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5 août 2025

« Hiroshima, Nagasaki, 80 ans plus tard » par Jean-Marc Le Page

Que reste-t-il, dans les mémoires et dans les consciences de 2025, des bombardements atomiques de Hiroshima (6 août 1945) et de Nagasaki (9 août 1945) qui tuèrent entre 150 et 250 000 personnes ? 80 ans après, il n’y a plus guère dhibakusha, ces survivants de l’horreur nucléaire, ces témoins rappelant à l’humanité qu’elle avait inventé, en 1945, et surtout en 1952 (premier test d’une bombe à hydrogène), un outil rendant possible son propre suicide. Après 80 années d’équilibre et de modération relatifs des grands dirigeants du monde (dont 76 de cohabitation d’au moins deux États nucléaires), on est en droit de se demander, au vu de l’actualité, de l’apparente instabilité géostratégique, et des signaux envoyés par les uns et les autres, si la raison et la modération guident toujours ceux qui ont pouvoir de déclencher le feu suprême. 80 ans après, on est en droit de se demander si le spectre d’une apocalypse nucléaire, qui reste heureusement une hypothèse très improbable, continue de terrifier autant qu’il le doit, ceux qui pourraient la subir mais surtout, ceux qui pourraient la déclencher.

 

A-t-on oublié les leçons, le traumatisme d’Hiroshima et de Nagasaki ? Cette question, je l’ai posée à Jean-Marc Le Page, docteur en histoire et spécialiste de la question. Je le remercie d’avoir répondu positivement à ma sollicitation. La première édition de son récent ouvrage, La Menace nucléaire : De Hiroshima à la crise ukrainienne (Passés/Composés, 2022), un historique passionnant de l’armement atomique, avait fait l’objet pour Paroles d’Actu d’un long entretien (septembre 2021). Je ne puis que vous inviter à lire son ouvrage, tout à la fois glaçant et rassurant, et à vous emparer si ce n’est déjà fait de l’album graphique La Bombe (Glénat), mené de main de maître par Didier Swysen. À quelques heures du 6 août, une pensée pour ces hibakusha d’Hiroshima, que petit à petit on oublie... et au moins autant pour ceux de Nagasaki, qu’on a tendance à oublier encore plus, presque comme une double peine. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« Hiroshima, Nagasaki, 80 ans plus tard »

par Jean-Marc Le Page, le 3 août 2025

Hiroshima, après la bombe... Source : Getty Images.

 

Hiroshima, Nagasaki, le nom de ces deux villes japonaises résonnent toujours dans les esprits comme étant l’acmé de ce que l’humanité peut faire de pire. En une fraction de secondes, des dizaines de milliers de vies se sont évaporées. Albert Camus, dans son article paru dans Combat le 8 août 1945, a bien compris le changement de paradigme dans lequel l’humanité s’engageait : « le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. » Deux années plus tard, les scientifiques étatsuniens qui ont remporté la course à la bombe décident de publier tous les ans un état de la menace nucléaire et du risque de sombrer dans l’apocalypse : en 1947, la Doomsday Clock, présentée chaque mois de janvier dans le Bulletin of American Scientists affichait alors 23h53, sept petites minutes avant la fin du monde. Aujourd’hui nous en sommes à 23h58 et 31 secondes. Jamais nous n’avons été aussi proches de Minuit... Cette évolution, qui est également liée aux menaces technologiques et du changement climatique – intégrées dans le décompte depuis 2007 – semble montrer que les « leçons » de l’été 1945 ont été oubliées.

 

Les crises de la guerre froide ont laissé quelques traces, en particulier celle de Cuba, la seule qui aurait pu éventuellement déboucher sur un conflit majeur. Elles ont conduit à une régulation internationale dont le Traité de non-prolifération de 1968 est la clé de voûte. Les grandes puissances ont appris à gérer l’arme nucléaire, ses implications politiques comme militaires. Le principe du Non-use, de la non utilisation en premier, semble généralement partagé – bien qu’il puisse y avoir des nuances selon les doctrines – comme celui de la dissuasion. C’est une arme avant tout politique, et comme le dit l’adage, trop sérieuse pour être laissée entre les mains des militaires. La chute du mur de Berlin laisse penser qu’un nouvel ordre mondial va naitre des décombres de l’URSS et nous faire entrer dans un deuxième âge nucléaire, qui voit s’éloigner le spectre de la destruction mutuelle assurée. Pourtant, c’est également une période durant laquelle la prolifération s’accroît : le Pakistan et la Corée du Nord entrent dans le club fermé des puissances nucléaires. L’Inde, dont le premier essai date de 1974, n’est pas en reste et s’affirme alors clairement, pour ne pas laisser toute la place à son ennemi intime qu’est Islamabad. Mais ces menaces paraissent périphériques et rien ne vient troubler l’optimisme ambiant. En 1991, un premier traité de réduction des armements stratégiques est signé (START I), il est reconduit en 2010 (New START). Cela entraîne une forte réduction des arsenaux. Barack Obama, en 2013, peut réfléchir à un désarmement et l’ONU s’engager dans un Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), entré en vigueur en 2021. Plus que la Corée du Nord, c’est alors l’Iran qui concentre les regards. Le pays des mollahs est accusé de vouloir proliférer, de s’engager dans un programme nucléaire militaire. C’est inacceptable pour Israël, pour son allié américain, pour de nombreux pays européen. Les discussions aboutissent au JCPOA, l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien en 2015.

 

Puis tout semble se « dérégler ». Un troisième âge émerge, corollaire de l’affirmation de puissances révisionnistes qui souhaitent retrouver ou prendre toute leur place dans le concert des nations. Le discours prononcé par Vladimir Poutine à Munich en 2007 en est sans doute le premier marqueur. Il énonce le retour de la Russie et affirme que la force peut être une solution. L’année suivante, l’armée russe entre en Géorgie et entraine l’Europe dans une première crise. La Chine décide de s’affranchir, de donner vie au Rêve Chinois – The China Dream de Liu Mingfu, repris par Xi Jiping – et de prendre sa revanche sur les traités inégaux, sur le siècle de l’humiliation et ainsi retrouver la place qui était la sienne avant l’entrée des Occidentaux, c'est à-dire la première. Les tensions se font de plus en plus vives et aboutissent à l’agression de l’Ukraine, aux exercices réguliers de blocus de Taiwan. La réélection de Donald Trump en 2024 ne fait qu’accélérer un état de fait dans lequel la puissance brute, le rapport de force, le choc des volontés ou la voie de la pression maximale fait voler en éclat les bases de l’ordre mondial construit sur les cendres de 1945.

 

Les armes nucléaires, toujours présentes mais quelque peu oubliées par l’opinion, font leur retour de manière fracassante. Le Kremlin, par la voix de Vladimir Poutine ou de ses séides, à l’image de Dimitri Medvedev, n’hésite pas à lancer des menaces d’utilisation dès que la situation militaire en Ukraine est difficile. D’ailleurs, l’invasion est menée sous parapluie atomique pour enlever à l’Occident, à l’OTAN, toute velléité d’intervention directe. C’est une première depuis des décennies. La prolifération est de retour, pour le moment verticale : le Royaume-Uni décide d’augmenter son nombre d’ogives et, surtout, la Chine populaire souhaite quadrupler son arsenal d’ici à 2030 pour atteindre environ 1 000 têtes. La France, en réaction à la menace russe et face au risque de désengagement de Washington, questionne une dissuasion à l’échelle de l’Europe qui peut se traduire par le renoncement à la « stricte suffisance » et à la limitation de son arsenal à moins de 300 têtes. L’abandon du New START est également le signe d’un retour à une course aux armements qui semblait arrêtée. Le 1er août 2025, Donald Trump, en réaction à une nouvelle déclaration de l’inénarrable D. Medvedev, annonce qu’il a ordonné le déploiement de deux « sous-marins nucléaires » à proximité de la Russie, au cas où…

 

L’époque est anxiogène, les crises violentes, et la rhétorique est une arme. La guerre de l’information fait rage, les réseaux sociaux sont un champ de bataille sur lequel impressionner l’opinion publique adverse. À ce niveau, la mémoire de Hiroshima et Nagasaki joue toujours à plein. Le nucléaire, à juste titre, fait peur. C’est un magnifique levier pour qui veut toucher la population adverse dans le but de l’orienter dans un sens favorable. Dans un État démocratique, cette dernière peut avoir une action sur la gouvernance et les décisions du pouvoir politique. Pourtant, la grammaire nucléaire ne change pas. Les postures stratégiques de la Russie, des États-Unis restent les mêmes. Il y a une plus grande prudence – la France a déployé ses trois sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) en février 2022, au moment de l’attaque sur l’Ukraine, par précaution – mais aucun des pays dotés n’a intérêt à utiliser le feu nucléaire : les régimes russe, chinois, nord-coréen n’y survivraient pas, alors que c’est la raison première de leur présence ; l’Inde et le Pakistan dans leur dernière confrontation ont encore fait la preuve de leur grande maitrise de l’action militaire pour éviter une escalade mortifère.

 

Pourtant, il ne faut pas sous-estimer la montée des périls. Dans un monde de plus en plus désordonné, alors que les assurances d’hier s’étiolent, de nombreux pays se posent des questions : Pologne, Corée du Sud, Japon réfléchissent à mettre en œuvre un programme militaire. La réaction de l’Iran après les bombardements de la « guerre des 12 jours » est à surveiller. Son programme est ralenti mais pas éteint. L’Ayatollah Khamenei a réaffirmé son opposition à l’arme nucléaire, mais il n’est pas éternel… Si Téhéran devait entrer dans le club, il est à peu près certain que ses grands voisins et concurrents souhaiteraient également y accéder.

 

Cependant, le pire n’est jamais sûr. Le tabou nucléaire fonctionne encore. Par contre, face à la montée des risques, le dérapage, l’accident mal maîtrisé, peut conduire à l’impensable. C’est le scénario de tous les ouvrages d’anticipation publiés depuis le début des années 2020 comme 2034 ou La flotte fantôme. D’une certaine manière nous sommes proches de la situation de la crise des missiles de 1962 : aucun des belligérants ne souhaite une guerre et encore moins utiliser leurs arsenaux nucléaires. Mais il faut se souvenir du choc sur l’opinion publique internationale du discours de John F. Kennedy le 22 octobre et des treize jours qui ont tenu le monde en haleine. Beaucoup de discours, un bras de fer pour finalement trouver une solution qui réduise le danger. Cependant, durant ces longues journées d’octobre 1962 comme de nos jours, les accidents sont toujours possibles, liés à une erreur humaine, à un bug informatique ou à la mauvaise lecture d’une situation.

 

La solution face au risque nucléaire parait simple en théorie et a été portée par les hibakusha, les survivants des bombardements sur le Japon depuis 1945 : l’application du traité d’interdiction des armes nucléaires. Le souvenir des explosions est toujours prégnant et régulièrement ravivé. La flamme de Paix brûle toujours à Hiroshima, elle sera éteinte lorsque toutes les armes nucléaires auront disparu, mais dans le contexte actuel c’est un vœu pieu dont la perspective ne fait que s’éloigner...

 

par Jean-Marc Le Page (03/08/25)

 

Jean-Marc Le Page est auteur de La Menace nucléaire : De Hiroshima à la crise ukrainienne (Passés/Composés, 2022).

 

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