Tommy : « Le public aime voir le geste du dessinateur, ça restera vrai longtemps »
J’ai la joie d’être régulièrement en contact avec le talentueux et sympathique dessinateur Tommy, depuis le début de la saga Géostratégix, qu’il mène d’heureuse association avec le géopoliticien bien connu Pascal Boniface. Pour leur nouvel opus, ils se sont attaqués à la très épineuse question israélo-palestinienne. Géostratégix : Israël-Palestine (Dunod, septembre 2025) permet à des publics qui ouvriraient peu spontanément des ouvrages de géopolitique (mais aussi à des lecteurs plus initiés) d’avoir en tête l’ensemble des grandes dates de cette histoire vieille de 80 ans, et des données d’un problème qui semble pour l’heure bien insoluble. Mais insoluble, l’est-il vraiment ? Faut-il renoncer à y croire ? Après tout, le titre même de l’ouvrage peut être lu comme un indice de ce qu’en pensent ses auteurs. Ils n’ont pas choisi, pour séparer "Israël" et "Palestine", le / qui oppose, mais le tiret, qui peut aussi être lu comme un trait d’union. Espérons ? Merci à Tommy pour ses réponses, sur le livre mais aussi son métier, ses envies, et pour le temps qu’il m’a accordé. Exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU (Q. : 08/10 ; R. : 12/11)
Tommy : « Le public aime voir le geste
du dessinateur, ça restera vrai longtemps »
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Géostratégix : Israël-Palestine (Dunod, septembre 2025).
Tommy bonjour. C’est le quatrième album de Géostratégix que vous réalisez ensemble, avec Pascal Boniface. C’est désormais une relation de confiance solide qui s’est installée entre vous ? Cela se ressent-il dans la latitude qui t’est accordée pour la représentation graphique de ses textes ? Voire peut-être, un partage plus grand dans la détermination de la trame de l’ouvrage ?
Le fonctionnement avec Pascal et l’éditeur (Dunod) est resté le même depuis le premier album : j’adapte le texte de Pascal au format BD (découpage, scénarisation, ajout des bulles, de l’humour, etc.), je soumets les esquisses et l’on discute tous les trois. Mais comme pour les précédents livres, tout est fluide, avec peu de retours, et la même grande latitude qui m’est offerte depuis l’origine.
Ce nouvel épisode, totalement centré sur le conflit israélo-palestinien, ça a été pour vous une évidence, avec les évènements récents ? Comment as-tu réagi à l’idée ?
Quand Pascal m’a soumis l’idée, ça m’a paru une évidence. C’était de mémoire en mai 2024, la guerre lancée par Israël était déjà très installée, sur le terrain comme dans les médias français, et le besoin de connaissances sur le sujet nécessaire. Si Pascal ne l’avait pas proposé, je pense que je lui aurais suggéré ce choix.
C’est par ailleurs un sujet que j’ai toujours trouvé passionnant, avant cette résurgence, à la fois parce qu’il cristallise beaucoup de questions (coloniales, religieuses, politiques, géopolitiques, géographiques…), donc de complexité, et parce qu’il y a un rapport de force, ou plutôt de domination, brutal et révoltant, qui me semble assez simple à saisir.
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Esquisse de la planche 9. Merci à Tommy.
N’est-ce pas déprimant, de devoir écrire sur près de 130 pages une histoire tragique de bout en bout, quand on sait qu’elle est vraie et qu’en plus elle est d’une actualité immédiate ? Dans quel état d’esprit vous y êtes-vous attelés ?
Si, c’est déprimant. Comme tous ceux qui suivent cette actualité depuis deux ans maintenant et qui voient défiler les images, notamment d’enfants victimes de la guerre, c’est quelque chose de pesant. En même temps, l’ambition de l’ouvrage est d’offrir des clés de compréhension, pour que le plus grand nombre comprenne les origines du conflit, afin que ce type d’événement se répète le moins possible à l’avenir. J’espère donc faire œuvre utile, ce qui compense en partie le côté « déprimant » de cette plongée dans l’horreur.
Est-ce qu’au-delà de la volonté de raconter au plus rigoureux et intelligible ce conflit vieux de près de huit décennies, il y a eu, notamment par tes choix dans les dessins, le souhait d’adopter un ton, voire de faire passer des messages dans le message ? On sent par exemple, les Israéliens volontiers plus cyniques que les Palestiniens, dans l’ouvrage...
Le conflit date d’avant 1948 (comme on le voit dans la BD) ! Et en effet, le dessin me sert toujours à faire passer des messages, c’est l’usage que j’en fait pour les Géostratégix comme dans ma pratique du dessin de presse. Si les Israéliens paraissent plus « cyniques », c’est qu’ils portent une responsabilité plus grande dans les événements actuels. L’Etat d’Israël a été créé en chassant les populations qui habitaient alors le territoire. Le projet sioniste ne s’est pas construit sur « une terre sans peuple », comme sa communication a voulu le faire croire. Et la politique d’apartheid mise en place depuis n’a pas vraiment contribué à apaiser la situation…
Si tu pouvais intervenir à n’importe quel moment de ce récit, comme homme venu du futur, de 2025, pour donner un conseil éclairer à tel ou tel protagoniste, histoire d’éviter le tragique de la suite, ce serait quoi, quand, et pour qui ?
Ce serait en préambule de la BD, pour prévenir le lecteur que Dieu (quel qu’il soit) n’existe pas (sauf erreur de ma part, son existence n’a jamais été prouvée), qu’il est donc inutile d’y croire et de défendre des religions (quelles qu’elles soient) qui au nom du sacré et de soi-disant héritages millénaires, tuent.
Les tout derniers développements, que vous n’avez pu traiter dans l’album, peuvent peut-être prêter à un optimisme prudent, avec la perspective d’un règlement au moins partiel du conflit en cours, tandis que de nombreux pays occidentaux, dont le Royaume-Uni et la France, reconnaissent désormais l’État de Palestine. Es-tu dans ton for intérieur optimiste quant à la possibilité qu’on assiste, de notre vivant, à quelque chose qui soit un règlement acceptable et à peu près définitif de cette question si épineuse, et si douloureuse ?
J’espère assister de mon vivant (disons dans les 50 prochaines années, je mange des légumes et je fais du sport) à un règlement du conflit. Ce ne sont pas les derniers déroulements qui me donnent bon espoir, car ce ne sont que des tractations cyniques, à la limite du commercial, qui ne prennent pas en compte la voix du peuple palestinien. Je garde espoir en regardant dans le rétro de l’histoire, notamment avec l’exemple européen, où après le pic d’horreur de la Seconde Guerre mondiale, la France et l’Allemagne ont su construire une alliance qui a certes ses défauts mais qui au moins a épargné une grande partie du continent de la guerre. Après la haine peut venir l’entente.
Quel est le public visé et, à cet égard, quels retours avez-vous reçus pour les trois précédents albums ?
On vise toute personne souhaitant comprendre le conflit israélo-palestinien, du lycée à l’EHPAD, formé ou non sur cette question. Ce n’est pas un pamphlet ou un brûlot revendicatif mais un récapitulatif chronologique et détaillé de faits historiques, sur le temps long, jusqu’à juillet 2025. On s’aperçoit que la série Géostratégix a un public assez large. Elle est plébiscitée sans trop de surprise par les profs de HGGSP (histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques, ndlr) au lycée, les professeurs en charge des CDI, les bibliothécaires… mais aussi le grand public de tout âge. L’intégrale (qui regroupe les tomes 1 et 2, sortie dans une nouvelle version mise à jour et augmentée le 24/10 dernier) connaît un beau succès, je pense que c’est un bel objet qui rentre dans la catégorie « cadeau utile », pour soi, sa belle-mère ou son copain qui s’intéresse au monde qui l’entoure.
Peut-on imaginer que cet album devienne une série animée, à la fois pédagogique et exigeante ? Ça te plairait ? Tu aimerais en être ?
Tant que la série vit et touche un large public, je suis preneur ! Si elle permet au plus grand nombre de mieux comprendre le monde dans lequel on vit, allons-y. Sur un projet animé plus précisément, j’aimerais beaucoup découvrir les coulisses de ce métier et y participer, par curiosité mais aussi pour m’assurer qu’on garde le même ton que dans les BD. Même si voir son œuvre adaptée sous-entend perdre en partie la main dessus.
Si tu pouvais choisir le thème historique ou d’actu de votre prochain tome, ou en tout cas le suggérer, ce serait quoi ?
Figure-toi que le prochain tome est déjà en préparation. Pour le sujet, c’est top secret pour l’instant, mais les lecteurs de Paroles d’Actu seront parmi les premiers informés bien évidemment…
Est-ce que, Tommy, l’avènement de l’IA, y compris pour la génération quasi instantanée d’images sur la base de demandes précises, vous inquiète en tant que dessinateur, en tant qu’artiste tout court ? ChatGPT et cie, ce sont des menaces sans nuances pour les artistes, ou peut-être aussi, y compris pour vous, des alliés, des soutiens ?
Je n’utilise pas l’IA, ni dans mon travail ni dans ma vie quotidienne (pas volontairement en tout cas), je ne me sens donc jamais vraiment qualifié pour en parler. J’imagine que certaines tâches dessinées ont déjà été remplacées par l’IA, plus rapide et beaucoup moins cher qu’un dessinateur ou un graphiste, notamment des choses comme la création de logos ou d’affiches par exemple. Mais sur une articulation texte/dessin/humour/idées, comme dans la BD ou le dessin de presse, je ne pense pas être menacé. Je participe aussi souvent à des conférences pendant lesquelles je dessine en direct, à la main, avec une caméra filmant ma feuille. Au-delà des dessins, le public aime beaucoup voir le geste. Je pense que ça restera vrai encore longtemps.
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Planche 49 définitive. Merci à Tommy.
Ton truc c’est essentiellement on l’a bien compris l’actu et le dessin de presse. Mais quel lecteur de BD es-tu ? La BD de fiction, ça ne te tente pas du tout ? Comme dessinateur bien sûr, peut-être aussi comme scénariste ?
La fiction me tente énormément, dans l’idéal en tant que scénariste et dessinateur, pour réaliser un projet de A à Z. Encore faut-il avoir la bonne histoire et plus je lis de BD (ou de romans, ou de films, ou de séries…) plus je me dis que tout a déjà été écrit. Sauf cette idée géniale, mais qui du coup… vient d’être prise, vu que je la découvre dans l’œuvre d’un autre ! En bref, petite pression pour trouver une histoire originale sur laquelle me lancer durant le looong temps de réalisation d’un album, mais ça finira par arriver. La solution intermédiaire à laquelle je réfléchis serait une adaptation d’un livre existant (je pense à un titre précis, que je ne donnerai bien sûr pas).
En tant que lecteur, j’aime bien les histoires plutôt réalistes, les ambiances de polar, noires (les séries Tyler Cross, Le Dernier Atlas). J’aime beaucoup le travail de Pierre-Henry Gomont, son trait, ses couleurs mais aussi son écriture. Slava pourrait être un roman, c’est de la littérature. Quelques BD d’humour de temps en temps pour respirer aussi (David Snug, Salch, Soulcié, King Fabcaro bien sûr, …).
Prends-tu toujours le même plaisir à chercher des idées, et à les dessiner qu’à tes débuts, que lorsque tu étais plus jeune ? À cet égard, avoir un tel métier, fruit d’une passion, c’est quand même chouette non ? ;-)
Ce n’est pas chouette, c’est génial ! Oui, je prends toujours du plaisir, car je suis en recherche et (j’espère) en progrès constants, tant sur le trait que sur la narration. De manière plus terre-à-terre, je choisis mes horaires, mon rythme, mes projets collent avec mes valeurs, on peut dire que c’est une activité épanouissante. Le grand regret serait de manquer de temps pour mener à bien toutes les idées qui fleurissent !
Après il faut être honnête, je n’ai pas toujours envie de dessiner, parfois j’ai la chance de pouvoir faire un peu de comptabilité ou d’autres tâches réjouissantes pour me changer les idées.
Tes projets et surtout ton envie pour la suite ?
Un livre de fiction (BD ou livre jeunesse) avec un traitement graphique plus travaillé et abouti que dans les Géostratégix, d’autres pistes d’animation de dessin (hors Géostratégix) à affiner. Je dessine aussi sur des pièces de céramique : avec Périg Céramique, on va sortir une collection de « bols bretons du 93 » (le département, où je vis) qui me plaît bien (ICI)…
Un dernier mot ?
Bravo et merci à ceux qui sont allés au bout de cette lecture !
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Tommy, autoportrait.
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