Olivier Da Lage : « La bipolarisation du monde n'est pas inexorable... »
L’impressionnante parade militaire, et le discours très vigoureux que le président chinois Xi a donné à voir au monde, le 3 septembre, ont peut-être constitué, tout combiné, l’acte de défiance le plus explicite de la République populaire envers l’ordre occidental. La présence à ses côtés, comme invités d’honneur, des présidents russe et nord-coréen, tous deux vus comme des parias par une bonne partie des Occidentaux, n’était à cet égard évidemment pas anodine. On observe dans le même temps que la brutalité des annonces du président Trump en matière de politique commerciale, y compris envers les alliés traditionnels des États-Unis, a eu pour effet de refroidir nombre de ces partenaires quant à la fiabilité de l’alliance américaine, voire de pousser certains adversaires historiques, comme l’Inde et la Chine, à se rapprocher.
J’ai souhaité interroger une nouvelle fois Olivier Da Lage, ancien journaliste à RFI et spécialiste de l’Inde (il a signé en 2022 L’Inde, un géant fragile, aux éd. Eyrolles), sur cette nouvelle donne stratégique, à supposer qu’elle soit à prendre comme telle, et sur les leçons à en tirer pour les Européens. Je le remercie pour ses réponses comme toujours précises et éclairantes, et signale qu’il sera le mois prochain présent dans l’ouvrage collectif Les Maîtres du monde (même éditeur), en tant qu’auteur d’un portrait de Julian Assange.
Avant de conclure cette intro, et s’agissant du monde qui nous entoure, il me faut évidemment rendre hommage à Gérard Chaliand, grand spécialiste de géopolitique décédé le 20 août dernier. En janvier 2023, il avait longuement répondu à mes questions quant à la guerre en Ukraine, à la Chine, à l’islam radical et, encore et toujours, à l’impérieuse nécessité pour l’Europe en tant qu’agglomérat d’individualités et en tant que bloc, à prendre pleinement en main son destin et à assumer son rôle face aux réalités nouvelles. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU (06/09/2025)
Olivier Da Lage : « La bipolarisation
du monde n’est pas inexorable... »
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Narendra Modi et Xi Jinping, en août 2025. Photo : Reuters.
Olivier Da Lage bonjour. Assiste-t-on, s’agissant des relations traditionnellement compliquées entre les deux géants que sont la Chine et l’Inde, à un tournant historique ? Donald Trump a-t-il, avec sa politique douanière agressive, poussé New Delhi dans les bras de Pékin ?
Davantage que d’un tournant, je parlerais d’une inflexion marquée. Il ne fait pas de doute que la mise en scène par Narendra Modi de sa proximité retrouvée avec Xi Jinping est entièrement due à la brutalité des déclarations et décisions de Donald Trump à l’encontre de l’Inde qui avait pourtant stoïquement tenté au cours des six mois précédents de ne rien dire qui puisse fâcher le président américain fraîchement réélu. Mais si Modi a bien posté sur X la photo le montrant aux côtés de Xi et de Poutine, tout sourire, il ne s’est pas attardé en Chine et est reparti avant la grande parade militaire à laquelle le président nord-coréen Kim Jong-un, en revanche, est venu assister.
Car rien n’a fondamentalement changé dans la nature des relations Inde-Chine, qui étaient au plus bas depuis les affrontements de Galwan sur les hauteurs de l’Himalaya dans lesquels vingt soldats indiens avaient trouvé la mort face à l’Armée de libération populaire chinoise. Mais depuis octobre 2024 et la rencontre Xi-Modi à Kazan (Russie) lors du sommet des BICS+, un dégel sensible avait été amorcé entre Pékin et New Delhi, qui s’est graduellement traduit par des mesures concrètes : délivrance de visas, reprise de liaisons aériennes, annulation de l’embargo indien décrété contre des entreprises et investissements chinois…
Quelles que soient les vicissitudes, la relation sino-indienne est marquée par un triptyque immuable : hostilité-rivalité-coopération. Au fil du temps, la proportion relative de ces trois composantes peut varier, mais aucune d’entre elles ne va disparaître.
Par conséquent, il s’agit bien d’un dégel et d’un rapprochement sensible, accélérés par Trump, mais certainement pas d’un revirement de la politique indienne ni d’une rupture entre l’Inde et les États-Unis.
Plus généralement, comment lis-tu la politique étrangère de Donald Trump, qui semble essentiellement être une politique de rapports de force commerciaux ? N’est-il pas en train de rendre l’Amérique moins indispensable à des partenaires traditionnels, qui risquent fort de ne plus prendre son alliance comme un acquis solide ?
Il est clair que l’Inde (comme d’ailleurs l’Europe, la Corée ou le Japon, entre autres) a été fortement ébranlée par les foucades successives de Donald Trump et son évident manque de respect pour ses partenaires les plus proches. S’agissant de l’Inde, ce sont 25 ans de rapprochement calibré mais constant avec Washington, entrepris par tous les gouvernements (Congrès comme BJP) qui ont été brutalement remis en cause. La parole de Washington est à l’évidence fortement démonétisée. Qui peut désormais croire à un engagement pris par les États-Unis, que ce soit pour maintenant ou pour l’avenir ? Non seulement Trump peut changer d’avis au cours de son mandat, mais même si un successeur tente de réparer la relation, qui peut garantir qu’un futur président, à l’instar de l’actuel, ne viendra pas tout casser à l’avenir, tenant pour nul et non avenu les engagements pris dans le passé ?
Il faut toutefois rappeler qu’en vertu de sa politique de « multi-alignement » et d’autonomie stratégique, l’Inde n’a aucun allié et ne veut en avoir aucun : une alliance oblige et New Delhi refuse de laisser une puissance étrangère, même amie, la forcer à prendre des décisions contre sa volonté, ce qui est la marque d’une alliance en bonne et due forme. Elle n’a que des « partenaires stratégiques », ce qui se rapproche le plus d’une alliance, sans en comporter les obligations.
Quels sont, pour être complet, d’abord les griefs et points de désaccord majeurs, ensuite les possibilités d’entente stratégique entre l’Inde et la Chine ? Les nationalistes hindous conduits par N. Modi ont-ils intérêt à s’éloigner davantage encore de Washington et de l’Occident pour se revendiquer pleinement comme un des leaders du "Sud global" ?
Avec la Chine, les désaccords ne manquent pas. Il y a bien évidemment le litige territorial sur la frontière himalayenne, qui a été l’origine d’une guerre en 1962 et de tensions récurrentes, y compris armées comme les incidents de Galwan (2020) déjà évoqués. L’ALP occupe depuis plus de 1 000 km² de territoire indien au Ladakh, Pékin ne reconnaît pas l’indianité de l’État d’Arunachal Pradesh et l’Inde reproche à la Chine d’occuper une partie du Cachemire (Aksai Chin).
Il y a ensuite une rivalité d’influence au sein du Sud global, la Chine étant plus que réticente à reconnaître à l’Inde un statut de puissance globale. Par ailleurs, Pékin continue de s’opposer à ce que New Delhi obtienne un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.
Enfin sur le plan commercial, les échanges n’ont cessé de progresser, malgré les tensions, mais il s’agit d’échanges inégaux, l’Inde étant très dépendante de la Chine en ce qui concerne des importations stratégiques : terres rares, microprocesseurs, principes actifs des médicaments produits en Inde.
Que manque-t-il à l’Inde pour être ce géant diplomatique qu’elle est si peu actuellement mais qu’elle aurait presque tout pour incarner ?
Une modernisation de son armée, qui est en cours, mais très en retard en comparaison de l’ALP chinoise, une plus grande égalité économique et sociale de ses citoyens, car si l’Inde est actuellement la quatrième puissance économique du monde (et bientôt la troisième), en revenu par habitant, elle se situe au niveau ou même derrière des pays beaucoup plus pauvres comme le Bangladesh. Enfin, son réseau diplomatique est notoirement insuffisant : l’Inde ne compte qu’un peu plus d’un millier de diplomates, ce qui ne lui permet pas de peser comme elle le voudrait dans les différentes instances où sa présence pourrait faire la différence.
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Le méga défilé militaire de Pékin le 3 septembre, avec en guests vedettes le président russe Poutine, et le nord-coréen Kim, et le discours très connoté historiquement parlant du leader chinois Xi, marquent-ils une nouvelle étape dans ce qu’il conviendrait peut-être d’appeler une nouvelle bipolarisation du monde, entre partisans et opposants de l’ordre occidental ?
C’est en tout cas la perception de nombre de médias occidentaux qui semblent avoir découvert à cette occasion que la « Communauté internationale » ne se limitait pas, ou plus, à l’Occident. Il ne fait aucun doute que c’est le message que voulait envoyer Xi Jinping au reste du monde. La suite des événements dépendra largement de l’attitude qu’adopteront les pays occidentaux. S’ils continuent d’ignorer et de tenir pour quantité négligeable ces pays du Sud global et/ou de les traiter en adversaires, voire en ennemi, cette bipolarisation ne peut évoluer qu’au détriment des pays occidentaux dont l’influence ira inéluctablement en déclinant. Si en revanche, ces mêmes pays occidentaux traitent en partenaires égaux ces puissances émergentes, voire émergées pour certaines d’entre elles, l’avenir sera beaucoup moins sombre. Du reste, il est exact que le Sud global est un ensemble hétérogène – et l’Occident est beaucoup moins homogène qu’on ne l’avait cru jusqu’à présent, comme le montre l’attitude nouvelle des États-Unis envers leurs alliés. La bipolarisation du monde n’est donc pas inexorable et il n’est pas écrit qu’on aille vers une nouvelle guerre froide. Mais l’inverse n’est pas davantage écrit !
L’Europe a-t-elle à ton sens, de par ses valeurs défendues et ses intérêts stratégiques, pour vocation de craindre et de s’opposer frontalement à l’ascension de la Chine, en restant dans le camp de l’Amérique, fût-elle trumpienne, ou bien peut-elle incarner une forme de voie, de voix particulière ?
Il ne s’agit pas pour l’Europe de trahir son histoire, ses valeurs ni ses intérêts stratégiques. Mais ce n’est pas par un alignement aveugle sur les États-Unis, qu’il soit consenti ou subi, qu’elle leur sera fidèle. Si Trump a emporté les élections sur le slogan America First, il n’y a rien d’illogique à ce que l’Europe prenne elle-même les décisions qui lui appartiennent sans sous-traiter celles-ci à un allié, même puissant, et qui désormais estime qu’il n’a pas à prendre en compte les intérêts de l’Europe. Pareillement, l’Europe, à condition qu’elle soit unie, peut tenir tête à la Chine sans pour autant la traiter en ennemie. Le point fort de l’Europe, lorsqu’elle est fidèle à elle-même, est d’être un partenaire fiable et prévisible et dont les valeurs sont fondées sur le droit international, sans lui appliquer des interprétations inégales selon les circonstances (on pense évidemment ici au double discours selon qu’il s’agit de l’Ukraine ou de Gaza). Une grande partie de la réponse est donc entre les mains de l’Europe, et d’elle seule.
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Olivier Da Lage, auteur de L’Inde, un géant fragile (Eyrolles, 2022),
sera l’auteur du portrait de Julian Assange dans Les Maîtres du monde (même éditeur),
ouvrage collectif dirigé par Pascal Boniface et qui paraîtra début octobre.
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