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Paroles d'Actu
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24 novembre 2025

« A House of Dynamite, de Kathrin Bigelow, pourquoi aujourd’hui ? », par Jean-Marc Le Page

Depuis quelques semaines, le film Netflix A House of Dynamite, dirigé par la réalisatrice oscarisée Kathrin Bigelow, fait beaucoup réagir. Il faut dire que cette fiction, qui met en scène les réactions dans l’urgence et en temps réel des décideurs américains face à la perspective imminente d’une frappe potentiellement nucléaire sur le sol des États-Unis, ne tombe pas n’importe quand. Depuis 2022 et l’invasion par la Russie de l’Ukraine, on entend à nouveau parler du nucléaire militaire dans l’actualité, dans les débats, dans la rhétorique des uns et des autres. On évoque des changements dans les doctrines d’utilisation de l’arme atomique, la perspective de reprise des essais, on sensibilise les populations, etc. Bref, on se croirait un peu revenus au début des années 80, lorsque la guerre froide finissante (on ne le savait pas encore) menaçait bien de se réchauffer à tout instant...

 

J’ai souhaité proposer à Jean-Marc Le Page, grand connaisseur de ces questions - il a notamment écrit La Menace nucléaire, de Hiroshima à la crise ukrainienne, ouvrage très complet paru chez Passés composés en 2022 -, de nous livrer, pour Paroles d’Actu, son analyse du film. Il le replace dans une perspective historique de littérature et de pop culture empreintes de peur apocalyptique, et évidemment dans le contexte particulier de notre actualité de 2025. Je le remercie pour son texte, passionnant et éclairant. Et signale qu’il a été auteur, dernièrement, d’un article intitulé La Formation des officiers de renseignement en Indochine (1945-1954), pour la revue Études françaises de Renseignement et de Cyber (n°5). Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

« A House of Dynamite de Kathrin

Bigelow, pourquoi aujourd’hui ? »

par Jean-Marc Le Page, le 18 novembre 2025

Illustration générée par ChatGPT, sur demande de votre serviteur. Elle est censée illustrer

la peur du nucléaire, dans le cadre d’une imagerie un poil kitch, très 1950s.

 

Netflix diffuse depuis le 2 septembre 2025 A House of Dynamite réalisé par Kathrin Bigelow. Le pitch est simple : un tir de missile balistique visant les États-Unis est détecté par les systèmes d’alerte avancés. Le téléspectateur va alors suivre différents personnages, politiques, militaires, journalistes ou spécialistes de la sécurité civile (la FEMA) durant le laps de temps qui s’écoule entre la découverte et la frappe. Par ailleurs, cette dernière n’est pas montrée, le film s’arrêtant au moment où… La narration est déconstruite en trois chapitres, couvrant la même unité de temps mais des protagonistes différents  dans une démarche verticale : les membres de la Situation Room de la Maison-Blanche qui découvrent l’attaque et les militaires d’une base opérationnelle en Alaska qui tentent l’interception ; les officiers supérieurs et les conseillers du Président qui doivent prendre les décisions et mettre en œuvre les plans de sauvegarde selon les protocoles ; le secrétaire de ce qui est encore la Défense et enfin le président des États-Unis à qui revient en dernier recours la décision de la riposte. À l’image de ce que Kathrin Bigelow avait montré dans la dernière séquence de Zero Dark Thirty, le public vit les événements en temps réel, il est emporté dans le flux d’informations qui se précise au fur et à mesure, au plus près de la mécanique d’une réponse qui est pensée, analysée, préparée depuis des décennies. Il n’y a rien de mieux anticipée qu’une attaque nucléaire sur le sol des États-Unis. Les réponses appropriées sont par ailleurs présentées dans le film alors que les différentes options qui s’offrent à lui sont explicitées au Président par son aide de camp. La scène, qui se déroule dans Marine One, dévoile une partie du contenu de la célèbre valise qui accompagne le président lors de tous ses déplacements.

 

La description se veut la plus réaliste possible tout en étant également très incarnée. C’est une première différence avec Nuclear War : a scenario d’Annie Jacobsen dont le film est directement inspiré*. La seconde est métronomique dans la présentation qui conduit le monde à sa destruction. La journaliste garde des distances avec ses personnages qui ne valent que par leur fonction et leur rôle. La première, au contraire, s’attache à décrire les sentiments, les attitudes de chacun face à l’impensable. Elle dépasse les protocoles pour s’attacher à l’humain, à leurs réactions – qui restent toujours professionnelles même si les doutes existent. Par contre, nous ne connaitrons pas la décision du président.

 

Le scénario, comme celui d’Annie Jacobsen, présente de nombreuses limites, mais la vraisemblance géopolitique n’est pas recherchée. Ces deux œuvres, qui sont liées, sont à prendre comme ce qu’elles sont, c’est-à-dire des scénarii, des cas d’école, extrêmes et sans doute des plus improbables : une frappe surprise non détectée dans le film, à proximité des côtes américaines dans le livre, qui laisse place à l’incertitude dans son attribution. Chez K. Bigelow l’option de représailles choisie tend vers une réplique massive alors que personne ne connaît la nature de l’agression – un missile balistique est dual par nature et peut emporter des charges conventionnelles – ni si elle sera une réussite. La solution confine à la surréaction avec tous les risques que cela comporte, et qui semblent assumés par une partie des protagonistes.

 

Guerre nucléaire est le résultat d’une démarche qui vise à alerter l’opinion publique des risques inhérents aux armes nucléaires. Son autrice dénonce les politiques liées au développement des armements nucléaires en montrant que le risque zéro n’existe pas, que les accidents sont toujours possibles, que la dissuasion peut ne pas fonctionner et donc entrainer le monde dans l’abîme. Dans ce cas, nous ne sommes pas très éloignés des travaux de Benoît Pélopidas, chercheur au CERI de Sciences-Po, auteur de Repenser les choix nucléaires qui montre que le risque de l’accident nucléaire est un invariant et un impensé**. K. Bigelow ne va pas au bout de cette logique, puisqu’elle ne montre pas les conséquences de la frappe et son escalade. Elle est suggérée. Cependant, en montrant l’interaction entre protocoles et facteurs humains, elle nous expose une pente qui n’est pas très différente...

 

Son discours n’est pas autant marqué politiquement que chez Jacobsen, le récit n’est pas explicitement anti-nucléaire mais il en reprend la grammaire. D’ailleurs, la revue de référence, The Bulletin of Atomic Scientists complète le film dans un article qui décrit les effets de la frappe sur Chicago tout en qualifiant le scénario de « plausible »***. Si nous retrouvons la réalisatrice dans son approche humaniste et dans l’exposition des émotions terriblement naturelles qui étreignent ses personnages, le fond exprime un doute sur l’acceptabilité de la dissuasion et de ses conséquences : limites humaines dans la réaction à l’agression, choix des personnes qui ont le droit de survivre. Adepte du cinéma de sécurité nationale****, et à ce titre bénéficiant d’aides matérielles de la part du département de la Défense ou d’autres administrations, elle semble s’en détacher davantage que dans Zero Dark Thirty dans lequel elle défend la thèse de la CIA dans la traque d’Oussama Ben Laden*****. À ce titre nous sommes plus proches de la critique du pouvoir politique qui transparaît dans Detroit sorti en 2015.

 

Ce film est le dernier avatar d’une série d’œuvres, en particulier de livres qui traversent l’actuelle pop-culture. Outre Nuclear War, il convient de citer 2034 d’Elliot Ackerman et de l’amiral James Stravidis en 2022, La Flotte fantôme d’August Cole et Peter W. Singer en 2015 ou encore Pour rien au monde de Ken Follett sorti en 2021. Leur point commun à tous, une confrontation qui aboutit à une troisième guerre mondiale avec un échange nucléaire plus ou moins intense. Ici, nous ne sommes plus dans l’uchronie post-apocalyptique mais dans le réalisme géopolitique. Les récits se veulent les plus proches possible de la réalité et sont nourris par l’expérience de certains des auteurs – James Stravidis par exemple est un ancien commandant suprême des forces alliées de l’OTAN. Il faut y voir les conséquences de l’air du temps. Un ancien commandant du groupe d’armée Nord de l’OTAN avait également rédigé deux ouvrages présentant une Troisième Guerre mondiale en 1978 et en 1983. Sir John Hackett y déroule le scénario des conséquences d’une offensive majeure de l’armée rouge en Allemagne et qui aboutit à la destruction de Minsk et de Birmingham. Dans la  même veine nous retrouvons Tempête rouge de Tom Clancy (1986) et des films qui ont marqué leur époque : The Day After en 1982, ou Threads l’année suivante. Il existe une variation sur la guerre biologique avec Virus en 1980.

 

Le point commun de ces deux périodes  : les tensions géopolitiques et les risques que nous encourons. La petite musique de la rhétorique nucléaire qui ne cesse de raisonner à nos oreilles depuis l’agression russe en Ukraine rappelle des temps plus anciens, ceux de la guerre fraîche et de la fin de la Détente. L’ennemi principal des démocraties était l’URSS, les œuvres contemporaines sont davantage orientées en Asie : Chine et Corée du Nord, mais la grammaire de la menace nucléaire reste la même, de même que son expression artistique. Il n’y a que la musique qui semble s’en tenir éloignée de nos jours, Enola Gay ou Russians n’ont pas encore trouvé de relève******.

 

Ainsi, A House of Dynamite est clairement un film de son temps, anxiogène, qui dénonce le risque que l’humanité encoure en cas d’exacerbation des tensions. Il dénonce le risque nucléaire comme ses prédécesseurs des années 50 et 80 et souhaite s’inscrire en opposition aux politiques de dissuasion nucléaire défendue par les États dotés. Il faut juste souhaiter que ces livres, ses films restent confinés à leur état de fiction et ne deviennent pas des œuvres d’anticipation comme Le Monde d’hier en son temps. And that Russians always love their children too...

 

* Annie JACOBSEN, Nuclear War : A Scenario, Boston : Dutton & Transworld, 2024, 400 p.
** Benoît PELOPIDAS, Repenser les choix nucléaires, Paris  : Presses de Sciences-Po, 2022, 306 pages.
*** Patricia JAWORECK, Isabelle WILLIAMS, « The sequel you didn’t know you needed », Bulletin of Atomic Scientits, 31 octobre 2025.
**** Matthew ALFORD, Tom SECKER, National Security Cinema : The Shocking New Evidence of Government Control in Hollywood, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2017, 264 pages; Jean-Michel Vallentin, Hollywood, le Pentagone et le monde : Les trois acteurs de la stratégie mondiale, Paris : Autrement, 2010, 256 pages.
***** John PRADOS, Histoire de la CIA, Paris : Perrin, 2019, 500 pages.
****** Orchestral Manœuvres in the Dark, Dindisc, 1980  ; Sting, A&M Records, 1985.

 

Jean-Marc Le Page est auteur de La Menace nucléaire,

de Hiroshima à la crise ukrainienne (Passés composés, 2022).

Dernièrement, La Formation des officiers de renseignement en Indochine (1945-1954),

pour la revue Études françaises de Renseignement et de Cyber, n°5.

 

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