04 septembre 2022

« Le théâtre, comme véritable outil mémoriel ? », par Cyril Mallet

Au mois de juillet, j’avais sollicité M. Cyril Mallet, germaniste et austriaciste spécialiste des camps nazis (il a notamment consacré deux ouvrages à celui de Redl-Zipf), pour lui offrir un espace d’expression autour du 80ème anniversaire de la tragique Rafle du Vél d’Hiv. Je tenais à ce qu’une publication apparaisse sur ce blog autour de cette thématique. Et je savais pouvoir compter sur cet homme, que j’avais connu précédemment comme assistant parlementaire de Pierre-Yves Le Borgn’, pour pouvoir la traiter avec la rigueur de l’historien, et la sensibilité du citoyen engagé : il y a quatre ans, à l’occasion d’un anniversaire plus souriant, du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, il s’était saisi d’une proposition similaire et avait livré un texte méritant d’être relu parce que toujours d’actualité. Bref, l’article sur la Rafle du Vél d’Hiv n’a pu se faire, mais à la place, il m’a proposé le principe du texte qui suit : l’évocation d’un évènement militaire méconnu, le Raid de Dieppe (ou Operation Jubilee) du 19 août 1942, vu au travers d’une pièce de théâtre de Nicolas F. Paquin, avec un questionnement, la place et la crédibilité de l’art en tant que vecteur d’une mémoire collective. Son texte, très documenté, m’a conquis, et je le remercie pour cette nouvelle marque de confiance. Exclu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Le théâtre, comme véritable

outil mémoriel ? »

par Cyril Mallet, le 27 août 2022

 

Nicolas Paquin

Répétition de Nicolas F. Paquin dans la salle des Fêtes

de Saint Nicolas d’Aliermont. © Cyril Mallet

 

Le 20 août dernier, la ville balnéaire de Dieppe, située sur les côtes de la Manche, commémorait le quatre-vingtième anniversaire de l’Opération Jubilee. A cette occasion, l’artiste canadien Nicolas F. Paquin a présenté son one man show «  Avant d’oublier, les Canadiens français à Dieppe  ». Alors que certains spécialistes continuent de critiquer l’apport du spectacle vivant dans la Mémoire de la Seconde Guerre mondiale, il peut être utile de rappeler le rôle joué par le théâtre dans le domaine mémoriel.

 

Le théâtre comme moyen de dénonciation  : Heldenplatz de Thomas Bernhard

On découvre un peu partout en France et dans le monde des représentations théâtrales dont la mission est de retracer un événement en particulier. Ce phénomène n’est en rien récent et les scènes autrichiennes ont souvent été des lieux de scandales voire de dénonciations au point de diviser la population, à l’instar de la pièce Heldenplatz de Thomas Bernhard, présentée pour la première fois au public le 4 novembre 1988 au Burgtheater de Vienne, l’équivalent de la Comédie française.

L’année 1988 est restée célèbre en Autriche sous l’appellation de Bedenkjahr, une année de commémorations. Le pays souhaitait en effet rappeler le cinquantième anniversaire de l’Anschluss, l’annexion de l’État autrichien par Adolf Hitler en 1938. Malgré cela, force est de constater qu’il n’y a eu que très peu de rendez-vous depuis le début de cette année 1988 jusqu’au scandale initié par la pièce de Thomas Bernhard, dont des extraits ont fuité dans la presse en amont de la première. À sa sortie, Place des Héros donc, veut casser le mythe, alors bien ancré dans le petit pays danubien, d’une Autriche première victime des nazis sous le Troisième Reich ; statut conféré par les Alliés dès 1943. Il faut ici rappeler qu’en 1988, le pays est un terrain fertile pour la pièce bernhardienne puisque sa sortie a lieu deux ans après l’élection de Kurt Waldheim à la présidence de la République autrichienne. Or, cette élection a mis en lumière les actions du nouveau Président commises sous l’uniforme nazi du temps de sa jeunesse durant la guerre. Après quarante années d’amnésie volontaire de la part du peuple danubien, l’élection à la fonction suprême de celui qui avait été l’ancien secrétaire général de l’ONU, va faire prendre conscience dans le monde entier de la participation active des Autrichiens dans les crimes nazis. Heldenplatz va ainsi servir de déclencheur dans le débat politique à l’intérieur du pays. Le titre de la pièce n’a d’ailleurs rien d’anodin puisque la place des Héros existe véritablement à Vienne. C’est sur cette place que des milliers d’Autrichiens se sont rassemblés le 15 mars 1938 pour acclamer Adolf Hitler lorsque celui-ci est venu annoncer depuis le balcon de l’ancien palais impérial de la Hofburg sa décision d’annexer son pays natal au Reich nazi. Faut-il ici rappeler que le Burgtheater, où sera jouée la pièce de Bernhard cinquante ans plus tard, est situé à quelques mètres seulement de cette Heldenplatz  ?

« En France, le théâtre est quelque chose de l’ordre

du culturel et de l’artistique, en Allemagne et en Autriche,

il participe véritablement à la vie de la cité

et est une partie du débat public. »

Avant même qu’elle ne soit rendue publique, la pièce de Bernhard a véritablement heurté les esprits au point que des manifestations ont eu lieu devant et à l’intérieur du Burgtheater le soir de la première représentation. Heinz-Christian Strache, politicien issu du parti populiste FPÖ et vice-président de l’Autriche sous le Gouvernement Kurz de 2017 à 2019, manifestait à l’époque à l’intérieur de la salle au cours de cette représentation. C’est d’ailleurs ici une différence à noter entre la France et l’espace germanophone. Alors qu’en France, le théâtre est quelque chose de l’ordre du culturel et de l’artistique, en Allemagne et en Autriche, il participe véritablement à la vie de la cité et est une partie du débat public.

Le scandale lié à cette pièce est, il faut bien l’avouer, assez légitime tant cette œuvre est un véritable pamphlet contre l’Autriche. Thomas Bernhard n’en est ici pas à son coup d’essai et celui-ci est, du temps de son vivant, souvent considéré par les critiques germanophones comme étant un Netzbeschmutzer, «  celui qui souille le nid  », sous entendu, celui qui souille l’image idyllique de carte postale qu’a le petit pays alpin. Il faut dire que Bernhard y va fort, notamment lorsqu’il fait dire (page 89) au Professeur Robert Schuster, l’un de ses personnages, que  :

L'Autriche elle-même n'est qu'une scène 
sur laquelle tout est pourri, vermoulu et dégradé
une figuration qui se déteste elle-même
de six millions et demi de personnes abandonnées
six millions et demi de débiles et d'enragés
qui ne cessent de réclamer à cor et à cri un metteur en scène

Au-delà de l’outil de protestation, le spectacle peut servir à faire accepter à une population honteuse un passé trouble, notamment en passant par le comique.

 

Le théâtre comique pour aider à accepter son passé  : Zipf oder die dunkle Seite des Mondes de Franzobel

Le 19 juillet 2007, l’écrivain autrichien Franzobel, de son vrai nom Franz Stefan Griebl, assiste en Haute-Autriche à la première de sa pièce Zipf oder die dunkle Seite des Mondes (Zipf ou la face obscure de la Lune). Dans un style tragi-comique, l’auteur décrit la vie du petit village autrichien de Zipf sous le Troisième Reich alors que celui-ci héberge un camp satellite du camp de concentration de Mauthausen. C’est sur le ton de l’humour que l’auteur a décidé de faire connaître ce camp de Redl-Zipf, alias Schlier, qui avait une mission bien singulière dans l’univers concentrationnaire puisque les SS y testaient notamment les propulseurs des V2, ces armes volantes qui devaient apporter à l’Allemagne nazie une victoire totale sur les Alliés. En utilisant cette forme, Franzobel s’inscrit dans ce qu’on appelle le Volksstück, le théâtre populaire, bien ancré en Allemagne du Sud et en Autriche.

Les critiques dans la presse autrichienne de l’époque sont élogieuses comme le montre l’article du journaliste Peter Jarolin dans le journal Kurier en date du 21 juillet 2007  : «  Une fois de plus, Franzobel a écrit un texte fantastique. Franzobel mélange les faits (tragiques) avec la fiction, joue avec virtuosité avec le mythe de Faust et même avec Goethe. Et il montre à quelle vitesse des hommes aveuglés peuvent devenir des bêtes. Tout cela sans montrer du doigt la morale, mais avec un humour grotesque et une dose d'amertume  ». 

« Le risque d’utiliser la forme théâtrale

pour décrire un fait historique tragique

est de ne pas être pris au sérieux. »

Le risque d’utiliser cette forme théâtrale pour décrire un fait historique si tragique est de ne pas être pris au sérieux même si l’on sait que l’auteur s’est basé sur des recherches historiques et les témoignages oraux et écrits de survivants, notamment celui de Paul Le Caër. Pour rendre son travail plus réaliste, l’auteur donne la parole à des personnages qui ont véritablement côtoyé ce petit village, à l’instar de Eigruber (le responsable de la région Haute Autriche sous le Troisième Reich), ou bien encore Ilse Oberth (l’une des victimes nazies de l’explosion à l’intérieur du camp le 29 août 1944). Franzobel s’accorde tout de même quelques libertés en ce qui concerne certaines identités. Ainsi, Käseberg, le kapo de sinistre mémoire bien connu des survivants du camp qui nous intéresse, devient-il Kässberg sous la plume de l’auteur tandis que le dernier commandant de Zipf, Karl Schöpperle devient Adonis Schöpperle sur scène. On comprend évidemment l’allusion de l’auteur à l’amant d’Aphrodite, déesse de l’amour, dans la mythologie grecque. Pour certains hommes, seuls les prénoms voire des surnoms sont précisés à l’instar de Paul ou Rudi.  Un spécialiste du camp de Zipf identifiera ces personnages comme correspondant à Paul Le Caër, déporté français arrivé au camp en 1943 et Rudolf Schöndorfer, déporté autrichien assassiné par les SS le 1er février 1945 pour avoir aidé un autre déporté à s’échapper.

On peut être véritablement critique avec cette forme théâtrale tant elle peut paraître grotesque. Ainsi, la présence de sorcières dans cette œuvre peut surprendre puisque l’on est plus habitué à les retrouver dans les contes pour enfants. Ici, elles ont clairement pour rôle de faire accepter le sujet tragique par le grotesque. Mais un germaniste reconnaîtra pourtant l’allusion aux sorcières de la Nuit de Walpurgis dans le Faust de Johann Wolfgang Goethe.

Dans un même genre, l’auteur fait dire sur scène au personnage-déporté Franz Kedizora qu’il va se plaindre auprès de l’ambassade de Pologne pour le mauvais traitement reçu. Est-il utile de rappeler qu’à l’époque, la Pologne avait été rayée de la carte  ? Lorsque l’on sait que ce jeune homme s’appelait en réalité Franz Kedziora et que le malheureux a été assassiné par les SS en étant installé dans un autoclave lui-même placé sur le feu, on pourrait reprocher à l’auteur de ne pas rendre véritablement hommage à cet homme ou plus généralement aux centaines de victimes du camp de Schlier.

On pourrait également blâmer l’auteur de faire le jeu des négationnistes en déformant la réalité (l’exemple des identités modifiées en est la preuve) mais il ne faudrait ici pas oublier la nationalité de Franzobel. En passant par l’humour, celui-ci cherche à atteindre une cible bien précise, ses compatriotes qui, au moment de l’écriture de la pièce, ont encore beaucoup de mal à accepter le passé national-socialiste du pays. Ce mélange de fiction-réalité a le mérite de rappeler, pour ne pas dire faire connaître, l’histoire du camp de Zipf à l’intérieur du pays et il y a fort à parier qu’en passant par un style plus sérieux et réaliste, le public autrichien aurait boudé les représentations. Cette volonté de faire accepter les pages sombres de l’histoire nationale à ses compatriotes est fort louable mais si ce même texte était joué hors du pays, il serait plus que nécessaire de compléter la représentation d’une explication ou bien d’une contextualisation afin que les faits réels ne soient pas voilés par la fiction et le ridicule.

Au-delà de la cible nationale, l’auteur rappelle au spectateur par la voix de Ilse Oberth que ce n’est pas simplement l’histoire d’un camp de concentration installé dans une petite bourgade autrichienne qui est décrite mais bien un pan de l’histoire mondiale. En effet, la jeune fille rappelle que sans déportés, il n’y aurait pas eu de V2 mais que sans V2, il n’y aurait pas eu non plus de fusées envoyée sur la Lune. On a tendance à l’oublier mais en 1945, l’Opération Paperclip a permis aux Alliés de récupérer les cerveaux de l’Allemagne nazie et parmi eux, Wernher von Braun, qui a concrètement aidé à la conquête spatiale américaine. Alors oui, on sait les Américains très fiers du premier pas sur la Lune mais étonnamment, peu savent que cet exploit s’est fait avec l’aide d’anciens SS.

Après le théâtre du scandale et celui de l’absurde, la forme utilisée par l’auteur canadien Nicolas F. Paquin est plus sobre, et dans le texte et dans la représentation, mais justement, n’est-ce pas cette sobriété qui participe au réel hommage voulu par l’auteur  ?

 

Le théâtre comme outil de lutte contre l’oubli  : Avant d’oublier de Nicolas F. Paquin.

Le 19 août dernier, alors que les cérémonies officielles en l’honneur des soldats de diverses nationalités qui ont débarqué sur ce sol en 1942 se sont succédées toute la journée dans la cité balnéaire de Dieppe, Nicolas F. Paquin a présenté son spectacle intitulé «  Avant d’oublier, les Canadiens français à Dieppe  ». Celui-ci est complété d’un ouvrage retraçant le parcours de nombreux soldats canadiens ayant participé à ce raid rédigé par ce même N. F. Paquin à partir des archives et des témoignages de proches (Cf. bibliographie).

Le 19 août 1942, aux aurores, plus de 6 000 hommes, dont 5 000 Canadiens, participent à ce raid au cours duquel meurent de nombreux participants  : pour les seuls Alliés, 1 200 hommes sont tués, dont 913 Canadiens. 1 600 autres ont été blessés et plus de 2 000 sont faits prisonniers. Le spectacle de Nicolas F. Paquin est dédié aux seuls Canadiens francophones qui ont pris part à cette Opération Jubilee en débarquant sur Dieppe et les alentours.

 

Le Cimetière des Vertus

Le Cimetière des Vertus où sont inhumées les victimes alliées

débarquées à Dieppe le 19 août 1942. © Cyril Mallet

 

Tout au long du spectacle et à travers de petits détails, l’on comprend que Nicolas F. Paquin est allé loin dans la recherche archivistique. Ainsi, il n’hésite pas à raconter combien il a été ému de découvrir au bas d’un testament rédigé par un soldat (comme cela se faisait à l’époque avant de partir combattre) le petit mot laissé par ce même soldat et destiné à son épouse. Ce spectacle est véritablement touchant car il met à l’honneur ces héros mais également leur famille, ce que font rarement, il faut bien l’avouer, les chercheurs. L’artiste, qui fait donc ici œuvre d’historien, présente par exemple le combat d’Albertine Picard, mère de Oscar Francis et de Paul-Emile, qui ont tous deux grandi à Edmundston, au 59 de la rue d’Amours. Après le raid du 19 août 1942, cette maman est demeurée sans nouvelle de son fils Oscar plusieurs semaines durant au point de devoir écrire au Gouvernement pour connaître le cruel destin de son fils. Il lui faudra plusieurs mois et encore écrire plusieurs autres courriers pour que le Ministère de la Défense nationale lui réponde qu’Oscar est mort à Dieppe dans les heures qui ont suivi le Débarquement. Le deuxième fils d’Albertine, Paul-Émile, a lui aussi été tué au combat mais à l’été 1943 alors qu’il participait aux opérations en Sicile. Seul Jacques, le plus jeune des trois fils a survécu. À travers les courriers d’Albertine, que le comédien lit tel que sur scène, l’on comprend toute la détresse des familles de disparus.

 

Frères Picard

Les frères Picard : Oscar à gauche, Paul-Émile à droite. © Mémorial virtuel du Canada

 

D’autres portraits de soldats sont divulgués tout au long du spectacle  ; spectacle qui se termine sur l’expérience plus controversée d’Alcide Martin. L’auteur nous apprend ainsi que cet homme a participé au raid de 1942 puis à la Bataille de Normandie deux années plus tard. Survivant à la Seconde Guerre mondiale, celui-ci décidera également de s’enrôler pour participer à la Guerre de Corée, surtout pour bénéficier d’une prise en charge de soins qu’il ne pouvait s’offrir dans la vie civile. Si l’histoire de ce soldat est contée, c’est avant tout une volonté de la part de l’auteur d’évoquer les ravages sur le psychique des soldats rentrés après guerre. Les médecins avaient bien découvert des symptômes alarmants mais Alcide Martin s’était vu prescrire comme seul traitement «  Une bonne nuit de sommeil  ». Le traumatisme lié aux années de guerre ne va pourtant pas disparaître au point que, le 30 juillet 1951, le survivant en est arrivé à assassiner sa grand-mère, le compagnon de cette dernière et un voisin venu les secourir. L’auteur pose alors une question importante qui trouvera difficilement réponse  : aurait-il fallu oublier ce meurtrier ou bien au contraire se rappeler qu’il a été un héros en participant au raid, et que c’est justement ce raid qui a fait de lui un assassin  ?

 

Sur scène, le décor est sobre, dépouillé. Au premier plan, trois cubes noirs. Tout au long du spectacle, un simple bouquet de coquelicots amené par le comédien lors de son entrée sur scène est placé à même le sol, et rendu visible par un faisceau de lumière. Ce bouquet annonce à lui seul le thème du spectacle puisque, depuis la parution du poème In Flanders Fields, écrit par le lieutenant colonel canadien John McCrae durant la Première Guerre mondiale en l’honneur d’un ami tombé au champ d’Honneur, cette fleur est devenue le symbole du Souvenir au Canada et dans plusieurs pays du Commonwealth. Au fond de la scène, trois éléments gris et bleu posés à même le sol représentent une barge, comme celle utilisée quatre-vingts ans plus tôt par les soldats. L’élément central de ce triptyque servira d’ailleurs en fin de spectacle pour suggérer un cénotaphe que le comédien fleurira du bouquet mentionné auparavant. On ne peut alors que s’interroger sur le rôle de la représentation dans le spectacle dédié à la Mémoire. En faisant revivre un village entier sous le Troisième Reich, Franzobel veut époustoufler le spectateur par une «  mise en scène-spectacle  ». L’auteur canadien, quant à lui, est dans un tout autre registre. Il se place plutôt dans un théâtre de l’évocation par le biais de l’absence, du fragmentaire. Alors que chez Franzobel, le spectateur est passif comme il pourrait l’être en regardant un film au cinéma, il doit réfléchir et s’interroger en regardant le spectacle de Nicolas F. Paquin. Il doit imaginer et se représenter ce que lui raconte le comédien. On pourrait reprocher par exemple l’absence de photographies des personnes évoquées mais finalement, cette carence oblige le spectateur à se concentrer sur le texte récité. Par cette mise en scène volontairement sobre, par cette volonté d’absence, Nicolas F. Paquin revient alors au degré zéro du théâtre. La force est donc dans la parole théâtrale plus que dans le décor ou le spectacle.

On ressort totalement chamboulé tant l’heure et demie interroge et invite à d’autres questionnements. Ce travail fort utile réalisé par un artiste de l’autre bout du monde en l’honneur des Canadiens français encourage à se demander quel a été notamment le destin des soldats anglophones, qu’ils soient canadiens, britanniques, australiens, néo-zélandais etc. ou encore d’autres nationalités comme les Polonais, les Français et les Belges. Et si Alcide Martin, malgré le triple meurtre, est considéré comme un héros pour avoir participé activement à la Libération de l’Europe, qu’en est-il des soldats allemands tombés à Dieppe pour avoir fait leur devoir  ? En 2022, l’Allemagne ne participait toujours pas aux commémorations dieppoises. Ne serait-il pas temps, 80 ans après les faits, d’inviter ce pays, qui a aussi connu de lourdes pertes estimées à plus de 590 hommes  ? Ou bien la valeur d’un soldat de 20 ans serait-elle plus élevée au Canada ou en Angleterre qu’en Allemagne ou en Autriche  ? Serait-il légitime de considérer la perte d’un enfant plus cruelle pour une mère canadienne que pour une mère allemande  ?

On imagine légitimement la douleur d’Albertine Picard lorsqu’elle apprend le décès de son fils Oscar, tombé sur les plages de Dieppe mais devons-nous continuer d’ignorer la peine ressentie de parents allemands apprenant la mort de leur jeune enfant sur ces mêmes plages de Dieppe  ? Comme il est possible de le lire dans l’ouvrage de Nicolas F. Paquin qui complète le spectacle  : «  À Dieppe, la commémoration impressionne par la démesure de la catastrophe qu’elle souligne. Les cérémonies touchent les cœurs puisque jamais elles ne peuvent être associées à la victoire. Pourtant la disparition des témoins met en péril la portée de ces événements dans les esprits  ». À ce jour, et alors que l’on trouve tout ce que l’on recherche sur Internet, force est de constater qu’il est très difficile d’obtenir des informations basiques sur les soldats allemands tombés lors du raid d’août 1942. On ne parvient même pas à savoir après des heures de recherche où sont inhumés les hommes de la Wehrmacht tombés du côté allemand. Ici, c’est bien l’Allemagne qui est responsable car c’est à elle qu’incombe la responsabilité de faire perdurer la mémoire de ces jeunes hommes, qui n’ont eu d’autre choix que de porter l’uniforme nazi sous le Troisième Reich. L’Allemagne pourrait le faire en encourageant des historiens à effectuer des recherches ou bien alors en passant une commande auprès d’un artiste désireux de se pencher sur le destin individuel de ces hommes.

« Par son seul spectacle dieppois, l’auteur canadien

a touché plusieurs centaines de personnes

en une soirée, ce que mes ouvrages scientifiques

mettront plusieurs années à réaliser. »

En tant que chercheur, j’étais assez dubitatif avec les nouveaux moyens de diffusion de connaissances que sont les BD, les reportages que l’on retrouve sur des sites d’hébergement ou encore le théâtre. En effet, l’on ne peut jamais être certain que les informations transmises se basent sur des faits vérifiés ou si cela sort de l’imagination de son auteur. Finalement, la pièce de Nicolas F. Paquin m’a fait radicalement changer d’avis. Par son seul spectacle dieppois, l’auteur canadien a touché plusieurs centaines de personnes en une soirée, ce que mes ouvrages scientifiques mettront plusieurs années à réaliser. Alors oui, à partir du moment où le spectacle s’inscrit dans une démarche scientifique avec des recherches réalisées en amont, il faut légitimement considérer cet art comme étant un puissant outil de transmission de la mémoire.

 

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Ouvrages
BERNHARD Thomas, 1988, Heldenplatz, Suhrkamp Taschenbuch Verlag, Frankfurt am Main
FRANZOBEL, 2007, Zipf oder die dunkle Seite des Mondes, Verlag Publication N°1 / Bibliothek der Provinz, Weitra
LE CAER Paul, 1996, Les cicatrices de la Mémoire, Heimdal Editions, Bayeux
MALLET Cyril, 2017, Le camp de concentration de Redl-Zipf (1943-1945), Editions Codex, Bruz
PAQUIN F. Nicolas, 2022, Avant d’oublier. Les Canadiens français à Dieppe, Hugo Doc, Paris
STACHEL Peter, 2018, Mythos Heldenplatz. Hauptplatz und Schauplatz der Republik, Molden Verlag, Wien

Presse
JAROLIN Peter, Theater, das süchtig macht, Kurier, 21 juillet 2007

Travaux universitaires
FALTER Barbara, Franzobel französisch  ? Eine Untersuchung literarischer und szenischer Übersetzungsprozesse unter besonderer Berücksichtigung der komischen Elemente, Université de Vienne (Autriche), mémoire de Master sous la direction de Alfred Noe, 2009

 

C

 

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23 décembre 2021

Line Renaud : « J'espère voir la fin du SIDA de mon vivant... »

Un de mes premiers articles de 2021, publié en janvier, fut construit autour d’une interview avec le "maestro" de N’oubliez pas les paroles, Arsène. Il s’intitulait : "Éloge de la chanson populaire". Alors que l’année s’achève, et quelques jours après mon grand entretien avec Marcel Amont, je vous propose cette nouvelle composition, qui pourrait bien avoir pour sous-titre : "Éloge des vieux artistes" ("vieux" n’étant surtout pas à prendre dans un sens péjoratif dans mon esprit). Je m’explique, et cela commence par ce point : en plus d’être immanquablement étonné par son énergie, par la vivacité de son esprit, j’ai été touché par la bienveillance avec laquelle le célèbre interprète du Mexicain a répondu à mes questions.

Quelques semaines auparavant, nous échangions comme souvent à propos des artistes avec un ami qui les connaît bien, et qui se reconnaîtra ici. Parmi les personnalités évoquées, Line Renaud, artiste multiforme et femme de cœur et d’engagements. "Pourquoi n’essaierais-tu pas de la contacter ?" me demanda-t-il. L’envie était là. J’avais déjà essayé de le faire il y a des années, sans succès. Cet ami connaissait un mail via lequel elle pouvait potentiellement être jointe. J’ai tenté le coup : je me suis présenté dans mon message, lui ai fait part de ma sympathie et de mon admiration pour elle. Ce côté solaire, inspirant, que je prêtais à Marcel Amont, je le lui associe également, bien volontiers, et je le lui ai dit. J’ai évoqué une rencontre avec deux personnes qui lui sont proches aux Deux Magots à Paris, en juillet 2019, rencontre au cours de laquelle son nom avait été évoqué. Puis, j’ai écrit quelques questions en fin de message, pour le cas où éventuellement, elle serait partante pour me répondre.

Le 22 décembre, ce mercredi donc en début d’après-midi, un mail m’est parvenu. Expéditeur: Line Renaud. Wow. Elle avait pris le temps, malgré toutes les activités qu’elle assure encore, de m’accorder ce moment, et elle a apporté par écrit des réponses à chacune de mes questions, ce qui je le dis sans me cacher, m’a beaucoup touché. Dans la foulée, je me suis repassé Très chère Mathilde, pièce tendre et poignante qu’elle a jouée avec Samuel Labarthe et Raphaëline Goupilleau en 2009.

Très chère Mathilde

Cet échange daté d’hier me rappelle celui que j’avais eu avec Charles Aznavour en 2015, via son fils Mischa : lui aussi avait accepté en peu de mots, mais en des mots essentiels, de répondre à mes questions. À la question portant sur "la suite", il avait eu une seule réponse, un seul souhait fondamental, le même que celui exprimé ici par Line Renaud : vivre, vivre encore tout simplement. Vivre en regardant devant soi, et derrière aussi peu que possible, en se concentrant sur l’essentiel, et l’essentiel ça peut aussi vouloir dire, prendre du temps pour une attention, un égard pour quelqu’un qui vous admire. Une leçon d’humilité par trois nonagénaires donc, n’ayant plus rien à prouver, et plus assez de temps pour se prendre au sérieux. Deux d’entre eux sont encore parmi nous, c’est un bonheur pour moi de pouvoir leur rendre hommage de leur VIVANT.

Je remercie encore chaleureusement Line Renaud. Derrière ses sourires, une vie jonchée de pas mal dépreuves. Et parmi les chansons qu’elle cite, Un amour d’été et Le soir, deux titres qui avaient une résonance particulière entre elle et son cher Loulou Gasté, je crois d’ailleurs savoir que c’est sur les notes de la seconde qu’elle a fermé les yeux de l’homme de sa vie, et qu’elle voudra entendre les mêmes notes quand son heure à elle sera venue (le plus tard possible). La souffrance qui fut celle de Loulou à la fin, comme celle de la mère de Line un peu plus tard, la convaincront de s’engager dans son combat le plus médiatique actuellement : pouvoir choisir sa mort, dignement. Mais... pour l’instant, parler de Line Renaud, c’est tout sauf parler de mort, tant cette femme rend optimiste et oui, joyeux.

Bonne lecture, et j’en profite pour vous souhaiter à toutes et tous, un Noël chaleureux et souriant, chaque motif de bonheur étant bon à prendre. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

PS : Pensées aussi pour Micheline Dax et Yvette Horner, que je n’oublie pas.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Line Renaud : « J’espère voir

la fin du SIDA de mon vivant... »

Line Renaud

Crédit photo : Claude Médale.

 

Quand on pense à vous Line Renaud, on songe aux grandes années du music-hall, du cabaret... Est-ce qu’on ne savait pas mieux s’amuser et faire rêver le public, avant ? D’ailleurs, les amuseurs d’aujourd’hui ne se prennent-ils pas un peu trop au sérieux ?

Je peux vous parler de l’époque de mes quinze ans à mes trente ans, c’était l’après guerre... On s’amusait beaucoup mieux, on avait manqué de tout avec cinq ans d’occupation allemande... Alors, à la fin de la guerre c’était un tel bonheur... et on en a bien profité.

 

 

Quelles sont, parmi vos chansons celles, connues et surtout moins connues, qui comptent spécialement pour vous et que vous aimeriez que nos générations découvrent ?

Les chansons suivantes : Bonsoir mes souvenirs (un blues), Chacun ses rêvesUn amour d’étéLe soir, Tire l’aiguille... entre autres.

 

 

La prévention et la lutte contre le SIDA marquent le pas parce que beaucoup croient que la maladie n’est plus grave. Qu’auriez-vous envie de dire aux plus jeunes qui n’ont pas vécu dans cette peur, vous qui avez vu des proches mourir de ce fléau ?

Le SIDA est toujours là, il n’y a toujours pas de vaccin... Il y a la PrEP, un médicament préventif. Je dirais aux jeunes : tant que je vous parle du SIDA c’est qu’il est toujours là, j’espère voir un jour, de mon vivant, la fin du SIDA...

 

Que répondez-vous à ceux qui s’opposent, par principe et notamment pour des raisons religieuses, à la possibilité qui serait ouverte d’abréger une vie devenue insupportable ? Aider quelqu’un qu’on aime à mourir dans la dignité, c’est sans doute l’acte d’amour le plus difficile, peut-être aussi le plus beau ?

Mon prochain combat est en effet pour mourir dans la dignité : lorsque l’on sait que quelqu’un est en fin de vie, c’est inutile de s’acharner alors que l’on sait que l’issue est évidente. Cela suppose d’être bien encadré évidemment. C’est sans doute l’acte d’amour le plus difficile à faire. Mais, ça c’est vraiment de l’amour.

 

Vous n’avez pas eu d’enfant biologique mais vous avez des filles de cœur, et vos combats généreux forment une empreinte qui servira aux générations futures. C’est cela, la plus satisfaisante des postérités ? Qu’aimeriez-vous que l’on dise de vous, après vous ?

Je souhaite surtout que l’on ne m’oublie pas tout de suite. Tout va si vite !

 

 

Vos projets, vos envies et vos rêves pour la suite ?

Mes projets ? Le plus important : VIVRE !

 

 

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19 mai 2020

Mickaël Winum : « Être artiste, c'est avoir un monde à défendre... »

Il est utile, et souvent même salutaire, lorsque les temps sont chargés d’inquiétudes, de lâcher un peu prise et de laisser s’exprimer la part de nous qui aspire à l’évasion. Et quoi de mieux, pour s’évader en des univers nouveaux, en des terres inconnues, par la rêverie autant que par la réflexion sur les autres et sur soi, que la culture ? L’époque est à ces moments-là : difficile, porteuse de bien des interrogations anxiogènes, elle serait plus sombre encore sans ces petits phares indispensables que constituent, pour tant de gens, la lecture, la musique, le cinéma, et bien sûr le spectacle vivant. Autant de secteurs et de métiers de l’art qui, pourtant, se retrouvent aujourd’hui en grande difficulté, parce que stoppés net pour une bonne cause, le soin pris de limiter la propagation du virus. Une question tout de même se pose : dans quel état les retrouvera-t-on, quand la vie elle-même aura recouvré de sa normalité ?

À l’heure du confinement, expérience propre à l’introspection, j’ai choisi de mettre en avant, pour l’article qui suit, ce monde de la culture, et je suis heureux aujourd’hui de vous présenter le résultat. Durant quelques jours, à cheval entre la fin avril et le début de mai, j’ai interrogé un jeune comédien, peut-être devrais-je plutôt dire « artiste » d’ailleurs, tant la palette de son art est large (théâtre, télévision, peinture, composition, écriture et interprétation de chansons). Mickaël Winum, c’est son nom, tient depuis de nombreux mois (la suite était encore en suspens) le premier rôle de l’adaptation par Thomas Le Douarec du Portrait de Dorian Gray, grand classique signé Oscar Wilde. Cet échange, retranscrit très fidèlement ici, m’a fait découvrir un garçon réfléchi et attachant, et entrevoir un grand artiste.

Je remercie chaleureusement Mickaël Winum d’avoir accepté de se prêter au jeu de l’interview, et salue également le metteur-en-scène Thomas Le Douarec, qui a eu la gentillesse d’écrire, sur ma proposition, quelques mots à propos de son comédien - une surprise que ce dernier ne découvrira qu’en lisant cet article. Une première partie, inattendue mais finalement indispensable, et une seconde, la principale, celle pour laquelle tout le monde est venu, ici. Comme au spectacle. Je leur envoie à tous deux, ainsi qu’à leur équipe et, à travers eux, à toutes celles et tous ceux qui, de près ou de loin, font et font vivre notre culture, inquiets de ce que demain sera fait, mes pensées bienveillantes. Une exclusivité, Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Place au théâtre...

 

p. 1 : M. Winum, vu par Thomas Le Douarec

« Il ne pourrait pas envisager la vie sans art, et en cela,

il est très proche de son personnage de Dorian Gray ! »

« Mickaël est un véritable artiste : peintre, comédien et maintenant auteur, compositeur, chanteur… Un artiste total, complet, qui ne pourrait pas envisager la vie sans art, et c’est en cela qu’il est très proche de son personnage de Dorian Gray ! Dorian, comme Oscar Wilde, s’est lancé à corps perdu dans la quête de la beauté absolue : une quête permanente, de tous les jours. Le roman Le Portrait de Dorian Gray est une véritable réflexion sur l’art, tous les arts : la peinture bien sûr mais aussi le théâtre, la musique, etc. Aussi Mickaël, dans ce spectacle, est dans son élément, son milieu naturel, son biotope !

Depuis que je le connais, il n’y a pas une journée où Mickael ne peint pas, ne dessine pas, ne chante pas, ne joue pas. Et je parle en connaissance de cause, car lorsque nous sommes en tournée en province avec ce spectacle, il nous arrive, avec les comédiens, de ne pas nous quitter pendant plusieurs jours.

C’est un contemplatif, un homme très doux qui observe toujours la vie autour de lui avec beaucoup de sagesse. Un  grand solitaire doublé d’un immense bavard ! J’ai beaucoup d’affection pour lui, il le sait et c’est une joie pour moi de pouvoir vous parler de lui. Et ce qui m’impressionne le plus chez lui, c’est sa capacité au bonheur, sa joie de vivre égale et quotidienne malgré un lourd passé et les coups et bosses de son existence ! LA VIE NE L’A PAS ÉPARGNÉ, MAIS LUI SOURIT À LA VIE ! »

le 18 mai 2020

Thomas Le Douarec

Thomas Le Douarec est comédien et metteur-en-scène.

 

p. 2 : l’interview

Mickaël Winum: « Être artiste, c’est

avoir un monde à défendre... »

Mickaël Winum

 

Mickaël Winum bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions en ces temps un peu particuliers. On va essayer de parler un peu culture, un peu de la suite... Déjà, comment vis-tu ce confinement ?

Bonjour Nicolas. J’ai la chance d’avoir d’autres passions à côté de mon métier de comédien, notamment la peinture et le piano, des mondes parallèles dans lesquels j’ai la possibilité de me ressourcer et de faire face à cette situation des plus exclusives et, effectivement, assez particulière...

 

Est-ce que, tout bien pesé, et en retranchant bien sûr à ta réflexion les aspects les plus sombres de cette crise, tu réussis à trouver quelques vertus à cette situation (introspection facilitée, etc...) ?

Je lis beaucoup d’ouvrages sur le pouvoir du moment présent, le calme, la sérénité, le bonheur... Effectivement, on se retrouve là dans une situation où l’on est un peu soi-même en face de son miroir, ce qui inquiète d’ailleurs beaucoup de personnes, qui souvent se réfugient alors dans une sorte de routine, courant après le temps, l’argent... puisque la routine permet finalement d’oublier l’essentiel, et c’est rassurant pour la plupart.

Ces lectures me font penser que c’est le moment parfait pour retrouver l’essentiel, c’est-à-dire le présent, la vie, et savoir qui l’on veut être, où l’on veut aller. J’espère que tout cela permettra au monde de repartir sur de meilleures bases...

 

As-tu suffisamment foi dans l’humanité pour croire que l’on apprendra, collectivement, de nos erreurs, et que par la suite nous irons ensemble vers du plus responsable, notamment pour la planète ?

Étant de nature très positive, je suis toujours optimiste et crois toujours que le meilleur, et le progrès restent à venir. Encore faudrait-il que beaucoup qui n’ont pas conscience de cela puissent se réveiller et réagir, mais c’est encore une autre histoire...

 

Revenons maintenant à toi, à ton parcours... Au théâtre... Depuis quand as-tu ce goût de jouer, de te travestir en endossant la peau d’un autre, et à quel moment as-tu eu ce déclic qui t’a fait comprendre que le théâtre allait être important dans ta vie ?  

Au début, c’était une manière de me calmer, comme un exutoire. J’avais quelques problèmes, dans ma vie, que je devais résoudre, et c’est à travers le théâtre que cela s’est fait. Un metteur en scène, Jaromir Knittel, qui dirigeait une troupe de théâtre, m’a dit un jour : « Viens nous voir, vois si tu as quelque chose à offrir, et reste parmi nous si ça te plaît ». C’est ce que j’ai fait, et c’est comme cela que le voyage a commencé.

J’étais déjà dans une sphère artistique qui m’aidait à m’exprimer, avec la peinture et le dessin quand j’étais gosse (la musique est venue bien après), mais c’est vraiment avec le théâtre que ça s’est concrétisé. Cette découverte m’a beaucoup apporté.

 

Qu’est-ce que le théâtre t’a apporté dans ta construction personnelle ? Dans quelle mesure t’a-t-il aidé à grandir, à te former en tant que personne ?

Pour moi, le théâtre, c’est un peu un prisme qui permet de voir le monde de manière plus large : on est amené à s’intéresser à la vie des autres, au comportement du personnage qu’on va incarner sur scène. On est souvent très observateur quand on est comédien. Régulièrement, je me pose sur une terrasse, et j’observe les passants, longuement, essayant de deviner où ils vont, quels sont leurs objectifs, leurs vies. Pour moi c’est vraiment cela le théâtre, et aussi un vecteur de textes, de poésie essentiels pour le monde.

 

Conseillerais-tu de le pratiquer à des gens timides, qui n’oseraient pas trop avancer en société ?

Bien sûr. Le théâtre, ça libère. On n’est jamais vraiment seul, sur un plateau. Même lors d’un monologue ou d’un seul-en-scène, il y a toujours le regard bienveillant d’un metteur-en-scène, et aussi les techniciens qui nous entourent... On n’est pas tout seul, et ça fait du bien : il y a un peu cette idée de famille d’emprunt, provisoire, le temps d’un spectacle, d’une tournée.

 

Justement, j’ai lu que tu étais originaire d’Alsace. J’imagine que tu es monté assez rapidement à Paris pour le théâtre. Est-ce que ça a été compliqué au début, Paris, en ne connaissant pas forcément grand monde au départ ? Et cet aspect « famille de substitution » a-t-il été important à ce moment-là ?

Je suis monté à Paris un peu plus tard que la moyenne : je suis arrivé à 22 ans. Mais j’étais, c’est vrai, complètement perdu : je n’avais pas de repère, pas de famille artistique. Personne d’ailleurs n’est issu du milieu artistique dans ma famille. Mais j’ai eu la chance d’être accompagné par des grands de ce métier, notamment Jean-Laurent Cochet, qui vient de nous quitter malheureusement - il a formé les plus grands, de Gérard Depardieu à Fabrice Luchini. C’est quelque chose qui ne s’oublie pas. Ils sont avec nous ces professeurs, chaque fois qu’on est en répétition, qu’on monte sur une scène... Cet accompagnement, ces mains tendues comptent beaucoup, et il en faut même si on a la volonté et la persévérance, qui sont essentielles.

 

Si tu me permets d’entrer dans une sphère plus personnelle : tu dis que personne de ta famille ne provient d’un milieu artistique, est-ce que cela a rendu plus difficile l’acceptation par tes proches, et notamment tes parents, de ton choix de parcours (des inquiétudes particulières pour un monde qu’ils ne connaissent pas...) ?

De manière générale, il m’ont bien soutenu. Il y a quand même eu des questionnements, des craintes et mises en garde, notamment lorsque je suis parti à Paris... Sentir en tout cas un soutien de sa famille, de son cercle d’origine est très important, et ils ont été formidables face à cette démarche.

 

Le portrait de Dorian Gray

 

J’aimerais maintenant t’interroger un peu plus précisément sur ton actualité, même si tout ce qui forme la culture est un peu mis entre parenthèses en ce moment... Ton actu c’est bien sûr ta composition dans Le Portrait de Dorian Gray, mis en scène par Thomas Le Douarec. La pièce est basée sur ce roman très particulier d’Oscar Wilde, fantastique et philosophique, et dont tu interprètes le rôle-titre, personnage torturé s’il en est. Comment t’es-tu glissé dans la peau de Dorian, et dans le fond est-ce que ce personnage t’a « travaillé » ?

J’ai toujours trouvé ce genre de personnage plus intéressant à travailler, parce que j’aime bien gratter derrière les apparences. On est dans un monde qui fonctionne beaucoup sur le premier regard, les premières impressions, on juge souvent très rapidement sans gratter derrière. Au théâtre, on peut se permettre, dans le travail d’un personnage, d’aller voir ce qui se cache derrière. Souvent, c’est tout un monde qui se cache derrière les personnages sombres, avec par conséquent, plus de choses à découvrir, on se confronte à beaucoup plus d’émotions, de richesse, de contrastes. Ces personnages-là sont encore plus excitants à jouer.

Je crois également que ce sont des personnages qui permettent de dépasser nos peurs, nos angoisses de la vie et nos fantômes du passé... On parlait en début d’entretien du pouvoir du moment présent, du calme et de la sérénité, moi bizarrement, c’est à travers ce type de personnage que j’arrive à les trouver. Par exemple, j’avais dit dans une interview que pour aller mieux, j’aimais beaucoup les films très sombres, les livres noirs, parce qu’ils me permettaient de dépasser mes sensations et en un sens de me dépasser moi-même...

Je dirais aussi que je n’ai jamais vraiment aimé ce qui est trop simple, simpliste. J’aime quand il y a plusieurs couches de complexité à explorer et à travailler dans un personnage. Quand j’ai joué Oreste par exemple, du début à la fin, ce qu’il traverse, ce qu’il vit, c’est comme Dorian, comme une spirale infernale. Et tellement de choses rencontrées : l’amour, les désirs, le rejet, la haine, le mépris... Il y a quelque chose d’assez enivrant dans ces spirales infernales.

Ces personnages sont également une leçon, à travers leur façon de réagir à des situations, leurs actes, leurs paroles... Tu parlais tout à l’heure de Dorian Gray comme d’un conte philosophique, c’est le cas. Ce sont toujours les pièces et les personnages qui suscitent le plus de questions qui font réagir, qui font grandir.

 

Y a-t-il justement, parmi les grands héros, les grandes victimes de la littérature, ou même parmi les personnages ayant existé (je pense par exemple à des gens comme les serial killers), des figures que tu rêverais d’incarner, comme un challenge pour aller encore plus loin dans l’exercice ?

Il y en a beaucoup. J’ai eu la chance notamment d’interpréter l’Aiglon d’Edmond Rostand, un de mes premiers grands rôles, sous la direction de Jaromir Knittel. On pourrait penser par exemple à une adaptation théâtrale de Norman Bates, ou bien au Prince de Hombourg de ‎Heinrich von Kleist. Ou encore Ruy Blas de Victor Hugo... Les grands héros de la période romantique...

 

Avis à qui nous lirait. Norman Bates, avec un bon script, je demande à voir ! Tu l’expliquais, tu aimes réfléchir en profondeur à la personnalité d’un personnage. Comme comédien certes. Mais as-tu aussi le goût d’écrire ou de mettre en scène ?

Pour le moment non, je n’ai pas vraiment d’envie de mise en scène. Pour l’écriture, pas mal d’envies, mais pour le moment je les concrétise davantage dans les textes de chansons que je suis en train d’écrire et de composer, ce qui d’ailleurs prend du temps.

 

Je rebondis sur ce point, et sur un sujet que tu as déjà abordé en interview, cette espèce de mal français qui veut qu’on essaie de faire rentrer tout le monde dans des cases bien délimitées... De ce point de vue-là ton parcours pourrait agacer pas mal de gens : comédien, peintre, musicien, chanteur... Pour toi artiste, ça suppose de toucher à un peu tous les domaines de l’art ?

C’est vrai que ce n’est pas une obligation, pour un artiste, de s’exprimer à travers différents médias artistiques, mais ça ne devrait pas être une privation non plus. C’est tellement dommage que beaucoup de personnes - notamment chez nous ! puisque ce problème se retrouve nettement moins aux États-Unis ou au Royaume-Uni - cherchent à ce point à caser dans une expression artistique. Beaucoup d’artistes combinent plusieurs cordes à leur arc, je pense par exemple à Patti Smith, à Yoko Ono, à David Lynch ou à tant d’autres... Je trouve ça beau : être artiste c’est construire son monde à travers différents moyens d’expression, et le défendre. Personne ne devrait contraindre cela. Mais je suis de nature optimiste donc j’espère qu’il y aura du changement et du progrès de ce point de vue-là.

 

Le théâtre passe, à tort ou à raison, pour être assez élitiste, et de fait, beaucoup de gens qui ne sont pas habitués au théâtre n’iront pas, ce que personnellement je trouve très dommage. Est-ce que tu trouves cela regrettable, vu que ta famille elle-même ne connaissait pas ce milieu à la base, et as-tu des idées d’initiatives qui pourraient inciter les gens à aller plus naturellement au théâtre ?

Question intéressante ! C’est très regrettable effectivement que le théâtre ait cette image élitiste. Comme tu le rappelles, ma famille ne venant pas du milieu, ce serait pour moi une grande victoire que de contribuer à élargir l’impact du théâtre. Je pense qu’il y a déjà un problème de prix, soyons honnêtes, beaucoup de programmations sont malheureusement trop onéreuses. Il y a également un problème de choix : je pense par exemple à un pays comme le Royaume-Uni, qui propose des spectacles qui brassent beaucoup plus de monde. Il y aurait peut-être une solution à voir de ce côté-là... je suis confiant et bien sûr, voir davantage de monde dans nos salles serait formidable.

Quand je parle d’élitisme, je pense par exemple à des programmations de théâtre fonctionnant beaucoup par abonnements, et dont les abonnés n’ont pas vraiment d’autre choix que de suivre la programmation qui a été validée par les théâtres en question. Il y a peut-être quelque chose à réviser aussi de ce point de vue-là. Nous autres, en tant qu’artistes, essayons le plus possible d’aller chercher les gens, de les faire venir... Le théâtre est une fête, c’est aussi un rassemblement d’échanges, d’interrogations, comme il était d’ailleurs à la base, notamment en Grèce : c’était un moyen pour le peuple de se réunir, de se questionner et de philosopher. Retrouver un peu de cet esprit-là, ce serait vraiment bon.

 

Dorian Gray

In Dorian Gray.

 

Belle idée ! Puisses-tu être entendu. Pour revenir, un instant, à la crise sanitaire qui nous frappe, et à celle, économique et financière, qui nous attend, tu n’est pas directement gestionnaire d’un théâtre, mais tu en fais partie et en connais bien les enjeux. Alors, es-tu inquiet pour la suite ?

Bien sûr. Mais je crois que c’est aussi le moment idéal pour rebondir. Je vois que beaucoup de pétitions sont lancées, notamment pour le soutien des intermittents, ou l’organisation et le financement du festival off notamment. Pas mal de choses se mettent en place et j’espère qu’elles vont aboutir. Je suis inquiet pour le moment, mais confiant pour l’avenir.

 

On a beaucoup parlé de théâtre jusqu’à présent, c’est normal. Parlons un peu cinéma : de quel ciné es-tu amateur, et quelles sont tes envies en la matière (de collaborations notamment) ? Profite, on nous lit !

J’aime beaucoup le cinéma indépendant, le cinéma d’auteur, notamment les films d’Audiard, de Desplechin, de François Ozon, de Philippe Lioret, de Mathieu Amalric... Pas mal de réalisateurs étrangers aussi que j’aime beaucoup, notamment Terrence Malick, David Fincher ou David Lynch... Il y a également Lars von Trier, qui est un de mes réalisateurs préférés. Pour le moment, je tourne beaucoup plus pour la télévision, mais j’espère bien que des rôles pour le cinéma vont arriver bien sûr... Je ne suis qu’en début de parcours, j’ai un peu de temps.

 

C’est tout le mal que je te souhaite. Tu parlais aussi de la partie musicale de ton parcours : as-tu une formation de musicien, de chanteur, et quelles sont tes influences ?

J’ai suivi des cours de chant à l’opéra de Strasbourg, parallèlement à mon parcours au conservatoire de la même ville. Actuellement, je prends des cours de chant et de coaching vocal à la Maison des sons.

Quant à mes influences, j’aime beaucoup les chansons à texte : Jacques Brel, Barbara, Édith Piaf, Leonard Cohen, Cat Power... Je me situe musicalement, un peu entre la folk pop et l’indie pop. Des chansons à texte sur ces mélodies envoûtantes, c’est ça mon truc.

 

Est-ce que tu écris des textes, et est-ce que tu composes des mélodies de chansons ?

Oui, les textes des chansons sont déjà écrits. J’écris mes propres textes. Et je prends des cours de piano depuis un an et demi. Je pars d’abord du texte, et ensuite je cherche les accords, les mélodies sur le piano.

 

Parlons un peu peinture... Qu’est-ce qui t’inspire, niveau peinture ? Et est-ce que cette forme d’art te procure des sensations autres ?

En peinture j’ai plus de liberté. Tu plantes ton décor, tu choisis tes couleurs, ton cadrage, tes personnages... tu n’es pas dépendant d’une production, d’un metteur en scène... C’est très calme, la peinture. Ça m’apaise, et j’en fais beaucoup, pendant plusieurs heures, avant de dormir. Très jouissif, vraiment.

Je dirais aussi que lorsque tu peins, tu es vraiment en communion avec toi-même, tu projettes sur la toile ce qui se passe en toi. Par exemple, je pars souvent du réel, des images que je vois, des scènes auxquelles j’assiste en journée, ou je prends des photos... et tout cela m’amène à un univers assez poétique, parfois surréaliste, et c’est très enrichissant.

 

Tableau M

Un des tableaux de M. Winum.

 

Au tout début de mon entretien, à propos du Covid-19 et du confinement, tu m’as dit quelque chose d’intéressant : quand on est confiné seul notamment, on se retrouve face à soi-même, comme face à un miroir, dans une espèce d’introspection. Point d’autant plus pertinent peut-être que toi, bien sûr, tu joues Dorian Gray, dont on sait le rapport qu’il a à sa propre image... Alors, sans aller trop loin dans l’indiscretion, as-tu découvert quelque chose de toi durant cette période ?

À titre personnel, pas tant que ça. J’avais déjà pas mal conscience de ce qui est essentiel. J’ai cette possibilité d’y revenir assez facilement, entre deux rôles et deux projets, et cela permet aussi de se remettre en question en tant qu’artiste. Je pense plutôt à d’autres qui avaient un autre rythme de vie, encore plus rapide, et qui eux ne pouvaient pas forcément se permettre de faire cette pause-là. Pour eux, je pense que le changement doit être encore plus grand.

 

Quels conseils donnerais-tu à un petit Mickaël, ou à une petite Mickaëla d’ailleurs, de douze, treize ans, qui viendrait de Strasbourg ou d’ailleurs d’un coin encore plus reculé de province, et qui après avoir assisté à une pièce de théâtre, aurait envie de suivre ce chemin, alors même que ses parents ne seraient pas du tout du milieu ? Ton histoire finalement...

C’est très intéressant comme question. Mon conseil : ne jamais renoncer, persévérer quand on croit. On a un monde à défendre. Je viens d’une école où nos professeurs disaient que chaque artiste a son monde à défendre, j’insiste là-dessus. On peut rencontrer des problèmes, mais ils peuvent être surmontés : questions financières / pas au bon endroit / pas bien entouré, etc... Tout cela est gérable, et on peut faire de belles choses, surtout dans notre pays... Mon conseil au fond, c’est de dire qu’il faut vivre ses rêves, et non pas rêver sa vie.

 

Belle réponse... Et est-ce que toi, du coup, tu dirais que tu vis tes rêves, et que tu es heureux dans ta vie ?

Tout à fait. Je pense que je suis exactement là où je voulais être : à Paris, comédien, et développant d’autres arts. Je connais des moments artistiques absolument géants qui remplissent ma vie de bonheur.

 

Quels sont les trois adjectifs qui seraient à ton avis les plus pertinents pour t’auto-présenter ?

Passionné, déterminé, perché.

 

Croquis M

Dorian Gray, vu par Mickaël Winum.

 

On a pas mal parlé de tes projets. Au-delà d’eux, quelles sont tes envies profondes pour la suite ?

Une envie... Je dirais, continuer mon chemin avec passion, et poursuivre mon exploration du monde quand ce sera de nouveau possible, je suis un vrai globe-trotter...

 

Tes petits coins de paradis ?

Partout où il y a de la nature et de la culture.

 

Un appel, un message à faire passer à l’occasion de cet interview ?

Un message à faire passer oui : ne laissons pas mourir la culture, elle est salutaire pour tous...

 

Que peut-on te souhaiter pour la suite ?

Une vie bien remplie, passionnée et passionnante.

 

Un dernier mot ?

Vive la vie !

 

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22 octobre 2015

Bertrand Tessier : « Sardou n'a pas son pareil pour capter l'air du temps »

Le 14 octobre paraissait, chez Fayard, Sardou : 50 années ensemble, un riche retour en texte et en images sur la carrière et la vie de Michel Sardou. Si le chanteur en a écrit la préface, l’ouvrage, lui, est signé Bertrand Tessier, journaliste et auteur de nombreux livres sur, notamment, les parcours de quelques artistes populaires. Le 18 octobre, il m’envoyait les réponses aux questions que je lui avais écrites et envoyées par mail six jours plus tôt. Merci à lui. Bonne lecture... et bonne écoute ! Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Bertrand Tessier: « Sardou n’a pas son pareil

pour capter lair du temps »

 

50 années ensemble

 

Paroles d’Actu : Bonjour Bertrand Tessier, merci de m’accorder cette interview à l’occasion de la sortie de votre dernier ouvrage en date, Sardou : 50 années ensemble (il y a quatre ans, déjà, vous co-composiez Les images de ma vie chez Flammarion). Comment en êtes-vous arrivé à nous présenter aujourd'hui ce livre édité chez Fayard ? Parlez-nous de ce projet ?

 

Bertrand Tessier : Qui peut se targuer d’avoir cinquante ans de carrière dans la chanson en France ? Qui plus est : cinquante ans de succès. Nous nous connaissons depuis plusieurs années ; il a, je crois, confiance en moi. Il était logique de célébrer ce bel anniversaire avec un livre à la hauteur du personnage. Un livre de grand format, où s’entremêlent textes, photos, documents d’archives…

 

PdA : Quelle était votre perception de l’homme Michel Sardou avant de travailler sur et avec lui ?

 

B.T. : J’avais l’image d’un homme bougon, râleur, difficile d’accès. En fait, c’est une protection. Une manière de mettre de la distance. À partir du moment où il vous a adopté, il se montre tel qu’il est vraiment : charmant, fin, cultivé, délicieux, drôle. En plus, à la différence de toutes les stars que j’ai pu rencontrer au cours de ces dernières années, il a une immense qualité : il n’est pas du tout égomane !

 

PdA : Avez-vous fait de réelles découvertes sur l’artiste et l’homme lors de l’édification de cet ouvrage ?

 

B.T. : Le but de ce livre n’était pas de faire des « révélations » plus ou moins sulfureuses mais de retracer une carrière année par année, à la fois à travers ses disques, mais aussi à travers les reportages photo qu’il a accordé à la presse. Ce qui est fascinant, c’est de voir la quantité de choses qu’il a faites en cinquante ans : disques, concerts, tournées, pièces, films, téléfilms, émissions de télévision. C’est un bourreau de travail ! Et en cinquante ans de carrière, il n’a pas connu le moindre passage à vide : il a toujours eu le public de son côté.

 

PdA : Michel Sardou a souvent été et demeure, de par certaines de ces chansons et ses nombreuses prises de position, un personnage controversé. Comment recevez-vous et analysez-vous ses « engagements » ? Sardou est-il « politique » ?

 

B.T. : Politique, non, car ce n’est pas un homme d’engagement. Il n’est inféodé à aucun parti ni aucune idéologie. En revanche, je dirais que c’est un chanteur de société. Depuis ses débuts, il raconte la société française et ses évolutions. Les villes de solitude, consacrée aux villes nouvelles qu’on n’appelait pas encore les cités, c’est Starmania cinq ans plus tôt ! Il n’a pas son pareil pour capter l’air du temps. On lui a collé une étiquette de droite et de facho après Je suis pour, dont il a reconnu que le titre était une erreur - ce n’était en rien un plaidoyer pour la peine de mort, mais l’illustration de la loi du talion.

 

En France, on aime ranger les artistes dans des tiroirs. On lui a fait de véritables procès en sorcellerie : qui peut, sincèrement, douter de la dimension parodique, ouvertement humoristique, de Le temps des colonies ? Il a eu toutes les peines du monde à se départir de cette image. Aujourd’hui, les clivages sont différents, on voit bien à quel point il est avant tout un homme libre. Et c’est ce qui plaît. Dans le monde politiquement correct qui est le nôtre, un artiste qui n’hésite pas à ouvrir sa gueule pour dire ce qu’il pense, cela fait du bien !

 

PdA : L’espèce de détachement désabusé et, en même temps, d’autodérision aux traits prononcés dont il fait régulièrement montre depuis quelques années reflètent-ils à votre avis le vrai de sa personnalité ?

 

B.T. : Désabusé, je ne pense pas qu’il le soit. Il a gardé le même enthousiasme. Regardez les photos lors de sa dernière tournée : il y a dans son regard quelque chose qui pétille. La scène est vraiment son domaine. Mais son regard sur le monde a évidemment évolué, notamment sur le personnel politique… il n’est plus dupe de rien, si tant est qu’il l’ait jamais été. En ce qui concerne l’autodérision : le mot est juste. Non seulement il a beaucoup d’humour, mais il en a beaucoup envers lui-même.

 

PdA : Quelles sont, parmi ses chansons, celles qui ont votre préférence - et pourquoi ?

 

B.T. : Ses grands classiques : La maladie d’amour, En chantant, Les lacs du Connemara, etc. J’aime beaucoup ses chansons d’album, comme on dit : des titres qui ne sont pas voués à devenir des tubes, mais où il exprime des choses très personnelles, avec une qualité d’écriture tout à fait exceptionnelle. J’ai aussi une tendresse toute particulière pour Musulmanes. Vous en connaissez beaucoup, des artistes qui sont capables de propulser au sommet des hit-parades le mot « musulmanes » ? En concert, c’est au moment où retentissent les youyous de la chanson que ses fans accourent au pied de la scène… Preuve que cette chanson vaut tous les plaidoyers pour la tolérance…

 

PdA : Comment définiriez-vous la place qu’occupe, la trace que laissera Michel Sardou dans le paysage musical français ?

 

B.T. : On l’a pris pour un fabricant de tubes ; c’est un artiste singulier qui au fil des ans a construit une véritable œuvre. Il est entré dans le patrimoine français. Voir ses détracteurs d’hier l’encenser aujourd’hui en est la meilleure preuve.

 

PdA : Depuis quelques mois, l’objet premier de notre entretien semble privilégier de plus en plus clairement les scènes de théâtre aux salles de concert. Il chantera encore, ça ne fait aucun doute, mais il semble avoir perdu un peu de cette envie, s’agissant au moins de créations nouvelles. Quel est votre ressenti sur cette question ?

 

B.T. : Il a 68 ans et le marché du disque a évolué. Aujourd’hui, on ne cherche plus à construire des carrières, mais à faire des coups. Il ne se reconnaît pas dans cette évolution. Lui a toujours privilégié la durée. Ses derniers albums ont malgré tout été des succès. Il craint le disque de trop. Et puis, le théâtre est son vieux rêve. Comme il le dit souvent, il est devenu chanteur par accident : il se destinait à être comédien. Il ne fait pas du théâtre par défaut mais par passion.

 

PdA : Pourquoi le fan de la première heure / l’amateur occasionnel / le curieux serait-il, de votre point de vue, bien inspiré de s’emparer de votre livre ? Qu’a-t-il de plus que tous les précédents ? Vos meilleurs arguments ?

 

B.T. : Pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ? Parce qu’il y a tout Michel Sardou dedans ! Les coulisses de ses disques, de ses tournées, de ses pièces… Quatre cents photos dont de nombreux documents inédits : Anne-Marie, son épouse, m’a notamment confié de nombreuses photos qu’elle a faites de Michel…

 

PdA : Si vous aviez un message à adresser à Michel Sardou, là, maintenant ?

 

B.T. : « Remets-toi à écrire des chansons ! Ta place est unique, le public suivra. »

 

PdA : Quels sont vos projets, vos envies pour la suite, Bertrand Tessier ?

 

B.T. : Continuer à alterner livres et documentaires pour la télévision, continuer à osciller entre l’univers du cinéma et celui de la musique.

 

Bertrand Tessier

Photo : Thomas Dusseau / SudOuest.fr

 

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Pour aller plus loin...

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21 septembre 2015

Julien Alluguette : Mes « Vœux du cœur »

Il y a cinq semaines, il nous racontait, en exclusivité pour Paroles d’Actu, son rapport au personnage de James Dean et les coulisses des shootings réalisés par David Alouane sur la base de clichés célèbres de l’acteur américain. La première de la pièce à laquelle Julien Alluguette, comédien de talent, se préparait alors - Les vœux du cœur, écrite par Bill C. Davis et mise en scène par Anne Bourgeois -, a eu lieu depuis ; d’autres représentations se sont enchaînées après le 26 août, sous le regard ravi des spectateurs et, souvent, conquis des critiques. J’ai proposé à Julien Alluguette de coucher sur papier numérique cette expérience telle qu’il l’a vécue personnellement, avec sa sensibilité propre. Je le remercie d’avoir accepté, une fois de plus, de répondre à ma sollicitation. Et ne peux que vous encourager à aller voir la troupe sur scène. Vous aussi, vous allez être séduits par ces Vœux du cœur... Une exclusivité Paroles d'Actu, par Nicolas Roche.

 

 

Avril 2014. Je reçois un appel d’Anne Bourgeois, une metteur en scène qui m’avait vu dans Equus,  quelques années plus tôt, sur la scène du théâtre Marigny. Elle m’avait exprimé, à l’époque, son envie de travailler avec moi un jour… Elle fait partie de ces gens de parole : elle souhaite m’auditionner pour Les vœux du cœur, une pièce de Bill C. Davis. Elle m’explique que Davy Sardou est déjà distribué pour le rôle de Tom, et que la pièce se jouera à la rentrée 2015, au théâtre La Bruyère.

Elle m’envoie le texte. Et je découvre le rôle de Brian… Je suis immédiatement séduit ; je ris, je suis ému, je suis touché. Une pièce qui parle, avec humour, d’amour, de sexualité(s), de religion(s), d’engagement... C’est un petit bijou.

Quelques jours plus tard, l’audition se déroule au théâtre. L’accueil est chaleureux et tout se passe à merveille.

Je sais que nous serons plusieurs comédiens envisagés, alors je prie pour que ça soit moi. Et puis, le lendemain matin, Anne me laisse un message vocal : « Julien, je suis folle de joie. Nous avons stoppé les auditions, nous voulons que Brian, ce soit toi ! » J’en ai les larmes aux yeux. Puis sont choisis ceux qui deviendront ma sœur - Julie Debazac - et le Père Raymond - Bruno Madinier.

Un an plus tard, les lectures et répétitions commencent. Elles sont à l’image de la metteur en scène : pleines de joie, d’humanité, de bienveillance, et de travail. Cette équipe devient une véritable petite famille.

De mon côté, je cherche ce qui définira au mieux Brian : c’est un amoureux, homo et catho, utopiste et intransigeant. Il croit en l’Autre et dans l’évolution possible et positive de la société et de sa religion. Il est dans la vérité et la sincérité de ses sentiments. J’apporte un soin particulier à la relation fusionnelle qu’il a avec sa sœur Irène, à l’amour qu’il porte à Tom, à sa foi et son respect pour l’Église et le Père Raymond.

Le 26 août 2015, vient le soir de la première. On a peur, mais on a hâte de raconter, ensemble, cette histoire au public.

C’est un moment inoubliable : les éclats de rire, l’émotion qui plane dans la salle, les applaudissements si chaleureux… Et les retours des spectateurs, de la presse… Tous semblent être touchés, émus, parfois même changés.
 
Pour moi, c’est cela, la plus belle des récompenses ; quand quelqu’un, à la fin d’une représentation, vous dit : « Merci. C’est un spectacle qui va marquer ma vie… »

Julien Alluguette, le 21 septembre 2015

 

B

R

J

Les voeux du coeur

Photos : dossier de presse

 

Les vœux du cœur, pièce écrite par Bill C. Davis et mise en scène par Anne Bourgeois, est à l’affiche du théâtre La Bruyère (9e ar. de Paris) depuis le 26 août : du mardi au samedi à 21h, également en matinée le samedi, à 15h30, ce jusqu’à, au moins, la fin décembre. Julien Alluguette y joue aux côtés de Davy Sardou, Bruno Madinier et Julie Debazac - pour ne citer que les acteurs, le reste de l’équipe méritant lui aussi d’être salué.

 

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13 août 2015

’James Dean et moi’, par Julien Alluguette

En juin 2013, le comédien Julien Alluguette acceptait une première fois de répondre à mes questions, sur son parcours notamment, pour Paroles d'Actu. Il a depuis continué son petit bonhomme de chemin, sur les planches et les écrans, mais pas uniquement. Il a participé il y a quelques mois à une série de shootings voulue et réalisée par le photographe David Alouane, pour lequel il a bien voulu « incarner » l’un des acteurs les plus emblématiques - et les moins oubliés - des années 50 : James Dean.

Partant, j’ai proposé à Julien Alluguette de nous « raconter » son rapport à et son « histoire » avec James Dean. Son texte, retranscrit ici, m’est parvenu le 13 août. Il est suivi dans cet article, que j’ai choisi d’intituler ’James Dean et moi’, par Julien Alluguette, des photos dont il est question, reproduites avec l’autorisation de David Alouane. Je les remercie tous les deux. Une exclusivité Paroles d'Actu, par Nicolas Roche.

 

 

Sans que je m’en aperçoive, James Dean est entré dans ma vie. J’ai dix ans. Ma mère m’emmène dans une petite boutique acheter une « boîte à bonbons » (dont je suis, à l’époque, un grand consommateur). Dans le rayon, il y en a des tas, de toutes les formes, de toutes les couleurs, et de toutes les matières. J’en repère une, tout en bas, poussiéreuse, d’un bleu métallique, avec, dessus, la silhouette d’un jeune homme en noir et blanc... C’est James Dean. Mais ça, je l’ignore encore.

Dix ans... C’est à cet âge que je suis saisi de l’envie de devenir comédien. Je prends mes premiers cours de théâtre, passe mes premiers castings... Et puis, on déménage de Paris avec mes parents, alors je m’éloigne aussi un peu de la comédie… Mais je découvre la danse, le chant et la musique. La scène me rattrape. J’apprends. Je travaille...

J’ai vingt ans. Je suis de retour à Paris. À nouveau, le théâtre me manque... Je reprends des cours et m’offre, en librairie, la fameuse Méthode Stanislavski… Un bouquin à la couverture noire et blanche, sur laquelle il y a… James Dean. Encore. Et je ne le remarque toujours pas !

À vingt-deux ans, j’achète dans une boutique des Halles un DVD qui me fait de l’œil : À l’Est d’Eden. Avec James Dean… C’est – je le crois à cette époque – la première fois que je découvre ce comédien. Je suis fasciné par le film, par ce qu’il raconte, par le jeu de Dean : il ne joue pas, il est. Comme Brando. Comme ces acteurs mythiques qui font l’âge d’or du cinéma américain.

Je regarde, dans la foulée, La Fureur de vivre, Géant, ainsi que des documentaires le concernant. Je lis des biographies ; je me découvre tellement de points communs : sa façon d’appréhender ce métier, son rapport à l’autre, Le Petit Prince en livre de chevet... Je me sens proche de lui.

Il y a quelques mois. Je déménage. Je range ma vie dans des cartons, et je remets la main sur la boîte à bonbons, et sur cette Méthode de l’Actor’s Studio. J’observe le couvercle de la boîte et la couverture du bouquin. Il était là, depuis le début. Et il m’a suivi.

Au même moment, David Alouane, un photographe dont j’aime énormément le travail, me parle de son envie de rendre hommage aux acteurs des années 50, qu’il admire. On évoque James Dean, évidemment. David me demande si je serais prêt à accepter de l’incarner à l’occasion du soixantième anniversaire de sa mort. Je suis flatté, mais stressé… En tout cas, je ne peux dire que oui.

J’ai découvert le résultat il y a quelques semaines : des photos en noir et blanc en reprenant certaines, fameuses, dont celles présentes sur ma boîte à bonbons et la couverture de mon livre. La boucle semble bouclée, et je suis honoré d’avoir pu, le temps d’un shooting, lui ressembler un peu.

Il fait désormais partie de ces personnes qui m’aident à aller toujours de l’avant et à repousser mes limites…

Julien Alluguette, le 13 août 2015

 

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Crédits photos : David Alouane 

 

Son actu...

Julien Alluguette sera bientôt à l’affiche de la pièce Les vœux du cœur, écrite par Bill C. Davis et mise en scène par Anne Bourgeois. Ils arpenteront, avec ses camarades de jeu Bruno Madinier, Davy Sardou et Julie Debazac, les planches du théâtre La Bruyère (9e ar. de Paris) à partir du 26 août : du mardi au samedi à 21h, également en matinée le samedi, à 15h30.

 

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Quelques liens...

  • Les vœux du cœur, pièce mise en scène par A. Bourgeois, à partir du 26 août au théâtre La Bruyère.

  • Le travail de David Alouane est à retrouver notamment sur son site personnel.
     
  • L’actualité de Julien Alluguette est mise à jour régulièrement sur son propre site.
     
  • L’interview Paroles d’Actu de Julien Alluguette datée de juin 2013.
     
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06 octobre 2014

Nicolas Marié : "La politique mérite mieux que des réactions émotionnelles"

   Dans la première saison des Hommes de l'ombre, la série de politique-fiction de France 2, Nicolas Marié incarnait Alain Marjorie, candidat socialiste à la présidence de la République. La seconde, dont la diffusion a débuté mercredi dernier, s'ouvre sur les scènes de liesse populaire d'une soirée de victoire - empruntées, pour l'anecdote, à celle de François Hollande en 2012. Dès la deuxième scène, on entre dans le vif du sujet. Un an après. Alain Marjorie est à l'Élysée. Et il va être confronté, bientôt, à de nombreuses, à de graves difficultés, tant aux plans politique que personnel.

   Nicolas Marié est de ces acteurs dont le visage nous est familier, sans pour autant réussir toujours à lui associer un nom. J'espère que cet article contribuera à pallier cette lacune imméritée, tant l'acteur est talentueux et l'homme attachant. Il a répondu tout de suite à ma sollicitation : je tiens à le remercier pour la gentillesse dont il a fait preuve à mon égard. Il nous livre quelques confidences à propos du tournage des Hommes de l'ombre ; nous parle de son personnage, du regard - affûté - que lui-même porte sur le monde politique. Surtout, il évoque pour nous son métier, avec une passion communicative. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

NICOLAS MARIÉ

 

« La politique mérite mieux

que des réactions émotionnelles »

 

Nicolas Marié 1

(Source des illustrations : Les Hommes de l'ombre, France 2.

Sauf : photo n°3, tirée du site Cinéma Passion.)

 

Q. : 04/10/14 ; R. : 06/10/14

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Nicolas Marié. Ce mercredi étaient diffusés sur France 2 les deux premiers épisodes de la deuxième saison de la série de politique-fiction Les Hommes de l'ombre. On ne se dit à aucun moment, à propos du personnage que vous y campez, le président de la République, Alain Marjorie, qu'il "sonne faux". Comment vous êtes-vous préparé pour cette interprétation ?

 

Nicolas Marié : Je n’ai pas eu de préparation particulière pour incarner ce Président. Il m’est arrivé dans ma vie de côtoyer assez fréquemment des hommes politiques. Ajoutez à cela le déferlement quotidien d’images sur le monde politique. Avec un texte bien écrit et suffisamment évocateur quant à l’autorité qui doit présider à ce type de rôle, il n’y avait plus qu’à se laisser porter par son instinct…

 

PdA : L'action se déroule un an après l'élection de votre personnage. L'état de grâce, s'il a existé, est derrière lui. Les difficultés s'accumulent. Sa majorité de coalition, précaire, vient de survivre à une motion de censure à l'issue incertaine. Surtout, deux affaires menacent de ruiner sa présidence : un scandale politico-financier et un faits-divers tragique ; la seconde ayant pour protagoniste principal son épouse (qu'interprète par Carole Bouquet) et pour dissimulateur en chef l'ex-ministre de l'Intérieur, éclaboussé par la première affaire et "démissionné" depuis.

« On ment pour protéger les siens et on ment ensuite parce qu’on a déjà menti ». Cette réplique qui fait mouche est lâchée par un Alain Marjorie manifestement désabusé. Un homme dont on ne doute pas, parce que ça se sent, qu'il est honnête et qu'il voulait faire de la politique "autrement". Cet état d'esprit s'accorde-t-il au vôtre lorsque vous considérez le monde politique ?

 

N.M. : Je crois qu’il y a un grand espace entre le mensonge et la trahison. On a le droit de mentir. Bien mentir est une qualité. Un bon acteur est un bon menteur. Il se sert de la couverture d’un personnage et d’un texte pour exprimer une vérité. Sa vérité. Alors le mensonge devient un outil de vérité.

 

Pour Marjorie, comme pour tout homme politique, le mensonge est aussi un outil. C’est un bon outil s’il est un outil nécessaire dans un objectif légitime. L’histoire regorge de mensonges d’hommes politiques ou de militaires et de stratèges (l’opération « Fortitude » aura été l’exemple même du mensonge salutaire…) qu’il ne viendrait à l’idée de personne de condamner dès lors qu’ils ont permis de gagner des guerres, de sauver des vies humaines. « Mensonge » ne veut pas forcément dire « malhonnêteté »… Ici, Marjorie prend simplement conscience des vraies difficultés de l’exercice du pouvoir. Comme il y a un grand espace entre « mensonge » et « trahison », il y a un grand espace entre « compromis » et « compromission »…

 

Pour ce qui me concerne, je ne me voyais pas aborder ce Président sans une haute idée de ce que doit être la politique et l’idée que s’en ferait mon Président… Je suis issue d’une famille de résistants de la 2nde Guerre mondiale qui ont été déportés en Allemagne et qui ont été sauvés grâce au courage et à la détermination de ces grands responsables politiques qui nous ont libérés de la bête immonde. Quelquefois grâce à des mensonges meurtriers, qui n’en étaient pas moins nécessaires… Je ne pouvais incarner un de ces responsables sans avoir chevillé au corps leur sens aigu du patriotisme. Cette réplique n’aura donc été que la traduction d’une interrogation légitime. Un instant d’intimité, de doute. Un constat qui ébranle mais ne remet pas en question l’objectif de grandeur.

 

PdA : La politique, c'est un engagement qui, dans une autre vie, aurait pu vous séduire, vous tenter... ?

 

N.M. : Ma réponse à la question précédente implique forcément une réponse affirmative à celle-ci. La désillusion, le désenchantement, le refuge vers les extrêmes, ne sont que réactions émotionnelles. La politique (avec un grand P) mérite mieux que cela.

 

PdA : Revenons à la série. Pour cette nouvelle question, c'est à une sorte de numéro d'équilibriste que j'ai envie de vous inviter. Je le disais, pour l'heure, deux épisodes sur six ont été diffusés. À la fin du deuxième épisode, le président Marjorie est pris d'un malaise dont on avait déjà pu percevoir, ici ou là, des signes avant-coureurs... Parlez-nous de la suite de l'intrigue, sans rien en révéler, évidemment ?

 

N.M. : Le Président, très malade, ne va pas mourir. L’exécutif va être confronté à une courte période de vacance du pouvoir, qui sera prétexte à montrer au public comment nos responsables gèrent ce type de situation extrême.

 

PdA : Que retiendrez-vous de cette expérience ? Quels souvenirs en garderez-vous ?

 

N.M. : Ces six épisodes ont été tournés en crossboarding. Ce qui signifie que, dès le premier jour, nous tournions des scènes du 6 avec des scènes du 3, du 5 et du 1. Le lendemain, des scènes du 2, du 4, du 3, du 1 et du 5… et ce pendant trente jours… C’est un exercice exaltant, mais qui demande beaucoup de travail et une grande rigueur. Il faut dès le premier jour de tournage avoir construit la ligne générale de son personnage et en fonction des péripéties auxquelles il est confronté, avoir ajusté très précisément son évolution au fil des scènes de chaque épisode. Et respecter bien entendu scrupuleusement cette évolution pendant le tournage de chaque scène de ce grand puzzle.

 

Carole Bouquet, Bruno Wolkovitch, Aure Atika, Philippe Magnan, Yves Pignot, Emmanuelle Bach, sont des camarades de jeu délicieux, et nous avons été encadrés par un réalisateur talentueux et imaginatif et une production exigeante et attentive. Quelles qu’aient donc été les difficultés de ce type d’exercice, j’en garde un excellent souvenir.

 

Nicolas Marié 2

 

PdA : Quand on entreprend de regarder ce qu'a été votre parcours d'artiste jusqu'à présent, Nicolas Marié, on est impressionné, forcément. Vous êtes de ces visages, de ces voix que l'on a tous croisé au moins trois ou quatre fois, au détour d'un film, d'une série, sans forcément pouvoir mettre de nom dessus. Le nombre de pièces, de productions télé auxquelles vous avez participé force le respect. Vos voxo et filmographie noirciraient à elles seules pas mal de pages. S'agissant du cinéma, il conviendrait évidemment de citer 9 mois ferme, de votre ami Albert Dupontel, auquel on pourrait accoler 99 francs (J. Kounen), Micmacs à tire-larigot (J.-P. Jeunet), entre autres...

Quelles seraient, justement, sur l'ensemble des œuvres auxquelles vous avez collaboré, celles que vous aimeriez inviter nos lecteurs à découvrir ou redécouvrir, et pourquoi ?

 

N.M. : Comme une vie d’homme, la carrière d’un acteur est multiple. Je revendique cette multiplicité, elle m’a nourri au fil des années. Je l’ai encouragée, provoquée. Donc ce n’est pas une oeuvre en particulier que je mettrais en avant, mais la grande diversité des supports (théâtre, cinéma, télévision, radio, synchro..), des réalisateurs, des textes, qui a jalonné mon parcours.

 

PdA : Qu'est-ce qui vous rend fier, quand vous regardez dans le rétro et autour de vous ?

 

N.M. : Une vie d’adulte nourri d’abord par le bonheur d’aimer et d’être aimé.

 

PdA : Voulez-vous nous parler de vos projets ?

 

N.M. : Mon professeur d’art dramatique lorsque j’avais vingt ans disait toujours qu’on n’est pas sûr d’avoir le rôle tant que la dernière représentation n’est pas jouée… Les acteurs sont très superstitieux… Rares sont ceux qui dévoilent leurs projets… Je peux donc juste vous confier que mes projets sont multiples eux aussi… Dans les quatre mois qui viennent, il y a du théâtre, du cinéma, de la synchro et de la télé.

 

PdA : Des envies, des rêves, pour aujourd'hui ou demain ?

 

N.M. : Continuer de respirer à pleins poumons le grand air de la vie, en continuant de jouer avec le support du mensonge pour exprimer ma vérité…

 

PdA : « Au fond de moi, je n'ai pas le souvenir d'avoir voulu faire autre chose que comédien, c'est terrible ! D'une certaine manière, je n'avais pas d'autre choix ! (rires) J'ai toujours eu envie de faire ça. » Voici ce que vous déclariez lors d'une interview à Allociné, l'année dernière.

Quels conseils donneriez-vous à un(e) jeune qui se poserait aujourd'hui les mêmes questions que vous à l'époque, qui rêverait de devenir tragédien(ne) ou de jouer la comédie et, idéalement, d'en faire sa vie ?

 

N.M. : Un seul conseil : faire. Il n’y a que dans le « faire » qu’on apprend, crée, se grandit, vit. Faire. Faire. Faire. Un projet, aussi banal apparaît-il, sera plus fondateur pour un jeune acteur que tous les discours. S’il ressent donc l’appel de ce métier, qu’il embrasse avec avidité, avec gourmandise, tous les projets qu’il se soumet à lui-même, toutes les sollicitations qui se présentent à lui.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

N.M. : Peter Brook termine un de ses livres (L’Espace vide) par : « Jouer sur une scène demande de gros efforts. Mais quand le travail est vécu comme un jeu, alors ce n’est plus du travail. Jouer est un jeu… ». Pour un acteur, la vie est un immense terrain de jeu. Vive la vie. Vive le jeu.

 

Nicolas Marié 3

 

 

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Vous pouvez retrouver Nicolas Marié...

 

26 août 2014

Micheline Dax : "Profitez de la vie, sans remords... et sans vergogne !"

   « Micheline est décédée tout à l'heure. C'est très étrange, car j'étais en train de récupérer des images de sa première apparition dans un film en 1948. On m'a appelé pour m'annoncer sa disparition alors que j'étais plongé dans mes "fouilles archéologiques", comme elle disait pour se moquer gentiment de moi. Je n'arrive pas à réaliser... » C'est par ces mots, par ce message qu'il m'a envoyé le 28 avril à 00h53 que l'ami Jean-Paul Delvor m'a appris la triste nouvelle. On la savait diminuée - elle venait de fêter ses 90 ans - mais on espérait qu'elle reprendrait le dessus, une fois de plus... Ce qu'elle laisse derrière elle est inestimable : des œuvres qui ont touché plusieurs générations d'un public qui lui est resté fidèle - en témoigne la déferlante d'hommages qui lui ont été rendus après l'annonce de son décès ; le respect et la reconnaissance que ses pairs du métiers réservent à l'une des leurs, une grande pro ; une belle famille, resserrée, élargie, une famille qu'elle aimait et qui n'a pas fini de l'aimer... Au revoir, Madame... et merci pour tout...

   Le document qui suit nous laissera, forcément, un goût d'inachevé. Au début de l'année, j'avais proposé à Jean-Paul Delvor, qui gère avec amour et dévotion sa page officielle, de réaliser ensemble une seconde interview de Micheline Dax, un an après la première, qui fut publiée le jour de son 89ème anniversaire. Elle n'était plus au mieux, son moral était fluctuant : cette interview-là serait solaire... ou ne serait pas. J'ai demandé à Jean-Paul, qui a eu avec elle d'innombrables conversations, de me faire une liste de ces points de son parcours d'artiste dont elle parlait avec plaisir. Une fois la liste reçue, j'ai rédigé les questions, les ai envoyées à celui qui fut son partenaire dans Arsenic et vieilles dentelles. Il a pu lui en poser quelques unes au téléphone, pas forcément dans l'ordre. Ses dernières réponses, tantôt drôles, tantôt émouvantes, forcément précieuses, elle les a livrées autour du 3 mars, de son 90ème anniversaire. Pour le reste, Jean-Paul a pris le relais. Il a complété une bonne partie des "blancs" par l'évocation de ce que Micheline lui avait raconté, avant. Et invité quelques amis à participer, eux aussi, à cet article, à cet hommage à une dame de cœur. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

MICHELINE DAX

 

« Profitez de la vie, sans remords...

et sans vergogne ! »

 

Micheline Dax

(Source des photos avec M. Dax : J.-P. Delvor)

 

Q. : 15/02/14 ; R. : jusqu'au 03/03/14 (?)

 

Paroles d'Actu : Bonjour, chère Micheline Dax... Je suis très heureux de vous retrouver, un an après la première, pour cette nouvelle interview réalisée pour Paroles d'Actu. Comment allez-vous ?

 

Micheline Dax :

 

Paroles d'Actu : Je tiens à remercier, à nouveau, et de tout cœur, notre ami Jean-Paul Delvor. Sans lui, aucun de nos entretiens n'aurait pu avoir lieu. Il est, grâce à la belle page qu'il gère avec passion sur Facebook, comme un trait d'union entre vous et vos nombreux admirateurs. Il était votre neveu dans la version d'Arsenic et vieilles dentelles que Thierry Harcourt avait mise en scène il y a quelques années. Comment votre relation, professionnelle, au départ, s'est-elle transformée en une amitié aussi fidèle ?

 

Jean-Paul Delvor : Le texte qui suit est la retranscription d'un extrait de conversation datant d'il y a plusieurs années. Ce soir-là, je l'avais accompagnée au théâtre. Un peu plus tard, au resto, elle s'est mise à parler de Facebook, de ses "fans". Peu après, j'ai pris quelques notes...

 

« Il fait partie de ma cour ! (rires) Je suis une personne assistée, tu comprends ? (rires) J'ai du bol, ce garçon me trimballait partout. J'ai de la chance, tu sais. C'est lui qui m'a fait mon site ! Sur Facebook (!?) J'ai jamais vu, moi... ! Je n'ai pas d'ordinateur, ni d'internet, j'm'en fous... Mais les messages que je reçois ! ... Il m'en lit de temps en temps. C'est irrésistible ! Et des gens jeunes ! "Madame, je vous aime depuis que je suis tout petit", "Vous êtes un monument"... non mais, tu comprends, c'est irrésistible ! ... Parce qu'avant ce... cette... chose... moi, j'savais pas qu'il y avait des jeunes qui me connaissaient encore ! ... Tu vois c'que j'veux dire ? ... »

 

Dax_Delvor

(Photo : J.-P. Delvor, Arsenic et vieilles dentelles, 2006)

 

Paroles d'Actu : J'aimerais, à l'occasion de cette interview, vous inviter à évoquer ensemble quelques dates-clés, quelques moments qui ont jalonné votre incroyable parcours... Quelques uns, évidemment, pas tous, il y en a tellement... Tout à l'heure, il y aura non pas une, mais deux surprises...

 

Micheline Dax : Ah, chic alors ! (Rires)

 

Paroles d'Actu : Nous sommes en 1954. Vous êtes sur les planches du théâtre Édouard VII pour Souviens-toi mon amour, une pièce écrite par André Birabeau et mise en scène par Pierre Dux...

 

Jean-Paul Delvor : Micheline m'avait demandé d'en rechercher le texte, elle souhaitait le relire, car elle avait gardé un excellent souvenir de la pièce - une très bonne pièce, selon elle - et de sa distribution - elle était très amie avec l'une de ses co-actrices. Je ne l'ai jamais trouvé...

 

Paroles d'Actu : En 1957, vous êtes à l'affiche de Ce joli monde, film réalisé par Carlos Rim. Darry Cowl est également de la partie...

 

Jean-Paul Delvor : Elle aimait me parler de Darry Cowl. Elle disait qu'il était complètement fou, délirant, insolite... Une fois, après une journée de tournage de ce film, il l'a raccompagnée chez elle. Il a fait dix fois le tour du rond-point des Champs-Élysées en lui parlant et en lui faisant la cour. Il lui racontait des blagues, des choses absurdes... Elle était écroulée de rire... Il était très adroit, au billard et au lancer de fléchettes. Micheline l'imitait très bien, la cigarette aux lèvres et, remettant ses lunettes, en train de viser une cible avec une fléchette.

 

Paroles d'Actu : Deux ans plus tard, en 1959, vous jouez dans Messieurs les ronds-de-cuir, d'Henri Diamant-Berger. À vos côtés, on trouve Noël-Noël, Michel Serrault, Pierre Brasseur et Jean Poiret. Je crois que vous avez une anecdote à nous raconter à propos de ce film...

 

Jean-Paul Delvor : Il faut savoir que Pierre Brasseur, disons... n'était pas insensible aux charmes féminins (si j'arrêtais de mettre des gants, je dirais : un "chaud lapin"). Clairement, Micheline ne le laissait pas indifférent... Un jour, Jean Poiret lui a fait une blague. Micheline était en train de se changer dans sa loge. Poiret a conduit Brasseur jusqu'à sa porte. Il la lui a ouverte. Brasseur a poussé un "Oh ! Micheline !" de surprise et de concupiscence... Et il l'a poursuivie sur le plateau pendant de longues minutes. Elle riait beaucoup quand elle me racontait ça... même si elle en a voulu à Poiret pour cette "vacherie".

 

M

 

Paroles d'Actu : Un peu de temps s'écoule... On est en 1967. La Vie parisienne, d'Offenbach est interprété par la compagnie Renaud-Barrault. Jean-Louis Barrault est aux commandes...

 

Jean-Paul Delvor : Je n'ai pu lui poser cette question, mais ce que je sais, c'est que Micheline était très fière d'avoir fait ça. Elle adorait les costumes, elle disait que c'était somptueux (elle prononçait "sompetueux", en accentuant le "p")... Elle était très admirative du couple que formaient Simone Valère et Jean Desailly, et de leur jeu...

 

Paroles d'Actu : La même année, vous êtes la voix du personnage éponyme de Titus, le petit lion, une série télévisée d'animation pour laquelle vous avez gardé une grande tendresse...

 

Micheline Dax : Ah oui alors ! J'ai fait ça avec Bodoin, qui faisait le Grand Yaka au pays de Jaimadire... (rires) C'était drôle, naïf et poétique. Je faisais la voix de Titus, et aussi de Bérénice, qui était une petite souris... et y'avait Carel, qui faisait un pingouin et un pélican ! (rires)

 

Paroles d'Actu : Le Francophonissime, jeu télévisé créé par Jacques Antoine et Jacques Solness, apparaît sur les écrans à la fin des années 60...

 

Jean-Paul Delvor : Elle en a déjà parlé dans quelques interviews. Elle aimait beaucoup cette émission, surtout la première version, avec Georges de Caunes. Et elle avait beaucoup d'admiration et d'amitié pour Jean Valton et Michel Deneriaz, dont elle parlait toujours avec tendresse.

 

Paroles d'Actu : Entre 1978 et 1983, vous participez aux Bubblies et jouez des rôles, disons... assez improbables. Y compris, si je ne me trompe pas... un hachis parmentier ?

 

Micheline Dax : C'était un truc anglais d'une connerie ! Je faisais Madame Poubelle (rires) et Gwendoline, une jeune blonde qui changeait d'apparence. Et un jour, je dois dire : "Eh bien mes amis, aujourd'hui, je serai un hachis parmentier" ! (avec la voix de Gwendoline, ndlr) Va faire le bruitage d'un hachis parmentier, toi ! (rires) Alors, j'ai fait prrrrrrr... (bruit d'une chose molle, qui s'écrase, comme une bouse, ndlr)

 

Paroles d'Actu : Au milieu des années 80, vous êtes de l'aventure N'écoutez pas, mesdames !, de Guitry, mise en scène par Pierre Mondy. Une expérience qui vous a laissé, je crois, un très bon souvenir...

 

Micheline Dax : Ah, ça, mon p'tit garçon, Guitry, c'est un tel bonheur à jouer... Qu'est-ce que tu veux, c'est tellement drôle ! et intelligent ! et c'est d'une cruauté... Et ce rôle (Valentine, ndlr), c'était pile le genre de personnage que j'avais envie de jouer à ce moment-là... Et jouer avec Pierre Dux, c'était divin ! Et je me suis beaucoup amusée, ensuite, en tournée, avec Paturel !

 

N'écoutez pas mesdames

 

Paroles d'Actu : En 2004, Stephan Meldegg reprend pour le théâtre Saint-Georges Miss Daisy et son chauffeur, d'Alfred Uhry...

 

Ndlr : Pour évoquer cette pièce, Jean-Paul Delvor a eu l'excellente idée d'inviter M. Jean-Loup Horwitz, qui en partagea l'affiche avec Micheline Dax, à évoquer pour Paroles d'Actu cette aventure commune... (03/05/14)

 

Jean-Loup Horwitz : Miss Daisy et son chauffeur... Que de souvenirs. Que de rires avec Micheline, Jean-Michel Martial, le chauffeur, et moi dans le rôle du fils, Boolie ! Quel bonheur aussi de travailler avec Stephan Meldegg... C'était la première fois que Micheline et Stephan travaillaient ensemble. Il faut dire que c'étaient deux mondes différents. Quand nous avons commencé à répéter, Micheline connaissait toute la pièce par cœur, comme à son habitude. Jean-Michel et moi, pas un mot. Petit à petit le texte entrait, encore incertain. Et quand l'un de nous se trompait, Micheline tapait du pied... Ça énervait tout le monde, et surtout, cela déconcentrait Jean-Michel... Alors, ce qui devait arriver arriva : Jean-Michel s'arrête et demande à Micheline de cesser, soutenu par le metteur en scène. Micheline, renfrognée, se fait violence, et pendant quelques temps, le travail reprend... Au fil des jours, avec le travail sensible et exceptionnel de Meldegg, nous avions et le texte et l'émotion des personnages. Et là, à notre grand étonnement, c'est Micheline qui se trompait ! Il a fallu qu'elle reconstruise son personnage selon les consignes de Stéphan pour devenir l'exceptionnelle Miss Daisy quelle fut. C'était l'affrontement de deux techniques... Micheline jouait en musicienne qu'elle était. Meldegg travaillait sur l'âme des personnages. Miss Daisy, c'est aussi le début d'un changement radical : Stephan Meldegg s'est battu pour que Micheline porte une perruque blanche... Elle a trouvé que ça lui allait bien et a abandonné sa couleur noire.

 

Je parlerai aussi des 80 ans de Micheline. Micheline m'avait fait promettre de ne rien faire... Mais sa fille Véronique, avait convoqué au Théâtre Saint-Georges les vieux complices de sa mère... Et au dernier rappel, ce fut une avalanche de personnalités ! Micheline troublée, avait quand même trouvé le mot - « Revenez dans vingt ans ! » - pour faire rire la salle. Pour ses 81 ans, nous étions en tournée à Metz. Au dernier rideau, l'immense salle, prévenue par les ouvreuses avant le début du spectacle, s'est mise à chanter Joyeux anniversaire ! tandis que du fond de scène roulait un immense gâteau lumineux fabriqué par les machinistes du théâtre ! Quelle émotion !

 

Je finirai par un petit secret... Nous avions un rituel, Micheline et moi. Avant le lever de rideau, Micheline avait toujours les mains gelées par le trac. Et comme j'ai toujours les mains chaudes, Micheline tendait vers moi ses deux mains et nous restions là, tous les deux, écoutant le merveilleux bruit de la salle avant l'ouverture du rideau... En jouant Boolie, je suis devenu le presque fils de Micheline... et quand elle m'envoyait un mot, Micheline signait : "Ta presque mère" ! C'est dire le lien qui nous unissait et la tristesse qui est la mienne aujourd'hui... (05/05/14)

 

Jean_Loup_Horwitz

(Photo : agent)

 

Paroles d'Actu : Dans la deuxième moitié des années 2000, vous interprétez, avec d'autres femmes, les fameux Monologues du vagin. Il y en a une qui a accepté, à ma demande, de me parler de vous... Et, au travers de ce témoignage, de vous transmettre toute son affection... Voici ce que m'a dit Marie-Paule Belle...
 
« Dites-lui que j'ai sur mon bureau la photo de Sara Giraudeau, elle et moi prises devant le miroir de sa loge quand nous jouions Les Monologues du vagin au Théâtre de Paris !
 
Le 3 mars, c'est son anniversaire, et je me souviens que nous l'avions fêté au Bistro des deux théâtres, où elle avait sa table ! Nous avons souvent dîné ensemble : elle me racontait sa vie, des anecdotes sur Piaf, et d'autres... Nous avons partagé beaucoup d'émotions... et de fous rires ! Et de trac, aussi. Par exemple, à l'Olympia, pour le concert de William Sheller : elle sifflait magnifiquement un Aria écrit pour elle par William et je chantais seule au piano une très belle chanson que William m'avait écrite, L'Homme que je n'aime plus... Elle voulait s'en aller avant d'entrer en scène, tellement elle avait peur ! On se tenait la main, on s'encourageait...
 
Je vis maintenant dans le sud , au soleil. Elle me manque et je l'embrasse bien fort, comme ces souvenirs... »

 

Ndlr : Message lu par Jean-Paul Delvor à Micheline Dax le 3 mars 2014, jour de son anniversaire...

 

Micheline Dax : Oh que c'est gentil ! Elle m'a appelée tout à l'heure ! C'est vrai, je suis partie... On m'a rattrapée ! (rires) Elle est tellement gentille avec moi... Dis-lui que je l'embrasse fort fort fort !

 

Belle_Dax_Giraudeau

(Photo : collection personnelle M.-P. Belle)

 

Paroles d'Actu : La seconde surprise, c'est un autre message qu'un grand nom du théâtre, qui a pour vous une grande tendresse, a tenu à vous adresser... C'est Monsieur Jean-Claude Dreyfus.

« Pour la divine Micheline : Nous qui avons partagé durant des années le même quartier, celui des Batignolles, ainsi que le même parking de l'Europe, où nous nous sommes retrouvés soudain en fourrière - celles du beauf de Tonton, face au Paris Rome. Je pense à son patron, retrouvé découpé en morceaux dans une valise au bois de Boulogne et qui, de son vivant, me harcelait pour que j'écoute des musiques militaires sorties du juke-box... Oh... comme j'aurais aimé prendre une boisson à vos côtés, et que vous me siffliez « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle... » en sirotant un Fernet-Branca... Bref, je vous adore et vous embrasse tendrement... et amitieusement ! JcD » (02/03/14)

 

Micheline Dax : (Rires) C'est très gentil... Merci beaucoup...

 

Paroles d'Actu : Je crois savoir que vous n'avez rien perdu de votre amour du cinéma... Quels sont vos films préférés ?

 

Micheline Dax : Ah... J'ai une passion pour L'Aventure de Mme Muir, (J. Mankiewicz, 1947, ndlr) avec Rex Harrison et Gene Tierney - elle est d'une beauté... J'en pleure à chaque fois. Je l'ai vu un nombre incalculable de fois, tout comme Le Plaisir d'Ophüls (1952, ndlr), qui est un chef d'oeuvre... Gabin et Darrieux, magnifiques ! La scène où Gabin fait la cour à Darrieux... (rires) c'est un régal, une merveille ! ça repasse de temps en temps sur le câble, je n'en rate jamais une miette !

 

(...) Madame Bovary (V. Minnelli, 1949, ndlr), avec Jennifer Jones, qui était d'une beauté insolente ! Ah, la garce ! (rires) le moment où elle se voit dans le grand miroir... et la scène du bal, avec Jourdan ! (...) Le Père tranquille (R. Clément, 1946, ndlr), avec Noël-Noël ! (...) et tous les Guitry ! tous sans exception...

 

Jean-Paul Delvor : Micheline m'a aussi fait découvrir un film qu'elle adorait et que je lui avais retrouvé en VHS. Elle en connaissait les dialogues absolument par cœur. Elle gloussait de rire et de plaisir quand on évoquait certaines scènes. Elle connaissait aussi le nom de tous les interprètes : Elvire Popesco, Victor Boucher, - qu'elle adorait comme acteur et dont elle me parlait souvent - André Lefaur, Blier dans un tout petit rôle ! Ça s'appelle L'habit vert (R. Richebé, 1937, ndlr), une pépite...

 

Paroles d'Actu : Vous êtes devenue Commandeur des Arts et des Lettres en 2006, Chevalier de la Légion d'Honneur en 2012. Que vous inspirent-elles, ces distinctions ?

 

Jean-Paul Delvor : Un matin, Micheline, très remontée, me laisse un message sur mon répondeur :

« Bonjour mon p'tit coco, c'est Micheline... On vient de me laisser un message pour me dire que j'ai été "nommée" Chevalier de la Légion d'Honneur... mais c'est pas possible, il faut la demander ! et moi, j'ai rien demandé ! on me l'aurait proposé, je l'aurais refusé... oh, tu sais alors ! qu'est-ce que c'est que cette histoire ?! Si tu pouvais faire une enquête, ça m'arrangerait. Tu me tiens au courant, tu seras gentil... C'était aujourd'hui, ou hier soir, je ne sais pas, enfin, je suis nommée aujourd'hui... non mais quelle connerie... ! (rires) Je t'embrasse, mon garçon... »

 

Paroles d'Actu : Quel message souhaiteriez-vous adresser à nos lecteurs, notamment celles et ceux qui comptent parmi vos fidèles et seront heureux d'avoir de vos nouvelles, de lire vos mots ?

 

Micheline Dax : Je suis bienheureuse de savoir que l'on ne m'oublie pas, et je vous embrasse tous très fort...

 

Paroles d'Actu : Que peut-on vous souhaiter, chère Micheline ?

 

Micheline Dax :

 

Paroles d'Actu : Aimeriez-vous ajouter quelque chose avant de conclure cet entretien ?

 

Micheline Dax : Profitez de la vie, sans remords... et sans vergogne !

 

 

Quelques lignes...

 

Claire Nadeau

Claire_Nadeau

(Photo : agent)

 

(...) Bien que j'aie rencontré Micheline très tard, à l'occasion des Monologues du Vagin que nous avons joués ensemble plusieurs mois, elle a tout de suite pris une grande place , et je l'ai tout de suite aimée. Micheline et ses indignations légendaires ! Quand je la retrouvais en arrivant au théâtre, elle m'accueillait souvent par un : "Non mais, tu as vu ça, ce pauvre gosse, ce que les gens peuvent être salauds !" en référence à un quelconque fait divers (et il y en avait beaucoup). Pour la taquiner, je lui répondais : "Ah bon, tu connaissais le gamin ?", ce qui avait le don de la faire redoubler de fureur, contre les "salauds", contre moi qui ne compatissais pas autant qu'elle aurait voulu, et puis, très vite on se racontait des histoires joyeuses, et sa bonne humeur revenait, et elle descendait sur le plateau comme une jeune fille, pleine d'entrain et jubilant de jouer ces Monologues. Et, bien souvent, la soirée se poursuivait au restaurant, avec toujours une petite coupe de champagne : "Ça fait un bien fou, tu ne trouves pas ?".

 

Micheline qui n'aimait pas aller se coucher, qui aimait tant la vie tout en râlant contre les uns, les autres, les cons et les salauds, Micheline que je chérissais tendrement, et qui me manque... Merci à vous de perpétuer son souvenir.

 

Bien amicalement,

 

Claire Nadeau. (12/07/14)

 

 

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Et vous, quels souvenirs garderez-vous de Micheline Dax ?

 

 

Quelques liens...

 

 

13/07/14

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04 février 2014

Jean-Claude Dreyfus : "Il y a beaucoup de respect mutuel avec Francis Huster"

Lors de notre premier entretien, qui s'était tenu au mois de février de l'année dernière, nous avions évoqué pas mal de sujets, avec Jean-Claude Dreyfus : son actualité du moment, quelques éléments de sa bio, etc. J'ai voulu remettre cela, il y a quelques jours, à l'occasion du démarrage d'une nouvelle pièce dont il partage la vedette avec Francis Huster : La Trahison d'Einstein, écrite par Éric-Emmanuel Schmitt et réalisée par Steve Suissa. Il m'a immédiatement donné son accord, avec la gentillesse que je connais à ce grand homme de scène et de cœur. Je lui ai fait parvenir mes questions quelques jours avant la première. En dépit du rythme effrené avec lequel les représentations s'enchaînent depuis le 30 janvier au Théâtre Rive Gauche, malgré les plannings tendus liés à la préparation, aux répétitions du spectacle, il a pris un peu de son temps pour me répondre. Je l'en remercie et lui transmets mon amitieuse gratitude. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

JEAN-CLAUDE DREYFUS

 

« Il y a beaucoup de respect mutuel

avec Francis Huster »

 

Dreyfus 1

(Photos n.b. : Olivier Denis. Affiche : production.)

 

Q. : 14/01/13 ; R. : 04/02/14

  

Paroles d'Actu : Bonjour Jean-Claude Dreyfus. Lors de notre première interview, datée de février 2013, nous nous étions livrés, pour mon plus grand plaisir - partagé, j'espère ! -, à une longue évocation de votre vie et de votre parcours, à l'occasion de la sortie du premier tome de votre autobiographie, Ma bio dégradable : J'acte I. Votre actu du moment, c'était également Dreyfus-Devos, d'Hommages sans interdit(s)votre spectacle que les spectateurs et la critique ont largement salué... Quel bilan tirez-vous de cette belle expérience de scène et de cœur ?

 

Jean-Claude Dreyfus : Ç'a été un bonheur de jouer des textes de Devos... Savoureux. Et le public a suivi !

 

PdA : Vous serez bientôt à l'affiche de La Trahison d'Einstein, aux côtés de Francis Huster et de Dan Herzberg. La pièce a été écrite par Éric-Emmanuel Schmitt, sa mise mise en scène est de Steve Suissa. Quelle a été l'histoire de ce projet dont le public découvrira bientôt la concrétisation ?

 

J.-C.D. : Une belle aventure, là aussi... Après avoir joué deux spectacles seul, revenir au dialogue, à l'écoute de l'autre, en l'occurrence Francis Huster, c'est super !

 

PdA : « Sur les rives d'un lac du New Jersey, deux excentriques se rencontrent et sympathisent. L'un est Albert Einstein, le physicien de génie ; l'autre est un vagabond en rupture avec la société... » L'action se déroule sur une quinzaine d'années avec, en toile de fond : le développement du projet Manhattan, les interrogations torturées du père "malgré lui" de la bombe, les soupçons nés de ces états d'âme, aux premières heures de la Guerre froide...

 

J.-C.D. : Dix-neuf ans, exactement. Il serait venu converser avec ce vagabond, miroir de lui-même...

 

PdA : Qu'est-ce qui, sur le papier puis, par la suite, vous a séduit dans cette aventure ? Chez votre personnage ?

 

J.-C.D. : Avant tout, l'écriture d'Éric-Emmanuel Schmitt. C'est le plus important, d'autant qu'il a pas mal réécrit après la première lecture, en pensant plus à nous, et à nos personnages.

 

PdA : Parlez-nous de la pièce, de sa mise en scène ? De votre équipe ? Que souhaiteriez-vous dire à nos lecteurs pour tenter de leur donner envie de venir la découvrir au Théâtre Rive Gauche, ce à partir du 30 janvier ?

 

J.-C.D. : Je suis tombé au sein d'une équipe déjà soudée et qui, grâce a Steve Suissa, le papa de l'entreprise avec Éric-Emmanuel Schmitt, avait l'habitude de travailler ensemble. L'harmonie est totale, tant sur le plan des décors - signés Stéfanie Jarre - que sur les vidéos et la musique. Sans oublier, bien sûr, mon partenaire, Francis Huster, qui collabore depuis plusieurs années avec Steve... Je me suis facilement fondu dans leurs moules, le rapport avec Francis étant par ailleurs très simple et clair, plein de respect mutuel et d'amour du théâtre...

 

PdA : Dans quel état d'esprit vous trouvez-vous, à quelques jours de la première représentation de La Trahison d'Einstein ? Comment appréhendez-vous ces instants, le trac, d'une manière générale ?

 

J.-C.D. : Il y a le trac, l'angoisse de perdre un texte encore trop frais. La peur de commencer... et surtout d'aller au bout... et de finir !

 

Einstein

 

PdA : On ne compte plus les pièces, les films et téléfilms auxquels vous avez participé... Est-ce qu'il y a, à ce jour, des rôles ou des types de personnages que vous aimeriez, a priori, comme ça, interpréter ?

 

J.-C.D. : Oui... J'aime aller à la découverte de personnages complexes. Les décortiquer, pour les rendre simples. Et rendre toute leur panoplie, sans en avoir l'air...

 

PdA : La mise en scène, la réalisation, c'est quelque chose qui pourrait vous attirer pour la suite, ou pas du tout ?

 

J.-C.D. : J'ai déjà fait quelques mises en scène. Ça me plaît bien de travailler avec des comédiens pour tirer des émotions rares que, peut-être, je n'arriverais pas à donner moi-même ?

 

PdA : Je compléterai votre actu de ce début d'année en rappelant que vous serez bientôt à l'affiche du court métrage Sauliac, signé Édouard Giraudo, avec Sheila O'Connor. Et que l'on peut d'ores et déjà retrouver chez tous les bons libraires votre belle voix lisant César Birotteau de Balzac. Quels sont, à côté de tout cela, vos projets, vos rêves ?

 

J.-C.D. : Ce serait, après La Trahison d'Einstein, de reprendre mon spectacle sur Devos et mon tour de chant, En toute sobriété, à Paris et en tournée. 

 

PdA : Janvier, c'est le temps d'une jolie tradition, celle des échanges de voeux... Que peut-on vous souhaiter pour 2014, cher Jean-Claude Dreyfus ?

 

J.-C.D. : De continuer sur cette longue route déjà parcourue. De la poursuivre en pleine santé, surtout...

 

PdA : Un message pour nos lecteurs ?

 

J.-C.D. : Non à la morosité. Même si le temps paraît morose, derrière, toujours, un nuage rose en prose se posera...

 

PdA : Pour quelqu'un en particulier ?

 

J.-C.D. : Pour Albert et Francis : c'est une joie de vous retrouver chaque soir !

 

PdA : Quelque chose à ajouter ?

 

J.-C.D. : Amitieusement. À tous.

 

PdA : Merci infiniment !

 

Dreyfus 2

 

Si vous avez vu la pièce, qu'en avez-vous pensé ? (Sinon, allez-y ! Allez au théâtre, d'une manière générale !) Postez vos réponses - et vos réactions - en commentaire ! Nicolas alias Phil Defer

 

 

Vous pouvez retrouver Jean-Claude Dreyfus...

  

26 juin 2013

Julien Alluguette : "Ce jour où Bernard Giraudeau m'a pris dans ses bras..."

Avec sa "Troupe d'un soir", dont elle a retransmis le show en direct, il y a quelques semaines, France 2 s'était fixée un objectif : tenter d'attirer un public plus large que celui habituellement présent devant les pièces de théâtre télédiffusées. Quelques saynètes et interventions visant à vulgariser les termes inhérents à cette forme d'expression, et des extraits en "live" de spectacles du moment - donc celui de l'excellent Jean-Claude Dreyfus, en hommage à Raymond Devos -. La bonne humeur, la bonne volonté des artistes n'ont pas fait de miracle : l'audience fut faible, bien faible. Plusieurs voix se sont faites entendre, dans les jours qui ont suivi. Celle de Bruno Solo, notamment. Pour lui, le service public est légitime et louable dans sa volonté de rendre "populaire" cet art trop longtemps considéré comme élitiste. Mais les programmes doivent être exigeants, sans forcément chercher à être facilement accessibles, à plaire à tout le monde. Si la qualité est là, le public qui en fera l'effort suivra. Et ses rangs, petit à petit, grossiront. Devant le poste. Dans les salles de spectacle.

 

"Je crois juste que le théâtre est fait pour être vécu en vrai, avec ce qu'il y a d'unique dans chaque représentation..." C'est l'essence même du théâtre. Un moment de partage, intense, unique, quand les deux parties - sur scène mais aussi dans le public - sont "bonnes". C'est le jeune comédien et metteur en scène Julien Alluguette qui m'a fait part de cette pensée, en marge de notre entretien. Il a notamment interprété Alan Strang dans "Equus" -, la pièce de Peter Shaffer mise en scène par Didier Long au Théâtre Marigny. Une version forcément moins médiatisée que l'anglo-saxone, dirigée par Thea Sharrock avec Daniel Radcliffe dans le rôle de Strang, mais une version qui n'en fut pas moins saluée par la critique, par le public. Rencontre, donc, avec Julien Alluguette, un garçon bourré de talents et d'idées, et dont on n'a pas fini d'entendre parler. J'ai souhaité parsemer ce document de liens, nombreux, pour vous permettre de compléter cette découverte, de la rendre plus vivante. Merci à lui. Merci à vous. Allez au théâtre ! Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer.  EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

JULIEN ALLUGUETTE

Comédien, metteur en scène

 

"Ce jour où Bernard Giraudeau

 

m'a pris dans ses bras..."

 

Julien Alluguette

(La photo m'a été envoyée, à ma demande, par Julien Alluguette)

 

 

Q : 15/06/13

R : 24/06/13

 

 

 

Paroles d'Actu : Bonjour Julien Alluguette. Vous êtes jeune et avez vécu de beaux débuts, prometteurs, à votre parcours d'acteur. Une formation au long cours, vous êtes notamment passé par la fameuse École Florent. Qu'est-ce qui vous a donné envie de suivre cette voie, au départ ?

 

Julien Alluguette : Petit, je rêvais d'avoir des pouvoirs magiques... À chaque fois que je pouvais faire un voeu, je faisais celui d'avoir la capacité de me transformer en un autre, ou de voler, et que mes camarades de classe se disent "Waouh, ce mec a l'air trop cool !". Ça répondait certainement à une enfance assez solitaire et une grande timidité. Du coup, j'ai demandé à mes parents de m'inscrire dans un cours de théâtre à l'âge de 9 ans. Pour vaincre ma timidité, exister et développer mes pouvoirs magiques !

 

 

PdA : C'est sans doute votre interprétation d'Alan Strang, le garçon au coeur de l'intrigue d'"Equus" - pièce écrite par Peter Shaffer et mise en scène par Didier Long à Marigny - qui a le plus marqué. Sort-on indemne d'un tel rôle ? Quelles "traces" gardez-vous de cette expérience ?

 

J.A. : Effectivement, c'est sans doute la plus belle et intense expérience théâtrale que j'ai vécue à ce jour. Artistiquement et humainement. Je n'en revenais pas quand on m'a annoncé que c'était moi qui avais été choisi après les auditions, et jusqu'au jour où j'ai vu mon nom sur les affiches devant le Marigny, je n'y croyais pas. C'est un rôle d'une force et d'une complexité folles, dans lequel il faut se jeter tout entier, sans filet. Mais j'avais confiance en mes partenaires, en Didier Long (le metteur en scène), et même s'il fallait que je m'abîme, je n'ai pas hésité une seule seconde. Le plus difficile, c'est ensuite de dire au revoir à ce théâtre, à son équipe, à ce rôle, à ces acteurs avec lesquels on a partagé ce que l'on sait être un évènement marquant de sa vie.

 

 

PdA : Cette composition vous a valu - pour ne citer qu'elle - une nomination au Molière de la Révélation Théâtrale en 2009. Sincèrement, quelle est l'importance que vous prêtez au jugement de vos aînés, de vos pairs du "métier" ?

 

J.A. : J'ai été très touché d'être nommé aux Molières, mais au-delà de mon travail, ça récompensait aussi et surtout les croyances d'un metteur en scène (Didier Long) et d'un directeur de théâtre (Pierre Lescure, qui venait d'arriver à la tête du Marigny) en un jeune comédien que personne ne connaît pour endosser un rôle principal dans une salle de 1000 places. C'est devenu tellement rare aujourd'hui...

 

 

PdA : Cette nomination a-t-elle constitué un tournant dans votre carrière ?

 

J.A. : Il y aura effectivement pour moi un avant et un après "Equus", mais la nomination n'a pas changé grand chose, au contraire, je suis resté sans travail pendant plus de 9 mois après les Molières...

 

 

PdA : Comment vous y prenez-vous, en général, pour vous imprégner d'un personnage ?

 

J.A. : Tout dépend du rôle, et du metteur en scène ou du réalisateur... J'essaie surtout de trouver le juste milieu entre le personnage et moi. Me nourrir du rôle tel qu'il est écrit, son fonctionnement, ses ruptures, et lui donner de ce que je suis. C'est à ce point de rencontre, je crois, que l'on devient le seul à pouvoir l'interpréter de cette manière tout en restant sincère.

 

 

PdA : Y'a-t-il, justement, des personnages ou types de personnages que vous aimez ou rêveriez d'incarner ?

 

J.A. : On me confie souvent des rôles de mecs un peu tarés, à vrai dire ! Mais j'adore aussi les rôles plus fantaisistes... Et surtout quand il y a un défi physique. J'ai toujours eu le désir d'utiliser mon instrument de travail sans le limiter juste au visage. Un peu à l'américaine, où le corps vit tout autant.

 

J'aimerais beaucoup jouer dans un film musical, un "Moulin Rouge" à la française.

 

 

PdA : "Equus", un élément parmi tant d'autres de votre CV artistique. Je pourrais citer "Les Muses orphelines" et "Ma vie avec Mozart", au théâtre, "L'échappée belle", "Mystères de Lisbonne", "I bambini della sua vita" ou encore "Louise Wimmer" pour le cinéma. Quels ont été vos grands moments jusqu'ici, les rencontres, les collaborations qui resteront dans votre palmarès perso et dont vous aimeriez inviter nos lecteurs à découvrir le fruit, si bien sûr il en existe une trace ?

 

J.A. : Chacun de ces projets m'a marqué. J'essaie d'ailleurs de toujours aller là où il y a de l'enjeu, de l'originalité et du danger.

 

"Les muses orphelines", ça a été pour moi l'une des premières pièces où j'ai compris quel comédien j'étais et qui m'a donné la confiance pour avancer.

 

"Equus", c'est vraiment le projet qui aura toujours une place importante dans mon coeur et ma tête. Je me souviens surtout de deux moments : un soir où il y a eu une coupure de courant au Marigny, excepté un projecteur qui est mystérieusement resté allumé... Et on a continué à jouer la pièce, dans un carré de lumière de 2 mètres carrés, puis avec des torches électriques. Et à la fin, personne n'avait vu qu'il y avait eu un problème. C'était incroyable à vivre. Il y avait un sentiment de "Show must go on" où il faut y aller, coûte que coûte... L'autre souvenir marquant lié à "Equus", c'est ce jour où Bernard Giraudeau a frappé à ma loge après avoir vu le spectacle, m'a pris dans ses bras en me disant "Je sais pas si j'aurais réussi à le faire...", ça m'a bouleversé.

 

"Louise Wimmer", c'est le premier long métrage d'un réalisateur plein de talent pour lequel j'ai beaucoup de respect (Cyril Mennegun) et avec qui je rêve de retravailler. Il a un regard très humain sur la société, et sur les acteurs. J'étais ravi qu'il me propose ce petit rôle qui a son importance sur la route du personnage que joue Corinne Masiero. J'ai éclaté de joie quand on a reçu le César du Meilleur Premier Film !

 

"Mystères de Lisbonne", je me rendais pas compte de l'énorme machine que c'était... J'ai le souvenir de la projection d'équipe, j'étais assis entre Catherine Deneuve, Isabelle Huppert et Fanny Ardant, impressionnant... Je découvrais ce chef d'oeuvre de 4h30, avec une direction photo incroyable. Un cadeau de Raoul Ruiz, son dernier film...

 

 

PdA : Quels conseils donneriez-vous à un(e) jeune qui, séduit(e) par l'une de vos performances, serait irrépressiblement tenté de suivre une voie similaire à la vôtre ?

 

J.A. : Chaque parcours est propre à chacun, alors c'est dur de donner un conseil. Je crois que l'une des clés, pour durer, c'est de garder sa flamme toujours allumée, ses utopies, ses rêves. Mais aussi de savoir se protéger, car c'est aussi un métier d'attente, de déception, qui peut être parfois très violent. En gros, garder sa sensibilité pour la scène et les plateaux, et savoir remettre sa carapace en dehors.

 

 

PdA : Nous avons longuement évoqué votre expérience d'acteur. Vous vous essayez également, depuis quelques années, à la mise en scène. Il y a eu "Cendrillon", "Alpenstock", et tout récemment "La piste aux ordures". Passer de l'autre côté, organiser, diriger... Une position que vous avez appris à apprécier, que vous voudrez tenir à nouveau, j'imagine ?

 

J.A. : J'adore ça. Être dans l'ombre, et mettre en lumière d'autres comédien(ne)s en qui je crois, qui me touchent ou me font rire. Tenir les ficelles, faire se rencontrer plusieurs corps de métier, proposer et être à l'écoute du talent de chacun, pour arriver à un projet qui appartienne à tous et qu'on veut faire découvrir. Créer des souvenirs pour les yeux, les oreilles, la tête et le coeur. Maintenant que j'y ai goûté, oui, j'ai beaucoup de mal à m'en passer...

 

 

PdA : Parlez-nous de vos dernières créations. Vous avez carte blanche, pour donner à nos lecteurs l'envie de les découvrir.

 

J.A. : Je viens de reprendre "Cendrillon" (ma première mise en scène) à la Manufacture des Abbesses, une version décalée et drôle du conte de Perrault. On a eu la chance d'avoir d'excellentes critiques, du coup on reprend de fin septembre à début janvier 2014.

 

La dernière création c'est un spectacle de rue, "La piste aux ordures" qu'on joue cet été au festival d'Aurillac. Un face à face entre une caisse en bois et une danseuse, deux anciennes bêtes de foire qui se retrouvent dans la rue, suite à l'incendie de leur cirque, et qui vont nous raconter leur histoire et essayer de s'enfuir avant que le camion poubelle ne vienne les broyer... Un journal a parlé récemment de "conte poétique à donner des frissons...", ça correspond bien je trouve !

 

 

PdA : Quels sont vos projets ? Vos envies pour la suite ?

 

J.A. : Je vais bientôt tourner avec Muriel Robin le téléfilm "Manta corridor", réalisé par Jérôme Foulon, j'y interprèterai Louis Manta. J'ai également un nouveau projet de mise en scène, et je reviendrai certainement en janvier au théâtre pour interpréter Rimbaud. Et je l'espère, en attendant, un peu de cinéma... Ça me manque. (Éd. : 01/07/13)

 

 

PdA : Un message pour nos lecteurs ? Pour quelqu'un en particulier ?

 

J.A. : J'espère que je n'aurais pas été trop bavard... C'est le défaut des anciens grands timides ! :)

 

 

PdA : Que peut-on vous souhaiter pour la suite, cher Julien Alluguette ?

 

J.A. : Du bonheur, du travail, des rêves, de la vie...

 

 

PdA : Un dernier mot ? Merci infiniment.

 

J.A. : Merci.

 

 

 

Merci encore, Julien. Bonne route... avec tous mes voeux ! Et vous, quel est votre rapport au théâtre ? Postez vos réponses - et vos réactions - en commentaire ! Nicolas alias Phil Defer

 

 

 

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Vous pouvez retrouver Julien Alluguette...

 

Sur son site ;

 

Bientôt au cinéma, à la télévision... ;

 

...et bien sûr au théâtre.

 

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