« Quo Vadis Nagasaki ? » par Pierre Sevaistre
Ce 9 août est commémoré, pour son 80e anniversaire, le bombardement atomique de Nagasaki, qui survint trois jours après celui d’Hiroshima. Cette actualité, ce souvenir ont été abordés dans Paroles d’Actu il y a peu, avec la tribune donnée au spécialiste du nucléaire militaire, Jean-Marc Le Page. Peu après sa diffusion, j’ai souhaité proposer à un autre de mes correspondants fidèles, Pierre Sevaistre, Français grand connaisseur du Japon où il vit depuis des années, d’écrire à son tour quelque chose pour évoquer cette histoire. Il a à deux reprises répondu à ma sollicitation, pour ce site : la première en 2017, autour de la parution de son ouvrage sur les rapports au monde du Japon à travers les siècles, la seconde en 2022 après l’assassinat de l’ancien Premier ministre emblématique, Shinzo Abe.
Après réflexion, M. Sevaistre a proposé de plancher sur un texte évoquant plus particulièrement la ville de la seconde bombe, celle qu’on oublie un peu plus facilement, à savoir Nagasaki. J’en ai été ravi, ayant toujours été un peu choqué qu’on parle infiniment plus, s’agissant d’holocauste nucléaire, d’Hiroshima que de celle-ci, même si les raisons en sont compréhensibles : elle fut la première d’une liste qu’on espère ne jamais dépasser deux, et « Little Boy », bien que moins puissante, fit deux fois plus de victimes que « Fat Man ». L’article propose, en peu de signes, un voyage passionnant dans l’histoire méconnue d’une région où fleurirent quelques unes des premières interactions véritables du Japon avec le monde chrétien. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU
« Quo Vadis Nagasaki ? »
par Pierre Sevaistre, le 8 août 2025
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L’ancienne cathédrale d’Urakami, Nagasaki. Peu après l’explosion...
Le 9 août 2025, Nagasaki a commémoré les 80 ans de la bombe nucléaire et comme d’habitude, les cérémonies ont été quelque peu éclipsées par celles d’Hiroshima trois jours plus tôt. Il est vrai qu’avec environ 70 000 victimes, le bilan des morts est la moitié de celui de Hiroshima. Ce moindre décompte n’a pas été dû à la bombe, qui était plus puissante, mais à la configuration particulière de la ville encaissée au fond d’une espèce de fjord entre des montagnes qui ont limité l’étendue des dégâts.
C’est probablement cette disposition géographique qui avait séduit en son temps, en 1565, le père Figueiredo et l’avait convaincu d’aller demander au seigneur du lieu, Sumitada Ômura, l’autorisation d’en faire un mouillage pour les bateaux de commerce des Portugais. Ômura était le seigneur du domaine féodal du même nom et, pour se défendre contre les attaques incessantes de ses voisins, il avait misé sur l’argent et les armes que pourrait lui apporter le commerce portugais. Il avait offert aux jésuites l’autorisation de prêcher dans son fief contre la venue des caraques portugaises. En échange de la promesse d’une conversion future, les jésuites avaient accepté le marché, mais les deux premiers ports mis à leur disposition avaient été successivement attaqués par un seigneur voisin jaloux. C’est la raison pour laquelle le père Figueiredo s’était mis à la recherche d’un site à la fois facile d’accès pour les lourds bateaux portugais et aisément défendable. C’est ainsi que Nagasaki était devenu une petite ville très active qui accueillait les bateaux du capitaine-major portugais et dans laquelle les jésuites pouvaient construire librement leurs églises. Les commerçants japonais avaient afflué, ainsi que des chrétiens de tout le Kyushu qui fuyaient la vindicte de leurs concitoyens.
Ômura avait fini par se faire baptiser et, malgré le côté très intéressé de cette conversion, il restera fidèle toute sa vie à ses amis jésuites et à sa nouvelle religion. Néanmoins, il restait militairement faible et en 1573 il fut attaqué par son propre beau-frère. Il fut sauvé de justesse par un groupe de fidèles samouraïs chrétiens, mais il ne put rien faire pour défendre Nagasaki qui était assiégée au même moment. Normalement, Nagasaki aurait dû tomber, mais un groupe de réfugiés chrétiens qui n’avaient plus rien à perdre fit une sortie audacieuse qui décapita l’armée assiégeante. Pour la première fois, des chrétiens, samouraïs ou non, avaient pris les armes et s’étaient défendus avec succès.
C’est probablement ce qui poussa Ômura à faire le don perpétuel de Nagasaki aux jésuites en 1580 lors du passage du visiteur des missions orientales, Alessandro Valignano. Bien que les jésuites n’aient pas été censés s’impliquer dans des affaires temporelles, Valignano accepta cette proposition ; il y avait des années que la mission se finançait avec les commissions du commerce de la soie et comme sa demande d’autorisation à Rome mettrait trois ans pour revenir, il y avait peu de chances qu’elle soit refusée. Ce don avait néanmoins une contrepartie ; les jésuites devaient assurer eux-mêmes la défense de leur ville.
Cette obligation n’était pas pour déplaire au nouveau supérieur de la mission du Japon, un Portugais nommé Gaspar Coelho, qui avait toujours été partisan de la manière forte vis-à-vis de ses concurrents bouddhistes. Il commença donc à fortifier Nagasaki et fit l’acquisition d’une fuste, c’est-à-dire une galère de guerre. Ce que Coelho n’avait pas compris, c’est que le nouvel homme fort du Japon, Hideyoshi, n’allait pas se montrer longtemps aussi favorable aux chrétiens que l’avait été son prédécesseur Nobunaga. Coelho commit l’erreur d’aller en 1587 visiter Hideyoshi, qui était en campagne dans le Kyushu, en utilisant sa fuste. La réaction fut foudroyante, Hideyoshi ne supporta pas que des étrangers puissent être armés au Japon. Il ordonna l’expulsion des jésuites du pays et confisqua Nagasaki dont il fit détruire les églises.
En pratique les jésuites ne quittèrent pas le Japon. Ils se firent extrêmement discrets et réussirent à négocier par toutes sortes de faux-semblants le droit de rester. Malheureusement pour eux, 1590 est l’époque où les Espagnols, ne reconnaissant plus l’exclusivité du Portugal sur le Japon, envoyèrent leurs propres missionnaires comme têtes de pont sur l’archipel. Ces derniers refusèrent de se montrer discrets comme les jésuites ; ils furent tolérés quelques années, mais en 1597 après un incident avec un bateau espagnol, Hideyoshi fit arrêter vingt-six personnes proches des franciscains, religieux et laïcs, Japonais et étrangers. On les fit marcher de Kyoto jusqu’à Nagasaki et là, ils furent crucifiés sur la pente de Nishizaka qui surplombe la baie. Le choix de Nagasaki pour l’exécution n’était bien sûr pas un hasard, Hideyoshi voulait faire un exemple et montrer aux nombreux chrétiens de la ville les limites de ce qu’il était prêt à tolérer.
Hideyoshi n’allait pas survivre longtemps à ces premiers martyrs et sa succession allait donner lieu à une guerre finalement remportée en 1600 par Ieyasu Tokugawa à la bataille de Sekigahara. Pendant une dizaine d’années, le nouveau dirigeant allait se montrer favorable aux chrétiens et au commerce étranger. La ville de Nagasaki allait connaître une période très florissante alors qu’apparaissaient de nouveaux concurrents, les Hollandais, qui s’installèrent dans la localité rivale de Hirado.
Cette période faste n’allait pas durer ; les Tokugawa voulaient contrôler tout le pays et craignaient l’influence de l’Espagne et du Portugal sur les daimyos chrétiens, les seigneurs féodaux convertis. En 1614, ils interdirent la religion catholique dans tout le pays et les chrétiens qui restèrent durent entrer en clandestinité. Dans les quinze années qui suivirent, des campagnes de persécutions sévères anéantirent la plupart des communautés chrétiennes et de leurs pasteurs. Nagasaki qui était sous la coupe directe des Tokugawa fut parmi les premières visées. En 1622, sur la pente de Nishizaka, une cinquantaine de chrétiens furent brûlés ou décapités. Les Tokugawa s’attaquèrent alors au commerce étranger ; les Portugais furent confinés sur l’île artificielle de Dejima avant d’être expulsés du pays et ils furent remplacés sur Dejima par les Hollandais qui avaient été forcés de quitter Hirado. À part les Chinois, dont les jonques n’avaient jamais cessé de fréquenter le port de Nagasaki, il n’y avait plus d’étrangers au Japon en dehors de la poignée de commerçants hollandais sur Dejima. Cela allait durer deux cent cinquante ans.
Nagasaki allait profiter de cette période de paix sous les Tokugawa et de son statut d’unique point de contact avec l’Europe. Elle était la seule à avoir des interprètes de hollandais qui se transmettaient leur savoir de père en fils. C’est à Nagasaki aussi que s’installèrent, à partir du 18e siècle, des chercheurs qui étudiaient les sciences occidentales sur la base les livres hollandais. On appelait cela rangaku, ou les études hollandaises. Lorsque le commodore Perry força le Japon à s’ouvrir en 1854, quatre villes furent ouvertes aux étrangers, dont, bien sûr, Nagasaki, aux côtés de Yokohama. Ce fut dans ces deux villes que les pères français des Missions étrangères de Paris eurent droit de s’installer et de bâtir leurs premières églises, en théorie réservées aux étrangers. Celle de Nagasaki fut construite dans la concession d’Ôura, au sud de la ville. C’est là que son curé, le père Petitjean, vit arriver en 1865 un groupe de paysans qui se firent reconnaître de lui comme chrétiens. Ils venaient du village d’Urakami, à la lisière-nord de la ville, et avaient vécu leur foi en clandestinité pendant plus de deux cents ans, c’étaient les premiers chrétiens cachés que retrouvaient les missionnaires. Le père Petitjean s’occupa d’eux secrètement pendant quelques années, mais les chrétiens cachés pensèrent qu’ils pouvaient désormais vivre au grand jour. Mal leur en prit, car ils furent victimes d’une violente persécution de la part du nouveau gouvernement Meiji qui les déporta en 1870. Sur 3 400 chrétiens, 600 moururent de sévices subis pendant les trois ans que dura leur « voyage », comme ils l’appelèrent. Grâce à la pression internationale, le catholicisme devint toléré en 1873, avant d’être autorisé, et les exilés d’Urakami purent rentrer chez eux. Leur village avait été absorbé par Nagasaki dont il était devenu le quartier nord. Ils avaient tout perdu, mais avec beaucoup de courage et l’aide des missionnaires français, ils entamèrent la construction d’une cathédrale qui fut inaugurée en 1915, et était à l’époque la plus grande de toute l’Asie.
Et puis le Japon est entré en guerre, contre la Chine d’abord, puis contre les Alliés ensuite. Le prétexte était défensif, mais il s’agissait en fait d’assouvir l’ambition des militaires qui rêvaient de dominer toute l’Asie et d’en chasser les Occidentaux. Le résultat fut l’inverse de ce qui était espéré ; à partir de 1945 l’archipel japonais subissait des bombardements massifs et Okinawa avait été perdue à l’issue de batailles extrêmement meurtrières. Le 26 juillet, les alliés avaient publié la déclaration de Postdam demandant la reddition sans condition du Japon et, en l’absence d’une réponse positive, deux bombes nucléaires furent lancées, le 6 août sur Hiroshima, et le 9 août sur Nagasaki.
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Photos de Pierre Sevaistre, avec son commentaire.
Je vous envoie deux photos que j’ai prises moi-même. Elles ne sont pas très bonnes et demandent une explication mais je les trouve émouvantes. Il s’agit des deux arbres du sanctuaire shinto de Sanno, pas très loin du point zéro (le parc de la Paix), qui ont été brûlés lors du bombardement mais qui ont repris. Il y a une plaque avec la photo juste après la bombe, qui n’est pas très nette mais donne néanmoins une idée de la situation. Le temple est dans un quartier qui est animé, ces arbres à l’arrière desquels on voit toujours la partie carbonisée sont pour moi le symbole de la renaissance de cette ville.
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On pourra gloser longtemps sur le fait de savoir si ces bombes étaient nécessaires pour finir la guerre. Il apparaît que la principale motivation des Américains était de terminer les hostilités avant que les Soviétiques ne puissent envahir le Japon, ce qu’ils avaient promis de commencer le 9 août. C’est horrible à dire, mais l’état-major américain, qui avait déjà rasé les villes allemandes et les grandes villes japonaises, n’était pas à cent ou deux cent mille Japonais près. C’est ainsi que Hiroshima est devenue malgré elle le centre mondial pour le désarmement nucléaire, mais c’est un mouvement qui récemment apparaît de plus en plus décalé dans un univers qui se réarme. Même le prix Nobel accordé aux derniers hibakusha (les survivants de la Bombe, ndlr) semble être une dernière consolation avant que l’âge ne finisse par les emporter. Jamais les États-Unis n’ont présenté la moindre excuse pour ces bombardements, mais il est vrai que le gouvernement japonais n’a pas non plus reconnu sa responsabilité dans le déclenchement de cette guerre et les innombrables victimes qu’elle a causées. Après 80 ans, la situation ne s’est pas améliorée.
À Nagasaki, les choses sont un peu différentes ; on peut se poser la question, comme le font beaucoup de Japonais, de savoir pourquoi une deuxième bombe était nécessaire. Certains disent que les Américains ont voulu tester en vraie grandeur l’efficacité d’une bombe au plutonium, après celle à l’uranium de Hiroshima. On peut en tous cas se demander si les Américains savaient ce qu’ils faisaient en larguant cette bombe non seulement sur Nagasaki, mais en plus à la verticale d’Urakami, le quartier chrétien. Un médecin catholique nommé Takashi Nagai a essayé de donner un sens à ces nouvelles souffrances infligées à ses coreligionnaires d’Urakami. Devant les ruines de la cathédrale, il a expliqué que les victimes de la bombe avaient été offertes en holocauste pour la paix dans le monde.
Beaucoup de Français sont passionnés par le Japon et veulent le visiter. Pour ceux qui viennent, Nagasaki est une étape essentielle, car c’est la ville dont l’histoire souvent dramatique relie le Japon au reste du monde. Depuis le mémorial des vingt-six martyrs, en passant par l’île de Dejima, l’église d’Ôura, le musée des chrétiens cachés, la ville chinoise, les ruines de l’ancienne cathédrale, le parc de la paix, le mémorial de Takashi Nagai et la nouvelle cathédrale, on y retrouvera une densité d’émotions rarement accessible autre part. Au-delà de l’exotisme, on y trouve un sentiment de fraternité avec le peuple japonais.
par Pierre Sevaistre (08/08/25)
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Pierre Sevaistre est auteur de Chrétiens et Japonais : Histoire
du catholicisme au Japon (L’Harmattan, 2024).
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