Clément Camar-Mercier : « J'aime alterner tragédie et comédie »
Il y a deux ans, j’interviewai Clément Camar-Mercier, pour son premier roman. Il a accepté de réitérer l’exercice à l’occasion de la parution de La Tentation artificielle (Actes Sud, août 2025). Dans cette nouvelle œuvre, il pousse à travers l’histoire du codeur Jérémie le lecteur à s’interroger sur la place des algorithmes dans son quotidien. Et pose la question de la spiritualité, du vide spirituel, et du sens, de la valeur de la vie dans nos sociétés hyper connectées. Il nous embarque sans peine dans son récit, drôle et sombre, dans ses digressions aussi, le tout dans un style qui n’appartient qu’à lui. Un ouvrage que tout passionné de Tech, d’uchronies et d’histoires de serial killers se devrait, à mon avis, de lire. Un auteur de talent, qui mérite bien d’être découvert. L’article qui suit, qui se veut une évocation du roman autant qu’un portrait de son auteur, est la retranscription fidèle de notre entretien d’une heure au téléphone, le 7 novembre dernier. Exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU
Clément Camar-Mercier : « J’aime
alterner tragédie et comédie... »
/image%2F0405558%2F20251122%2Fob_5e830b_la-tentation-artificielle.png)
La Tentation artificielle (Actes Sud, août 2025).
Clément Camar-Mercier bonjour. Est-ce qu’écrire ce deuxième roman, deux ans après Le Roman de Jeanne et Nathan, ça a été comme une évidence pour vous ? Et qu’est-ce qui a changé finalement entre l’écriture du premier et celle de La Tentation Artificielle ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que comme j’ai mis du temps à faire publier le premier roman — je l’ai terminé environ un an et demi avant sa publication —, j’avais déjà un peu commencé à écrire ce nouveau roman. Alors, il se trouve que finalement, le début, disons, était le même que pour le premier roman, puisque j’étais un auteur non publié qui essayait de rédiger un roman pour être publié. Et puis, non pas au milieu, mais au bout d’un cinquième, disons, du travail, est sorti Jeanne et Nathan. Donc j’ai interrompu mon écriture, que j’ai reprise après la promotion du livre. Et là, oui, il y a quelque chose qui a changé. Je n’ai absolument pas changé : j’écris de la même manière, avec la même envie, la même liberté. Mais c’est vrai qu’écrire sans avoir la pression de se dire : est-ce que je réussirai à le faire lire un jour, au moins à un éditeur (on n’est bien sûr jamais certain de se faire publier), ça ne procure pas plus de liberté, mais ça enlève un poids et permet de se consacrer pleinement à la littérature, à 100%.
Donc à la reprise du deuxième vous avez senti une pesanteur moins forte, quelque part...
C’est ça. Je n’avais fait que le plan, je n’avais même pas commencé à écrire, mais dès que je me suis remis à écrire, j’avais été publié, et le premier livre avait été plutôt bien accueilli pour un premier roman traitant de la pornographie et de la drogue. Et donc oui, j’ai écrit plus facilement parce que j’étais quand même libéré de cette peur-là : de toute façon, personne ne va me lire, de toute façon, ça ne sert à rien, etc. Et en même temps qu’on est libéré d’une peur, vient une pression un peu plus grande, celle d’avoir désormais des lecteurs, des lectrices, et donc des attentes, et donc l’envie de ne pas décevoir les gens. Donc voilà, il y a une peur en moins, mais ça ajoute une pression certaine.
Très bien. En tout cas, comme pour le premier roman, on ne peut que reconnaître le travail minutieux de documentation auquel vous vous êtes livré pour concevoir cet ouvrage. À combien de temps est-ce que vous estimez, pour ce deuxième roman, le temps de documentation préparatoire et le temps d’écriture ?
C’est dur à calculer, le temps de documentation. Il se trouve qu’on m’avait commandé, il y a maintenant quatre ou cinq ans, une pièce de théâtre pour adolescents sur les sites de rencontres. Et c’est à ce moment-là que j’ai rencontré, si je puis dire, les algorithmes, et leur fonctionnement. Donc j’avais déjà fait une part de préparation qu’on ne peut pas compter, mais qui m’avait bien pris, pour écrire cette pièce, deux à trois mois. Là, c’était très spécifique à Tinder et Grindr, notamment sur les algorithmes. Il y a une scène qu’on retrouve un peu dans le livre, avec un rendez-vous Tinder. Bref, ça m’avait déjà un petit peu plongé dans le monde des algorithmes. Ce travail était déjà fait, je ne partais pas de zéro. Et après, je suis quelqu’un qui prend beaucoup de temps pour la préparation du livre et assez peu de temps pour écrire. En tout cas, je prépare très minutieusement la documentation et le plan du livre, même si, évidemment, je ne le respecte pas, sinon ce ne serait pas drôle. Donc j’ai presque plus de préparation que d’écriture, mais c’est comme ça que je fonctionne. Il faut que je sache exactement ce qu’il y aura dans chaque chapitre, je fais des petits résumés, rien à voir avec la littérature. Mais en tout cas, pour ce qui est de la dramaturgie générale, j’ai un plan très fourni et une documentation énorme avant de me mettre à écrire. Et là, j’ai l’impression de ne pouvoir m’occuper que du style et de l’écriture. Pour donner une approximation, je dirais qu’il y a un an de préparation et de recherche et un an d’écriture.
Vous diriez avoir relativement moins de facilité à trouver la trame générale qu’à travailler le style, finalement ?
Oui... Rechercher une péripétie, rechercher tel ou tel personnage, créer son passé... Même si je ne raconte pas tout de mes personnages, je les développe en profondeur. J’ai plus de difficultés avec cela. J’ai beaucoup plus de journées douloureuses pour cet exercice. J’en ai aussi en écriture. Mais j’ai aussi de très belles journées d’écriture, où j’écris bien. Et souvent, quand je commence à écrire, je suis presque soulagé. Pour moi, le gros poids, c’est la construction du roman. Et la documentation vient avec la construction.
J’espère bien que vous en avez aussi, des périodes de plaisir ! Il ne faut pas que l’écriture ne soit qu’un plaisir maso.
De toute façon, c’est un plaisir tout le temps. Après, on peut très bien avoir du plaisir dans la difficulté.
On touche dans votre récit à des concepts qui sont apparemment contradictoires : la technologie et le monarchisme, l’IA et la spiritualité. Qu’est-ce qui, dans votre observation du monde, dans vos lectures et peut-être aussi dans votre parcours personnel, vous a inspiré cette histoire ?
Je pense toujours que pour écrire, soit on se renseigne — on prend des sources, on fait des interviews —, soit on vit les choses. Il se trouve qu’à un moment de mon aventure de vie, il a fallu que je parte écrire, que je parte de chez moi. Un ami m’avait raconté avoir fait une retraite, que c’était bien. Donc j’ai cherché une véritable retraite spirituelle pour pouvoir aller tranquillement écrire. À ce moment-là, j’étais en train de construire un peu le roman. Je suis donc allé à Solesmes, qui est le monastère le plus proche de chez moi. Là, c’est complètement différent. C’est en vivant là-bas que je me suis dit : je tiens le lieu de mon roman. Parce que j’aime beaucoup les lieux fermés. Enfin, la partie, disons, fermée du roman, comme la cure de désintoxication l’était dans le premier roman. Là, je tiens ma partie où le personnage se pose des questions, où son trajet va un petit peu changer. Ce codeur informatique — j’avais déjà le personnage, concepteur d’algorithmes — il fallait le mettre là-dedans, il fallait le mettre ici. Donc là, c’est vraiment quelque chose que j’avais vécu sur place. Et ce que j’ai vécu là, il fallait que je le fasse vivre à mon personnage. Donc voilà pour le monastère. Après, pour tous ces termes qui, vous l’avez dit dans la question, paraissent opposés, évidemment, je pense qu’ils se rejoignent un peu. Puisque la question de la technologie, l’aboutissement, disons, de la question, les perspectives de cette technologie, me semblent assez proches de celles de la recherche d’une divinité.
Tout à fait. Ça, c’est un sujet sur lequel on va revenir et qui est évidemment central dans votre roman. Cette tentation du repli, quelque part donc, vous l’avez eue vous-même. Repli numérique aussi ?
Est-ce que la déconnexion numérique est un repli ? Ça, c’est une question. Là, je vais m’amuser à dire que je ne suis pas d’accord, en disant que j’ai découvert finalement que la connexion à outrance, la surconnexion numérique qui ponctue nos vies aujourd’hui, était un repli, en fait. Et que certains replis, certaines choses qu’on croit être des replis, sont en réalité une ouverture au monde.
C’est vrai aussi... Et donc, cette déconnexion monastique, pour le coup, ça, c’est quelque chose que vous avez expérimenté, vous me l’avez dit à l’instant...
Ce que j’ai découvert et que j’ai vécu absolument pas de manière religieuse, au sens où je n’allais pas là-bas pour confirmer ou pour chercher une foi, que je n’ai pas trouvée d’ailleurs, mais vraiment comme un spectateur, et aussi comme un acteur, puisque je me suis prêté aux jeux et aux consignes... J’ai découvert ce que c’était qu’être moine, moine bénédictin, précisément, catholique, pour ce monastère...
Jérémie, votre protagoniste crée des algorithmes pour faire gagner toujours plus d’argent aux grands groupes du numérique, tout en rendant leurs usagers toujours plus accro. C’est un personnage que vous avez inventé de toute pièce, ou est-ce que vous avez pioché ici ou là pour le composer ?
Je l’ai inventé de toutes pièces. Enfin, je dirais les deux, parce que je l’ai inventé de toutes pièces : tout ce qui est finalement sa vie intime ; déjà, évidemment, son passé, ses questionnements, ses doutes, tout ça, ce sont des choses que j’ai entièrement inventées. Tout n’est d’ailleurs pas extrêmement crédible, mais moi, je pense toujours que la dramaturgie doit primer sur la crédibilité : le fait qu’il soit un créateur freelance, qu’il conçoive et code... Normalement, ce sont plutôt de petits groupes dans des structures, des salariés de structures préétablies. Donc ça, c’est une chose que j’ai inventée, qui me permettait justement de travailler sur un personnage un peu différent des codeurs qu’on connaît. Et en même temps, j’ai pioché à travers plusieurs témoignages que j’ai pu recueillir, ou livres que j’ai lus, ou documentaires que j’ai vus, ce qu’était vraiment la vie d’un codeur informatique, d’un concepteur d’algorithmes. Disons que tout ce qui est la partie technique, évidemment, j’ai essayé de la reproduire au plus près de ce qu’elle était. Et tout ce qui est la partie intime, je l’ai créée de toutes pièces.
En vous inspirant un peu de vous-même, au-delà de l’expérience du monastère ?
Pour le monastère, c’est une expérience que j’ai vécue. Après, je pense que tous les personnages sont tirés finalement de nous-mêmes. Mais à la différence peut-être de Nathan dans le premier roman, qui pouvait avoir plus de proximité avec moi sur certains points, là, je dirais que Jérémie ne me ressemble pas beaucoup.
Quel rapport, justement, avez-vous à la technologie, au numérique ? Est-ce que ChatGPT et cie, en tant que dramaturge et en tant que romancier, vous les utilisez, vous les craignez aussi ?
Alors, je ne les utilise pas, d’aucune manière pour le roman. Je l’utilise maintenant un petit peu dans ma vie numérique, plutôt comme un Google amélioré, parce que je n’en ai pas un usage plus fort que ça. C’est-à-dire que je trouve ça quand même plus rapide et plus simple que certaines questions basiques de Google. Récemment, j’ai fait une recherche sur l’espérance de vie des poules. Donc, j’ai demandé à ChatGPT, ce qui était plus simple parce que je savais que l’espérance de vie dépendait des races de poules, etc. Sur Google, ça m’aurait pris 15 minutes à lire quatre articles. C’est vrai que pour des questions aussi bêtes que l’espérance de vie des poules, je considère ChatGPT comme un allié important, c’est très bien. Mais bon, pour moi, ça se limite à ça. Après, ça peut m’arriver aussi, maintenant, de l’utiliser pour des textes, mais alors c’est vraiment dans des moments de vie très ennuyants, pour des corrections de textes qui n’ont absolument pas de vocation littéraire. J’écris un texte et je le passe par ChatGPT. Parce que moi, comme je suis écrivain, finalement, souvent, on me dit que mes textes qui ne sont pas de vocation littéraire sont un peu compliqués, les phrases sont un peu longues, il y a des mots un peu compliqués, etc. Et ça m’est arrivé quelquefois, dans ces cas-là, juste de donner le texte à ChatGPT, qui me dit que cette phrase-là est un peu longue, etc… Pour les simplifier finalement. Je dirais que ChatGPT est un bon stagiaire.
Quant à la question de craindre, absolument pas. Je ne suis pas de ceux qui craignent ChatGPT pour notre métier, parce que je pense qu’on doit toujours être poussé par l’adversité. Étant un grand amateur de tennis, je pense que c’est un peu la même chose. Je veux dire : si Djokovic, Nadal ou Federer étaient seuls, ils n’auraient pas monté leur niveau de jeu à ce niveau-là. Pareil pour Sinner et Alcaraz. Ce que je veux dire par là, c’est que si ChatGPT est capable d’écrire ce que j’écris, il faut juste que j’écrive encore mieux.
C’est une bonne réponse, qui n’est pas du tout dans la victimisation, pour le coup.
Tout à fait, ce n’est pas mon genre.
Il y a un passage qui m’a assez marqué dans votre livre. Jérémie, lors de son passage à l’abbaye de Solesmes, rencontre un homme qui a eu pour tâche d’être modérateur de contenus pour un géant de la vidéo en ligne. Vous y énumérez par le détail, listing assez insoutenable, d’ailleurs, toutes les horreurs absolues qu’il a pu avoir devant les yeux, qui étaient le fond du fond de l’âme humaine. Comment est-ce que vous avez travaillé cette partie en particulier ?
C’est fou, parce que ça, je l’avais depuis le début. Ces modérateurs de contenus, ces nettoyeurs du web ont eu un peu un coup de projecteur, je crois que c’était il y a deux ou trois ans, parce qu’il y avait eu un documentaire Arte, puis un documentaire France Culture. On en parle un peu de temps en temps... J’avais vraiment noté ça, « nettoyeur du web », dans mon cahier de notes. S’intéresser à ça, regarder des choses, j’avais regardé des choses, puis c’était resté un peu comme ça. Puis je me suis dit : mais où est-ce que je vais placer ce nettoyeur du web ? C’était très important pour moi de l’inclure, parce que ça recoupe vraiment les problématiques de mon livre. La question, évidemment, des profondeurs obscures de l’humain, du mal, la question du diable et la question surtout de la moralité. Dans l’immoralité de ces réseaux sociaux, finalement, où, pour ne pas avoir accès à certaines choses, nous sous-traitons auprès d’autres gens, des gens très pauvres évidemment, venus de pays en voie de développement, et on leur fait regarder ce qu’on ne doit pas regarder. Quand j’ai découvert ça, je me suis dit : vraiment, c’est en lien avec mon livre.
M’est venue l’idée, en fait, que ce serait assez beau qu’un des modérateurs soit devenu moine, et donc il témoigne directement auprès de Jérémie de ça, au moment où Jérémie va se poser ces questions : suis-je possédé par le diable ? Et que cette personne-là va finalement émettre l’idée que peut-être le diable n’existe pas, mais qu’il y a un fond diabolique dans tout être humain. J’ai fait le choix de cette énumération, comme c’est un livre qui joue beaucoup sur les listes, parce que j’avais envie de retrouver ce geste du scroll, qui est quand même un geste fondamental du quotidien, de la modernité, dans la littérature. Et la manière que j’ai trouvée de nous faire sentir un peu comme si l’on scrollait, c’était de faire des listes. Et cette partie est à mettre en parallèle avec un moment où Jérémie scrolle et ne regarde que des vidéos un peu bébêtes pour se remonter le moral, de choses qui s’écrasent ou de chats ou de ce qu’on veut. Et qu’en fait, entre ces vidéos, normalement, il y a de la pédophilie, il y a de la torture... C’était important pour moi, tout simplement parce que je trouvais que ça symbolisait beaucoup de choses que je voulais dire. Je n’avais pas cette idée, au début, du moine, mais elle est venue comme viennent les idées, on ne sait pas trop comment. Un matin peut-être...
Est-ce que justement, cette liste-là, que vous avez établie après avoir vraiment pris conscience de tout cela, ça vous a aidé à mieux comprendre ce que peut être l’âme humaine, et peut-être la part de diable qu’on aurait - l’aurait-on vraiment tous ? - chacun en nous ?
Ça, je ne sais pas. J’ai beaucoup de lecteurs qui me disent que c’est dur de lire ça. Pour moi, en tout cas, ce n’était pas dur de l’écrire. J’ai l’impression d’avoir peut-être conscience de ces choses-là, et qu’elles ne m’étonnent pas. Je ne sais pas pourquoi, mais il se trouve que ça ne m’étonne plus. Évidemment, ça m’effraie, mais de l’étonnement, pas vraiment... Pour rebondir sur « on n’est pas tous quelqu’un de diabolique », pour nuancer, je pense qu’on a tous cela en nous, mais la plupart des humains sont capables de réfréner ces pulsions-là, de les réfréner à un tel point qu’elles n’émergent jamais.
On avance un peu dans le roman. Jérémie, avec son projet d’IA d’un nouveau genre qui est surpuissant et qui se nourrirait de l’ensemble de la connaissance humaine, espère anéantir la place des émotions, du doute dans les prises de décisions. En gros, la machine indiquerait en tout quelle solution à un problème donné serait la plus rationnelle. L’humain n’aurait plus alors qu’à y souscrire. Est-ce que sur cette perspective, entre rêve et cauchemar, vous avez tranché là-dessus ?
Je pense que la fin de l’émotion, c’est pire qu’un cauchemar, parce qu’au moins le cauchemar nous émeut. Il y a quelque chose, ce n’est ni du rêve ni du cauchemar. On arrive dans un troisième monde. La pure rationalité m’effraie, oui. Le cauchemar m’inspire plus d’émotion que la proposition de Jérémie. Je pense que c’est quelque chose qui n’existe pas encore, la pure rationalité. Mais en même temps, c’est le fondement de l’algorithme, puisque l’algorithme, bien avant même l’invention des ordinateurs — il a été conçu avant —, c’est simplement une équation mathématique qui est là pour résoudre un problème le plus rapidement possible. Et comme on arrive dans le règne des algorithmes, je me suis dit : prenons cette définition, qui est une définition antique. Et si jamais cette définition de l’algorithme allait jusqu’à nous gouverner ? Mais pour ça, il faut supprimer l’émotion. C’est obligatoire. Donc, il faut supprimer des algorithmes et des IA les biais moraux, parce que l’IA que va fonder Jérémie n’en a plus vraiment. La question du savoir humain, je pense que toutes les IA absorbent déjà tout ça. Ce n’est pas quelque chose, je pense, de propre à Eliza (l’IA que va créer Jérémie, ndlr), de tout regarder, même si ce qui est différent avec Eliza, c’est qu’il laisse l’IA consulter y compris des choses qui sont censées ne pas être morales ou être violentes, etc. Mais surtout, il ne lui donne aucun code moral, alors que ChatGPT, on le sait très bien, bien qu’il ait quelques bugs, et provoque parfois des réponses problématiques... Mais bon, je pense que les codeurs se font un peu remonter les bretelles, que ce n’est pas le but de ChatGPT.
Et justement, pour rebondir un peu sur ce que vous disiez à l’instant, est-ce que vous diriez que les fondamentalistes de la tech, de la raison, quelque part, vous font aussi autant flipper que les fondamentalismes du dogme ?
Plus. Ils me font plus flipper, parce que dans les dogmes qu’on connaît, en tout cas dans l’histoire humaine, tout dogme repose quand même sur une idée de morale, du bien et du mal, même s’il y a évidemment des dogmes maléfiques, des dogmes violents, des dogmes qui appellent le massacre... Ça, c’est très important. Même un fondamentalisme religieux, par exemple, reste appuyé sur un dogme moral. Et je ne les dédouane de rien. Je dis juste que je pense que c’est moins pire que ce nouveau dogme qui est la troisième partie, celui qui est amorale. Parce que pour moi, la première partie de mon livre traite de l’immoralité. L’immoralité, ce qui n’est pas moral, c’est tous ces algorithmes, le fric, la vie de Jérémie à ce moment-là, des choses immorales un peu basiques. Il découvre malgré tout une vie qui se veut morale. Je ne défends pas la vie des moines, mais il découvre avec eux la notion de moralité. Et la troisième partie est une partie qui est amorale, c’est-à-dire où il essaie d’aller par-delà bien et mal, pour citer Nietzsche. Donc c’était très important pour moi, ces trois notions. Ce nouveau dogme m’effraie réellement plus que ceux qu’on connaît jusqu’ici.
D’autant plus parce qu’effectivement, on se base sur quelque chose qui a priori doit être un objectif auquel tout le monde doit aspirer, qui est la raison. Difficile d’attaquer sur le principe quelque chose auquel on est a priori censé tous aspirer...
Oui, tout à fait. Et puis, malgré tout, dans toutes les religions et dans tous les dogmes, ça a fait émerger, quel que soit le dogme, de grands penseurs, des gens raisonnables. Il y a plein de courants différents qui peuvent émerger de dogmes religieux. J’ai l’impression qu’il n’y a pas plein de courants qui peuvent émerger du dogme de la Tech... C’est un courant unique. On ne pourra pas trouver les bons et les méchants là-dedans. Il n’y aura pas plusieurs interprétations possibles du Texte, si je puis dire. C’est même opposé à l’interprétation des textes. J’ai l’impression que chaque dogme religieux a toujours vanté un petit peu, au moins — sauf dans ses franges les plus extrémistes —, une certaine liberté d’interprétation qui nous permet de vivre le dogme pas comme quelque chose d’exclusif, l’interprétation unique.
Et justement, de ce que vous en savez ou de ce que vous avez cru en comprendre, est-ce que vous diriez que cette histoire-là, cette histoire d’Elisa, c’est plutôt une uchronie dystopique ou alors quelque part, c’est déjà un petit peu ce vers quoi de grands groupes veulent nous amener ?
Je pense que c’est plutôt une uchronie dystopique, parce que j’ai l’impression que nous ne sommes pas encore là-dedans. Parce qu’il y a une chose qui obsède trop les gens de la Tech, c’est pour l’instant la question du transhumanisme et de l’immortalité, dont se moque beaucoup Jérémie. Et que finalement, la peur de la mort ne les amène pas encore à penser « Eliza ». Mais une fois qu’ils seront libérés de cette peur de la mort, je pense qu’Elisa sera possible. Ce n’est pas pour tout de suite, parce qu’il y a d’abord un combat technosolutionniste et transhumaniste qui obsède un peu trop les gens de la Tech pour pouvoir avoir cette idée d’Eliza, qui demande justement que la vie humaine n’ait plus de valeur.
Et d’ailleurs, je ne vais pas faire un spoiling pour les lecteurs qui voudront lire votre livre, mais par rapport à la mort de sa mère, c’est un point de bascule dans le parcours de Jérémie, qui pose cette question de la vie humaine...
Oui. Je voulais que ce soit la première mort, parce que c’est une mort qui pose la question de l’euthanasie. Mais ce qui était important dans ce moment, finalement, c’était de dire qu’il y a des morts qui, peut-être, peuvent être discutées. Cette première mort est peut-être une mort morale, ou possiblement morale, ou en tout cas réfléchie, étudiée, qui peut avoir des avantages. Je ne prends absolument pas parti, je pense que ce n’est jamais le rôle de l’artiste de prendre un parti politique ou autre, d’ailleurs, mais c’était important pour moi que la première mort ne soit pas une mort condamnable à 100%. Le plus important là-dedans, ce n’est pas qu’il tue sa mère, ou que ce soit un meurtre qu’on puisse justifier, c’est de comprendre que mon héros tue et qu’il prend goût à ça. Et il fallait qu’il y ait un meurtre primaire, parce qu’une autre partie de l’histoire, une autre lecture, c’est quand même le parcours d’un tueur en série, de quelqu’un qui jouit, qui prend du plaisir en tuant.
Très bien. Et justement dans votre histoire, dans le fantasme de Jérémie en tout cas, l’humain concède à la machine rien moins que son libre arbitre, mais est-ce que dans les faits, on n’a pas déjà un peu renoncé à nos libertés, consenti à une forme de servitude volontaire, tous accros que nous sommes à ce numérique si chronophage et si demandeur, y compris en infos très intimes ?
Oui, mais la grande différence, c’est qu’on croit qu’on est encore libre, c’est-à-dire qu’on le fait un peu malgré nous. On ne souscrit pas un contrat qui annule nos volontés, même si on clique sur « J’accepte », « J’accepte », « J’accepte » sans lire, et que sûrement dans tous ces textes qu’on a acceptés sur le net en créant des comptes à gauche, à droite, il doit y avoir certaines choses qui nous font renoncer, notamment à notre histoire personnelle, à ce qu’on publie. Mais on est encore libre de publier ou de ne pas publier. Tout cela existe déjà, mais là, on parle d’un stade supérieur où le but ultime de cette adhésion à la technologie est l’abolition du libre arbitre. Je pense que les gens qui sont sur Instagram ou TikTok n’ont pas comme but ultime de supprimer leur libre arbitre. Leur libre arbitre est battu en brèche très, très durement, mais ce n’est pas leur volonté en le faisant.
Est-ce que vous diriez que notre addiction à la technologie, notamment en Occident et notamment dans d’autres pays très développés, cache à vos yeux un manque criant de sens, de transcendance ? Et est-ce qu’ici, les réseaux sociaux, la technologie, là, les lectures radicales d’un message religieux, tout cela, c’est une histoire de vide à combler finalement ?
Oui, vous avez tout à fait compris le livre. C’est ça que je dis et que je disais d’ailleurs dans le premier livre aussi. Dans le premier livre, j’ai traité vraiment du phénomène d’addiction, ce phénomène d’addiction qui est évidemment lié à une perte de sens, de sacré, de transcendance. Avant, cette place était occupée par la religion. On l’a retirée de son piédestal pour en faire quelque chose de plus intime, devant relever de la sphère privée, ce n’est pas plus mal. Mais il y a une place vacante. Vous parlez de l’Occident, mais s’il y a bien un point en commun entre toutes les civilisations, c’est qu’on a tous un culte. Tout ethnographe, où qu’il soit allé dans le monde, a perçu dans telle ou telle tribu un culte, des rites, une place au sacré. Je considère donc cette chose-là comme acquise et la comprends comme un besoin de notre espèce. En Occident, on avait cette religion, ce monothéisme, cette Église. Il en reste ce qu’il en reste, peut-être 80 % d’athées dans le pays, donc pas grand-chose. C’est bien beau de se débarrasser de ce culte-là, mais qu’est-ce qu’on a mis à la place ? En France, on a essayé la République. J’en parle un peu dans le livre. Ce n’était pas une mauvaise idée, mais je pense qu’on peut dire que ça n’a pas vraiment marché... Il y a donc une place de libre, et elle est très importante. Le candidat le plus à même de l’occuper, et ceux qui sont dedans l’ont très bien compris, c’est la technologie, et surtout le numérique...
Et vous diriez qu’à la limite la tech vous fait peur davantage comme mythe métaphysique que comme système économique ?
Tout à fait. Comme système économique, je n’y vois qu’une version 7.0 du capitalisme le plus banal. Évidemment encore plus effréné, plus inégal et creusant encore plus les inégalités. J’ai découvert pour le livre qu’en 1990, la première fortune mondiale était d’une dizaine de milliards de dollars. Même en tenant compte de l’inflation, on est loin des chiffres d’aujourd’hui... Ça, cela m’a vraiment surpris. Bref, le système économique dans lequel baigne la Tech, c’est pour moi une mise à jour du capitalisme. D’ailleurs, la Tech aurait pu ébranler le capitalisme, avec les principes de liberté et d’éveil liés à Internet au départ. Mais le capitalisme sait parfaitement mettre ses ennemis potentiels dans sa poche et en faire des alliés. Là, il a très bien su faire... Alors, ce qu’il y a de nouveau, oui, c’est cet aspect métaphysique. Qui est beaucoup plus effrayant. Le capitalisme l’est aussi, mais il n’a rien de nouveau.
Jérémie, comme tous les apprentis sorciers de la Tech, c’est un peu une réécriture du mythe d’Icare ?
Le début, oui. Mais il n’y a pas la chute... J’aimerais, parce que ça voudrait dire qu’à un moment, on se brûlerait les ailes, que tout s’éteindrait. Dans tout mythe, normalement, il y a une fin où le héros, s’il ne meurt pas, se rend compte de ce qu’il a fait. Là, j’ai l’impression — peut-être que je me trompe et j’espère me tromper — que c’est mal engagé. Que la technologie, la puissance de cette chose-là, est loin de s’écraser...
Le prénom Jérémie, le concept de "Tentation", cette lumière à la fin, ambiguë comme est votre conclusion : vous avez tout de suite su où vous vouliez nous emmener ? Est-ce que vous avez hésité sur ce que vous vouliez faire de la fin du roman ?
Je savais que ça allait mener jusqu’à ce terrorisme, où Jérémie deviendrait le bras armé de cette intelligence artificielle qui ferait le ménage pour ne garder que les gens qui la servaient, et donc pour sa propre survie. J’ai longtemps hésité, en revanche, sur un autre arc narratif, celui du couple. Je pensais au départ que ça se conclurait sur les actes de Jérémie, puis j’ai trouvé important de conclure — sans terminer — plutôt sur cet arc narratif du couple : elle va découvrir qui il est, ce que cela va provoquer ? En plus, l’IA, libérée dans la nature, est arrivée aux portes du pouvoir... La fin est moins quelque chose d’ambigu qu’un cliffhanger. À suivre, mais il n’y a pas de suite prévue. J’aime terminer sur un cliffhanger, même si cela frustre un peu le lecteur, mais après, c’est notre vie, la suite...
Chacun imagine sa propre suite, en attendant que peut-être vous décidiez de l’écrire ?
Non, parce que ça contredirait alors toutes les fins que les lecteurs auront imaginées...
Votre roman est tout de même assez sombre, mais au final, comme pour le premier, le message c’est quoi : faire confiance en l’humain ? Ou plutôt ici, que l’humain apprenne à se refaire confiance ? Que le salut ne viendra pas, jamais de l’intelligence artificielle ?
Aucun message ! Vous me dites qu’il est sombre, j’ai quand même essayé de faire de l’humour. Beaucoup de gens m’ont dit, au cours de cette rentrée, qu’ils ne partageaient pas l’humour de mon livre. Il est certain que si mon humour ne fait pas rire, ce livre est forcément trop sombre. J’aime alterner tragédie et comédie. Mais pour reprendre votre question sur le message, et revenir au cliffhanger dont on parlait avant, moi, j’ai envie, au travers d’une narration, de personnages, d’exposer des problématiques, de poser des questions, de lier certains évènements, de faire penser le lecteur. J’aime ne délivrer aucun message, voire un message très ambigu. Je préfère qu’il n’y en ait aucun. Le message, c’est à chaque lecteur, indépendamment, de le formuler. Moi, j’essaie d’exposer, par une sorte de fiction tragicomique, une situation du monde telle que je la vois.
Bien. Quant à l’humour je vous rassure on le sent bien dans le roman, je parlais plutôt des thèmes traités. Quelles sont vos influences en matière d’humour justement ?
L’humour de Shakespeare, et l’humour juif. Je crois que ce sont de bons humours. L’humour juif, parce que c’est toujours : rire pour ne pas pleurer. Pour moi c’est essentiel. Dans Shakespeare c’est la joie du jeu de mot, des situations cocasses, des lapsus. Plutôt l’humour psychanalytique. On rejoint là un peu l’humour juif d’ailleurs.
Pas de volonté de moralisation. De moralisme, de votre part ?
De moralisme, si ! On oublie souvent ce terme, et c’est vraiment ce que je veux faire : dresser un portrait des mœurs d’une époque.
Et si vous en tant que citoyen vous pouviez par extraordinaire, à un moment du récit, vous adresser à Jérémie, lui remettre les pendules à l’heure, ce serait quand, et quoi ?
Je reviendrais au moment où il perd un enfant avec sa compagne. C’était très important pour moi qu’il y ait une sorte de traumatisme, une plaie qui soit encore ouverte. Tout le personnage découle de cette blessure. Tout le mal, tout ce qu’on peut faire comme erreurs découle souvent des blessures non cicatrisées. Cette épreuve, leur couple ne parvient pas à la surmonter. C’est là le fondement du problème. En plus, il y avait une question de choix très importante. Il lui fallait faire un choix entre la mère et l’enfant, et j’ai voulu mettre ça en scène. Même si maintenant la législation fait qu’on ne choisit plus. Mais qu’il ait l’impression d’avoir choisi. Moi, je reviendrais là : sa relation avec Aurélie n’aurait jamais dû échouer. J’interviendrais plutôt comme un psy de couple. Mais ce faisant, le reste du roman n’existerait pas, et ce serait dommage, parce que je n’aurais pas pu l’écrire !
Et il donne à son IA novatrice le nom de sa fille disparue.
Tout à fait. Ou plutôt il a donné à son enfant le nom de la première IA. C’est un peu le serpent qui se mord la queue...
Pour en revenir à une question précédente : si la Tech est devenue la nouvelle foi, pour beaucoup on l’a dit, voyez-vous se développer en réaction, des contre-fois ?
Je dirais qu’il faudrait forcément retrouver, en tant que société, ce rapport au sacré, à la transcendance. Si ça peut nous amener à trouver quelque chose de mieux...
Je pense aussi à des réactions violentes...
Oui, la mode actuelle étant à l’extrémisation du débat, voire à son refus pur et simple... Là, personnellement, comme je vous le disais, je n’imagine pas quelque chose qui puisse être plus risqué que la Tech. Je ne valide aucune action violente de quelque sorte que ce soit, mais si ça créait une contre-révolution où des gens iraient pirater des serveurs dédiés à l’IA, ce ne serait pas étonnant.
Avez-vous eu des retours de gens de la tech, et espérez-vous des traductions pour cet ouvrage, notamment en anglais ?
Je prends d’abord votre deuxième question : les traductions se décident à la foire de Francfort, on rencontre les éditeurs étrangers. Elle a eu lieu il y a une semaine, alors nous n’en savons rien pour l’instant. J’espère évidemment la traduction anglaise. Ce qui est compliqué, c’est que, hors best-sellers, les Américains ne lisent que peu de traductions. Ils auraient plutôt tendance à faire des remakes, comme dans le cinéma. Mais évidemment, je ne cracherais pas sur le marché américain... Le marché anglais aussi, mais ça reste un « petit » marché.
Pas de retour de la part de gens de la Tech, sauf d’une personne qui m’a dit qu’il avait trouvé plein de similitudes, au début en tout cas, avec la vie de Jérémie, sa solitude face à son écran. Mais la majorité des retours que j’ai eus de la part de lecteurs et de lectrices, ça a été des retours de chrétiens, figurez-vous. Tous, à peu près, commencent leur lettre par quelque chose comme : « Je suis chrétien »... à chaque fois, j’ai peur de ce qui va suivre. Et en fait, de manière assez belle, ils me remercient surtout de ne pas me moquer de leur religion, et d’en avoir compris à peu près les principaux fondements. Ils ont souvent l’impression, apparemment, d’être moqués. Souvent, ce sont des mots qui sont émouvants. « Merci de nous prendre au sérieux », si je devais résumer.
Très bien. D’ailleurs ça va me permettre de rebondir sur ce que vous me disiez au départ, à propos de votre propre retraite au monastère de Solesmes : est-ce que vous vous y êtes senti ouvert, quelque part, à l’idée de recevoir leur message ? Est-ce que vous y êtes allé un peu fermé, ou bien vous êtes-vous dit : pourquoi pas ?
Je ne suis pas arrivé en me disant que j’étais fermé complètement, mais je dois avouer que je n’ai pas été convaincu, ou plutôt, touché par la grâce de ce message. En tout cas ça m’a conforté pleinement dans la nécessité d’avoir pour soi une certaine foi, un certain message.
Si ce n’est pas indiscret, en quoi croyez-vous Clément ?
Croire n’est pas la question.
Il y a dans votre récit un clin d’œil au premier roman, avec l’apparition furtive, dans un songe, de Jeanne et de Nathan. Avez-vous pour projet d’élaborer, avec peut-être d’autres livres à venir, une grande série autour des tourments contemporains ?
J’aime l’idée que les personnages de mes romans puissent réapparaître, petitement ou même grandement, dans d’autres livres, pour essayer de complexifier encore la pensée. Et j’aime l’idée que le lecteur puisse retrouver des personnages qu’il a aimés — ou pas, d’ailleurs. Créer une constellation, un univers... Pour ce qui est des tourments contemporains, je ne sais pas. Les tourments évoqués ne seraient pas forcément liés à l’époque contemporaine. Je suis quelqu’un de mon époque, je ne sais pas si je choisis complètement mes sujets, mais il y en a qui m’appellent. Pour l’instant, ce sont effectivement des sujets contemporains. Mais c’est finalement presque un hasard. Et ces sujets sont aussi un peu intemporels, finalement. On les retrouve un peu dans toute la littérature, dans la philosophie occidentale... On pourrait imaginer retrouver un Jérémie vivant quelque chose de similaire à Solesmes, au Moyen Âge.
Les tourments humains en général, même si effectivement les addictions dans le premier, le manque spirituel dans le deuxième sont très actuels.
Tout à fait.
Très actuels mais pas propres à notre époque... Que vous inspire-t-elle justement notre époque ? Tout bien pesé vous vous y sentez quand même à peu près bien ? À choisir, auriez-vous aimé vivre en d’autres temps ? Peut-être à celle de Shakespeare, pour espérer le rencontrer ?
Non, je crois que quand même, les progrès du confort et de la médecine font qu’en réfléchissant à fond à cette question, j’arriverais quand même à une conclusion en faveur de notre époque. Alors oui, je rêverais de partir, de voyager dans le temps, de passer une semaine avec Dostoïevski, Shakespeare, Balzac ou Platon. Mais j’aurais vite envie de retrouver mon lit 180, ma bulle dans la forêt et mon chauffage à 19 °C. C’est sans doute un peu matérialiste, mais j’essaie toujours de répondre sincèrement. Que m’inspire l’époque ? De grands progrès scientifiques, qui procurent énormément de bénéfices. Mais elle m’inquiète aussi énormément, en raison de ce manque spirituel et de cette perte complète des repères.
Cette question je vous la pose, Clément, en tant que dramaturge : est-ce qu’en y réfléchissant, et en considérant les éléments essentiels et ceux qui pourraient être retirés, vous pourriez imaginer que La Tentation artificielle soit mis en scène au théâtre ?
J’attends le coup de fil. Je pense que ça serait bien. J’en serais ravi !
Vous-même vous sentiriez...
Moi-même, non. Collaborer peut-être, si on me le demande, et encore, je crois que je dirais non. Ayant fait des adaptations, je considère que c’est une nouvelle œuvre en soi. Il y a forcément toujours un peu de trahison, et l’auteur, de son côté, va forcément vouloir respecter ce qu’il a écrit, au détriment peut-être de la logique théâtrale. Mais j’espère beaucoup que ça se fasse, en tout cas...
Florian Zeller, dramaturge et réalisateur, vient d’être élu à l’Académie française, qu’est-ce que ça vous inspire ?
Je suis d’autant plus ravi de l’élection de Florian Zeller que c’est un dramaturge populaire, qui a su amener au théâtre tant de gens qui n’y seraient pas allés sans lui.
Encore beaucoup de digressions dans le livre, sur des tas de sujets, et on vous suit ma foi sans déplaisir. Vous êtes comme ça dans la vie ?
Pas quand je discute, j’évite. Mais j’ai l’impression que la vie est elle-même comme ça. Je pense qu’on ne fait pas assez de digressions. Le roman est, je crois, l’endroit où la digression doit encore pouvoir prendre toute sa place. Je travaille en ce moment pour le théâtre, pour une adaptation de À la recherche du temps perdu. On relisait des passages à voix haute cette semaine, et l’art de la digression de Marcel Proust est quelque chose qui me semble divin. Une digression, parfois fort longue, pour expliquer un geste ou un moment, me paraît essentielle.
Si vous deviez écrire le petit post it des libraires pour inciter nos lecteurs à lire votre livre, qu’y inscririez-vous ?
/image%2F0405558%2F20251111%2Fob_296374_post-it-ccm.png)
Vos autres projets pour la suite ?
Je sors d’une longue période théâtre : trois Shakespeare créés coup pour coup. Je continue mon exploration de son œuvre. Ensuite, une pause. Là, on est au tout début de notre exploration proustienne, qui va s’étendre sur deux-trois ans avant même de pouvoir ressembler à quelque chose. J’ai aussi une commande de théâtre sur la vie de Leonard Bernstein. Et je vais me consacrer à mon troisième roman. J’avais une idée, mais depuis deux jours, elle ne me plaît plus. J’en suis encore au stade de la recherche. De la recherche du sujet, pas du temps perdu !
Des envies fortes ?
Continuer à écrire des romans. Avoir encore plus de temps pour le faire. Je me rends compte que c’est dans cet exercice que je suis le plus heureux. J’aimerais être moins contraint de devoir faire d’autres choses.
Donc moins de théâtre, davantage de roman.
Oui. Là j’ai trois ou quatre pièces par an. Si je pouvais en avoir une, ça me sortirait de mon bureau. Et huit mois sur un roman... C’est ma vie rêvée, mais je n’en suis pas si éloigné.
Entretien daté du 7 novembre 2025.
/image%2F0405558%2F20251122%2Fob_1e5f58_clement-camar-mercier.png)
Crédit photo : Patrice Normand.
Un commentaire ? Une réaction ?
Suivez Paroles d’Actu via Facebook, Twitter et Linkedin... MERCI !