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Paroles d'Actu
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17 juin 2024

« Françoise Hardy en toutes lettres » par Stéphane Barsacq, son éditeur

Immédiatement après l’annonce de la disparition de Françoise Hardy, le 11 juin, les réseaux sociaux ont vu fleurir, par centaines de milliers, des hommages d’anonymes et de célébrités pour cette artiste populaire qui savait parler au cœur de qui l’écoutait.

 

Parmi ceux, innombrables, que j’ai vu passer, quelques mots touchants signés Stéphane Barsacq, dont je connaissais le nom pour l’avoir lu de la plume de Françoise Hardy elle-même, lors de la dernière interview qu’elle m’a accordée (mars 2024) : il était l’éditeur qui l’avait « harcelée » pour qu’elle écrive ses Mémoires. Deux ouvrages naîtront de leur rencontre : Le Désespoir des singes... et autres bagatelles, cette fameuse autobiographie (2008), et l’unique roman de la chanteuse, L’Amour fou (2012). Deux ouvrages et, je crois, une belle amitié.

 

J’ai demandé à Stéphane Barsacq (13 juin), avec lequel l’échange a tout de suite été facile, s’il accepterait de se saisir d’un espace que je pourrais lui offrir dans Paroles d’Actu, pour évoquer la Françoise Hardy qu’il a connue à titre personnel, et le travail considérable qui fut accompli avec elle. L’idée lui a plu, et son texte m’est parvenu très rapidement (16 juin). Dans cette tribune inédite, sensible et tendre à l’image de l’affection qu’elle lui inspirait, son auteur fait découvrir au lecteur une femme qu’il ne connaissait pas forcément. Merci pour le partage, M. Barsacq. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Stéphane Barsacq, éditeur, est également écrivain. Il a publié récemment Renaître avec Hélène Grimaud (Albin Michel, 2023). Son prochain livre paraîtra le 21 août  : Dominique suivi de Epectases de Sollers (Le Clos Jouve).

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

 

Cette (très belle) photo de F. Hardy a été sélectionnée par S. Barsacq.

Si sa publication devait enfreindre quelque droit, je la retirerais aussitôt.

 

 

« Françoise Hardy en toutes lettres »

par Stéphane Barsacq, le 16 juin 2024

 

Lorsque j’ai édité et publié les Mémoires de Françoise Hardy, les éditions Robert Laffont ont organisé une petite fête  : je nous revois avec Françoise, mais aussi Nicole Lattès, Bernard Pivot et Philippe Tesson lever notre verre. Tous sont désormais morts. Parmi les vivants, il y avait Étienne Daho, mais aussi les plus proches de Françoise, ceux dont les media ne parlent guère à l’ordinaire. Aussitôt Le Désespoir des singes, du nom d’un arbre qui symbolisait son destin, pensait-elle, a été un succès – numéro 1 des ventes - , dont Françoise a été la première surprise  : en quelques semaines, un demi-million d’exemplaires ont été vendus. Et depuis lors, avec l’édition poche, Françoise a atteint des ventes dignes d’un Goncourt classé «  Grand Cru  ». Comment les choses ont-elles débuté  ? Ce devait être vers l’an 2000. À l’époque, Françoise était sous le choc de sa découverte de la jeune pianiste Hélène Grimaud. Étant ami avec l’une, je suis devenu ami avec l’autre. Sans doute était-ce écrit  ! C’était d’autant plus commode qu’Hélène ne vivant pas en France, et étant en tournée de par le monde, je pouvais faire le lien entre elles, au point que je leur ai proposé un jour de faire un duo, ce qui a abouti à la chanson La valse des regrets présente sur l’album Parenthèses. Dans ce disque, paru en 2006, Françoise chantait en duo avec ses meilleurs amis, de Bashung à Daho. La valse des regrets est la seule chanson où Françoise est en solo avec Hélène en vis-à-vis qui l’accompagne depuis son piano ailé et berlinois. Je dois le dire  : les choses avec Françoise étaient extrêmement simples  : ou elle vous adoptait - quel que soit votre rang -, ou elle vous rejetait, fussiez-vous puissant. Dans les deux cas  : «  à jamais  », mais aussi quels que soient les soubresauts de l’amitié  ! J’ai donc passé tous les examens  : astrologique, graphologique et musical, puisqu’à l’époque Françoise me questionnait sur les grands pianistes, surtout Richter, Gilels et Gould.

 

 

En 2001, étant devenu directeur littéraire pour les éditions Robert Laffont, j’ai proposé à Françoise d’écrire ses Mémoires. Elle y a opposé le plus ferme des refus. C’était naturellement une invitation à la convaincre, ce à quoi je me suis employé le plus volontiers du monde. De courrier en courrier – je dois en avoir plus de deux mille  ! -, Françoise s’est peu à peu prise au jeu. Si elle me racontait si bien tel ou tel détail, tel ou tel souvenir, pourquoi ne pas en faire un livre  ? Je dois préciser que Françoise avait une double nature  : très fragile et très forte. Elle doutait - ce qui n’était pas une pose ou une coquetterie -, mais une fois qu’elle avait pris une décision, elle s’y tenait. Je lui ai d’abord lancé le défi de faire un chapitre, puis un autre, et ainsi de suite, jusqu’à la publication. Ce fut l’aventure de plusieurs années. Dès lors, après l’avoir «  harcelée  », comme elle l’a répété avec humour, j’ai été littéralement «  harcelé  » à mon tour. Je pouvais recevoir jusqu’à cinq mails par jour de Françoise qui s’interrogeait sur ce qu’il valait mieux  : un adverbe ou pas, un point ou un point-virgule, un passé simple ou un passé composé, à l’infini. Ce fut du travail d’orfèvre. J’ai su d’emblée qu’elle était une vraie écrivaine parce qu’elle était possédée par son sujet. Son univers était devenu - à égalité - la peinture de Bob Dylan ou de David Bowie et celui des conjonctions et des participes. Par ailleurs, dans la même lettre, elle pouvait alterner une dispute sur la place d’un substantif et s’interroger sur le destin du monde  : une même aventure intellectuelle qui l’apparentait à Mme de La Fayette. Françoise répondait aux vers de Gilbert Lely  : «  Il n’est rien d’ineffable au prix d’un long acharnement / Alors cette idée du poème : moins intraitable que la vie,  il permet qu’on le recommence.  »

 

Notre aventure ne s’est pas arrêtée avec ses Mémoires, puisque j’ai édité son seul roman, L’amour fou en 2013. Ce fut le même scenario  : elle doutait et ne voulait pas l’éditer, quand j’ai réussi à la convaincre à nouveau. Ce fut le même travail  : mot à mot, ligne à ligne, page à page. J’aimais que Françoise soit si honnête. Elle ne cherchait pas le style, ni quoi que ce soit de nouveau. Elle cherchait à écrire avec justesse ce qu’elle ressentait, et comment elle le ressentait selon une palette de nuances qui faisaient penser à la garde-robe de ce gentilhomme qui se présentait toujours devant le roi, habillé tout de gris, mais selon une teinte différente. Françoise mettait plus haut que tout la lucidité  ; elle désirait voir et rendre visible sa vision. Elle voulait transmettre ses vertiges, ses effrois et ses détresses sur un mode où elle les dominerait. C’était un travail harassant, obsédant, littéralement fou, une manière de s’emparer des mots pour leur faire avouer des variations infinitésimales dans l’expression des passions humaines. Si désemparée devant le monde, Françoise obtenait des mots qu’elle scrutait, ce que la vie lui avait refusé.

 

 

Avec Françoise, les souvenirs sont nombreux, entre autres avec Hélène Grimaud qu’elle aimait maternellement, ou à l’occasion de voyages, - je me souviens en particulier être parti en Belgique avec elle, où chaque minute nous transportait dans un roman de Simenon, ce qui la faisait rire.  Pour moi, je lui garde la reconnaissance de m’avoir choisi alors que j’étais dans ma vingtaine. Au moment de terminer ce trop bref hommage, je relis ce que je lui ai envoyé après la remise du manuscrit de ses Mémoires : «  D’un point de vue formel, tu es un écrivain. Tu écris avec des mots qui ont une âme : on découvre un fil duquel tu ne tombes jamais. Ensuite ce que tu racontes est passionnant à tous égards : on voit par tes yeux si voyants. On est admis dans la présence et l'amitié d’artistes que nous aimons. Mais surtout tu parles avec force, dans la retenue, l'une s’arc-boutant sur l’autre, selon une alchimie supérieure, de choses à la fois très intimes et universelles. Avec cette lucidité qui est la vraie générosité pour le lecteur. Tu as la même puissance d’analyse qu’un Ingmar Bergman : cette capacité à raconter, sans tout dire, de sorte que l’essentiel est à la fois transmis et préservé. Tu tiens un livre de première importance  : tu es bien née "l’étoile au front", comme le disait Raymond Roussel des âmes choisies.  »

 

Le poète Georges Henein avait raison d’écrire en 1962 : «  Elle a l'expression immobile des gens qui ont beaucoup voyagé, sans croire au changement et beaucoup aimé, sans renoncer à leur solitude. Elle sourit au ralenti comme dans un rêve et ce sourire ajoute on ne sait quelle mélancolie à ce visage lointain, trop précis pour le brouillard, mais trop fragile pour le soleil.  » Une dernière chose  : Françoise aimait que je termine mes mails par l’expression  :  «  N’aie crainte  ». Elle l’avait reprise dans sa chanson L’amour fou, le même titre que son roman, composée par Thierry Stremler. Aujourd’hui nul doute que toutes ses craintes soient levées.

 

Photo privée, prise par Stéphane Barsacq. Merci à lui pour le prêt !

 

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