Jean-Daniel Belfond : « Anne Sylvestre a souffert toute sa vie du syndrome de l'imposteur »
Il y a un peu plus de cinq ans, à la fin de novembre 2020, disparaissait l’auteure-compositrice-interprète Anne Sylvestre. Elle a laissé comme héritage à celles et ceux qui l’aiment, et aux autres qui plus tard la découvriront, des textes d’une grande sensibilité portés par une voix belle, reconnaissable entre mille. Daniel Pantchenko, que j’avais interviewé il y a deux ans et demi à son sujet, avait sous-titré la réédition de sa bio Elle enchante encore. Jean-Daniel Belfond lui, a écrit cette année Anne Sylvestre, la magicienne (Le Cherche-midi, novembre 2025). L’idée est la même... Clin d’œil à un de ses titres les plus fameux : une sorcière, bienveillante à l’évidence, en tout cas pas tout à fait comme les autres ?
Je remercie Jean-Daniel Belfond, qui a accepté de répondre à mes questions lors d’un long entretien téléphonique, le 26 novembre (de larges extraits en sont ici reproduits). Par deux fois auparavant, il avait déjà joué le jeu pour Paroles d’Actu : en 2022 notamment, pour une évocation de Barbara, qu’il aime autant qu’il aime Anne Sylvestre. On en parle d’ailleurs, dans notre entretien, de ces deux artistes et femmes engagées, qu’on a souvent opposées. Cet ouvrage touchera tout amoureux d’Anne Sylvestre, qui mérite à l’évidence qu’on la redécouvre, et surtout qu’on la diffuse davantage qu’on ne le fait aujourd’hui.
Je salue M. Belfond bien sûr. Daniel Pantchenko, s’il tombe sur cet article. Sans oublier une « autre Anne », l’auteure Anne Goscinny, que j’ai interviewée en début d’année : elle est une fan inconditionnelle d’Anne Sylvestre, et quelques belles pages du livre lui sont consacrées... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU
Jean-Daniel Belfond : « Anne
Sylvestre a souffert toute sa vie
du syndrome de l’imposteur »
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Anne Sylvestre, la magicienne (Le Cherche-midi, novembre 2025).
Jean-Daniel Belfond bonjour. Qu’est-ce qui vous a incité à écrire ce récit biographique, paru en novembre 2025, pour les cinq ans de la disparition d’Anne Sylvestre ?
À la maison, mes parents avaient quelques disques de chanson française : Guy Béart, Brassens, Jacques Brel et les quatre premiers 33 tours d’Anne Sylvestre. Durant mes premières années, vers 1962-65, avec mon frère et ma sœur j’ai entendu Anne Sylvestre presque tous les jours. Elle a été la magicienne de mon enfance. On reprenait en famille ses chansons, qui étaient devenues comme des comptines : on les entonnait tous en chœur. Elles ont façonné mon imaginaire. Cela a déclenché en moi, dès mes premières années, une passion pour la chanson française, qui ne m‘a jamais quitté. Je suis allé la voir en spectacle à partir de 1975, au Théâtre Montparnasse. J’avais 17 ans. Plus tard, je lui ai demandé une interview. On était à l’automne 1978, elle se produisait au Théâtre du Forum des Halles. Elle m’a reçu dans son appartement rue Lecourbe, dans le 15e arrondissement. J’avais préparé des questions pour la revue annuelle de l’ESCP. Ce jour-là, une grande complicité est née entre nous, qui a duré jusqu’à la fin de sa vie. J’ai fait des interviews d’elle dans les années 80 lorsque j’ai animé des émissions sur la chanson dans les radios libres, j’ai chroniqué ses disques dans le mensuel Paroles et Musique. J’ai vu tous ses spectacles, et il y en a eu beaucoup, dans des genres très différents. J’ai aimé tous ses disques. Elle m’appelait son « fan de choc ».
>>> Écrire pour ne pas mourir <<<
Quels sont les titres d’Anne Sylvestre qui vous ont le plus marqué et pourquoi ?
L’œuvre discographique est très riche, avec 280 chansons enregistrées par elle en studio. Elle court de 1959, date de son premier 45 tours à 2022, lorsque sort l’ultime album posthume, soit plus de soixante ans. Et il n’y a pas beaucoup de chansons faibles. « Tout est bon chez elle, aurait dit Brassens, il n’y a rien à jeter ». Mes dix chansons favorites, comme je suis très sensible à la mélodie, sont celles qui conjuguent un contenu fort et une belle ligne musicale. Les voici, par ordre chronologique de parution, telles que je les cite dans le livre : Les cathédrales, Mon mari est parti, Maumariée, Marie Géographie, Ma chérie, Carcasse, Écrire pour ne pas mourir, Comme un personnage de Sempé, Le lac Saint-Sébastien, Bye mélanco.
Quelles chansons aimeriez-vous inciter nos lecteurs à découvrir ou redécouvrir ?
Il y a des chansons clés dans son œuvre. Par exemple la toute première qu’elle a enregistrée devait s’appeler La Terre, et Guy Béart lui a suggéré, à raison, de l’intituler Porteuse d’eau. Son héroïne, en portant l’eau porte l’humanité tout entière, avec ses souffrances. Elle y écrit : « J’ai pleuré les rivières ». Cette idée que les larmes des femmes ont généré toutes les cours d’eau de la Terre est à la fois douloureuse et poétique. L’oppression des femmes sur des centaines d’années, on la retrouve inscrite, en 1975, dans sa chanson monument, le texte essentiel de son œuvre, Une sorcière comme les autres qui dure sept minutes et véhicule à la fois sa propre histoire et la souffrance des femmes au fil des siècles.
>>> Porteuse d’eau <<<
Dans ses chansons, Anne Sylvestre se fait aussi chroniqueuse de son époque. Ainsi, avec Des fleurs pour Gabrielle, elle est la seule femme à écrire une chanson après le suicide de Gabrielle Russier, en 1969, qui a été condamnée pour avoir aimé un de ses élèves. En 1978, le naufrage du Torrey Canyon, ce tanker qui a maculé les côtes du Finistère, est à l’origine de Un bateau mais demain. C’est une chanson très punchy sur la façon dont l’homme détruit la nature. Science sans conscience...
Sur le plan des mœurs, elle est en avance sur son temps. Elle écrit Non, tu n’as pas de nom pour prôner le choix de garder ou non un fœtus, en 1973. La loi sur l’avortement de Simone Veil ne sera promulguée que début 1975. Quand elle sort Gay, marions-nous, qu’elle présente comme une pochade sur le mariage entre personnes de même sexe, elle a six ans d’avance sur la loi sur le mariage pour tous qui sera votée en 2013, sous François Hollande.
Vous aviez auparavant écrit un livre sur Barbara…
C’est un récit biographique, que j’ai publié en l’an 2000. J’y raconte à la fois son parcours d’artiste, ses chansons, la folle passion que j’ai nourrie pour elle depuis l’adolescence, et le choc éprouvé lorsque je lui ai parlé la première fois.
Barbara et Anne Sylvestre sont deux personnalités marquantes de la chanson. Leurs débuts dans la chanson sont-ils analogues ?
Si Barbara a mis quinze ans à percer, Anne Sylvestre a été très vite adoubée par le métier. Leurs débuts ont eu lieu à la grande époque des cabarets, dans les années 1950, à L’Écluse pour Barbara, Le Colombe pour Anne. Barbara écrit dans Ma plus belle histoire d’amour c’est vous : « Quelle fut longue la route qui menait jusqu’à vous. » C’est vrai qu’elle a connu la grande précarité au début de sa carrière. Pour Anne Sylvestre, cela commence à marcher assez vite. Jacques Canetti la programme dès 1959 dans son Théâtre des Trois Baudets, le lieu de passage obligé des jeunes artistes. Il organise des tournées pour elle. Elle passe des auditions dans les cabarets et, à chaque fois, elle est retenue. Elle est adoubée par ses pairs : son talent d’autrice est éclatant.
Barbara, elle, c’est tout le contraire. Elle commence en 1950 à chanter les autres. Partout, on lui dit, c’est mauvais, tu chantes mal. Elle crée un cabaret à l’arrière d’une friterie à Bruxelles, Le cheval blanc, mais ça ne dure pas. Elle épouse un jeune architecte belge qui veut devenir son impresario. Lorsqu’ils reviennent à Paris, ils sont en désaccord sur sa carrière. Barbara ne supporte pas que quelqu’un la cornaque, décide à sa place, et ils se séparent. C’est à partir de L’Écluse que la qualité de son jeu pianistique, de sa prestation vocale s’affine, que sa personnalité s’affirme. Pierre Hiégel, directeur artistique de la maison Odéon, l’appelle « la chanteuse de minuit » : sa réputation est faite. L’Écluse est pleine dès qu’elle se produit : tout Paris accourt voir le phénomène, la nouvelle Gréco. Mais, rappelons-le, à l’époque, elle n’est connue que comme l’interprète de Brel, Brassens, Ferré, Xanrof… Elle ne dit pas que certaines de ses chansons sont… d’elle !
Elles n’ont à ma connaissance jamais travaillé ensemble ?
Elles ont fait des tournées en province avec le même tourneur, au début des années 1960. Il y a une photo où on les voit toutes deux participant à une émission de France Inter, en mai 1966, de part et d’autre de leur ami commun, le chanteur Claude Vinci. À l’écoute de cette émission, on voit qu’elles sont complices. Quelques semaines auparavant, pour un « poisson d’avril », elles ont même enregistré des tubes de yéyés tels Claude François et Hervé Vilard et, ensemble, Les zozos, de Pierre Perret. La bande n’est jamais sortie…
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Au milieu des années 1960, elles se sont retrouvées en concurrence… malgré elles, étant dans la même maison de disques, Philips. Sorti à l’automne 1964, l’album dit « à la rose » de Barbara a été un gros succès, dans le sillage de son passage à Bobino en première partie de Brassens. Elle va devenir une vedette. Anne Sylvestre, sur ses premiers disques, est quatre fois lauréate d’un Grand prix du disque de l’académie Charles Cros. Mais ses ventes demeurent plus modestes. Dès lors, inévitablement, les gens de Philips vont mettre en avant, favoriser Barbara. Anne Sylvestre en est très malheureuse. Elle va chercher à quitter Philips.
Vous parlez de cette espèce de rivalité qu’il y a eu entre elles. Mais, par la suite, y a-t-il eu entre elles un rapport personnel ?
À l’époque des cabarets, elles se sont connues et appréciées. Barbara a chanté à l’Écluse Mon mari est parti, d’Anne Sylvestre. Et elle sont restées amies par la suite, comme me l’a confié Roland Romanelli, qui a été lié à Barbara pendant vingt ans. Pourtant, interrogée à la radio suisse, Barbara dit : « Les chansons de Mme Sylvestre lui appartiennent tellement que les chanter, ce serait comme un viol ! » Anne Sylvestre a avoué qu’elle aurait souhaité interpréter Dis quand reviendras-tu ? mais qu’elle n’a pas osé. En 1986, Barbara se produit au Printemps de Bourges avec Lily Passion, l’opéra rock qu’elle a monté avec Gérard Depardieu. Je suis dans le public, près d’Anne Sylvestre. Quand je l’interroge ensuite, elle me dit qu’elle a fait la queue parmi les spectateurs qui voulaient saluer Barbara, et qu’elles sont tombées dans les bras l’une de l’autre.
Entre elles, il y a un respect, une camaraderie mais sans doute une pointe de jalousie du côté d’Anne que celle-ci ne formulera jamais. Une année, Anne s’est rendue à Lignières (Cher), pour chanter dans un festival où était présentée une exposition de portraits photo de grands de la chanson. Y figurait en bonne place une photo de Barbara mais aucune d’elle, ce qui l’a attristée. Elle était consciente de l’aura grand public de Barbara, du nombre de ses chansons devenues des succès. Elle n’a jamais connu une popularité de cette ampleur et a parfois regretté d’avoir eu de trop petites salles. Elle s’est souvent plainte, à juste titre, que la télévision ne lui ait pas accordé la place qui lui aurait permis de rencontrer le très grand public. Ses chansons ont été peu diffusées sur les radios périphériques, alors que Barbara a eu nombre de « Stop ou encore » sur RTL, par exemple. En 2017, lorsqu’Anne participe à des journées Anne Sylvestre et Barbara au Hall de la chanson, à aucun moment elle ne s’exprime sur Barbara, ce qui en dit long tout de même sur leur rapport complexe, entre sororité et rivalité. Anne l’évoque à mots couverts dans sa chanson Frangines : « C’est tout pareil dans nos métiers / On nous oppose et on nous monte / En épingle… »
>>> Trop tard pour être une star <<<
Elles semblaient n’avoir pas du tout le même rapport au public...
Elles sont très différentes dans leur comportement face aux spectateurs. Barbara est dans la séduction, dans l’hyperféminité. Anne Sylvestre dans l’humour, dans la critique sociétale. Barbara, à partir de 1967, est en chemin pour devenir une star. Les jeunes filles ont un rapport passionnel avec elle ; certaines dorment sur le paillasson de son appartement, rue de Rémusat. Dans un roman intitulé La Barbaresque, une jeune femme raconte comment elle traquait Barbara au pied de son immeuble du XVIe arrondissement, rue de Rémusat, dans l’espoir de l’entrapercevoir. Anne Sylvestre, elle, ne s’est jamais considérée ni comportée comme une vedette. En 1985, elle a écrit une chanson, Trop tard pour être une star, où elle se moque d’elle-même. Elle n’a jamais voulu « faire » des tubes. Même quand elle a eu un gros succès avec Les gens qui doutent, en 2007, après la reprise de cette chanson par Jeanne Cherhal, Vincent Delerm et Albin de la Simone, elle n’a pas voulu la mettre en avant dans ses spectacles, de peur qu’elle masque ses autres créations. Elle avait conscience de l’importance de son œuvre mais avait horreur qu’on la qualifie de « grande dame de la chanson ».
Leur passé, aussi, les différencie…
En effet, l’autre différence avec Barbara, et elle est majeure, c’est qu’Anne Sylvestre est issue de la bourgeoisie catholique. Elle est la fille d’Albert Beugras, bras droit du patron du PPF, Jacques Doriot. À la Libération de Paris, il fuit en Allemagne et sera bientôt remis aux autorités françaises. Ses deux procès, en 1948 et 1950, le désignent à la vindicte publique, manchettes de journaux à l’appui. Il manque de peu d’être condamné à mort. En tout, il fera neuf ans de prison. Anne est élevée chez les bonnes sœurs de l’institution Saint Pie X, à Saint-Cloud et subit une quarantaine de ses camarades de classe, en tant que fille de collabo.
Barbara s’appelle en réalité Monique Serf. Elle vient d’une famille juive modeste, son père est représentant en chemises. Durant une bonne partie de la guerre, la famille est traquée par la Gestapo et fuit à travers la France. La famille Serf doit parfois déménager à la dernière minute et manque de très peu d’être arrêtée. À cela s’ajoute le viol que Barbara subit à partir de 11 ans.
>>> Roméo et Judith <<<
Des traumatismes de la guerre qu’elles vont devoir surmonter ?
Oui, toutes deux vont devoir se reconstruire. Barbara raconte que, lorsqu’on frappe chez elle, son réflexe est de se cacher sous l’escalier. Anne Sylvestre, durant toute sa vie, s’interdit de signer une pétition de peur qu’on lui dise qu’elle n’en a pas le droit en tant que fille de collabo. Elle a écrit une chanson magnifique, Roméo et Judith, sur la difficulté de pardonner lorsqu’on est issu du peuple persécuté. Elle dit durant son spectacle au Théâtre de la Potinière, en 1995 : « Tant que les enfants devront porter les haines et les malheurs de leurs parents, ce sera toujours la même chose. » Jusqu’à la soixantaine, il est impossible à Anne Sylvestre de parler de sa guerre : l’absence du père pendant des années, les visites qu’elle lui rend en prison, une fois par semaine, ce père qu’elle adore et qui continue à régenter la vie de la famille depuis sa cellule. Ce père qui a toujours soutenu sa fille et sera son premier soutien lorsqu’elle fera ses débuts dans les cabarets, à partir de 1957. Toute sa vie, Anne Sylvestre souffrira du syndrome de l’imposteur : malgré la reconnaissance, les pages entières des journaux qui la célèbrent à la fin de sa vie, les salles pleines partout où elle se produit, les spectateurs qui lui font des ovations debout pendant des minutes à l’Olympia, elle a du mal à admettre que des gens puissent l’aimer, se déplacer pour le bonheur de l’entendre. De la dure école des cabarets où les spectateurs font du bruit, elle perçoit à ses débuts le public comme hostile, devant être conquis. Elle se dit qu’elle n’a pas le droit d’avoir du succès, qu’elle n’est pas à sa place sur une scène… tout en adorant se produire en public. Il se peut qu’elle se soit interdit inconsciemment de devenir une vedette. Nombre de ses chansons auraient sans doute été des tubes si elles avaient été largement diffusées à la radio. Jamais elle n’est vraiment parvenue à surmonter le péché originel du père.
Du côté de Barbara, y a-t-il la même réticence à parler de son passé ?
C’est pire encore. Les années de guerre de Barbara sont si douloureuses que dans aucune interview, de son vivant, elle ne revient de façon précise sur cette période. C’est dans ses mémoires, parus dix mois après sa mort, qu’on comprend ce qui s’est passé. On ne peut l’imaginer, mais Barbara a tellement souffert de la guerre que son corps a parlé. Au lendemain du conflit, elle est boulimique et obèse. Il lui faudra dix ans pour sculpter son corps, pour façonner la silhouette de la longue dame brune que l’on connaît.
Barbara déteste sa propre image, elle interdit quasiment toutes les photos d’elle. À Pantin, en 1981, elle exige de ne pas voir les caméras qui filment le spectacle. En 1990, l’affiche de son spectacle à Mogador ne reproduit que son pied qui dépasse du rideau. J’ai eu une longue conversation avec elle où elle insistait sur le fait que ses textes n’étaient pas de la poésie, pas dignes de figurer dans une intégrale que je me proposais d’éditer. Je n’ai pu publier cette intégrale aux éditions de l‘Archipel qu’après sa mort, grâce à son frère aîné, Jean. Un livre que nous avons réédité jusqu’en 2022, dans quatre versions augmentées. Lorsque j’ai mené la première enquête sur Barbara, pour le mensuel Paroles et Musique à l’automne 1984, j’ai appelé dix fois la secrétaire de son impresario, Charley Marouani. Barbara a fui, elle a refusé de me parler, de peur de devoir évoquer son passé, dont on ignorait tout à l’époque. Pour elle, l’idée qu’on s’intéresse à son enfance, à ses années d’avant la notoriété qu’elle connaît à partir de son récital de 1962 au Théâtre des Capucines, la rendait malade.
Parlez-moi de leurs combats, des causes qu’elles ont défendues ?
Toutes deux ont participé aux combats de leur temps. Barbara, en 1987, au Théâtre du Châtelet, à l’époque où le sida fait des ravages, crée Sid’amour à mort et demande aux spectateurs de mettre des préservatifs… pour sauver leur vie. Ils sont à disposition dans de grandes corbeilles, à l’entrée de la salle. Elle est insomniaque, et fait installer une ligne spéciale pour dialoguer, la nuit, avec des détenus. Elle se produit en prison, consacre une chanson aux Rêveuses de parloir, ces femmes qui sacrifient leur vie pour soulager la solitude des détenus. Elle veut aider les gens en difficulté, ayant elle-même eu une jeunesse terrible. Et puis, elle s’engage en faveur de Mitterrand. Le premier jour de son spectacle à Pantin en 1981, elle crée Regarde, une chanson hommage au nouveau président, inspirée par l’espoir qu’a suscité sa victoire du 10 mai.
>>> Non, tu n’as pas de nom <<<
Et Anne Sylvestre, même si on en a déjà un peu parlé... ?
Tour le monde le sait : Anne Sylvestre s’est battue toute sa vie pour les droits des femmes à travers ses chansons. On se souvient de Non, tu n’as pas de nom, chanson sur la liberté de choisir qu’elle écrit en 1973, deux avant la promulgation de la loi Veil sur l’IVG. De Une sorcière comme les autres, qui est une chanson monument, la chanson clé de son répertoire, où elle passe en revue des siècles d’oppression. Et, en 2013, de Juste une femme, une chanson coup de poing. Elle est née d’un coup de colère, à la suite de l’affaire DSK, lorsque certains ont prétendu que « cette histoire n’était pas si grave » ou qu’il « n’y avait pas eu mort d’homme ». Souvent, Anne Sylvestre a recours à l’humour pour faire passer ses messages. Lorsque Giscard déclare 1975 « année de la femme », elle chante L’année de la vache où elle écrit : « Les vaches ont une âme aussi / C’est le boucher qui me l’a dit ». Nombre de ses chansons, comme Des fleurs pour Gabrielle (1971), sont des réponses à de grandes affaires, comme le suicide de Gabrielle Russier, professeur coupable d’avoir aimé l’un de ses élèves, en 1969. Rose (1981) fait suite à l’infanticide commis par une mère de 16 ans livrée à elle-même. Et on pourrait en citer beaucoup d’autres. Anne Sylvestre a toujours été aux avant-postes sur les questions de société : sur le viol, le mariage gay, la défense des océans, les maladies professionnelles, les personnes âgées qu’on malmène. Barbara et Anne Sylvestre avaient une sensibilité et un talent exceptionnels, tant pour les textes que pour les mélodies, et cela leur confère une place majeure dans l’histoire de la chanson française. Elles seront encore connues dans cent ans, quand le nom de la plupart des artistes qui remplissent les stades et les zéniths sera oublié.
>>> Une sorcière comme les autres <<<
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