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Paroles d'Actu
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28 novembre 2025

Frédéric Quinonero : « Michel Jonasz a choisi de croire que la vie pouvait être belle... »

Frédéric Quinonero, biographe d’artistes, compte depuis pas mal d’années maintenant parmi les interviewés réguliers de Paroles d’Actu. Lorsqu’il m’a parlé, il y a quelques mois, de son prochain ouvrage à venir, consacré à Michel Jonasz, je ne savais pas forcément si un article suivrait dans ces colonnes. Le personnage de Jonasz m’était plutôt sympathique a priori, mais je connaissais finalement bien peu son œuvre. Et je n’étais pas certain d’être totalement chaud à l’idée de me plonger dans sa bio.

 

Finalement j’ai lu Mister Blues (L’Archipel, novembre 2025), redécouvert, en texte(s) et en musique, la patte originale de l’artiste, et peut-être plus important encore, été séduit par l’humanité, par l’optimisme même de cet homme dont la famille a pourtant traversé les pires épreuves du 20è siècle. Un ouvrage rare (on a très peu raconté Michel Jonasz), instructif et honnête dans son approche, qui intéressera à coup sûr les fans et les amateurs de Mister Swing, actuellement en tournée. Merci à Frédéric Quinonero pour cette nouvelle interview, réalisée fin novembre. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU.

Frédéric Quinonero : « Michel Jonasz

 

a choisi de croire que la vie

 

pouvait être belle... »

Michel Jonasz, Mister Blues (L’Archipel, novembre 2025)

 

Pourquoi avoir choisi de consacrer cette nouvelle bio à Michel Jonasz ? Quelle place tient-il dans ta vie, et comment expliques-tu que personne n’ait jamais vraiment raconté la sienne jusque là ?

 

Le fait qu’il n’existait pas de livre consacré à sa carrière – tu remarqueras que je ne dis pas «  biographie  » – a justifié ma décision de le faire. Ça permet une plus grande liberté. La voie est ouverte, elle n’a pas été balisée. Et c’est très excitant aussi de partir seul à l’aventure, sans livres comme repères. Essuyer les plâtres, défricher le terrain. Parce que cette période-là, de recherche et collecte d’archives, est la plus passionnante dans mon travail. Quant au sujet «  Jonasz  », il revenait souvent dans les propositions qu’on me faisait et dans mes envies. J’ai beaucoup écrit sur les artistes qui ont marqué mon enfance, et j’ai ensuite abordé ceux qui ont bercé mon adolescence. Mes années lycée, quand j’ai commencé à découvrir des chanteurs à textes, dont l’œuvre a un sens et se prête à l’analyse et à la réflexion. Avec des textes qui racontent l’artiste, ce qui est l’idéal pour un biographe. Jonasz est de ceux-là. Avec Souchon, Le Forestier, Clerc, Renaud, etc. Ils ont marqué une époque. J’ai beaucoup écouté l’album live au Théâtre de la Ville (1978), puis le live au Palais des Sports (1985) — deux albums mythiques. J’aimais aussi le personnage, ses valeurs humaines et idéalistes. Même si je le connaissais peu. J’ai aimé aller à sa découverte. Pourquoi personne ne l’a fait avant moi  ? Sans doute parce qu’il ne le souhaitait pas lui-même — il me l’a fait savoir —, et parce qu’il a toujours pris une certaine distance vis-à-vis de la célébrité, au point que sa carrière depuis les années 1990 s’est déroulée de façon presque marginale, sans tube. 

 

Comment continue-t-on un tel projet justement, lorsque la personne qui en est le sujet exprime clairement son souhait qu’il n’y ait pas de livre sur elle ?

 

On le continue ou pas. On peut décider d’arrêter, tout dépend de l’échange avec l’artiste, s’il y a échange. En général, il n’y en a pas. Ce que je regrette. Pour un souci d’équilibre et de valeur humaine. L’équilibre repose sur la confiance et l’artiste ne peut être rassuré (ou pas) que s’il y a rencontre et échange. Par ailleurs, je peux comprendre son point de vue, à condition qu’il fasse l’effort de se mettre aussi à ma place. Donc on continue parce qu’on est engagé par contrat. Puis surtout parce qu’écrire, en plus de la chanson, est une passion, une respiration nécessaire, et qu’on n’a pas la possibilité de l’exercer autrement. Et comme l’artiste, lui, exerce un métier public, on a tout à fait le droit de porter un regard analytique sur sa carrière.  Sa façon d’exprimer ensuite son désaccord sera d’ignorer le livre à sa sortie et de faire en sorte qu’il n’ait aucune visibilité dans les médias. C’est pourquoi les ventes de ce genre de livres «  non autorisés  » (ou «  nono  », comme je dis) ne sont jamais mirobolantes. C’est dommage car ils se conçoivent généralement sans malveillance, à partir d’une même passion pour la chanson.

 

Comment t’y es-tu pris pour le recueil de témoignages ?

 

Comme je le fais d’habitude, en recueillant un maximum d’interviews dans la presse et dans les médias, en consultant les documents sonores et visuels de l’INA. Et pour dynamiser le récit, en contactant quelques témoins qui me racontent leur expérience et des anecdotes avec l’artiste. Je vais à la pêche tous azimuts du moindre détail, du plus petit élément qui va s’imbriquer dans mon récit. Comme un môme qui fait un puzzle.

 

L’histoire de sa famille est intimement liée à celle de cette Europe de l’Est ballottée par les vents mauvais du 20e siècle. Il en est resté quelque chose en lui, profondément, dans la mélancolie à laquelle on l’associe comme dans son optimisme sincère ?

 

Michel Jonasz est fatalement héritier d’un lourd passé familial, en particulier du côté maternel où presque tous ont été déportés et assassinés par les nazis. Tout en poursuivant la quête de ses racines et la trace de ses ancêtres, il a choisi de croire en effet que la vie pouvait être belle et porteuse de joie, d’allégresse. Comme sa mère qui chantait tout le temps dans sa cuisine, il y a au plus profond de son être — legs familial — cet optimisme qu’ont généralement les gens déracinés qui ont connu le pire. Et toute son œuvre artistique, portée par son vibrato aux accents tziganes, va véhiculer ces notions indispensables d’amour et de fraternité, sans lesquelles il n’y a plus d’espoir possible.

 

Il a été des artistes de son temps, a connu le Golf Drouot, etc., mais sa musique s’est rapidement singularisée. Qu’est-ce qui l’a amené au blues, au jazz et à la soul ? Là encore les origines, et l’idée que le blues, ça matchait bien aussi avec le fait d’être juif en Europe de l’Est ?

 

Oui, le blues est là depuis toujours, il coule dans ses veines comme le sang tzigane. C’est pourquoi j’ai appelé ce livre Mister Blues, et non pas le plus évident Mister Swing – dont il a raconté «  la fabuleuse histoire  » (1988). Musique hongroise et blues sont très proches. Puis, le blues de Piaf le bouleverse un soir à l’Olympia, où son père l’a emmené. Il découvre le génie de Brel, la poésie de Brassens, la fougue de Ferré… Mais comme tous les jeunes, il s’emballe pour la musique de son âge. Dans les années 60, c’est le rock venu d’Amérique, le rhythm’n’blues. Rythme et blues. Jonasz, fidèle du Golf Drouot, vient de trouver sa voie. Car contrairement à ce que l’on se figure parfois, à cause de son plus gros succès discographique, La Boîte de jazz (1985), Michel Jonasz est un enfant du rock !

 

>>> La Boîte de jazz <<<

 

Il y a eu avant lui des Django, des Trenet ou des Nougaro qui ont fait découvrir au public francophone des sonorités qu’il ne connaissait pas forcément en français. Quelles sont à cet égard les influences évidentes de Jonasz, et a-t-il apporté véritablement quelque chose de nouveau dans la chanson française des années 70 et 80 ?

 

Son originalité musicale réside en ce mélange de genres que je viens d’évoquer, ajouté à sa voix mouillée comme les sanglots d’un violon. Adolescent, il reçoit la musique de Ray Charles comme un révélateur – What’d I Say qui surgit du juke-box dans un bar et qui lui donne envie de taper sur un piano. Plus tard, lorsqu’il lira dans l’autobiographie de Ray Charles que, selon lui, seuls les Noirs et les Juifs ont une légitimité à chanter le blues, il se sentira béni du dieu de la soul. Le rock et le rhythm’n’blues vont libérer son énergie et son élan créateur au sein de groupes sur différentes scènes parisiennes, en particulier le Golf Drouot, où il croise Johnny, Eddy et les jeunes rockeurs qui bousculent le paysage musical français. D’abord pianiste, puis chanteur, il fait ses armes en empruntant les succès de Little Richard, Otis Redding, Wilson Pickett ou James Brown. Jusqu’à ce qu’il invente un blues à la française. Une couleur bien à lui, qui trouve l’essentiel dans l’émotion. Qui puise sa force dans son histoire personnelle. Ses compositions d’abord le singularisent, puis son écriture, ainsi que sa voix bouleversante et son aptitude à faire swinguer les mots. Il s’impose rapidement comme un de ces artistes qui comptent, parce qu’ils s’inscrivent dans une famille musicale tout en ne ressemblant à personne.

 

Quels titres de Jonasz sont les plus significatifs de ce que sera à ton avis son empreinte ?

 

De Mister Swing je retiens bien sûr La Boîte de jazz et Joueurs de blues. Ceux qui, comme moi, se laissent envoûter par la voix mouillée de Mister Blues garderont au cœur Guigui, Les Fourmis rouges, Les Odeurs d’éther, Tombent les feuilles, Le Boléro… Certains titres, seuls, donnent le frisson : J’veux pas qu’tu t’en ailles, Celui qui t’aimait c’était moi. Et, bien sûr, resteront dans la mémoire collective Les Vacances au bord de la mer, Super Nana, Dites-moi, Je voulais te dire que je t’attends.

 

>>> Les Fourmis rouges <<<

 

On redécouvre dans ta bio à quel point Jonasz prend aussi plaisir à être comédien, peut-être autant que chanteur. Il semble aimer jouer la comédie même si souvent, on l’emploie dans des rôles qui font écho au passé des siens. Lui-même a écrit et composé un spectacle touchant à cet égard, basé sur la vie de son grand-père. Il y a chez lui, au-delà de l’amusement qu’il peut ressentir dans ces exercices, une vocation de passeur de mémoire ?

 

Il a commencé sur scène au théâtre. Adolescent, il a fréquenté pendant près de trois ans le cours d’art dramatique de Guy Kayat à la Maison des jeunes et de la culture de la porte de Vanves. Pour la première fois, il a éprouvé cette sensation électrisante de jouer et d’être regardé par un public. Ce plaisir à la fois narcissique et généreux ne l’a jamais quitté. Plus tard, on lui donnera souvent à jouer des personnages dont l’histoire fait écho à la sienne. Comme celui du Poète juif assassiné, dans l’adaptation au cinéma du livre d’Élie Wiesel. Il joue comme il respire, par un élan physique, l’impulsion d’un combat personnel. C’est le cas lorsqu’il décide d’incarner son grand-père maternel et de lui faire dérouler son histoire lors de ses derniers instants à Auschwitz. Pour lui donner corps et vie, lui dont il ne reste aucun trace, pas même un nom inscrit dans un Mémorial. Parce que pire que la mort il y a l’oubli.

 

Est-ce que le comédien Jonasz ressemble au chanteur Jonasz ?

 

Jonasz est acteur en permanence, même quand il chante. Sur scène, entre deux chansons, il se raconte. Comme dans un one-man-show.

 

On comprend également combien Jonasz est engagé, pour la planète et pour l’humain, et optimiste envers et contre tout. C’est rafraîchissant par les temps qui courent de voir qu’il y a encore des gens comme ça...

 

Oui, son optimisme est touchant. Notamment quand il prétend que l’être humain est foncièrement bon. Je pense plutôt le contraire, qu’il est fondamentalement mauvais, et que la vie est une lutte permanente pour ne pas céder à cette part de méchanceté en nous. Jonasz refuse le discours politique, mais l’effort permanent pour ne pas céder à la haine c’est peut-être une façon de se maintenir à gauche. On retrouve au fil de son œuvre un idéal humaniste, des valeurs d’union et de partage. Avec une conscience écologique pour sauver la planète et ses occupants.

 

Si tu pouvais lui poser une question, les yeux dans les yeux, ce serait quoi ?

 

Je n’ai pas vraiment de question… En dehors de la chanson, je suppose que l’ésotérisme nous rapprocherait. Je lui parlerais de ça, sans doute.

 

Michel Jonasz en trois mots ?

 

Émouvant, joyeux et lumineux.

 

>>> Dites-moi <<<

 

Tu as donné il y a quelques semaines une conférence sur ton métier de biographe, que tu exerces depuis une quinzaine d’années. C’était intéressant, de raconter un peu ce qu’on fait auprès d’un public de lecteurs, de curieux ?

 

C’est toujours intéressant de rencontrer ses lecteurs ou les curieux qui peuvent le devenir. Et il est amusant de constater que ce sont souvent les mêmes questions qui reviennent, sur le comportement des artistes, la relation qu’on a avec eux en tant que biographe, notre légitimité, etc. L’intérêt c’est de pouvoir parler de chansons, et éviter le people. Comme dans mes livres.

 

Est-ce que tu dirais qu’exercer ce métier aujourd’hui, c’est plus compliqué qu’à tes débuts ?

 

J’y prends le même plaisir et j’en supporte la même frustration qu’à mes débuts. Avec deux inconvénients en plus  : les livres se vendent moins, en particulier les bios de chanteurs, donc on s’interroge de plus en plus sur l’avenir, comment on va faire, si on continue ou si on fait autre chose, et quoi  ?

 

>>> La Maison de retraite <<<

 

La fiction, c’est quelque chose que tu as envie d’explorer un peu plus encore ?

 

Bien sûr. Je viens d’ailleurs de terminer l’écriture d’un nouveau roman. Comme je n’ai plus trop d’espoir en la possibilité d’intéresser un éditeur dans ce domaine, je pense que je vais l’autoéditer. Sous mon label de La Libre Édition.

 

Tes autres projets et surtout tes envies pour la suite ?

 

En plus du roman dont je viens de te parler et pour lequel je n’ai pas encore prévu une date de sortie, je prépare un livre sur Julien Clerc pour les éditions Mareuil. Et je prévois de fêter mes 20 ans de biographe, avec une reprise de mon éphéméride Johnny Hallyday (mon premier livre, en 2006). Pour les fans.

 

Un dernier mot ?

 

Résistance !

 

 

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