12 septembre 2022

Laurent-Frédéric Bollée : « Vésale m'apparaît comme un humaniste épris de savoir... »

Qui se souvient, sinon de son règne, de la mort violente du roi Henri II ? Une page largement oubliée de notre histoire, qu’une BD parue en cette mi-septembre - Vésale, chez Passés/Composés - nous donne à (re)découvrir. "Vésale", du nom de cet anatomiste qui fut appelé au chevet du souverain sur les ordres d’une Catherine de Médicis déjà à la manœuvre. Au cœur de l’intrigue, de ces tentatives désespérées de sauvetage, il y a aussi la rivalité, rivalité de personnes mais surtout, divergence quant aux méthodes employées, entre le médecin du roi, Ambroise Paré, et ce fameux Vésale donc. Un épisode sombre mais qui à sa manière fit sans doute avancer la médecine. Le tout nous est agréablement raconté par l’auteur, Laurent-Frédéric Bollée (co-auteur de La Bombe, auquel un long article fut consacré dans ce site l’an dernier), le dessinateur Fawzi Baghdadli, sans oublier le tout jeune Victor Chassel, pour la couleur. Je les remercie tous trois d’avoir accepté de répondre à mes questions qui je l’espère vous donneront envie d’aller découvrir l’album ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Vésale

Vésale (Passés/Composés, septembre 2021).

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

 

I. Laurent-Frédéric Bollée, l’auteur

 

Quelle est l’histoire de cet album, Vésale (Passés/Composés, septembre 2022) ? Vésale, Ambroise Paré, le tournoi malheureux de Henri II, ça vous parlait auparavant, ou pas tellement ?

Il y a déjà, à la base, un éditeur qui se "lance" dans la BD et qui me fait l’honneur de penser à moi pour lui proposer un album à base historique et centré autour d’un personnage. Et moi qui avais, depuis bien des années, mis André Vésale de côté suite à une lecture d’un livre sur l’histoire de la médecine et qui avais trouvé fascinant son parcours, sa vie, son œuvre. Ce n’est qu’en travaillant ensuite sur les éléments chronologiques que je suis tombé sur cette histoire incroyable de l’agonie du roi de France Henri II, dont j’avais entendu parler, mais sans plus... Il était intéressant aussi de voir qu’il pouvait y avoir comme un duel médical entre Vésale et Ambroise Paré, ce qui ajoutait beaucoup à la dramaturgie. Comme quoi, les planètes se sont vraiment alignées !

 

Quel a été votre travail préparatoire pour cet ouvrage, et via quelle documentation ? Dans quelle mesure faut-il, pour ce genre de sujet, s’imprégner justement d’infos médicales, etc ?

À partir du moment où je ne suis pas historien pur jus, et encore moins médecin, il va de soi que je reste dans mon registre d’auteur et presque de "metteur en scène". Je me suis évidemment fortement documenté sur l’aspect biographique de Vésale, constatant au passage qu’on croisait aussi sur sa route des personnalités comme Michel-Ange ou Rabelais, et ensuite je me suis attaché à retranscrire tout ça dans une certaine vision qui est le métier de tout scénariste. Il y a quelques explications médicales qu’on trouve un peu parsemées dans l’album, mais cela reste vraiment à hauteur d’homme.

 

Il y a dans votre mise en scène de ce récit historique, pas mal d’utilisation de l’imagerie macabre, quelque chose qui touche à la fantaisie surréaliste. Pourquoi ce choix, et à vos yeux il s’est imposé très vite ?

Pour deux raisons : Vésale est un anatomiste de renom, qui a une place indéniable dans l’histoire de la médecine. Mais j’y ai vu aussi un homme qui, pour faire progresser son savoir, se munissait parfois de cadavres ou de restes humains, ne cessait de vouloir disséquer, opérer, étudier le corps humain et son "intérieur"... d’où cette mise en abyme par rapport au squelette et aux os, qui symbolise la "mise à nu" du corps humain. Je développe l’idée que Vésale ait pu être plus intéressé par la maladie et la mort que par la vie et la bonne santé... D’où ce côté un peu macabre, en effet, avec parfois une imagerie assez crue. Mais c’est raccord avec l’époque, forcément. De plus, et c’est là que la mise en abyme est double, dans la grande oeuvre écrite de Vésale, De humani corporis fabrica (qu’on appelle tous "la Fabrica"), on trouve plus de deux cents dessins anatomiques avec parfois des sortes de fresque mettant en scène un squelette ou un homme dépecé... Il était tentant et logique d’aller dans ce sens aussi !

 

Comment s’est passée votre rencontre avec le dessinateur, Fawzi Baghdadli, et comment vous êtes-vous organisés pour ce travail à deux ?

Je ne le connaissais pas, il était déjà en relation avec mon éditeur Stéphane Dubreil et nous nous sommes rencontrés en 2021 à Angoulême, où il réside. Son talent pour les "compositions" ou certaines grandes cases est assez incroyable et le travail, classique entre un scénariste et un dessinateur BD, s’est très bien passé.

 

Le passage ici raconté soulève un débat éternel, d’ailleurs bien incarné entre Paré et Vésale : jusqu’à quel point peut-on faire des expériences, souvent cruelles, sur des êtres humains - ou simplement vivants - pour espérer faire avancer la science ? Quel regard portez-vous sur ce questionnement-là ?

Oui, on est en plein dedans assurément, et je laisse d’ailleurs à nos futurs éventuels lecteurs la découverte d’une certaine solution prônée par Paré pour essayer de sauver le roi... ! Plus globalement, et même si l’époque était plus "rude" que maintenant, avec certainement des conditions ou des réalités d’hygiène qui n’ont rien à voir avec celles d’aujourd’hui, il est certain que l’expérimentation a toujours fait partie de la science. Le tout étant, bien sûr, de ne pas franchir des lignes "éthiques", ou supposées telles. Je crois avoir compris que Paré, malgré sa grande renommée chez nous, a pu avoir parfois la réputation d’un chirurgien "boucher" - il est pourtant certain qu’il a sauvé des centaines de vies sur les champs de bataille en soignant à même le sol des soldats blessés... Vésale, mon personnage principal, m’apparaît plus comme un "humaniste", épris de savoir et désireux de parfaire les connaissances en anatomie. Mais il est aussi celui qui allait récupérer des cadavres au gibet qui était situé près de chez lui à Bruxelles... Je suppose que tout cela nous ramène à la célèbre phrase de Rabelais, autre médecin : "science sans conscience n’est que ruine de l’âme".

 

Quel regard portez-vous sur le parcours décidément impressionnant de La Bombe (Glénat, 2020), album qu’on avait largement évoqué dans ces colonnes ? On vous en parle, souvent ?

Figurez-vous que je suis en train de mettre la dernière main à un voyage à Séoul prévu à la fin du mois de septembre... La Bombe sort en effet en Corée et nous sommes invités, Didier Alcante et moi-même, par le Bucheon International Comics Festival à venir chercher sur place le Prix du Meilleur Album étranger que ce festival nous décerne ! Comme quoi, plus de deux ans après la sortie, l’aventure de La Bombe continue, en effet, et ce n’est pas terminé avec une sortie prévue aux États-Unis et au Japon l’an prochain, ce qui sera forcément une grande étape supplémentaire. Au moment où on se parle, nous approchons des 120 000 exemplaires vendus, avec traduction dans dix-sept pays, et on m’en parle souvent oui... J’ai toujours autant de plaisir à m’entretenir avec des profs d’histoire et des lycéens qui me disent que ce livre devrait presque être au programme officiel ! Quelle fierté pour nous.

 

Vos projets et surtout, vos envies pour la suite, Laurent-Frédéric Bollée ?

Je travaille sur pas mal de projets, certains encore un peu confidentiels, mais j’aime toujours autant, comme les grands maîtres de notre métier, me partager entre production mainstream (comme ma reprise de Bruno Brazil et, à venir, de Lady S côté scénario) et des romans graphiques un peu plus littéraires et historiques. En 2023, plusieurs devraient sortir, dont un consacré aux violence faites aux femmes qui me tient particulièrement à cœur...

 

LF Bollée

Réponses datées du 6 septembre.

 

 

II. Fawzi Baghdadli, le dessinateur

 

Fawzi Baghdadli bonjour. Comment vous êtes-vous retrouvé dans l’aventure Vésale, et comment s’est établi le contact avec l’auteur,  Laurent-Frédéric Bollée, et avec votre coloriste Victor Chassel ?

Quand La Bombe a été publié, l’onde de choc me l’a mis dans les mains et je ne l’ai lâché qu’après lecture des 472 pages (et courbature aux doigts, 2020g quand même !) Je venais de découvrir Laurent-Frédéric Bollée, scénariste maîtrisant l’art subtil de raconter des histoires. Quelques semaines plus tard, un ami scénariste qui venait de publier chez l’éditeur Passés/Composés m’a demandé si j’étais disponible, son éditeur cherchait un dessinateur réaliste pour mettre en scène un scénario de… l’auteur de La Bombe ! Coïncidence, Laurent-Frédéric était de passage dans ma ville. Rencontre chaleureuse donc et dédicace de son album à succès.

Quant au coloriste, je l’ai connu à la maternité : c’est mon fils !

 

Les visuels de la BD alternent réalisme historique et surréalisme macabre : un exercice particulier ? Est-ce que ça a été facile, de vous entendre avec l’auteur ? Et avez-vous pu, de votre côté, être force de proposition ?

«  Macabre  » découle de «  maqabir  », mot arabe pour «  les tombes  », «  cimetière  ». Certaines cases et planches entières reprennent le registre récurrent du courant zombies, exercice aisé. Plus pointu par contre fut le tri dans la pléthore de fonds du Net  : architecture des lieux exposés, style vestimentaire recherché voire sophistiqué pour la classe régnante. Le scénariste m’a confié son texte avec ces mots  : «  Sois inventif  »… La messe était dite  !

 

Extrait Vésale

 

Que retiendrez-vous de ce Vésale ?

Je connaissais le tragique tournoi du roi Henri II sans plus, à présent je me surprends à faire mon instruit - ça m’amuse -, à parler d’Ambroise Paré et de ses méthodes hors serment d’Hippocrate, du délire de Vésale et aussi des rôles particuliers de tous les personnages «  côtoyés  » durant les huit mois de dessin.

 

Qu’est-ce qui en tant qu’artiste est jouissif à dessiner, et qu’est-ce qui est plus difficile à coucher sur papier ? Le fait que le sujet abordé soit plus ou moins sombre rend-il la chose plus délicate ?

Qui me côtoie dit «  Il a toujours un crayon, il dessine matin et soir  ». Oui c’est vrai, je dessine comme je respire. Respirer n’étant ni une obsession ni une pathologie, pourquoi le dessin le serait-il  ? Et même si ça l’était, ne me guérissez pas de cette pathologie… jouissive  ! «  Coucher sur papier  », l’expression convoque l’euphémisme de prédispositions horizontales (pour citer Serge Gainzbourg), symbolisme du crayon déflorant la feuille vierge. Pour moi, dessiner en mode jouissif efface la difficulté du sujet.

 

Quel regard portez-vous sur votre parcours jusqu’à présent ? De quoi êtes-vous le plus fier, et parmi votre œuvre  qu’aimeriez-vous inciter nos lecteurs à découvrir ?

Un regard émerveillé sur la faculté de création sous toutes ses formes, des plus primitives jusqu’aux techniques hypersophistiquées, ce regard que perd hélas, un instant ou définitivement, le barbare somnambule. Fier non, amusé oui, du moindre petit gribouillage ou grand mur peint que je couve d’un regard myope de Compagnon autodidacte… Alors le lecteur qui me regardera dédicacer dans quelque festival sera aux premières loges.

 

Vos coups de cœur BD de ces derniers mois, de ces dernières années ? Vous en êtes vous-même un gros consommateur ?

De Zep, Ce que nous sommes. De Simon Lamouret, L’Alcazar. Des coups de cœur en fait, tous styles et auteurs confondus, liste longue bien entendu. Lecture lente, attardée à observer encrage, couleurs, équilibre, angles, profondeur de la composition, gestuelle des personnages et le bon flottement des bulles. Contrairement à des «  gros malades du 9e art  » avec leurs 10 000 albums voire le double, j’en consomme avec modération.

 

Ce que nous sommes

 

Quels conseils donneriez-vous à un(e) jeune ou moins jeune d’ailleurs, qui rêverait de faire du dessin son métier, et de se lancer dans la BD ?

À un jeunot dont les parents pensent qu’il sera le prochain Gotlib, Moebius ou Franquin, en lui payant 7000 euros/par an de longues études artistiques, je dirais qu’on vit une époque formidable. À un autre je dirais «  dessine, matin et soir, comme tu respires, dessine, dessine et dessine encore mais surtout prend plaisir à dessiner...  »

 

Vos projets et surtout, vos envies pour la suite ?

Ménager du temps pour continuer à écrire et dessiner un roman graphique.

 

Fawzi Baghdadli

Réponses datées du 7 septembre.

 

 

Last but not least, lui aussi a toute sa place dans cet article...

Proudly introducing...

III. Victor Chassel, le coloriste

 

Bonjour Victor Chassel. Votre parcours en quelques mots ?

Bonjour, j’ai 25 ans et suis actuellement sur Toulouse depuis un an. Avant cela j’ai passé 16 ans de ma vie à Angoulême, capitale de la BD. Question études, je suis issu d’un bac littéraire, ensuite j’ai poursuivi dans l’IUT du coin pour une formation dans les métiers du multimédia et de l’internet, j’ai arrêté au bout d’un an en raison de la surabondance de maths... malgré tout, j’y ai découvert les joies du graphisme, et comme je suis passionné par l’image depuis minot je me suis ensuite dirigé, l’année suivante, vers Bordeaux, pour effectuer une prépa graphisme, une formation où j’ai appréhendé de nombreuses facettes de la création artistique, que ce soit le dessin académique, la peinture réaliste ou encore la production digitale. Ce fut une année charnière pour moi, qui a confirmé ce goût pour l’image et définitivement précisé mon horizon professionnel. Fort de tout cet apprentissage, j’ai par la suite décidé d’arrêter pour travailler ma technique en autodidacte et affûter ma vision personnelle, j’ai fait quelques boulots de graphisme avant d’arriver aujourd’hui dans le monde des couleurs "bédéiques".

 

Comment devient-on coloriste ? Vous avez toujours eu un rapport particulier avec les jeux et nuances de couleurs ?

Eh bien c’est assez drôle car on le devient sans le prévoir : si on m’avait dit il y a quelques années que je serais coloriste aujourd’hui, ça m’aurait beaucoup étonné ! C’est une surprise de la vie, et en même temps ça suit une certaine logique ; mon père étant illustrateur j’ai, tout au long de mon existence, eu un rapport très étroit avec l’art, sous toutes ses formes, qu’il s’agisse de dessins en noir et blanc ou en couleurs, exécutés dans plusieurs styles et techniques différentes, un véritable creuset graphique qui m’a donné un oeil d’esthète, mais je dois avouer que ce n’est pas la couleur qui me faisait le plus vibrer, c’était plus le goût pour la sophistication technique, le travail des hachures par exemple... l’intérêt des couleurs est venu bien après, quand je suis rentré dans ma période de création digitale puis, bien entendu, sur le terrain de la BD.

Pour répondre plus clairement à la première partie de la question, le chemin pour être coloriste s’est fait très naturellement, j’ai commencé à mettre en couleurs des illustrations du paternel, sources de multiples commandes professionnelles du quotidien, mais rien à voir avec le 9ème art encore, par exemple j’avais colorisé un règlement intérieur illustré pour une organisation immobilière. Et puis est venu le jour où j’ai eu l’opportunité de travailler sur une vraie BD, projet associatif (La Charente, une terre d’histoire) où j’ai pu me faire la main sur quelques planches, toujours dessinées par mon père ; c’est là où j’ai pu mettre en pratique mon apprentissage académique et autodidacte, tout en étant bien sûr conseillé de près par un dessinateur émérite. Ensuite est venu un autre projet, complet cette fois-ci, toujours en collaboration avec le paternel et puis enfin Vésale. Et c’est loin d’être fini !

 

Comment s’est déroulée l’aventure Vésale ? Votre place a-t-elle été simple à trouver, entre l’auteur et ce dessinateur que, donc, vous connaissez bien ?

De la même manière que je suis devenu coloriste, c’est-à-dire naturelle, bienveillante et enrichissante. Je me suis tout de suite senti à ma place dans ce projet, le dessinateur étant mon père et ayant précédemment travaillé avec lui cela semblait logique de réitérer la chose, c’est un des meilleurs cadres de travail dont on puisse rêver dans cette profession, surtout quand l’entente père/fils se passe à merveille. À cela s’ajoute bien évidemment un formidable scénario de Laurent-Frédéric Bollée qui n’a fait que rendre la chose d’autant plus agréable.

 

Vous y avez déjà un peu répondu mais : est-ce qu’aimer ajouter de la couleur au dessin, ça veut forcément dire aussi, qu’on aime dessiner ? C’est le cas et si oui, vous nous en montrez un ?

Sans hésitation je répondrais par l’affirmative, en ce qui me concerne en tout cas. Comme je l’ai mentionné précédemment, j’apprécie particulièrement l’art, autant sous un oeil d’observateur que de créateur. Ça me paraîtrait bien ennuyant et presque dichotomique d’apposer des couleurs sur un art que je ne pratique pas ; dessiner ça aide à comprendre pas mal de rouages et règles graphiques qui s’appliquent à la couleur, comme par exemple le travail textural ou bien l’impact de la luminosité sur la matière.

J’ai beaucoup de dessins à ma disposition, j’ai choisi celui-ci, qui est bien représentatif de ma production personnelle, mélange de figuratif et d’imagination, porté sur la technique, que j’ai réalisé au stylo bic, medium que j’affectionne particulièrement.

 

Dessin V

 

Vous êtes amateur de BD vous-même ? Lesquelles vous ont bien plu dernièrement ?

Évidemment, mon enfance et adolescence ont été alimentées par le 9ème art, quand ce n’était pas les BD présentes à la maison que je dévorais, c’étaient celles de la bibliothèque du coin qui y passaient. Pour être franc, je ne suis plus trop ce qui sort dernièrement mais de temps en temps je prends beaucoup de plaisir à lire les nouveautés des artistes que j’apprécie, en particulier la série Bug d’Enki Bilal et Ce que nous sommes de Zep, qui nous prouve qu’il peut être très bon dans un style réaliste.

 

Vos projets et surtout vos envies pour la suite ?

Présentement je viens d’enchaîner sur un nouveau projet, Les Héritiers, scénarisé par Fabrice Onguenet et dessiné par Mathilde Lebrun, après avoir fait de l’historique j’attaque du fantastique cette fois-ci !

Mes envies pour la suite sont nombreuses et variées, en parallèle de la colorisation je développe un style d’art graphique depuis des années, mélange de figuratif et d’abstrait, j’aimerais vraiment aller plus loin avec ça, faire des expos par exemple. Et puis je nourris le rêve d’un jour réaliser des films, le cinéma étant une autre de mes grandes passions.

 

Victor Chassel

Réponses datées du 12 septembre.

 

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23 septembre 2021

S. Gauthier, B. Blary : « Cutshin Creek », interview

Avec ce nouvel article, qui entend mettre en lumière un bel album, Cutshin Creek (Passés/Composés, 2021) du duo Séverine Gauthier-Benoît Blary, je suis heureux d’accorder une fois de plus sur Paroles d’Actu, un espace pour rendre à cette inspirante forme d’expression artistique qu’est la bande dessinée, les hommages qu’elle mérite. Faire une BD, c’est un exercice exigeant, qui suppose un gros travail préparatoire (documentation, etc...) mais aussi, de scénariser au plus serré (donc l’essentiel) pour respecter un cadrage strict, d’exprimer par le dessin ce que les mots ne peuvent décrire. Et, souvent, les BD sont des œuvres composées à quatre mains, ou plus, donc il faut s’accorder. Je salue S. Gauthier et B. Blary, qui ont accepté de répondre à mes questions, ainsi que les artisans des albums précédemment chroniqués : Isabelle Dethan et Antoine Ozanam (Severiano de Heredia), Noël Simsolo (Napoléon), Alcante, Denis Rodier et Laurent-François Bollée (La Bombe). Place maintenant, avec Cutshin Creek, à une héroïne féminine inspirante, une book lady qui, dans les Appalaches de la Grande Dépression, va se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Cutshin Creek

Cutshin Creek (Passés/Composés, 2021)

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

I. Séverine Gauthier, scénariste

Comment est née l’aventure Cutshin Creek ?

L’album est né parce que Benoît et moi avions envie de collaborer sur une nouvelle histoire. Nous trouvions intéressant de mettre en scène une poursuite, une traque. Et puis, cette idée de traque a rencontré l’univers fascinant de ces femmes qui, dans les années 30, ont participé à ce programme culturel dans les Appalaches. Les deux idées se sont amalgamées pour devenir Cutshin Creek. La naissance d’un album et la construction d’un scénario sont des processus assez longs (enfin, en ce qui me concerne…), et le projet s’est construit petit à petit, après pas mal de recherches sur le sujet.

 

Que retiendrez-vous de cette collaboration avec Benoît Blary ?

Nous n’en sommes pas à notre première collaboration. Benoît est un dessinateur qui s’investit énormément dans les univers et les histoires qu’il met en images. Il se documente beaucoup pour apporter aux récits ce qu’il faut de réalisme pour qu’on entre dans l’histoire. Il est très précis, très organisé dans son travail. Ce rend la collaboration facile et très enrichissante. Il a l’habitude de lire mes scénarios et sait parfaitement transcrire en image mes intentions d’écriture.

 

Que vous inspirent-elles, ces book ladies qui parcouraient les terres parfois sauvages et hostiles d’Amérique pour promouvoir la lecture ?

L’histoire de ces femmes est incroyable, leurs parcours sont fascinants. Elles ont été des pionnières, des aventurières, et ont assuré une mission méconnue souvent salutaire pour les communautés des Appalaches particulièrement impactées par la crise économique des années 30. En me documentant sur leur histoire, je n’ai pu ressentir que de l’admiration pour leur engagement.

 

Vous avez beaucoup travaillé sur les nations amérindiennes des États-Unis : estimez-vous qu’au-delà de symboles affichés, il y a du mieux dans la manière dont on les considère aujourd’hui ?

Il y a du mieux, il y a du moins bien aussi. Il reste encore tellement à faire qu’il est difficile de le résumer en quelques mots.

 

La BD est-elle une belle manière, peut-être de plus en plus populaire, d’entraîner des publics jeunes vers la lecture, et vers une sensibilité à l’histoire?

Je ne pense pas que la bande dessinée entraîne vers la lecture. La bande dessinée, c’est de la lecture, une expérience de lecture différente, exigeante, qui demande que le lecteur en maîtrise les codes. Je pense que, même enfant, un lecteur est attiré par différents types de livres  : albums illustrés, romans, bandes-dessinées, etc. l’un ne conduisant pas nécessairement à la lecture des autres.

Je pense que les lecteurs qui se tournent vers les bandes dessinées historiques ou historiennes ont déjà un intérêt marqué pour l’histoire en général ou pour le sujet abordé dans le livre et sont désireux d’en découvrir davantage.

 

Parmi vos publications jusqu’à présent, lesquelles ont une place particulière dans votre cœur, et lesquelles nous recommanderiez-vous d’aller découvrir ?

Tous mes albums ont une place particulière parce qu’ils correspondent à un moment de ma vie ou une étape de ma carrière d’autrice. Si vous avez aimé Cutshin Creek, je peux vous conseiller la lecture de Virginia, une histoire en trois tomes, également mise en images par Benoît. Mais j’ai vraiment du mal à choisir, je ne peux que tous vous les recommander  !

 

Virginia

Virginia, intégrale (Éd. du Long Bec, 2019)

 

Vos projets, et surtout vos envies pour la suite ?

Je travaille en ce moment sur l’écriture d’une série de romans intitulée Aliénor, fille de Merlin publiée par L’école des loisirs. Les deux premiers tomes sont déjà disponibles. Ça occupe une grande partie de mon temps. J’ai plusieurs projets de bande dessinée et de romans en préparation, mais rien n’est encore signé pour le moment.

 

Séverine Gauthier

 

 

II. Benoît Blary, le dessinateur

Que retiendrez-vous de cette aventure, et de votre travail avec Séverine Gauthier ?

Que j’aimerais avoir l’occasion de travailler une nouvelle fois avec elle. J’aime sa façon d’écrire et ses lignes de dialogues. Il y a un réel travail d’écriture sur lequel je peux appuyer mon dessin. Ses découpages sont précis tout en me laissant une grande liberté dans la mise en scène, le choix des cadrages. Ce qui est vraiment plaisant pour moi dans le travail de la mise en images.

 

Votre dessin très caractéristique, colle parfaitement à l’atmosphère sombre de ce western. Qu’est-ce qui a nécessité le plus de travail pour cette réalisation ?

Une grosse partie du travail se joue lors de la réalisation du storyboard, qui va définir le ton et le rythme du récit, déjà amorcés à l’écrit par Séverine. La recherche de documentation a aussi son importance afin de retranscrire l’ambiance de l’époque. Les gammes colorées jouent aussi une part non négligeable dans la narration, pour rendre les atmosphères.

 

Cutshin Creek visuel

Visuel Cutshin Creek, aimablement transmis par B. Blary.

 

Votre œuvre compte pas mal d’histoires, d’univers différents. Est-ce qu’à chaque fois, pour s’immerger dans un autre monde, une autre époque, un dessinateur de BD se réinvente ?

En ce qui me concerne, j’essaie de faire ressentir l’univers concerné par la mise en scène, le rythme du récit. Le rôle des décors a aussi une grande importance dans ce cas. Pour ce qui est de la part graphique, j’essaie d’évoluer mais je ne me «  réinvente  » pas vraiment, surtout du fait des contraintes diverses et variées liées à la production d’un album qui incitent à aller à l’efficacité, à ce que je maîtrise (plus ou moins…). Je me sers parfois de mes «  coins de feuilles  » publiés sur Facebook pour tester des outils, des rendus différents, pour éventuellement les intégrer à la réalisation de mes planches de bandes dessinées.

 

Est-ce qu’on pense plus ou moins à des acteurs, ou à des gens qu’on connaît, quand on dessine des personnages ?

Sans doute inconsciemment. Je ne me base que très rarement sur une personne réelle, sauf si le récit l’impose, bien entendu.
Je suis davantage inspiré par mes lectures de romans, la musique, etc., pour retrouver des ambiances plutôt que des éléments précis tels une tête de personnage. Mais tout ceci reste assez informel, c’est une sorte de bagage me nourrissant. Je fais parfois des clins d’œil dans mes planches aux peintres, musiciens, etc., qui me sont chers. C’est dans Virginia que l’on en trouve le plus à ce jour.

 

Si vous deviez donner quelques conseils à un(e) jeune aimant dessiner et qui aurait envie de se lancer sérieusement dans la BD ?

Je ne suis pas certain d’être bien placé pour cela, mais disons que la curiosité et la constance dans le travail me semblent importants. Il faut être endurant et ne pas compter ses heures… Même si ce n’est pas évident, surtout lorsque l’on débute, il ne faut pas hésiter à montrer son travail aux professionnels pour en retirer des critiques constructives et ainsi progresser.

 

Parmi vos créations, lesquelles comptent particulièrement à vos yeux, celles que vous auriez envie de faire découvrir à nos lecteurs ?

Virginia me tient à cœur, par son personnage principal, Doyle, et l’univers western et guerre de sécession oscillant sur la frontière de l’étrange et du fantastique. Ceci étant un mélange me plaisant beaucoup et sur lequel j’aimerai encore travailler. Sigurd & Vigdis, aussi, pour son couple de Vikings. Mais je dirais qu’il faut lire tous mes albums qui ont tous un intérêt particulier pour moi, bien entendu  !

 

Sigurd & Vigdis

Sigurd & Vigdis (Le Lombard)

 

Vos projets, vos envies surtout pour la suite ?

J’ai le plaisir de travailler sur un nouvel album avec Stéphane Piatzszek et un autre avec Marzena Sowa. J’ai d’autres projets de BD sur le feu, plus divers travaux réguliers d’illustration, etc.

 

Benoît Blary

 

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Posté par Nicolas Roche à 18:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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20 septembre 2021

I. Dethan, A. Ozanam : « Severiano de Heredia », interview

Alors comme ça, le nom de Severiano de Heredia ne vous dit rien ? Bon, je vous rassure, il ne me disait strictement rien à moi non plus, avant de découvrir cette BD (Severiano de Heredia, Passés/Composés, 2021) qui retrace la vie haute en couleur de cet homme, né à Cuba et qui en son temps fut député, ministre, et président du conseil municipal de Paris. Une lecture qui vaut pour la qualité du scénario, signé Antoine Ozanam, et pour cette plongée dans le Paris fin XIXe que nous offre Isabelle Dethan. Pour ce que le personnage a d’inspirant, aussi. Je remercie les deux auteurs de cet ouvrage pour l’accueil qu’ils ont bien voulu me réserver. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Severiano de Heredia

Severiano de Heredia (Passés/Composés, 2021)

 

EXCLU PAROLES D’ACTU

P.1: Antoine Ozanam, scénariste

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le personnage, étonnant mais très méconnu, de Severiano de Heredia ?

C’est justement qu’un type avec une histoire pareille n’ait pas marqué l’histoire ! Ou plutôt qu’on nous l’ait effacé. Au départ, je suis un peu naïf, assez pour croire que le parcours de Severiano soit assez exemplaire pour que l’on enseigne son histoire à l’école... De plus, j’adore les personnages complexes... Ceux qui ont des contradictions...

 

Comment s’y prend-on pour scénariser une vie, et la faire rentrer à deux dans un nombre de pages strictement prédéfini ?

Tout dépend de quelle vie on parle. Certains personnages ont tellement marqué l’histoire qu’il est difficile de tout retranscrire dans un album classique. Ici, avec Severiano, il n’y avait pas trop de documentation ou de livres sur lui... J’ai donc pu mettre pratiquement tout ce que je connaissais du personnage. Reste après à créer un certain regard sur l’homme... essayer de rester dans le vrai. Et ne pas être complaisant ou déshonorant. Le nombre de pages restreint oblige aussi à garder l’oeil sur l’essentiel et ne pas se perdre dans l’anecdote de plus...

 

Quelques mots sur votre partenaire, Isabelle Dethan : vous vous connaissiez auparavant ? Le travail ensemble a-t-il été aisé, agréable ?

J’ai découvert le travail d’Isabelle avec son premier album, il y a pratiquement 30 ans. Et un jour, on s’est retrouvé dans le même atelier et on a commencé à parler projet... Ce qui est très chouette chez Isabelle c’est qu’elle a eu un cursus d’historienne et que ça se ressent dans sa volonté de transcrire le réel. Je croyais fournir assez de docs à mes dessinateurs mais Isabelle est allé plus loin. Cet amour du détail fait plaisir. Après, Isabelle est aussi un métronome incroyable. Elle est rapide et régulière... ça aide à ne pas se stresser...

 

Journal d'Anne Frank

Journal d’Anne Frank (Éditions Soleil, 2016)

 

La bio en BD, vous l’avez déjà pratiquée avec Anne Frank (2016), et dans un tout autre genre, Lénine (2017). Cet exercice-là n’est il pas un peu frustrant, en ce sens qu’il ne laisse que peu de place à l’imagination ?

On pourrait le croire mais dans les trois cas de figure (Anne Frank, Lénine et Severiano), voir aussi dans Mauvaise réputation (puisqu’il s’agit de la véritable histoire du gang Dalton), il faut faire des choix... De mise en scène et de "montage" des événements... Et puis, il y a le jeu des dialogues qui doivent sonner vrai. On vous donne juste un fil rouge (ou une structure) mais il vous faut encore tout créer. Et rendre tout ça fluide et intéressant ! À vrai dire, c’est même très sympa de suivre un fil que vous n’avez pas inventé car la vie du personnage vous impose un déroulé que vous n’auriez pas forcément osé si c’était de la fiction pure. De temps en temps, le déroulé de la vie est beaucoup plus tordu que ce que l’on pourrait accepter dans une fiction...

 

Parmi la soixantaine d’ouvrages dont vous avez été scénariste, lesquels tiennent une place particulière dans votre cœur, et lesquels aimeriez-vous recommander à nos lecteurs ?

C’est difficile à dire. Comme beaucoup de monde, je vois plutôt ceux que je trouve ratés... Mais à vrai dire, il y a trois ou quatre bouquins où je me suis dit que je ne m’étais pas planté...

Par exemple, j’ai beaucoup d’affection pour E dans l’eau chez Glénat. Je pense être allé aussi loin que je pouvais avec ce livre. En plus, Rica, le dessinateur est un ami... Je suis très fan de son trait et je suis certain qu’il va faire des bouquins importants dans l’histoire de la BD. J’ai l’impression que cette histoire-là a été un tournant dans mon travail...

 

E dans l'eau

E dans l’eau (Glénat, 2009)

 

Vos projets, et surtout, vos envies pour la suite ?

D’abord, l’envie d’écrire sur des sujets que je n’ai pas abordés ou que je n’ai fait qu’effleurer... Par exemple, je suis en train de mettre en place une série dont tous les tomes seraient auto conclusifs. Donc vous pouvez commencer par le tome 3 si vous le voulez... C’est un chouette challenge je trouve. Et un retour aux sources de la BD populaire...

Puis, refaire du polar. Ça me manque en ce moment. Faire du genre permet beaucoup d’audace généralement... J’ai déjà trouvé les sujets et les dessinateurs pour bosser dessus... reste plus qu’à s’y mettre pour de vrai.

 

Un dernier mot ?

Cela fait vingt ans que je fais de la BD et je constate que plus de la moitié de mes albums ont déjà complètement disparu des catalogues des éditeurs. Ils sont voués à disparaître. Pour certains titres, personne ne va les pleurer (même pas moi) mais cela me fait quand même peur. Surtout que des auteurs bien plus connus ou importants que moi ont le même problème. Nous produisons beaucoup de nouveautés à l’année mais on néglige notre histoire. Le fait qu’il n’y ait que peu de volonté de faire vivre les catalogues ou de faire du patrimoine est une erreur incroyable. Voilà, c’était mon signal d’alarme.

Merci à vous.

Antoine Ozanam

 

 

P.2: Isabelle Dethan, la dessinatrice

Comment vous êtes-vous retrouvée à dessiner la vie de Severiano de Heredia ? Que retiendrez-vous de cette expérience, et de votre collaboration avec Antoine Ozanam ?

Un pur hasard : je travaillais dans le même atelier (du Marquis, à Angoulême) qu’Antoine, et petit à petit, on en est venus à se dire qu’on bosserait bien ensemble ; il m’a alors parlé de ce projet qui lui tenait à coeur. Ç’a été un challenge pour moi, car c’était la première fois que je travaillais avec un scénariste (et ma foi, on retravaillera ensemble, en tout cas je l’espère !) et c’était la première fois aussi que je dessinais la société française du 19e siècle. Or, pour cette période, me revenaient en tête essenciellement des gravures en noir et blanc : j’ai donc décidé de changer de technique et de privilégier un travail au pinceau et à la plume/encre de Chine, avec une couleur en aplats (au contraire de l’Égypte, pour laquelle je me remémore toujours les aquarelles de David Roberts; de plus j’avais fait aussi des aquarelles sur place, donc pour l’Égypte antique, c’est pinceaux et encres de couleur transparentes !)

 

Qu’est-ce qui est plus difficile/agréable à dessiner, les paysages luxuriants de Cuba, ou le Paris de la fin du XIXe ? Pas mal de recherches en amont pour ce travail, j’imagine ?

Le Paris ancien, d’avant Haussmann, rempli de petites maisons les unes sur les autres, d’échoppes aux enseignes rigolotes, de cafés et de panneaux publicitaires peints sur les murs, de rues tortueuses où passaient des vendeurs de balais, d’oublies, de paniers, des chiffonniers, des allumeurs de réverbères... Antoine m’a fourni une tonne de documents - surtout des photos d’époque, et pour le reste, j’ai fait des recherches pour avoir des dates exactes... Aaahhh, l’historique des pissotières et des colonnes Morris ! Oui, parce qu’à l’origine, ces colonnes, pas encore des "Morris", étaient creuses, et servaient donc de pissotières; on en profitait pour accrocher des avis, des affiches, des infos tout autour, du coup, les vendeurs de journaux sont venus s’y installer. Mais avoir des messieurs qui se soulageaient juste à côté, c’était pas top pour le commerce, on a fini par construire de vraies pissotières... (Ça, c’est de la digression !)

 

Vous êtes férue d’histoire : la BD historique constitue-t-elle à votre avis, un bon compromis, entre fond rigoureux et forme divertissante, pour contribuer à contrer le désamour des jeunes pour l’enseignement historique académique ?

Ah, une question-piège! Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’adore l’Histoire parce que des enseignants m’ont raconté avec passion des destinées plutôt que des dates, des enjeux socio-économiques plutôt que des chiffres (même si dates et chiffres sont très importants), c’est à dire qu’ils ont raconté ... des histoires plutôt que l’Histoire (qu’on peut aborder par thèmes plus tard). Pour des gamins, ça fait une différence. Et, parce que j’ai des enfants qui sont passés par là, je militerais bien pour le retour d’une vraie chronologie plutôt que d’aborder l’Histoire par thématiques: à force de tout synthétiser, on fragmente tout, et plus personne n’a de vision globale, à l’échelle des siècles.

 

Vous êtes, en particulier, passionnée on l’a dit d’histoire égyptienne, à laquelle vous avez consacré pas mal de livres. Qu’est-ce qui vous fascine tant dans cette période ?

Cette civilisation est incroyable! À une époque où, ailleurs, les femmes étaient souvent des inférieures, là, elles avaient des droits; l’esclavage tel que décrit dans les mondes grecs ou romain, n’existe pas en Égypte (ce n’est pas la même notion) ; j’aime aussi leur façon très humaine de représenter leur société et leur monde. Et puis trois voyages là-bas ont fait le reste, car se retrouver au pied de la grande pyramide et avoir l’impression qu’elle va vous tomber dessus tant elle est grande, ou visiter les catacombes d’Alexandrie et se rendre compte qu’il y a encore 2 niveaux d’hypogées (ça fait un total de centaines de tombes souterraines !) sous vos pieds alors que vous êtes déjà à 5 m de profondeur dans une grande salle donnant sur des loculi par dizaines, c’est génial !

 

Quels conseils auriez-vous envie de donner à un jeune, ou peut-être, davantage encore, à une jeune aimant dessiner et qui rêverait d’écrire, de dessiner de la BD, mais comme un rêve secret : "ça n’est pas pour moi" ?

Que ce soit en BD ou dans n’importe quel autre domaine, il faut essayer de concrétiser son rêve, évidemment! Aller voir les professionnels, avoir leur avis, monter des projets... Avec une remarque cependant: toujours avoir une porte de sortie, afin que le rêve ne se transforme pas en cauchemar, et pour ne pas sortir de là dégouté: ces métiers-là sont des métiers de passion, mais aussi des métiers fortement impactés par un libéralisme effréné, où l’auteur est souvent celui qui encaisse pour les autres, en cas de coup dur.

 

Le Tombeau d'Alexandre

Le Tombeau d’Alexandre (Delcourt, 2018)

 

Parmi la quarantaine d’albums écrits ou coécrits par vous, quels sont ceux qui comptent particulièrement à vos yeux, et que vous aimeriez inviter nos lecteurs à découvrir ?

Hmmm, difficile, ça! A priori, comme je ne renie aucun de mes albums, que j’ai eu un plaisir infini à faire chacun d’entre eux, ben, tous! Après, il y en a pour tous les goûts: Les Terres d’Horus et surtout Le Roi de Paille (tout récent, il me correspond bien aujourd’hui, et surtout, il va ressortir augmenté d’un ex-libris) pour ceux qui aiment l’Egypte. Khéti fils du Nil et Gaspard, la malédiction du prince-fantôme, ou Aquitania, pour les enfants... J’ai beaucoup aimé travailler avec Julien Maffre sur Le Tombeau d’Alexandre car l’intrigue se passe au moment où des aventuriers (on ne pouvait pas encore parler d’égyptologues, ça n’existait pas à l’époque) redécouvrent l’Égypte antique, au début du 19e s. Et bien sûr, le dernier album, Severiano de Heredia pour toutes les raisons décrites plus haut: le sujet, la technique, et la collaboration avec un autre auteur.

 

Le Roi de paille

Le Roi de Paille (Dargaud, 2020-21)

 

Vos projets, et surtout, vos envies pour la suite ?

Euh... L’Égypte, l’Égypte, Rome, l’Égypte, le Nouveau Monde. Dans cet ordre, ou pas.

 

Isabelle Dethan

 

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25 juillet 2021

Noël Simsolo : « Aujourd'hui, le retour à l'ordre moral est général, totalitaire et hystérique... »

Alors qu’est commémorée, pour son bicentenaire, la disparition de Napoléon Bonaparte, force est de constater que le personnage déchaîne toujours autant les passions. Et que sur son nom se noircissent toujours des milliers et des milliers de pages. Parmi les parutions récentes, je souhaite aujourd’hui vous parler d’une BD, tout simplement intitulée Napoléon (Glénat/Fayard, 2021) et qui rassemble trois albums parus entre 2014 et 2016. Un vrai challenge, que de retracer en 150 pages, de manière rigoureuse et intelligible, une époque et une épopée aussi complexes et riches que celles de Bonaparte devenu Napoléon. Le pari, relevé par Noël Simsolo, scénariste et historien du cinéma, par le dessinateur italien Fabrizio Fiorentino, sur le conseil du grand historien spécialiste de Napoléon Ier Jean Tulard, est réussi et le résultat, une expérience épique qui pose bien les faits et les enjeux - même si, pour bien appréhender le tout, il faut sans doute plus d’une lecture. Je remercie M. Simsolo d’avoir accepté de répondre à ma proposition d’interview, et notamment pour sa liste de 50 films à voir, à laquelle j’entends bien me référer. Exclu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Noël Simsolo: « Aujourd’hui, le retour à l’ordre moral

est général, totalitaire et hystérique... »

Napoléon

Napoléon (Glénat/Fayard, 2021).

 

Scénariser, pour une BD en trois volumes, une vie aussi riche et chargée que celle de Bonaparte/Napoléon, ça n’a pas été trop casse-tête? Quelles furent vos difficultés principales?

La principale difficulté a été d’établir un structure spécifique pour chaque album en fonction de la vie de Napoléon Bonaparte, mais la décision du choix de 3 volumes en la matière a été prise en accord avec l’historien Jean Tulard et l’éditeur Cedric Illand.

Ça n’a pas été casse-pieds puisque j’ai choisi d’écrire cette "bio" en triangulant le destin de Bonaparte avec ceux de Bernadotte et Murat, et de ne pas escamoter la part sombre de cet homme.

 

Dans quelle mesure cet exercice de scénariste BD est-il proche de l’activité du scénariste ciné, ou même du cinéaste qui parfois va visualiser son intrigue via des storyboards?

J’ai toujours préparé mes films de fiction, le long et les courts, en dessinant un story board ; par ailleurs, pour les documentaires, j’ai opté pour un montage selon des dynamiques formelles plutôt que de souligner les textes dits à l’image de manière prioritaire, le sens contre les (5) sens.

Pour les BD que je scénarise, je propose toujours un découpage, planche par planche et case par case au dessinateur. La plupart le respecte…

 

Les Napoléons

 

Le bicentenaire, cette année, de la mort de Napoléon, a été l’occasion de publications intéressantes mais surtout de polémiques plus ou moins légitimes quant à son bilan. Vous connaissez bien son parcours, bien davantage sans doute que la plupart des gens qui ont donné leur avis sur lui récemment. Alors, tout bien pesé, que vous inspire-t-il, à vous? Si vous deviez utiliser trois mots pour le qualifier?

Admiration. Effroi. Doute.

 

Extrait du Napoléon de Sacha Guitry, 1955.

 

Napoléon est le personnage parfait à propulser sur grand écran, et bien des fois il l’a été. Quels Napoléon et quels films sur lui trouvent grâce à vos yeux?

Comme film, je préfère le Napoléon de Guitry à celui de Gance. Par ailleurs, les comédiens jouant Napoléon dans l’oeuvre de Guitry sont tous intéressants et chez Gance je préférerais presque Pierre Mondy dans Austerlitz à Dieudonné dans sa fresque muette.

Pour le reste, ça repose sur la vision (ou le manque de vision) du cinéaste et l’intelligence de l’interprète...

 

Austerlitz

Extrait du film Austerlitz , réalisé par Abel Gance, 1960.

 

Imaginons que vous franchissiez le cap, et qu’on vous demande d’adapter votre BD sur grand écran : quel casting d’acteurs et actrices actuels souhaiteriez-vous employer pour incarner vos personnages principaux?


Je ne réalise plus de films et je connais maintenant trop mal le réservoir d’acteurs contemporains (surtout les jeunes) pour répondre au mieux à cette question reposant sur une situation des plus utopiques car à mon âge, réaliser un film selon mon souhait est impossible.

 

Quel regard portez-vous sur le cinéma d’aujourd’hui? Sait-il globalement se renouveler, tracer de nouveaux chemins par rapport aux grands cinéastes d’hier ou d’avant-hier ?

De nos jours, les cinéastes illustrent des sujets plutôt que d’inventer ou sublimer une écriture cinématographique, confondant aussi la virtuosité donnée par les nouvelles techniques avec le choix du cadrage rigoureux de l’image. Nous en arrivons à un conformisme de l’expérimental lorgnant vers l’exhibitionnisme de Kubrick.

Quant au « sujet » dans le cinéma français, il se répète et s’empêtre inlassablement dans des thèmes sociaux et actuels.

Comme toujours, c’est du côté de l’Amérique que ça se passe de façon plus passionnante: Quentin Tarentino, Jeff Nichols… Mais le cinéma renaît toujours de ses cendres… Même si les cinéastes les plus forts et modernes du moment ont de 70 à 91 ans (Eastwood, Vecchiali, Godard), à l’exception de mon ami Mathieu Amalric (qui n’est plus si jeune)… Enfin, d’abord: classique = moderne, car comme me le disait Monsieur Jacques Rivette: « Les classiques, ce sont les modernes qui ont résisté au temps ».


Est-ce que ces dernières années, le cinéma, je pense en particulier au cinéma U.S., n’est pas allé un peu trop loin dans une forme de docilité par rapport à une bienpensance? Trop conformiste sur le fond, voire parfois un peu moralisateur?

Ce n’est pas que le cinéma d’ici et d’ailleurs… Aujourd’hui, le retour à l’ordre moral est général, totalitaire et hystérique mais conforte le communautarisme religieux ou sexuel en empoisonnant toutes les communications, à commencer par les réseaux sociaux...

 

Petit exercice un peu cruel pour l’amateur de cinéma que vous êtes : quel serait le top 5 ou 10 de vos films préférés, tout confondu, ceux que vous aimeriez inciter nos lecteurs et notamment les plus jeunes à découvrir?

Pas de Top 5 ou 10. En voici 50, indispensables pour comprendre le cinéma. Ils sont sans ordre de préférence, et un film par auteur.


1: Freaks (Tod Browning)

2: Les Contrebandiers de Moonfleet (Fritz Lang)

3: La Rue de la honte (Mizoguchi)

4: Alphaville (Godard)

5: Frontière chinoise (John Ford)

6: L’Amour fou (Jacques Rivette)

7: Le Testament du Dr Cordelier (Renoir)

8: Allemagne Année zéro (Rossellini)

9: Le cri (Antonioni)

10: Il était une fois la révolution (Leone)

 

Il était une fois la révolution, de Sergio Leone (1971).

 

11: Sueurs froides (Hitchcock)

12: La Soif du mal (Welles)

13: Comme un torrent (Minnelli)

14: La Ronde de l’aube (Sirk)

15: Le Violent (Nicholas Ray)

16: Seuls les anges ont des ailes (Hawks)

17: Pépé le moko (Duvivier)

18: La Malibran (Guitry)

19: Orphée (Cocteau)

20: Arsenal (Dovzhenko)

21: Mystic River (Eastwood)

22: Muriel (Alain Resnais)

23: La Jetée (Chris Marker)

24: Verboten! (Samuel Fuller)

25: Méditerranée (J.-D. Pollet)

26 : L’Atalante (Vigo)

27 : Bob le flambeur (Melville)

28: Le Droit du plus fort (RW Fassbinder)

29: Le Règne de Naples (W Schroeter)

30: Le petit garçon (Nagisa Oshima)

31: Monsieur Klein (Joseph Losey)

 

Monsieur Klein de Joseph Losey (1976).

 

32: Judex (Georges Franju)

33: Mark Dixon, detective (Otto Preminger)

34: Outsiders (F.F. Coppola)

35: Jerry souffre-douleur (Jerry Lewis)

36: Sherlock Junior (Buster Keaton)

37: Les Feux de la rampe (Chaplin)

38: Juste avant la nuit (Chabrol)

39: La Chambre verte (Truffaut)

40: Lola Montès (Max Ophüls)

41: Embrasse moi, idiot (Billy Wilder)

42: Les aventures du capitaine Wyatt (Raoul Walsh)

43: Partner (Bertolucci)

44: La vie criminelle d’Archibald de la Cruz (Bunuel)

45: Nightfall (Jacques Tourneur)

46: L’aurore (Murnau)

47: Solo (Mocky)

48: Chinatown (Polanski)

 

Chinatown de Roman Polanski (1973).

 

49: La Barrière (Skolimowski)

50: Vera Cruz (Aldrich)

 

Vous avez eu jusqu’à présent un parcours riche et d’une grande diversité, Noël Simsolo. Des regrets dans tout cela ?

Pas encore...

 

De quoi êtes-vous le plus fier, quand vous regardez derrière ?

Que mon sale caractère m’évite les compromissions.

 

Vos projets, et surtout vos envies pour la suite ?

Plusieurs BD à paraître chez Glénat : Hitchcock 2, Gabin, Fassbinder, Welles, Saint-Just...

Envie de continuer à avoir envie, et c’est pas facile.

 

Un dernier mot ?

Oui : À suivre

Interview : mi-juillet 2021.

 

Noël Simsolo

Noël Simsolo, par le cinéaste Rida Behi.

 

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14 juillet 2021

Alcante : « Notre message, avec 'La Bombe' ? Plus jamais ça... »

16 juillet 1945, il y a 76 ans tout juste. Une des dates les plus importantes dans l’histoire de l’humanité, peut-être LA plus importante, si l’on considère ce qui s’est joué ce jour-là.

 

Trinity

 

Après la réussite du test atomique Trinity, près d’Alamogordo, dans le Nouveau-Mexique, aboutissement du très secret Projet Manhattan, le gouvernement américain, et à terme l’Homme tout court, s’est doté d’une arme d’une puissance prodigieuse. Pour la première fois, il se saisissait des moyens de raser d’un seul coup une ville entière. Quelques années après, avec la folle invention de la bombe à hydrogène, qui en comparaison ferait passer la bombe d’Alamogordo, celle de Hiroshima ou celle de Nagasaki - et c’est terrible à dire - pour un pétard, il ouvrait définitivement la boîte de Pandore. Explosions monstrueuses, retombées radioactives terrifiantes, incendies incontrôlables à même dobstruer le cheminement du soleil jusqu’à la Terre, avec tout ce que cela implique. L’Homme était désormais en mesure de déclencher ni plus ni moins quun suicide planétaire. L’arsenal nucléaire global compte environ 15.000 ogives aujourd’hui. Y pense-t-on ? Pas assez sans doute.

 

Maintenant je suis

Robert Oppenheimer, directeur scientifique du Projet Manhattan, cita ce passage

du Bhagavad-Gita, un des écrits les plus sacrés de l'hindouisme, le 16 juillet 1945.

 

Je suis particulièrement heureux et fier de vous proposer cet article, qui a fait suite à ma lecture d’un monument de la BD, La Bombe (Glénat, 2020), qui, cassons le suspense, et sans mauvais jeu de mot (trop tard) en est une. Un projet fou, follement ambitieux, et réussi avec brio : raconter de manière intelligible et intelligente, prenante, passionnante même, l’ensemble du processus ayant conduit aux bombardements nucléaires d’Hiroshima (6 août 1945) et de Nagasaki (9 août 1945). Je salue Didier Swysen alias Alcante, le chef du projet, et ses camarades Denis Rodier et Laurent-Frédéric Bollée, pour ce travail somptueux tant sur la forme que le fond, qui fera date, et ne manquera pas, tandis que sortiront certaines éditions étrangères (U.S. notamment), de raviver certains débats. Je les remercie tous les trois pour avoir répondu, avec beaucoup d’implication, à mes questions, début juillet. Et Didier en particulier, pour avoir facilité le tout, et pour les photos perso du voyage à Hiroshima qu’il m’a transmises. Pour le reste, que dire sinon : emparez-vous de ce livre, une pépite rare qui ne vous laissera pas indemne... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

 

DOCUMENT PAROLES D’ACTU

P.1 : Denis, le dessinateur

Qu’aura représenté, dans votre carrière et dans votre vie, cette aventure de La Bombe ? Quelle charge de travail, quelle implication émotionnelle ?

L’implication était totale et ma discipline devait être sans faille. Autant de pages à dessiner sur une si longue période ne donnent pas droit à l’erreur et surtout pas à la paresse. L’avantage que nous avions fut de travailler les scènes individuellement. De cette manière, j’avais plutôt l’impression de travailler sur un feuilleton, un peu comme une série, plutôt que sur un album qui devait me prendre 4 ans de ma vie.

Pour ce qui est de l’implication émotionnelle, c’est surtout en arrivant aux scènes finales que j’ai dû me préparer. Déjà que faire la recherche sur les résultats de la bombe ne peut laisser indifférent, il est clair que je devais bien transmettre le drame du moment sans me censurer ou pire, faire dans le théâtral et le grand-guignol. Il fallait être vrai et respectueux des victimes. Une scène d’une telle importance peut difficilement être prise à la légère.

 

« Je devais bien transmettre le drame du moment

sans me censurer ou pire. (...) Il fallait être vrai

et respectueux des victimes. »

 

Vous avez pas mal bossé pour Marvel et surtout DC Comics. Hors La Bombe, vos chouchous parmi tous vos bébés, ceux que vous aimeriez nous inviter à aller découvrir ?

Dans mon parcours, il est évident que La mort de Superman est un incontournable, mais si je dois choisir un album qui m’est cher et que je crois qui n’a pas eu la chance d’avoir eu la visibilité que j’aurais souhaitée, je dois avouer que c’est Arale (Dargaud). Un album dont je suis toujours fier, mais qui est passé sous le radar de bien des lecteurs.

 

Arale

 
Faire de la BD, et en vivre, c’est un rêve pour beaucoup de gamins, et pas que des gamins d’ailleurs. Quels seraient vos conseils en la matière ?

La professionnalisation passe par la discipline et cette discipline se traduit majoritairement par le temps passé à la table à dessin. Il faut prendre le temps de faire ses gammes et de se donner le droit à l’erreur. Il vaut mieux faire 300 dessins dans une semaine que de vouloir corriger sans cesse un seul dessin dans la même période.

 

Vos projets, et surtout vos envies pour la suite ?

Après La Bombe, il me faut surtout changer de ton. Je marque actuellement une pause en travaillant sur un album complètement différent : l’adaptation d’une nouvelle de Bruno Schulz, auteur polonais contemporain de Kafka. Un brin fantastique, un brin mystérieux, un brin onirique, c’est le petit bol d’air dont j’avais besoin.

 

Pourriez-vous m’envoyer, parmi les planches réalisées pour La Bombe, un dessin ou une ébauche qui pour vous revêt une dimension particulière, et que peut-être vous voudriez commenter ?

Denis Rodier

Dans mes recherches pour la couverture, je me suis rappelé la fameuse photo d’Oppenheimer pour le magazine Life. Pour moi, c’est un peu une métaphore illustrant la science qui veut percer les secrets de l’univers, cette infinie curiosité qui fait avancer l’humanité. C’est aussi, celle d’Icare qui, dans l’euphorie de la découverte, mesure mal les conséquences de ses actions.

 

 

P.2 : Laurent-Frédéric, le co-scénariste

Qu’ont représenté pour vous ces longs mois de travail autour de la composition de La Bombe ?

Il s’agissait en effet d’une entreprise de longue haleine, mais nous le savions et nous le voulions ! Nous souhaitions être le plus pointu possible, le plus irrépochable, que notre roman graphique soit bien, dans son genre, une sorte d’oeuvre "ultime" sur le sujet. Ne voyez pas ça comme de la prétention mais bien de l’ambition... (rires). Bref, il m’est arrivé de lire des livres en anglais pendant trois mois pour par exemple n’écrire que trois pages dans l’album ! Mais c’était le prix à payer pour être à la hauteur et avoir le sentiment du travail accompli. J’en retiens donc un grand investissement personnel, un grand labeur, une impression parfois de ne pas pouvoir tout maîtriser (mais c’est l’avantage d’être deux au scénario), des moments de doute sur une saga peut-être un peu trop foisonnante, mais toujours avec le sentiment qu’on était dans le droit chemin et qu’on faisait vraiment quelque chose qui aurait un impact...

 

Terra Australis

 

Est-ce que cette aventure aura tenu une place à part dans votre CV, dans votre vie ? L’impression d’avoir effectivement contribué à quelque chose d’unique ?

Oui, incontestablement. Vous savez peut-être que j’ai fait un autre roman graphique sur un sujet qui peut sembler un peu ardu aussi (Terra Australis, Glénat), sur la colonisation anglaise de l’Australie... et qui était même encore plus épais (492 pages de BD au lieu de 449 pour La Bombe), donc je n’ai pas été effrayé par l’ampleur de la tâche. Je savais parfaitement que toutes les thématiques pouvaient être abordées en roman graphique, et qu’il n’y avait pas de raison que le résultat ne soit pas un minimum intéressant. À titre personnel, dès qu’Alcante m’a fait lire la première version de son dossier, j’ai été convaincu du potentiel extraordinaire de La Bombe et le fait de voir autant d’éditeurs ensuite se mettre sur les rangs était forcément un signe tangible d’un album marquant à venir... (Leur dossier de présentation fut envoyé à 10 éditeurs, et 8 dentre eux, preneurs, sont "battus" pour lavoir, ndlr). Cette aventure de création a duré quatre années pleines pour nous et elle restera à tout jamais gravé dans ma mémoire, m’offrant en effet une ligne unique dans ma bibliographie, ce dont je serai toujours fier...

 

« Je serai toujours fier de cette aventure unique... »

 

Vos projets, et peut-être surtout, vos envies pour la suite ?

Je continue mes activités de scénariste avec toujours mes deux "côtés" déjà effectifs depuis de nombreuses années : d’un côté des romans graphiques assez épais et "littéraires" comme par exemple un livre à venir avec Jean Dytar chez Delcourt, d’autres chez La Boîte à Bulles, Robinson, Rue de Sèvres, Glénat... Et puis des projets plus mainstream comme ma reprise de Bruno Brazil au Lombard ou une nouvelle série chez Soleil baptisée H@cktivists... Sans parler de mon ambition d’écrire un scénario de film pour l’adaptation de mon roman graphique consacré à Patrick Dewaere. Affaires à suivre !

 

 

L'équipe de la Bombe

Alcante, L.-F. Bollée et D. Rodier lors de leur séjour à Hiroshima.

 

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Alcante : «Si je devais extraire un message,

de La Bombe ? "Plus jamais ça"... »

La Bombe

La Bombe (Glénat, 2020).

 

P.3 : Didier, alias Alcante

Votre album, La Bombe (Glénat, 2020), en impose par sa prestance, par l’importance de sa documentation, par les qualités déployées de narration et de mise en scène, par l’atmosphère de tension qu’il installe, et par la beauté puissante du dessin. On imagine le travail que ça a dû représenter, vous le racontez un peu dans la postface... Comment avez-vous vécu l’après, tous les trois, ce moment où, après tant de mois, tout a été finalisé, bouclé ?

après l’ouvrage

Globalement, la réalisation de l’album s’est étendue de 2015 à fin 2019, soit sur une période de cinq ans. Cela a donc été un très long accouchement ! Quand l’album a été terminé, nous étions à la fois épuisés, soulagés d’avoir terminé dans les délais que nous nous étions fixés (pour une sortie en 2020, l’année des 75 ans de la bombe), un peu tristes que cette belle aventure prenne fin, et également excités et angoissés à l’idée de la sortie qui approchait enfin.

Quand l’album est sorti, nous ne savions pas trop à quoi nous attendre. Nous espérions bien sûr de bons chiffres de ventes et des bonnes critiques, mais on ne peut jamais être sûr de rien en la matière.

L’album est sorti le 4 mars 2020 à la Foire du Livre de Bruxelles. La veille nous avions eu droit à une chronique dithyrambique de Thierry Bellefroid, le spécialiste BD de la télévision belge. Nous étions tous les trois (Denis, LFB et moi) en dédicace à Bruxelles et l’album y a directement connu un grand succès : le stock d’albums a été épuisé dès le vendredi soir ; il a fallu en recommander pour le samedi, et ensuite pour le dimanche ! Les très bonnes critiques ont commencé à pleuvoir, et six jours à peine après sa sortie, l’éditeur a annoncé une réimpression !

Nous sommes alors partis pour une tournée de dédicaces en France et celle-ci a très bien débuté… mais s’est malheureusement très vite terminée dans un certain chaos à cause du Covid et du premier confinement ! Nous avons dû rentrer un peu en catastrophe chez nous ! Denis a bien failli être coincé en France !

Avec le confinement, nous nous sommes d’abord dit que notre belle aventure allait prendre fin et que notre album allait s’arrêter là avec la fermeture des librairies, ce qui était assez désespérant. Mais contre toute attente, les ventes ont continué de grimper grâce aux libraires qui faisaient du click and collect. L’album a aussi bénéficié d’une très forte médiatisation, avec énormément d’articles élogieux. Quand les librairies ont rouvert, les ventes se sont envolées et depuis lors cela n’a toujours pas arrêté. Nous en sommes actuellement à la 9e impression et près de 90.000 ventes, avec une petite dizaine de prix remportés, c’est juste incroyable !

 

Qu’est-ce qui, pour ce qui vous concerne Didier, a été le plus difficile dans la conception de cet ouvrage ? Combien de lectures, ardues parce qu’il a fallu comprendre au moins à la surface des concepts très complexes, combien de temps passé à assimiler, à recoller les morceaux, à établir un plan, à s’accorder à trois ?

gestation et accouchement

Je dirais que tout a été difficile en fait: accumuler la documentation, la digérer, la vulgariser, trouver un fil conducteur, un personnage principal, la dramatisation, la vérification et la re-vérification… tout ça a pris beaucoup de temps et d’énergie, c’est peu de le dire ! Mais tout s’est bien déroulé, surtout entre co-auteurs: nous avons eu une parfaite entente. C’était pourtant un projet casse-gueule sur lequel on aurait pu finir par se disputer ou sur lequel on aurait pu prendre un énorme retard, mais tout s’est vraiment bien passé !

Si je devais citer la scène qui m’a posé le plus de difficultés à l’écriture, je pense que c’est celle de la première réaction en chaîne de l’histoire, dans ce stade de Chicago. Il m’a d’abord fallu comprendre exactement ce qui s’était déroulé, puis trouver un moyen de rendre ça compréhensible et passionnant. Pas évident du tout !

 

Est-ce que ça vous a "travaillé", peut-être un peu secoué, de côtoyer à de telles doses la bombe et son horreur, les parcours et visages des victimes (je précise ici que vous avez fait le voyage à Hiroshima), les dilemmes et tournants historiques ?

immersion

Oui, bien sûr ! Je rappelle que c’est une visite au musée de Hiroshima à l’âge de 11 ans qui a tout déclenché ! La bombe atomique à Hiroshima, c’est 70.000 vies qui prennent brutalement fin en quelques instants, dont des civils pour la plupart, femmes et enfants compris. Et à long terme, on parle de 200.000 morts ! Le 6 août à Hiroshima, c’est vraiment l’enfer qui s’est déclenché, c’est impossible de rester insensible à cela…

Nous sommes allés en visite à trois à Hiroshima, avec Denis et LFB en août 2018. C’était ma troisième visite puisque j’y étais déjà retourné en voyage de noces ! Et à chaque fois je suis pris par l’émotion, évidemment. Nous avons eu cette fois un guide dont le grand père est mort durant l’explosion, et dont la propre mère a eu la chance d’être évacuée à la campagne la veille de l’explosion, alors qu’elle avait 15 ans… tout ça me fait frissonner.

 

À Hiroshima

 

À un moment du récit, Leó Szilárd, peut-être le personnage central de cette histoire, se lamente auprès d’Albert Einstein et de son compatriote Wigner de l’imprudence de scientifiques qui, à l’aube de la guerre, et alors que les visées expansionnistes de régimes totalitaires ne faisaient plus mystère, continuaient de publier les résultats de leurs recherches sur des domaines hautement stratégiques, comme l’énergie atomique. Cette partie m’a interpelé, sur le fond que vous a-t-elle inspiré : faut-il taire une découverte scientifique quand elle peut potentiellement être utilisée à mauvais escient ?

science et responsabilité(s)

Je pense qu’à l’époque c’est ce qu’il aurait fallu faire, mais ça s’est avéré impossible. Pourtant, si tout le processus de développement de la bombe avait été retardé de quelques semaines, il est possible que la guerre se serait terminée sans que la bombe n’ait été utilisée. Bien sûr, on ne le saura jamais. Mais de toutes façons la bombe aurait été développée tôt ou tard. Les fondements théoriques étaient là, c’etait inéluctable.

Et aujourd’hui je pense qu’avec toutes les technologies de communication il serait impossible de cacher une découverte majeure.

 

Leó Szilárd

 

Vous êtes-vous demandé ce que vous auriez fait, vous, à la place de Truman ? Après tout, le cabinet de guerre japonais restait largement fanatisé, et on s’acheminait probablement, pour faire rendre les armes au Japon, vers une nécessaire invasion de l’archipel. Une explosion de démonstration eût-elle suffi pour faire plier ceux qui n’ont pas même plié après Hiroshima ? Sachant que Truman, qui n’a lui jamais vraiment hésité, avait déjà en tête le coup d’après, la guerre des systèmes avec l’URSS ?

dans la peau de Truman

Je pense que c’est impossible de s’imaginer ce qu’on ferait dans un cas de figure pareil. ce qui est certain, c’est que je ne voudrais jamais me retrouver dans la position de devoir prendre une décision ayant de telles conséquences ! Bien sûr, cependant, ce n’est pas une décision qu’il a prise seul. En fait, la décision ne lui incombait même pas formellement car c’était une décision du haut commandement militaire. Mais personne ne peut imaginer que dans les faits il n’ait pas été plus que consulté !

Ceci dit, je pense que les historiens sont globalement d’accord pour dire que le Japon était sur le point de capituler, que les Américains le savaient et que l’invasion terrestre du Japon n’était pas nécessaire. Le Japon était tellement affaibli qu’un simple blocus de quelques semaines l’aurait sans doute fait capituler. Mais les Américains craignaient surtout que les Soviétiques ne profitent de ces quelques semaines pour étendre leur influence en Asie en général, et au Japon en particulier.

On entend souvent que la bombe atomique a permis de sauver 500.000 vies américaines qui aurait été perdues dans le débarquement, mais on peut dire que c’est là un mythe qui a été construit après la guerre pour justifier l’utilisation de la bombe.

 

Truman

 

On parle toujours de la bombe sur Hiroshima, très rarement de celle sur Nagasaki, c’est un peu terrible non ?

et Nagasaki ?

Oui, effectivement, on s’est fait la réflexion durant l’écriture que c’était une sorte d’injustice. C’est un peu comme le second homme sur la Lune, on n’en parle quasiment jamais. À l’origine, dans mon tout premier synopsis, je comptais parler plus en détails du bombardement de Nagasaki. Mais LFB m’avait fait la réflexion que pour lui il fallait en quelque sorte "tirer le rideau" après le bombardement d’Hiroshima car d’une certaine manière tout était dit, et le bombardement de Nagasaki (d’un point de vue narratif) aurait été perçu comme une espèce de répétition des mêmes scènes. Je me suis rallié à son avis; je pense que ça aurait déforcé finalement l’impact du livre si on avait en quelque sorte "rallongé la sauce" même si c’est évidemment terrible de devoir le dire comme ça. Donc oui, il y a une forme d’injustice que nous n’avons pas pu éviter. Mais ceci dit, je pense que Hiroshima est évidemment devenu le symbole de "toutes" les destructions atomiques, tout comme par exemple Auschwitz est devenu le symbole de tous les camps de concentration. On dépasse donc de fait la simple notion de ville d’Hiroshima pour parler de manière plus globale.

 

Champignon de Nagasaki

Sans doute la photo la plus fameuse des bombardements atomiques,

celle du champignon infernal au-dessus de Nagasaki, le 9 août 1945.

 

Est-ce que, quelque part, du fait même de cette horreur absolue qu’elle inspiré au monde, la tragédie subie par les enfants d’Hiroshima et de Nagasaki n’a pas eu pour effet de préserver (certes aux côtés de l’équilibre de la terreur) contre la tentation ultérieure d’utiliser la Bombe, et même des mille fois plus puissantes, plus tard durant la Guerre froide ?

un "vaccin" contre la Bombe ?

C’est possible en effet. Je me souviens d’avoir lu il y a quelques années la copie d’un mémo écrit par un conseiller de Nixon pendant la Guerre du Vietnam. On lui avait demandé son avis sur l’opportunité de larguer une bombe atomique sur le Vietnam. Le conseiller déconseillait très fortement cette option, arguant notamment que les USA, après avoir largué les bombes sur Hiroshima et Nagasaki, perdraient définitivement le soutien de toute l’Asie s’ils réitéraient ce coup au Vietnam.

Je pense aussi que les révélations sur ce qui s’est passé au sol à Hiroshima et Nagasaki ont très fortement marqué les opinions publiques et que celles ci sont très majoritairement opposées à un nouvel usage militaire d’une telle arme.

Donc dans un certain sens, les bombardements de Hiroshima et Nagasaki ont peut être permis d’en éviter d’autres. Néanmoins, comme Szilard l’avait prédit, le principal effet de ces bombardements a été de convaincre toutes les superpuissances de se doter de l’arme nucléaire, et d’en produire en grand nombre. Je pense donc que les bombardements ont tout de même accru la dangerosité du monde, si je puis m’exprimer ainsi.

 

Si vous-même, Didier, avec votre connaissance des faits à 2021, pouviez via une drôle de machine à remonter le temps, intervenir à un moment de l’histoire de La Bombe, faire passer un message ou alerter quelqu’un, quel serait votre choix ?

et si j’intervenais ?

En fait, je pense vraiment que Léo Szilard a fait tout ce qu’il fallait faire et tout ce qu’il pouvait faire pour empêcher un usage militaire de la bombe sur le Japon. C’est pourquoi j’ai réellement une sincère admiration pour lui. Mais si même lui n’y est pas parvenu, je pense que personne n’aurait pu le faire. L’engrenage était trop puissant pour qu’on puisse l’arrêter. Deux milliards de dollars dépensés (l’équivalent de 30 milliards actuels, ndlr), la Guerre du Pacifique qui a coûté tant de vies américaines, le jusqu’au boutisme ou fanatisme de certains dirigeants japonais, l’URSS qui pouvait étendre sa sphère d’influence… tout ça ne pouvait mener qu’à une utilisation militaire de la bombe, malheureusement, alors qu’il y avait pourtant bel et bien une alternative.

 

J’ai le sentiment que cette peur d’un holocauste nucléaire, très vivace des années 50 à 80, s’est beaucoup estompée dans les esprits d’aujourd’hui. Ce péril se retrouvait beaucoup, dans ces années-là, dans les médias, dans la fiction, et il imprégnait l’imaginaire collectif. Maintenant on en parle très peu : à part votre livre, on peut penser, et encore de manière décalée, aux Terminator ou aux jeux Fallout. Les opinions publiques des années 2020 négligent-elles les menaces liées au nucléaire militaire, et si oui ont-elles tort de le faire ?

le nucléaire militaire et nous

Pour faire court: oui et oui ! L’armement nucléaire est moins important qu’au sommet de la Guerre froide, mais il reste largement suffisant pour détruire la planète ! Et la puissance des bombes actuelles est très largement supérieure à celle d’alors !

 

Extrait de Terminator 2 : Judgment Day de James Cameron, 1991.

 

Extrait du jeu Fallout 4 (Bethesda Game Studios, 2015).

 

Votre livre c’est, au sens le plus complet du terme, une œuvre, qui captive, fascine, apprend et fait réfléchir. C’est aussi cela, le rôle d’une BD telle que vous la concevez ? Est-ce que vous avez pensé cet objet aussi comme un acte militant, peut-être renforcé par votre visite à Hiroshima ?

ce livre, un message ?

Militant, c’est sans doute trop fort, car nous avons essayé de rester le plus impartial possible et de laisser aux lecteurs la possibilité de se faire son propre avis. Nous sommes avant tout des auteurs de BD et à ce titre nous avons raconté une histoire de la manière la plus passionnante possible, mais évidemment personne ne sort indemne ou indifférent à une visite à Hiroshima, et nous avons un profond respect envers les victimes de ces bombardements. Et évidemment nous nous disons « plus jamais ça ! »

 

Après un petit tour sur un grand site web, j’ai vu qu’il existait de votre ouvrage une version en espagnol, une en allemand, une en italien et une en néerlandais. Qui de l’anglais, et du japonais ? Avez-vous pour projet de diffuser le fruit de votre travail, notamment au Japon et aux États-Unis ?

versions étrangères

Nous espérons évidemment que notre album reçoive la plus grande distribution possible ! Et notre album est vraiment très bien reçu internationalement puisque quinze traductions sont déjà prévues: l’album a déjà été publié en néerlandais, allemand, italien et espagnol, et il doit encore l’être en portugais (Brésil), hongrois, serbe, croate, anglais (USA et GB), chinois, coréen, tchèque, polonais, grec et russe. L’album sortira donc bientôt aux USA dans une version spéciale avec un lavis ajouté aux pages.

Pour le Japon, des contacts sont pris mais rien n’est encore signé. On espère bien sûr que cela pourra se concrétiser.

 

Je verrais bien, très bien même La Bombe adapté sous forme de long métrage animé, en un bloc ou coupé en deux. C’est quelque chose qui pourrait vous tenter tous les trois ? Peut-être y avez-vous déjà songé ?

un long métrage ?

Là aussi les choses bougent et ont déjà bougé mais je ne peux pas en dire plus pour l’instant.

 

Extrait de Barefoot Gen de Mori Masaki, 1983.

 

Je vais vous poser cette question, parce qu’elle me hante toujours un peu quelque part. Quelle est votre intime conviction : croyez-vous que, de notre vivant, nous connaîtrons, quelque part dans le monde, une explosion nucléaire hostile ?

jamais plus, vraiment ?

Je pense malheureusement que nous en connaîtrons encore, oui. Mais à mon sens le risque provient plus d’un groupe terroriste qu’au niveau des États. Malheureusement une bombe atomique n’est pas si difficile à fabriquer, la difficulté est plutôt d’obtenir de l’uranium suffisamment enrichi ou du plutonium.

 

Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires est entré en vigueur en janvier de cette année, et même si les puissances nucléaires ne l’ont pas signé, c’est un signal important. Avez-vous l’espoir qu’on reviendra un jour, du point de vue de l’atome, à un monde d’avant Trinity, en juillet 1945 ?

un monde sans arme nucléaire ?

Non, il est impossible qu’on en revienne à une situation sans nucléaire: il existe des milliers d’armes nucléaires bien plus puissantes que celle du 1er essai (Trinity), c’est un peu comme si vous me demandiez si on pourrait revenir à un monde sans électricité…

Le traité permet de réaffirmer l’horreur absolue de cette arme, mais tant qu’aucun pays détenteur ne le signe, cela reste malheureusement uniquement symbolique je pense.

 

La Tsar Bomba soviétique (1961), bombe à hydrogène, fut l’arme nucléaire

la plus puissante jamais testée : sa force explosive représenta 1500 fois celles

de Hiroshima et de Nagasaki, cumulées... Oui, les chiffres font aussi

froid dans le dos que cette vidéo...

 

Vos projets, vos envies pour la suite ? Un petit scoop ?

Travailler sur La Bombe a été épuisant mais également passionnant. J’adore l’Histoire et je vais développer plusieurs projets en ce sens. J’en ai notamment un en cours de développement pour la collection Aire Libre, qui se déroule à nouveau durant la Guerre du Pacifique, mais sous un angle très différent puisque je suivrai des soldats américains homosexuels qui devaient cacher leur orientation sous peine d’être considérés comme des malades ou des criminels et exclus de l’armée. Les dessins seront de Bernardo Munoz.

Je travaille également sur deux autres projets historiques en co-écriture avec Fabien Rodhain. Le premier sera illustré par Francis Valles, une saga familiale dans le style des Maîtres de l’orge mais dans le milieu du chocolat. Le premier tome se déroule au Brésil en 1822. Ce sera publié par Glenat. Le second projet a trait au fondateur de l’industrie japonaise de whisky, sera illustré par Alicia Grande et publié par Bamboo.

D’autres projets suivront également…

 

Espérons... Un dernier mot ?

A propos des bombardements, je ne peux que répéter « plus jamais ça ! »

 

Merci beaucoup !!!

Merci à toi :-)

 

Le ciel d'Hiroshima

Une lueur pour achever cet article... Avec cette photo

prise par D. Swysen (Alcante), à Hiroshima,

le jour de la commémoration du 73ème anniversaire de la Bombe...

 

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12 avril 2017

François Durpaire : « Nous assistons à la fin d'un type de démocratie »

François Durpaire est bien connu des téléspectateurs avides de décryptage info : il est depuis plusieurs années une des figures marquantes des plateaux et compte parmi les spécialistes les plus écoutés sur la politique, la société américaines. Les questions relatives à la diversité se trouvent souvent au cœur de ses analyses et de ses engagements. C’est dans cet esprit qu’il a entrepris, avec son complice le talentueux illustrateur Farid Boudjellal, de réaliser une série de BD d’anticipation ayant comme postulat le point suivant : Marie Le Pen est élue à la présidence de la République en 2017... Le premier tome de la trilogie (oeuvre militante assumée, mais travail à découvrir) est sorti il y a deux ans ; le dernier (La Vague) vient de paraître (éd. Les Arènes), à quelques semaines de l’élection, la vraie, plus incertaine que jamais.

Interview de François Durpaire, quatre mois après notre premier échange - merci à lui. À lire, les trois tomes de La Présidente. Et, autre lecture essentielle, qui nous rapproche du scrutin, Déjà demain : Lignes de Front, récit exclusif d’anticipation Paroles d’Actu, daté d’octobre dernier et signé de la plume de quelqu’un qui connaît bien, très bien le FN de l’intérieur. On est à onze jours de l’élection présidentielle... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

François Durpaire: « Nous assistons

à la fin d’un type de démocratie... »

Q. : 10/04/17 ; R. : 12/04/17.

La Vague

La Présidente : la vague (Les Arènes, 2017)

 

François Durpaire bonjour, merci de m’accorder ce nouvel entretien à l’occasion de la sortie de La Vague (éd. Les Arènes), dernier volume de votre trilogie de fiction graphique d’anticipation, La Présidente. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts s’agissant de la campagne, la vraie, depuis notre première interview. Folle saison électorale 2017...

Quand et dans quel état d’esprit avez-vous composé ce troisième livre ? Les turbulences de l’actu ont-elles entraîné des modifications substantielles par rapport à ce que vous aviez prévu de votre récit ?

« Nous voulions terminer sur une note positive »

L’idée était de terminer sur une note positive, l’horizon d’un avenir meilleur possible. Cela correspond à la fois à l’état d’esprit de Farid Boudjellal et à la demande de notre lectorat, après les deux premiers albums à la fois lucides et sombres.

Que vous inspire-t-elle, cette campagne pour la présidentielle 2017, incroyable à bien des égards (un sondage de ce week end donnait les quatre premiers candidats se tenant à quatre points seulement) ?

Nous avons sous nos yeux le spectacle de la fin d’un type de démocratie. Il apparaît aujourd’hui que le vote ne suffit plus à définir la citoyenneté, quand le citoyen a le choix entre le pire, le "moins pire", le "encore pire", ou ne pas se déplacer...

Sans aller trop loin dans le spoiling, pour résumer ce troisième tome : la présidence de Marion Maréchal Le Pen est dans une impasse, les résultats sont mauvais et la contestation de plus en plus criante ; Marine Le Pen, ex-présidente qui incarne une ligne plus modérée que sa nièce, est rappelée au pouvoir en tant que Premier ministre...

On a pu lire récemment dans la presse que Marion Maréchal Le Pen, lassée de l’influence trop grande exercée par Florian Philippot sur la ligne du parti fondé par son grand-père, envisagerait de se retirer de la vie politique si elle ne parvenait pas à infléchir sa ligne. Est-ce que vous croyez à cette hypothèse, qui de facto entraînerait un affaiblissement de la ligne "traditionnelle" au profit de la ligne "Philippot" ?

« Marion Maréchal Le Pen, une vraie stratège

qui ne manque pas d’atouts dans sa manche... »

Oui, je ne crois pas qu’elle partirait sans se battre, c’est le cœur de Totalitaire, l’album numéro 2. Marion Maréchal, on la décrit avec précision et on est très bien informé sur le sujet, est une vraie stratège et ne manque pas d’atouts dans sa manche.

Justement, vous croyez probable au contraire, une lutte acharnée - et plus ou moins "fraternelle" - pour la prise de contrôle du parti après les élections de ce printemps entre les tenants du complexe MLP-FPh. et les traditionnels menés par la jeune députée du Vaucluse ?

Oui, c’est tout à fait cela. On s’est amusés à inventer les conversations internes aux équipes, à en retranscrire certains qu’on nous a décrites.

Suite de l’histoire : Marine Le Pen au pouvoir oui, mais après toutes ces années et un bilan désastreux le "charme" n’agit décidément plus et la France semble s’acheminer pour le scrutin suivant vers une alternance ou rien. À la fin, le pays "reprend des couleurs"... Est-ce que vous ne craignez pas qu’à la lecture de vos dernières planches, on vous accuse de pécher par excès de manichéisme (passage de l’ombre à la lumière), d’angélisme ?

Tant mieux ! Nous assumons cette part d’idéalisme, de défense d’une utopie sereine et humaniste. C’est volontaire de notre part. Nous devions offrir à débattre sur une voie possible de sortie de crise. En particulier, nous nous sommes amusés à écrire un nouveau modèle démocratique, très concrètement à partir d’une VIe République !

Je précise ma pensée : il est vrai que le "ticket" (je laisse aux lecteurs le soin d’en découvrir la composition) qui s’oppose au Front national lors de l’élection est doué du sens de la rhétorique et n’est pas avare de belles proclamations, de grandes promesses... mais c’est précisément sur ces belles promesses déçues, sur ces grandes incantations vides de suivi que le Front national a prospéré depuis quarante ans...

« La révolution politique se joue au niveau

de l’intelligence de terrain... »

Le ticket, c’est pour dire qu’il n’y a pas d’homme ou de femme providentiel(le), et que la révolution politique se joue au niveau de l’intelligence de terrain, et cette intelligence est nécessairement collective. Quant à la place de la rhétorique, j’ai un désaccord de fond avec vous. Je pense que la situation se dégrade par absence de narration commune. Nos hommes et femmes politiques oublient que nous sommes faits aussi de littérature, c’est le texte qui tisse nos liens. Il faut raconter ce sur quoi on s’engage mais aussi ce que l’on fait et comment on agit. Le verbe est aussi mobilisateur d’action collective.

Il n’y a pas de désaccord de fond entre nous, et je suis bien d’accord avec vous: la rhétorique, ça a du sens, et "raconter quelque chose" c’est essentiel. Je suis de ceux que, par exemple, la maîtrise des mots et de l’art du verbe d’un Mélenchon (comme d’un Le Pen père en son temps) impressionnent. Ce que je veux dire simplement, c’est qu’on a eu l’expérience de la campagne de 2002 : Chirac exhortant chacun à "prendre ses responsabilités", à rejeter "l’intolérance et la haine" face au FN au second tour. Il fut réélu à 82% mais on a l’impression que toutes ces belles phrases sont vite tombées dans l’oubli, on a vite perdu l’esprit de cette élection si particulière, et pas grand chose n’a été fait durant ce quinquennat pour réparer les fractures qui ont causé le 21 avril...

On en revient au FN, aux causes justement. J’ai la faiblesse de croire que la xénophobie, et a fortiori le racisme, ne sont pas le ciment essentiel d’un électorat Front national quand celui-ci représente non plus les chiffres d’un groupuscule mais quasiment un quart de l’électorat...

« Le vote FN, un vote de contre-mondialisation...

avec une partie immergée à l’iceberg »

Vous avez raison. Le vote FN ne se limite pas à un vote xénophobe. C’est un vote de contre-mondialisation, après avoir été un vote anti-communiste jusqu’à la fin de la guerre froide. Il ne faut cependant pas nier la montée des discours de haine, que le FN entend utiliser politiquement dans une forme normalisée ou quasi normalisée. La sortie récente de Marine Le Pen sur le Vel d’Hiv montre qu’il y a une partie immergée à l’iceberg.

Si les politiques qui ont été élus et ont gouverné avaient été bons et efficaces, le FN n’aurait jamais progressé, ou en tout cas pas dans ces proportions. Un vote de désespérance peut-être au moins autant qu’un vote de rejet (du mondialisme, de l’Europe communautaire, de l’autre, etc...). Quel message auriez-vous envie d’adresser à, j’ai envie de dire, cet électeur FN de bonne foi, qui souffre et qui ne voit aucun espoir ailleurs ?

Que les solutions proposées aggraveront leur situation. Qu’ils seront malheureusement les premières victimes de leur choix. c’est ce que nous avons montré en nous entourant des meilleurs économistes. 

Il y a quelques semaines, j’ai découvert une interview improbable - et donc intéressante ! - que vous avez réalisée, récemment, avec Jean-Marie Le Pen. Quels sentiments vous a-t-il inspirés, à l’issue de cette rencontre ? Plus généralement, comment est-ce que vous les regardez à titre personnel, lui et sa fille ?

Au-delà de la dimension personnelle, ce sont leurs idées que nous dénonçons. Nous pensons qu’il y a une voie à inventer pour que le monde ne constitue pas une menace - pour nos emplois, nos cultures, notre sécurité - mais une opportunité pour nos vies. En proximité.

Sur les personnes tout de même... Quels sont pour ce que vous en savez et percevez, avec autant d’objectivité que possible et en laissant un peu de côté le fond de leur agenda, les vraies qualités et les défauts insurmontables (en vue notamment d’une échéance comme la présidentielle) de l’un et de l’autre ?

« Les gros points faibles du FN ? L’ama-

teurisme... et la persistance en son sein

de l’extrême droite traditionnelle... »

Nous avons insisté sur l’aspect "amateurisme" mais également sur l’entourage, qui est toujours conforme à l’extrême droite traditionnelle.

Question U.S., sur un point précis, mais fondamental : quelles conséquences sur, pour faire simple, les libertés publiques peut-on anticiper de la capacité qu’aura Donald Trump à nommer des juges de la Cour suprême durant les quatre années à venir ? Une Cour nettement conservatrice, quelles conséquences concrètes cela pourrait-il avoir au regard notamment des débats de société actuels ?

On peut certes envisager un déséquilibre entre conservateurs et progressistes, mais l’histoire de la Cour suprême indique que les choses sont bien plus complexes que cela. N’oublions pas que les juges sont nommés à vie, et donc indépendants, y compris par rapport au président qui les a nommés. La Cour juge en son âme et conscience.

Si vous pouviez poser une question, une seule, bien pensée et bien pesée à Donald Trump, quelle serait-elle ?

Comment pense-t-il pouvoir rapatrier les emplois industriels aux États-Unis, au-delà de la simple incantation ?

Vous connaissez bien, pour les étudier et observer depuis longtemps, le peuple américain comme vous connaissez le peuple français. Est-ce que vous diriez, si une réponse à cette question peut être apportée, que le curseur de l’un et de l’autre tend plutôt, en majorité, côté "conservatisme" ou côté "progressisme" ? Est-ce que les structures de population, les mouvements d’opinion sont comparables dans ce domaine ?

« Les sociétés américaine et française

sont deux fausses sœurs jumelles »

Je pense que c’est bien plus complexe que cela. Je dirais que ce sont deux sociétés sont des fausses sœurs jumelles. La même mère, c’est la philosophie des Lumières. Qui a donné naissance à "Liberté", la sœur américaine, et à "Égalité", la soeur française...

Quels sont vos projets, vos envies pour la suite ? Allez-vous retravailler avec Farid Boudjellal bientôt ?

Ça c’est top secret. Je peux juste vous dire mon envie de retravailler avec Farid, cette fois sur un travail qui met en avant la culture comme outil de libération.

Un dernier mot ?

« La confiance est le moteur de la vie...

c’est ça le message ! »

La confiance est le moteur de la vie, s’il y a un message, c’est celui-là ! Notre BD s’achève sur la mer et un enfant qui regarde l’horizon...

 

François Durpaire

Crédits photo : Seb Jawo.

 

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