait se tenir, qu’elle avait sa place dans la famille. Que visiblement Charles était fou d’elle, elle le calmait, lui donnait une colonne vertébrale. Et en plus, les deux garçons avaient l’air de l’accepter. Que demande le peuple ? À ce moment-là les tabloids se sont retournés en sa faveur. Elle s’est attachée aux causes humanitaires qu’ils adorent, à ces charities qui font la popularité d’un royal. Elle s’en est bien sortie et elle travaille, elle est sur le pont...

 

Et elle sera reine !

Absolument, puisque, ça y est, Elizabeth l’a adoubée ! Pas trop tôt. C’est Kate qui doit manger son chapeau, non ? (Rires)

 

Votre dernier chapitre traite, on en a déjà parlé, de Margaret. Sans vouloir faire de la psychologie à deux euros, diriez-vous que l’échec orchestré par sa sœur de sa romance avec Peter Townsend a marqué à jamais leurs rapports, et inscrit sa vie dans une forme de tristesse qui, de relations toxiques en paradis artificiels, allaient l’abîmer prématurément ?

Sans doute, oui. À ce moment, elle est très jeune (autour de 25 ans) et elle s’aperçoit que, toute sa vie il y aura, pire qu’une gouvernante, pire qu’une mère, une soeur qui est une reine... Tout son désespoir d’être à l’ombre, alors que c’est elle qui rêvait d’être dans la lumière, avec les paparazzi, les people, les groupes de rock des 70’s... Ces frasques, elles les a faites. Vers la quarantaine, Elizabeth n’a plus pu l’empêcher de faire ses frasques. Mais elle s’est inscrite dans un désespoir que montre très bien la série The Crown. L’actrice qui joue Margaret est excellente. On l’y voit sombrer dans la dépression...

 

 

Peut-être aura-t-elle été la plus malheureuse de toutes d’ailleurs, puisque même Diana, si elle n’avait pas connu cette fin tragique, était partie pour être heureuse ?

En tant que princesse des cœurs, libérée de la famille. Diana en tant que telle, oui. Meghan d’ailleurs aurait aspiré à cela : être Meghan, point. Et puis, patatras. Elle n’a pas réussi à magnétiser, alors qu’elle avait un potentiel énorme, et à suivre le chemin tracé par Diana.

 

Parce que trop ouvertement ambitieuse ?

Oui vous avez raison. Diana n’était pas ambitieuse. Elle avait soif qu’on reconnaisse sa générosité et son existence tout simplement en tant qu’être humain.

 

Vous y évoquez aussi pas mal le prince Philip, homme déraciné qui a dû prendre sur lui de n’être pas complètement le chef en sa demeure et s’est un peu vengé sur son fils Charles dont il a voulu régenter l’éducation, sans grand succès. Qu’est-ce qui a fait que ce couple-là, les mythiques Elizabeth-Philip, a duré jusqu’au décès du prince l’an dernier ?

Là je vais vous paraître nunuche, mais je crois que c’était un amour fou, et qu’elle était excessivement amoureuse de lui. Il a fait comme tous les hommes de cette sphère, il a trompé, a plus souvent qu’a son tour été hors des clous. Il était comme un lion en cage. Mais il était si beau, et, elle le dit elle même : personne ne la faisait rire autant que lui. Elle était totalement sous le charme.

 

Il est très peu question en revanche de la princesse Anne, fille unique de la reine et décrite par Philip comme masculine là où il estimait que Charles manquait de virilité. Anne est-elle la plus "forte" des enfants Windsor, la plus proche du caractère de sa mère, et quel rapport les deux femmes entretiennent-elles ?

Je reconnais avoir peu travaillé sur Anne, elle m’a semblé insipide, pas vraiment à la hauteur des autres...

 

Parmi toutes ces figures de princesses, fortes ou broyées, lesquelles vous touchent particulièrement, lesquelles vous laissent instinctivement plus froide?

Je prends beaucoup de distance, je l’ai toujours fait avec mes bio, qu’il s’agisse de Grace Kelly, d’Ava Gardner, de Mastroianni... Mais si je réfléchis... Bon, déjà, Meghan m’a exaspérée assez vite. Mais j’observais le baromètre général pour essayer de décortiquer tout cela. Elle ne me fascinait pas du tout, disons qu’elle m’intriguait. Kate m’intrigue. Elizabeth, je la vénère. C’est celle qui me touche le plus, c’est d’ailleurs elle qui clôt le livre : par sa longévité tout d’abord, par les épreuves qu’elle a subies très tôt également. Elle adorait son père, son père meurt. Et cette petite bonne femme qui adorait jouer avec ses chiens, ses poneys, écouter de la musique... se retrouve à devoir prendre à un âge tendre et sans formation la relève du puissant et prestigieux trône britannique. Elle est très au-dessus de la mêlée. Elle me touche parce qu’on sent bien qu’elle s’est carapacée dès l’adolescence, qu’elle devait tenir et se tenir, et qu’elle a su vivre sa vie de femme amoureuse et, disons-le, de mère pas très maternelle. Et tout cela me fait rire et me plaît.

 

Vous avez anticipé sur ma question, portant sur votre regard sur la personnalité et le règne d’Elizabeth II. Passons. Un qualificatif pour chacune des princesses de votre livre, auxquelles on peut peut-être ajouter le prince Philip ?

Meghan la tueuse. Kate, la patiente. Camille l’obstinée. Diana, la victime. Margaret, la sacrifiée. Philip, l’électron libre. Harry le dominé. William l’ambitieux. Elizabeth, la classe absolue...

 

Charles, puis William, respectivement premier et deuxième dans l’ordre de succession au trône, vous paraissent-ils avoir les qualités requises, la rigueur et l’ouverture d’esprit notamment, pour exercer le rôle éminent du monarque constitutionnel ?

Question compliquée. Je crois que Charles veut ne pas vouloir. William a fait beaucoup d’efforts, il a revu ses copies, s’est admirablement moulé au protocole et a su faire preuve d’une abnégation qui n’était pas forcément dans son ADN pour se préparer au rôle suprême.

 

Comment l’envisagez-vous, ce jour auquel tout le monde pense, où l’on annoncera que "London Bridge is down" ? L’émotion, ce sera deux, trois fois celle qu’on a connue pour Diana ?

Oh, mille fois l’émotion qu’on a connue pour Diana. Ce sont deux siècles d’histoire internationale qui vont s’écrouler sur ce London Bridge. Ce sera pénible et douloureux pour beaucoup de monde, son peuple bien sûr et beaucoup de politiques qui, partout, la respectent. Les nonagénaires connaissent très bien la vie de la Reine...

 

Vos projets, vos envies pour la suite, Elizabeth Gouslan ?

Ma prochaine biographie sera une biographie romancée.

 

Un dernier mot ?

Le prince charmant reste pour toutes les petites filles du monde entier un rêve très puissant !

 

Elizabeth Gouslan

 

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