Olivier Da Lage : « Même si la République islamique tombe, personne ne télécommandera l'Iran »
La contestation en Iran se fait de plus en plus vive au fil des jours, tandis que le régime poursuit la répression dont il est coutumier. Assiste-t-on cette fois-ci à un tournant réellement décisif ? Nul ne s’y trompe : si la République islamique, que l’on sait très affaiblie depuis quelques années, et singulièrement depuis quelques mois, tombait, ce serait un évènement considérable. Historique, certainement. Historique parce que l’Iran est et a toujours été une puissance importante. Historique parce, depuis la révolution confisquée par Khomeini et sa clique en 1979, la République islamique a été plus qu’à son tour au cœur de l’actualité, rarement d’ailleurs pour de bonnes raisons. Historique enfin, parce qu’on peut assister à un retour au pouvoir de l’ancienne dynastie régnante, à supposer que le peuple iranien, très patriote, veuille rendre son trône au fils du chah, qu’on pourrait accuser de rentrer au pays dans les fourgons de l’étranger (américain et israélien).
Pour faire le point sur cette situation très évolutive, et à propos de laquelle pas grand chose ne filtre dans un pays sous embargo numérique et sous chape de plomb, j’ai demandé à Olivier Da Lage, journaliste très bon connaisseur de la région, de répondre à mes questions, ce qu’il a rapidement accepté et je l’en remercie. Ses réponses complètes et éclairantes permettront je l’espère à chacun des lecteurs de ces lignes d’y voir plus clair, en attendant la suite. On se dit en tout cas, de plus en plus sûrement, qu’en 2026 plus qu’en d’autres années, l’Histoire s’écrit sous nos yeux... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU (12/01/2026)
Olivier Da Lage : « Même si la République
islamique tombe, personne ne pourra
télécommander l’Iran de l'extérieur... »
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Image (communication ?) de la contestation en Iran, 2026. Source : X.
L’ampleur de la contestation contre la République islamique en Iran est-elle inédite ? Dans quel contexte (difficultés économiques, répression, affaiblissement de l’État) faut-il la replacer ?
La contestation du régime n’est pas inédite : il y a eu le « mouvement vert », après l’élection présidentielle truquée de 2009 qui a permis au président sortant Mahmoud Ahmadinejad de se maintenir au pouvoir. La répression a eu raison de ce mouvement. Il en a été de même des deux suivants, celui de 2017 et 2018 qui, comme l’actuel, a commencé par une critique de la situation économique avant de virer à la dénonciation du régime et de gagner une centaine de villes. Le mouvement a rebondi l’année suivante avant de s’éteindre face à la violence de la répression. Puis en 2022, le mouvement « Femme, vie, liberté », suite à la mort en détention d’une jeune Kurde iranienne, Mahsa Amini, interpellée pour non-port du foulard islamique. Là encore, après une apparente tolérance initiale des autorités, la répression a été brutale et de nombreux manifestants arrêtés ont été condamnés à mort et exécutés.
Le soulèvement actuel, qui n’est pas sans rappeler celui des années 2017-2019, en diffère cependant sur deux points : l’étendue qu’il a prise à travers le pays en seulement quelques semaines et la métamorphose rapide des revendications économiques et sociales en contestation radicale du régime, et le contexte géopolitique qui voit une République islamique doublement affaiblie : par les bombardements israéliens et américains de l’été dernier et par la décapitation de ses alliés : le président Assad de Syrie, le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien ce qui, pour la première fois, laisse entrevoir un péril sérieux pour le régime en place depuis 1979.
Les États-Unis et Israël assument leur soutien aux populations en révolte. Que sait-on des forces dont dispose le régime au-dedans, et au-dehors ses alliés sont-ils tous hors-jeu ?
On ne dispose pas de beaucoup d’informations sur le degré de loyauté des forces armées et de police ordinaires. Cependant, la puissance et les moyens dont disposent les gardiens de la Révolution (Pasdarans), qui sont l’ossature réelle de la République islamique, restent considérables.
Qui, dans l’Iran de 2026, soutient encore la République islamique ? Qui, au-delà de ses chefs et de ceux qui en vivent, aurait à craindre de son effondrement ?
Difficile à dire. Le soutien aux autorités est vraisemblablement minoritaire, mais cela ne signifie pas qu’il soit négligeable. On parle ici d’une minorité, contrôlant une grande partie des moyens économiques et de coercition et qui aurait tout à perdre à la chute du régime.
Le régime peut-il désormais se maintenir autrement que par la répression sanglante dont il est coutumier ? Peut-il encore redresser la situation sur les questions économiques et sociales, ou bien la lutte à mort est-elle engagée ?
La réponse à la première question est négative et l’on voit déjà, suite aux appels de l’ayatollah Khamenei, l’intensification de la répression contre les manifestants et le déjà lourd bilan que cette répression a provoqué. Par ailleurs, comment redresser, la situation sur les plans économiques et sociaux quand le pays est placé depuis des années sous embargo, que la valeur de sa devise ne cesse de chuter, et que des moyens financiers importants sont réservés aux dépenses militaires et de maintien de l’ordre ?
Reza Pahlavi, fils du chah tombé en 1979, encourage autant qu’il le peut le peuple iranien à renverser le régime. Il semble espérer que le trône lui sera rendu. Mais n’oublie-t-il pas un peu vite que la révolution s’est faite contre son père, contre son autoritarisme et sa police politique, la sinistre SAVAK, plutôt que par Khomeini ? En cas de chute de la république des mollahs, une restauration dynastique, qu’on imagine forcément tempérée, serait-elle à ton avis la suite la plus probable ?
Il y a une campagne d’opinion en faveur de retour de la monarchie, incarnée par le fils du chah déchu en 1979, fortement encouragée par des milieux influents aux États-Unis, en Israël et en France. Pour l’heure, les dirigeants américains ne l’ont pas encore officiellement adoubé.
S’il est exact que son nom a été scandé par des manifestants, le courant monarchique, pour autant que l’on puisse le mesurer en Iran même, ne dépasse guère 20 % des opinions politiques exprimées. Il est possible qu’on puisse y ajouter une partie de la population qui, par lassitude, pourrait s’y rallier, mais on est quand même au-dessous d’un tiers de l’opinion iranienne.
Par ailleurs, en s’affichant aux côtés de Netanyahou, qui a fait bombarder le pays dont il revendique le trône, en étant resté très vague pendant quarante ans sur la façon dont il entend exercer le pouvoir (contrairement à nombre de ses partisans qui ne conçoivent son retour que comme une restauration de la monarchie impériale), et surtout, dans l’incertitude des conditions dans lesquelles il reviendrait en Iran (sous protection américaine ? israélienne ?), le prétendant au trône ne se rend pas service à lui-même, ni à ses partisans.
En cas d’effondrement du régime, peut-on s’attendre à ce que le guide suprême Khamenei et les pontes de l’État trouvent comme il a été suggéré refuge en Russie, comme Assad et d’autres ? Moscou y aurait-il vraiment intérêt ?
C’est une éventualité parmi d’autres. L’intérêt de Moscou est avant tout de ne pas laisser l’Iran tomber complètement dans l’orbite occidentale. Si cela passe par un exil de Khamenei à Moscou, pourquoi pas. La Russie ne veut pas donner l’image d’un pays qui abandonne ses alliés. Mais encore une fois, bien davantage que le sort personnel du Guide, c’est l’orientation à venir de la politique iranienne et celui des personnes au pouvoir qui garantissent la pérennité des intérêts russes qui intéresse Moscou à court, moyen et long terme.
Quelles seraient, dans la région, les conséquences d’une disparition du régime actuel, au profit peut-être d’un régime moins religieux mais tout aussi nationaliste ? Les cartes seraient-elles réellement rebattues ?
Bien évidemment, les cartes seraient profondément rebattues. Contrairement à ce qu’on peut lire sous la plume de géopoliticiens de comptoir, les puissances étrangères ne contrôlent pas le jeu à Téhéran. Certes, les Israéliens ont démontré la profondeur de l’infiltration par le Mossad de la direction iranienne. Mais ce serait une grave erreur de croire que quiconque (Israël, les États-Unis, etc.) pourra télécommander les décisions prises à Téhéran. On l’a vu avec l’Irak, l’Iran est un morceau autrement coriace pour les étrangers qui voudraient en prendre le contrôle.
Enfin, l’Iran n’est pas constitué que de Perses : les Arabes du Khouzistan, les Kurdes, les Azeris, les Baloutches pourraient être tentés de saisir l’occasion pour reprendre leurs billes et faire sécession. La tentation est quasi certaine pour les Kurdes et les Baloutches, dont les régions sont déjà traversées par des mouvements armés séparatistes.
Comment réagirait-on à Ankara, à Riyad, à Bagdad, à Islamabad, au Caire ou à Beyrouth ?
D’une manière générale, on s’adapterait car encore une fois, c’est une situation qui leur échappe complètement. Si l’Iran avait de l’influence, et l’exerçait activement dans plusieurs de ces pays, la réciproque n’est pas vraie. Cela dit, les réactions seraient quand même différenciées. Pour l’Irak, ce serait un changement fondamental car depuis la chute de Saddam Hussein, les gouvernements irakiens successifs ont été à des degrés divers placés sous la tutelle iranienne, ou, du moins, devaient tenir compte des desiderata et lignes rouges de Téhéran. À Beyrouth, hormis le Hezbollah et Amal (les partis chiites), on s’en réjouirait plutôt tout en craignant quand même de possibles retombées intérieures, l’histoire libanaise ayant appris à se méfier des répliques des séismes politiques dans les pays de la région.
La Turquie jaugerait prudemment le nouveau pouvoir et verrait d’une part comment tirer parti de la nouvelle équation, mais surtout veillerait jalousement à éviter la formation d’une entité kurde autonome en Iran. Le Pakistan, qui a des relations de voisinage compliquées et souvent tendues avec l’Iran oscillerait entre deux tentations, celle de la remise à zéro des compteurs pour prendre un nouveau départ et celle de l’instrumentalisation du nationalisme baloutche au Sistan-Balouchistan, comme il le fait depuis des années.
Le Caire se réjouirait ouvertement et l’Arabie Saoudite opterait vraisemblablement pour une attitude de prudence, tout en saluant les nouvelles autorités. Car les Saoudiens n’ont pas oublié la politique chauvine du chah jouant la carte du nationalisme persan contre les Arabes du Golfe au début des années 70. Quant au projet de doter l’Iran de l’arme atomique, ce ne sont pas les mollahs qui en ont eu l’idée mais bien le père du prétendant actuel.
Si, après le Venezuela, et peut-être Cuba par voie de conséquence, Trump faisait tomber cette République islamique qui a humilié les États-Unis dans les années 80, ne réaliserait-il pas objectivement certains des rêves les plus fous de nombre de ses prédécesseurs ? L’Amérique en sortirait-elle nécessairement renforcée ?
La réponse à la première question est oui, sans aucun doute. Celle à la deuxième est un grand non, pour les raisons déjà évoquées. L’Iran est un trop gros morceau pour une Amérique qui cherche actuellement à batailler sur tous les fronts et tous les continents, tout en réaffirmant la prééminence de l’hémisphère américain.
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Les maîtres du monde (Eyrolles, octobre 2025)
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