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Paroles d'Actu
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14 mars 2026

Jean-Claude Dreyfus, P1 : « Avec Monique, on a vécu 60 ans d’amitié... »

Paroles d’Actu aura 15 ans à la mi-juin. Au départ, je faisais beaucoup dans l’interview politique : peut-être qu’à l’époque, tout ça m’intéressait davantage qu’aujourd’hui... Peu à peu j’ai voulu m’aérer, dans tous les sens du terme, et donner un peu moins la parole à des gens qui s’engagent dans des partis - même si l’engagement désintéressé et non sectaire est toujours noble -, un peu plus à des artistes, à des créateurs qui favorisent l’évasion. Parmi mes premiers interviewés, il y eut le grand comédien de théâtre et de cinéma Jean-Claude Dreyfus, qui systématiquement m’a témoigné sa bienveillance envers ma démarche, et je dois dire sa sympathie. Notre entretien de février 2013 se fit par écrit, ce qui lui donna une occasion de s’amuser à jouer avec les mots, exercice qui lui est cher. Quelques années après, nous nous sommes rencontrés "pour de vrai", moment d’échange fort agréable, dans le cadre d’un festival de théâtre qui se tenait pas loin de chez moi, à Seyssuel (la sonorité ambiguë du bourg l’avait bien amusé le bougre, d’ailleurs).

 

Le contact avec Jean-Claude Dreyfus s’est toujours maintenu. Et lorsque j’ai su, il y a quelques mois, qu’il allait sortir un livre de souvenirs et d’évocation de ses 80 ans (il les a eus le 18 février), il était évident pour moi qu’une nouvelle interview s’imposait. Après lecture de ce réjouissant ouvrage, à son image mais signé Stéphanie Laciak Souyris, j’ai préparé des questions qui ont constitué la colonne vertébrale d’un long entretien téléphonique (plus de 2h) que l’on a partagé le 31 janvier dernier. Le temps de la retranscription et celui de l’édition furent longs, parfois laborieux je ne vais pas te le cacher ami lecteur, mais j’ai aujourd’hui le plaisir de vous en présenter le résultat : un grand portrait de et avec un comédien totalement polyvalent, qui est surtout un bonhomme attachant. Il se décomposera (le portrait pas le bonhomme) en trois articles, histoire de rendre la chose plus lisible.

 

Sans plus attendre, je vous en propose l’"Acte 1", qui comporte notamment des éléments de coulisses de l’écriture et du théâtre, et un bel hommage à celle qui fut son épouse aimée, sa grande complice Monique. Merci à lui pour sa confiance, pour son humour, et pour ses confidences. Le bouquin fera plaisir à tous ceux qui l’aiment, quelle qu’en soit la raison (ça peut même aller jusqu’à M. Marie, il n’en prendra pas ombrage) ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Mes 80 coups de balai ! par Stéphanie Laciak Souyris (Il est midi, octobre 2025)

 

Acte 1

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (31/01/2026)

Jean-Claude Dreyfus : « Avec Monique,

 

on a vécu 60 ans d’amitié... »

 

Jean-Claude Dreyfus bonjour. Je suis ravi de te retrouver pour cette nouvelle interview ensemble. Il y a 13 ans sortait le « J’Acte 1 » de ton autobiographie qui s’appelait Ma bio dégradable. Pourquoi est-ce que tu as choisi d’écrire ces 80 coups de balai ? Est-ce que tu l’as fait dans un esprit différent, plus libéré peut-être que pour le premier ?

 

Alors, ce n’est pas moi qui l’ai écrit, le deuxième. Et pour le premier, au départ, je n’ai jamais eu envie vraiment d’écrire quoi que ce soit. Parce que l’écriture, c’est pas trop mon truc, je n’ai pas beaucoup de patience. Pour la première, Ma bio dégradable, un monsieur est venu me voir un jour, quand je jouais Le mardi à Monoprix : il voulait absolument écrire ma biographie. Je lui ai dit non plein de fois, mais il insistait. Il est arrivé avec des morceaux déjà écrits, et je me suis un peu laissé prendre à son jeu, parce qu’il était très entreprenant. J’ai commencé à lui parler, à lui raconter des trucs. On a fait quelques séances. Mais ce qu’il écrivait ne me plaisait pas, il ne comprenait pas du tout ce que je lui racontais. Et c’était vulgaire, ça ne me convenait pas du tout. Il était pénible... Donc à un moment j’ai tout arrêté. Mais comme je m’étais pris au jeu, j’ai tout repris moi-même et j’ai réécrit tout ce que j’avais raconté, pour en faire une espèce de petite bio que j’ai donc voulu appeler Ma bio dégradable.

 

Le premier donc, c’est moi qui l’ai écrit. « J’Acte 1 », ça sous-entendait que déjà, j’avais l’idée de peut-être continuer à raconter des choses en « Acte 2 ». J’ai commencé, j’ai traîné, puis j’ai fait la rencontre de Stéphanie Laciak Souyris. Avec son mari, ils habitaient dans mon village - ils ont déménagé depuis mais sont toujours dans le coin. Lui est musicien et travaille maintenant, de temps en temps, avec Nicolas. Stéphanie m’a, un jour, proposé de lire un bouquin qu’elle avait écrit. Elle se racontait : cette nana, elle était flic, elle appelait ça « gardienne de la paix », parce que c’était quand même plus joli, et dans son bouquin, elle expliquait pourquoi elle était rentrée dans la police, pourquoi elle y était restée 12 ans et surtout pourquoi, ce qui était le plus intéressant, elle en était repartie. C’était très joliment écrit, et puis ça s’est fait tout seul. Elle m’a demandé si je voulais, j’ai dit : d’accord, mais c’est toi qui l’écris, et moi je raconte.

 

Il y a quand même une écriture qui n’est pas la mienne, on retrouve mon humour bien sûr, mais par exemple, en en discutant, j’ai quand même tout remis en place, des choses qu’elle n’avait pas bien comprises parce qu’elle enregistrait, elle notait en même temps, et moi je relisais après. C’est une chose à quatre mains, mais c’est elle qui l’a écrite. J’ai donné l’idée de faire des chansons, et on les a enregistrées. Je n’ai pas, moi, assez de patience pour écrire, pour me mettre à table, j’en ferai pas d’autre. C’est vraiment elle qui écrit. Alors, c’est un peu compliqué pour les signatures : les gens viennent me voir, ils ne viennent pas la voir elle, parce qu’ils ne la connaissent pas. J’appuie vraiment pour dire que c’est elle qui a écrit ce bouquin. Elle n’est pas uniquement une prête-plume, elle est l’auteure de mon bouquin.

 

Voilà, je me suis mal exprimé, ce n’est pas toi qui as écrit, mais c’est toi qui parles, et clairement, ça se sent.

 

Oui, bien sûr, c’est moi qui raconte ma vie, et je pourrais lui raconter encore des choses. On a arrêté un jour, parce qu’il faut bien s’arrêter. On pourrait en faire un deuxième, un troisième ensemble. Mais déjà, il faudrait que celui-là arrive à se vendre. J’ai des tas de retours, parce qu’il est à Cultura, sur Amazon, etc., mais pas dans les librairies traditionnelles.

 

Ce n’est pas un best-seller encore. Je ne fais pas de télévisions, on n’a pas d’attaché de presse, etc. Je fais un peu d’interviews dans les journaux du coin. Comme j’avais fait deux autres bouquins sur les cochons au Cherche-midi, c’est cet éditeur qui avait publié Ma bio dégradable. Mais il n’a pas voulu de ce texte-ci. Au départ, Stéphanie avait écrit une longue première partie sur notre rencontre, etc. C’était intéressant, mais les maisons d’édition comme Le Cherche-midi veulent que tu débines un peu sur des gens, qu’il y ait un peu de scandale. Alors on a refait la première partie, je lui ai demandé d’écrire un truc autour du fait que « c’est un scandale de ne pas avoir de scandale ». Je n’ai pas de scandale, mais dans notre époque moderne, ce n’est pas bien du tout apparemment. Je trouve ça assez rigolo, tu vois...

 

Assez rigolo, oui, et quelque part assez désespérant aussi de se dire qu’effectivement les scandales feraient beaucoup plus vendre.

 

Ils te le demandent carrément, au Cherche-midi : « Mais tu débines personne ? » Je ne suis pas marié avec un mannequin connu, etc. Ils veulent du buzz, du people, etc. Comme je le dis : je ne me drogue pas, je ne bois pas, je ne fume pas, je ne baise pas, je ne mange pas, je ne bois pas... Mais je mens, quand même ! Mais dans mon mensonge, je ne veux pas raconter forcément n’importe quoi. Il y a bien sûr des tas de choses que je n’aime pas, mais pourquoi est-ce que je voudrais en parler ? Ça n’a pas d’intérêt.

 

On a eu un peu de mal à trouver une maison d’édition et finalement, il y en a eu deux qui voulaient bien s’occuper de ce bouquin. Une d’entre elles, je la connaissais mieux, parce que j’avais fait des lectures pour eux, ils font des livres audio. Mais on aurait eu un tout petit pourcentage, donc je n’ai pas été là et on a pris cette autre petite maison d’édition, de Castelnaudary, dans mon coin. Moi, ça m’a amusé parce que j’étais auparavant édité au Cherche-midi et là, celle-ci s’appelle Il est midi. Donc j’ai trouvé mon midi ! Ils n’ont pas beaucoup d’argent non plus, mais enfin si on en vend, on a un meilleur pourcentage. Parfois, il vaut mieux prendre une petite maison d’édition qui fait un effort, et qui veut grandir.

 

Et eux, s’en foutent qu’il n’y ait pas de scandale...

 

C’est pas leur problème. Ce qu’ils veulent, c’est l’écriture. C’est idéaliste. Puriste.

 

C’est bien parce que quelque part, cette première réponse, c’est un hommage déjà à la vraie auteure de ce livre et ensuite à un éditeur qui veut grandir.

 

Oui, mais c’est aussi de déplorer la société pourrie dans laquelle on vit. Il faut avoir des likes, des followers et tout. Si tu n’as pas 2 millions de followers, t’es de la merde aujourd’hui. C’est une époque bizarre...

 

Et du coup alors, ce grand coup de balai... Est-ce qu’au cours de ce grand ménage à travers tes âges, tu as redécouvert un peu de la poussière de ton passé en revisitant tes souvenirs ?

 

Oh, oui. Tu as des choses qui te reviennent comme ça, en en parlant, ça remonte à la surface. Est-ce que tu as eu l’occasion de voir le documentaire qui a été fait sur moi ?

 

L’extravagante petite vie de Jean-Claude Dreyfus ? Oui, je l’ai vu.

 

Par exemple, là aussi, ils ont fait un travail formidable. Il y a des tas de choses que je ne me souvenais même pas d’avoir faites. Et ils ont de la matière pour faire un deuxième documentaire. On peut le voir sur YouTube ou sur mon site maintenant, mais il a eu des prix dans un ou deux festivals. C’est trois jeunes réalisateurs, ils sont venus me voir et ils ont fait un travail incroyable. Le truc est vraiment bien foutu.

 

>>> L’extravagante petite vie de Jean-Claude Dreyfus <<<

 

Il y aurait donc, de manière même un peu diffuse, un projet d’en faire un second ?

 

Je ne sais pas, c’est comme ils veulent. C’est eux qui ont le matériel.

 

Toi, tu serais partant ?

 

Je ne suis pas contre. J’aime bien raconter, je suis bavard, mais je prends rarement ce genre d’initiative.

 

Dans ce livre, il y a beaucoup de décennies d’aventures artistiques qui sont racontées. Quelles sont les scènes ou les périodes que tu as eu le plus de plaisir à raconter et pourquoi ?

 

Je n’en sais rien. J’aime bien tout raconter. Le début de ma vie est quand même un peu baroque. Je suis parti de l’école très tôt, en claquant la porte. Après, on m’a mis dans l’école du spectacle, parce que c’était l’école des « ignares ». On était censés faire du théâtre ou de la danse, ou du chant. Et on travaillait. Je n’ai pas été beaucoup à l’école, mais je suis quand même très curieux. Je m’intéresse à tout, à beaucoup de choses. Je n’ai pas de spécialité, si tu veux. Je n’ai aucun diplôme, mais franchement, ça ne m’a jamais gêné. Je ne sais pas si les diplômes, ça sert à quelque chose. À mon époque, on passait le certificat d’études. Maintenant, on passe des brevets, je ne sais quoi. Le certificat d’études, j’avais tellement l’angoisse du concours, de ne pas l’avoir... Deux jours avant je suis allé repérer l’endroit. Le jour même, je n’y suis pas allé. Ma politique, c’était que j’étais sûr de ne pas l’avoir, puisque je n’y étais pas.

 

Et en tout cas, ça ne t’a jamais complexé...

 

Pas vraiment, non. J’ai la parole, je peux raconter. Je suis très curieux des gens. Pas de ceux qui ont une culture envahissante. Des gens qui t’intéressent, des gens qui ont une espèce de philosophie, qui vont raconter des choses qui s’imprimeront en toi, tout au long de la vie. Moi, je suis parti de chez mes parents, j’avais 15 ans. Et puis j’ai vécu ma vie, j’ai toujours travaillé... À 17 ans j’ai rencontré Monique, qui vient de mourir en juillet malheureusement. Elle avait 93 ans. On s’est toujours suivis, jusqu’à sa mort, après avoir vécu ensemble les premières années Je me suis occupé d’elle, etc.

 

J’ai toujours été avec des gens qui m’ont propulsé, de LÀ à LÀ à LÀ à LÀ : les choses de la vie. J’ai pas mal lu, même si maintenant je lis moins. J’ai beaucoup été au théâtre, au cinéma, on a vécu ce que tout le monde vit, en étant un peu curieux. Rien ne m’a manqué sur le plan culturel. J’ai même une espèce de fierté aujourd’hui de n’avoir aucun diplôme. C’est ridicule, mais en même temps, je suis une preuve qu’on peut vivre et avancer dans la vie sans diplôme. Les seuls diplômes que j’ai, c’est mon permis de conduire et mon permis bateau.

 

Permis bateau ?

 

Oui, j’ai un bateau depuis 35 ans. Si tu veux l’acheter, tu peux, parce que je l’ai mis en vente.

 

Moi j’ai pas le permis bateau !

 

Peu importe : tu achètes mon bateau, tu passes ton permis après. Quand j’ai acheté mon bateau, j’avais pas le permis non plus. Je l’ai passé pour pouvoir naviguer. Mais là, je suis trop fatigué, et Nicolas n’est pas un navigateur non plus, donc ce bateau commence à m’encombrer...

 

Du coup, tu as évoqué tout à l’heure un sujet que je voulais aborder beaucoup plus tard dans l’entretien, c’est Monique. J’aimerais bien que tu en parles un peu.

 

J’avais 17 ans, je participais à une petite troupe de théâtre, qui se produisait dans les petits villages, en Corse et dans le Midi. On faisait la parade, on sortait les bancs du curé et on jouait, devant l’église ou sur la place. On jouait Les Femmes savantes de Molière, ou une pièce de Labiche qui s’appelait Les Suites d’un premier lit. En fait le directeur de cette troupe, qui était le metteur en scène, avait à Paris, dans une espèce de cave, une collection de costumes de théâtre qu’il avait récupérés, donc on jouait les pièces avec ces costumes, il fallait rentrer rentrer dedans, il n’y avait pas l’argent pour en faire d’autres... Dans Les Femmes savantes, je jouais Bélise, et dans la pièce de Labiche, je jouais Blanche, une vieille fille qui avait une énorme crinoline, c’était superbe. Ce n’était pas mes premières choses travesties. J’avais déjà fait dans des petits cabarets à Paris, des textes que je balançais comme ça, habillé avec des robes en moitié homme / moitié femme, comme ça, un peu androgyne.

 

Donc, je répétais ces deux pièces au Théâtre de Poche à Montparnasse. Une comédienne de la compagnie, Gabrielle, était très copine avec cette femme qui venait la chercher pour passer la soirée : Monique. Et quand j’ai vu Monique, j’ai eu comme un éclair... Elle était belle comme tout, elle avait un super corps, un beau petit cul, une tronche qui me plaisait. Elle était magnifique, et ça a commencé comme ça. Monique vivait avec un homme en Angleterre, avec un peintre qui est mort il n’y a pas très longtemps, d’ailleurs. Elle y passait six mois, et six mois à Paris, pendant la première année et demie. Et puis elle l’a quitté définitivement, et on est restés ensemble, vraiment ensemble, pendant cinq ans. Cet homme avec qui elle était s’est lui remarié avec une comédienne qui est toujours là, qui s’appelle Gabrielle aussi, d’ailleurs, et qui était la sœur de Nick Drake, un chanteur mort à 27 ans qui a été très connu en Angleterre, mais un peu partout aussi, dans les années 60-70. Ce sont des gens qui ont toujours été proches de Monique, on les voyait aussi bien à Paris qu’à Londres.

 

Monique était modèle. Elle était la muse de beaucoup de peintres du Montparnasse de l’époque. Elle travaillait aussi aux arts décoratifs et aux beaux-arts. Et puis dans quelques écoles privées, avec des peintres qui avaient des ateliers de peinture. Moi, quand je l’ai connue, j’avais fait un peu de théâtre, mais pour gagner de l’argent, elle m’a branché sur des écoles où certains peintres avaient besoin d’un modèle. Et pendant deux ans, j’ai fait ça de 8h du matin à minuit dans différents endroits. Ça m’intéressait, ça m’a fait rigoler, et je gagnais de l’argent - un peu d’argent. Mais en continuant, je n’avais pas l’occasion d’aller rencontrer les gens de théâtre. Du jour au lendemain, j’ai arrêté : c’était comédien que je voulais faire.

 

Monique a été toujours là, même quand on n’a plus été ensemble... Évidemment, ma vie était plutôt avec les garçons qu’avec Monique. Les femmes, j’en ai connu quelques-unes, mais ça a été éphémère. Monique, ça a duré 60 ans. 60 ans d’amitié. On a toujours été ensemble, on s’est toujours suivis.

 

Une des photos de Monique qu’a bien voulu me confier J.-C. Dreyfus, je l’en remercie.

 

Une vraie complicité. En tout cas, c’est un bel hommage que tu lui rends par cette évocation.

 

Elle a supporté mes aventures jusqu’à la dernière, qui est Nicolas. Son vœu était que je me marie avec lui. Parce que je l’avais épousée, Monique, il y a 20-25 ans. Pour qu’elle ait la Sécurité sociale et pour qu’elle soit protégée, parce qu’elle était malade. Elle avait eu un cancer et n’avait pas de Sécurité sociale. Elle a toujours travaillé comme ça, comme on faisait à l’époque. Et moi aussi, jusqu’à ce que j’aie 29-30 ans, où je suis rentré au Théâtre de la Ville, c’est-à-dire un théâtre qui existe sur la place de Paris. J’ai toujours travaillé, dans le temps, sans savoir ce qu’étaient la Sécurité sociale, les impôts, la retraite, tout ça. On me donnait une enveloppe en fin de semaine, on gagnait de l’argent comme ça. On n’avait aucune idée du futur.

 

On était dans une insouciance totale, et ça, c’est une chose qui manque un peu aux jeunes d’aujourd’hui. Soit ils sont trop insouciants et font n’importe quoi, ou alors ils sont trop dans le carcan, déjà. Travailler pour la retraite, pour avoir des points, etc. Moi je ne supporte pas, Nicolas non plus, que des gens se disent non pas musiciens ou acteurs ou comédiens, mais intermittents. Pour moi, c’est insupportable, ça. Intermittent, ça veut dire qu’on t’aide pendant l’intermittence de ton boulot. Ce n’est pas une profession ! Moi, j’ai toujours été acteur, chanteur, artiste. Saltimbanque, en gros.

 

Oui, c’est vrai qu’intermittent, ça sonne très administratif.

 

Je ne suis pas intermittent. Et à partir du moment où je suis rentré au Théâtre de la Ville, où je suis rentré dans le carcan, j’ai commencé à payer des impôts, à être dans le circuit, à avoir de l’argent. J’avais compris qu’il fallait que je pointe pour avoir la Sécurité sociale. Une sécurité pour la santé. Mais je me suis toujours refusé d’aller pointer pour les Assédic (l’ancien nom de Pôle Emploi, ndlr). Je suis con, parce qu’il y a des tas de moments où je n’ai pas travaillé. J’aurais pu toucher pas mal de sous. Je ne l’ai jamais fait et m’y suis toujours refusé. Aujourd’hui, beaucoup de gens travaillent pour avoir des aides sociales. Pour moi, c’est un peu incompréhensible...

 

Du coup, il y a pas mal dans ce récit, à la fois d’humour et d’émotion. Comment ça s’est fait au niveau de l’échange avec l’auteure ?

 

On s’est rencontrés souvent chez elle ou chez moi. Parfois dans mon poulailler, j’étais avec mes poules. J’ai une table et deux chaises. Elle enregistrait et notait en même temps.

 

Ça s’est fait au fil de l’eau comme ça ? Ou alors, il y avait vraiment des thématiques ? Tel jour, vous alliez parler de telle chose ?

 

Ah non, moi, je suis en vrac. D’ailleurs, ce qu’ils m’avaient demandé quand j’ai fait Ma Bio dégradable, c’était de me mettre dans l’ordre chronologique. Et j’ai dit non : moi, je parle comme ça. Je ne veux pas d’ordre chronologique. Même si forcément, tu en fais toujours un petit peu. Tu ne commences pas par parler de ta mort future. J’étais dans le vrac, et elle s’est débrouillée pour que ça ressemble à des phrases en français. Il y a des choses qui te reviennent comme ça. J’aime bien ce côté brouillon, quand tu racontes. Tu vas commencer par un truc qui t’est arrivé à 15 ans, puis après à 30 ans, et puis tout ça se mélange. Parce que la vie se mélange pour moi.

 

On a fait pas mal de rencontres, moi je racontais. On laissait un peu passer le temps, elle remettait tout en forme. Et après, on se retrouvait dans les mêmes conditions, je lisais moi-même ce qu’elle m’avait envoyé en faisant toutes les corrections de choses qui ne me plaisaient pas. Dans l’ensemble, ce qu’elle écrivait me plaisait, mais il y avait parfois des erreurs, des choses qu’il fallait que je rectifie, un humour qu’elle n’avait pas saisi... Elle était, par exemple, très pointue sur l’orthographe, ce qui est honorable. Moi, moins. Et parfois, je fais des licences poétiques auxquelles je tiens. Donc on s’est battus un peu parfois, gentiment, sur l’orthographe de certaines choses. Elle ne comprenait pas toujours le jeu de mots que je voulais faire, etc. Mais enfin, ça s’est toujours arrangé. On a toujours réussi à se retrouver...

 

C’était une aventure humaine en tout cas...

 

Ça, oui. Parce qu’elle est sensible. Et elle a quand même, c’est vrai, beaucoup travaillé sur tout ce que je lui ai raconté pour tout remettre à plat, l’écrire, avoir un style quand même qui n’est pas le mien... On retrouve ce que je raconte, mais c’est beaucoup plus raffiné comme elle l’a écrit. Et je trouve ça très bien. On s’est rencontrés encore une ou deux fois pour des lectures, des relectures, des re-rencontres. Je continuais à raconter. Et puis pendant les lectures, je m’arrêtais pour raconter. Des fois, je mélangeais tout. Elle enregistrait tout. Et puis voilà, on est arrivés à un moment où on a dit, on s’arrête, on va boucler la chose. Il y a 7 chansons qui correspondent à 7 paragraphes. Avec son mari, Mathieu, on a enregistré les chansons. Nicolas a fait de la guitare sur ses musiques. Et puis voilà, après, il a fallu trouver l’éditeur... Parfois on dîne ensemble, avec eux, et il me revient naturellement des trucs que je ne leur ai pas racontés.

 

Ce serait sans fin...

 

La vie c’est sans fin, de toute façon. Il faut s’arrêter de temps en temps et puis boucler une chose. Après, on en parlera dans un autre livre, si on en a envie. Celui-là il fonctionne un peu. Pour mon premier bouquin au Cherche-midi, comme je n’avais pas de scandale, de choses très percutantes, rien pour exciter les gens, je n’ai pas été très bien accompagné par l’attaché de presse. J’ai fait quelques petits trucs évidemment, des télés, un peu de radio, des journaux, mais je n’ai pas fait un best-seller parce qu’ils ne m’ont pas « poussé ». Je n’ai pas été violé quand j’étais enfant, ni par mon père, ni par ma mère, ni par personne. Une fois j’ai pris le métro, il y a un mec qui m’a mis la main sous le cul. Je me suis assis sur une main, je me suis relevé, il a relevé sa main et c’est tout. Qu’est-ce que tu veux que je raconte ça ?

 

Il y avait une personne s’occupant d’une émission de télé – une émission de merde – qui un jour m’avait contacté... Pour faire un peu le fil rouge. « Ah mais M. Dreyfus, vous êtes tellement drôle, vous racontez plein de choses. ». « Je suis désolé, je n’ai pas grand chose à vous raconter. Ni sur ma vie sexuelle, ni sur je ne sais quoi. Je n’ai pas de coming out à faire. Je ne cache rien. Je n’ai aucun problème à cacher. » « Oui, mais M. Dreyfus, quand même, vous êtes un bon client, vous êtes drôle. » « Écoutez, je lui dis à la dame, je ne vais quand même pas vous raconter que ma chatte siamoise, quand elle est en chaleur, je la titille avec un crayon en papier avec une gomme. » « Ah mais si, c’est formidable. Mais oui, c’est ça qu’il nous faut. » Je lui dis, « Attendez, je plaisante. Je vous raconte ça pour vous dire que je ne veux pas raconter ça. » J’ai pas fait l’émission. Je ne veux pas venir pour raconter des conneries. Elle m’a insulté, et a raccroché.

 

Ou alors assumer, comme d’autres, le côté, je raconte des énormités qui sont complètement inventées en m’amusant...

 

Oui, mais ça ne m’intéresse pas.

 

Et justement, tu en parlais aussi, il y a ces chansons qui sont incluses dans le livre. C’est une forme d’expression artistique qui te plaît de plus en plus, ça, la chanson ?

 

Tu sais, j’ai fait plein de tours de chant. J’ai fait beaucoup de choses au cours de ma vie. J’ai toujours aimé chanter. Faire des lectures avec de la musique. Avoir de la musique autour de moi, évidemment. Les chansons qui sont dans ce bouquin, avec la musique de Mathieu, c’est une liberté. On voudrait faire des lectures dans le coin, sur un raccourci du livre, pour une heure et quart, avec Nicolas et Mathieu qui joueraient, comme on l’a fait avec Nicolas sur L’Inondation. Si on le fait, je chanterais cinq chansons, pas plus.

 

Photo : Matthieu Camille Colin.

 

Et quelle est la place que l’improvisation a eue dans ton parcours ? Notamment sur la partie artistique...

 

J’ai un grand respect pour les auteurs, pour ce qu’ils ont écrit. J’en ai joué des classiques, des modernes... J’aime bien avoir joué des auteurs contemporains, parce qu’on ne peut pas jouer Molière toute sa vie non plus – même si, quand tu le joues, tu es sûr d’avoir du monde. J’aime bien les aventures où tu découvres ceux d’aujourd’hui. L’improvisation, elle est à l’intérieur de moi, de ce que je fais. Il y a des ligues d’improvisation, je faisais ça un petit peu quand j’étais au cours d’art dramatique, je n’ai rien contre. Mais l’improvisation, pour moi, elle est à l’intérieur du carcan. Tu joues une pièce, tu as le carcan du texte : tu as une mise en scène, un costume, un spectacle... Mais à l’intérieur de ce carcan complet, mon improvisation, elle est ma liberté. Ma liberté à l’intérieur d’un carcan.

 

C’est un peu comme dans la vie : tu as des règles. Il ne s’agit pas de les contourner mais, à l’intérieur des règles, de vivre ta vie et d’improviser ta vie qui n’est pas la même que celle du voisin. Et sur scène, c’est pareil. Je ne m’ennuie jamais quand je suis sur scène. Parce que j’arrive toujours à trouver quelque chose, tout en étant à la même place, en disant toujours le même texte, avec toujours le même costume. Je fais ce qu’on m’a demandé de faire. Je dirais plutôt, ce qu’on a décidé ensemble de faire, pour que mes camarades ne soient pas surpris. À l’intérieur de moi, il y a une improvisation constante, un renouveau constant. Et c’est ce qui donne la richesse du jeu pour les spectateurs, et une renaissance perpétuelle du jeu que tu joues.

 

Et du coup, ça suppose aussi que, quand tu dis que c’est une mise en scène que « nous avons décidée », parfois, quand tu as fait du théâtre, il y avait le metteur en scène qui voulait ceci ou cela. Et est-ce que toi, assez souvent, tu as pu dire, « Si je peux me permettre, je pense que... »

 

J’ai souvent dit non. Il y a même des metteurs en scène qui ont reçu des projectiles aussi, parce qu’ils m’énervaient. Quand je dis que j’ai le respect du metteur en scène, celui-ci parfois se prend trop pour un metteur en scène. S’il veut te faire faire des choses trop contre-nature, je ne peux pas. Contre-nature, ça veut dire contre le texte, contre l’histoire. Quand j’ai fait Chantecler avec Jérôme Savary, il y avait à peu près 2000 vers à apprendre. Après avoir regardé un filage, il a trouvé que c’était trop long et décidé qu’il fallait couper trois quarts d’heure. Et puis il est parti faire une autre mise en scène. C’est moi qui me suis tapé le fardeau de couper chez tout le monde, dans le texte de tous les comédiens, et bien sûr de moi-même. Voulant couper trois quarts d’heure, il a déchiré 15 pages. Je lui ai dit qu’on n’allait plus rien comprendre à l’histoire... On est arrivés à s’entendre. Mais c’est différent pour chaque expérience...

 

>>> Le Mardi à Monoprix <<<

 

Par exemple, pour Le Mardi à Monoprix, quand on a joué à Paris, quand on a répété, Michel Didym (le metteur en scène, ndlr), me dit « Mon chéri, j’ai fait venir une dame qui va t’habiller ». J’avais acheté, pour jouer cette pièce, une robe à 35 euros dans mon village. C’était magnifique, j’avais l’air d’une dame, j’avais pas l’air d’un travelo. Il m’a dit, « Mais à Paris, tu comprends, il faudrait qu’elle soit belle. » « Tu la vois comment ? », j’ai dit. « J’aimerais un tailleur bien fait. » « Tu veux que j’aie l’air d’un travelo, c’est ça ? C’est un transsexuel, elle veut avoir l’air d’une femme ordinaire. Ordinaire, tu entends ? Elle n’a pas l’air d’un travelo. Elle est en femme depuis toujours, elle a mon âge. » J’ai réussi.

 

Je ne sais pas si tu te souviens de la fin, quand on était à Paris aussi, lors d’une première répétition, il me dit, « On va couper la fin ». Je lui dis, « Tu veux couper la fin de sa pièce ? Alors qu’on s’aperçoit qu’elle est morte, et que tout ça est simplement une idée qu’on se fait ? C’est impossible. Pourquoi tu veux couper la fin ? » Et il me répond : quand on a joué ça sur la péniche, quand on était en Alsace, un peu partout, sur les fleuves, il y a une ou deux fois eu des hommes qui sont venus lui dire qu’ils avaient été très gênés par mon doigt en spirale qui montrait quelqu’un dans la salle, c’était celui qui m’avait tué. Mon doigt ne montrait personne, ça montrait tout le monde. Et chacun pouvait se prendre au jeu d’être celui-là, qui m’avait tué sur le bord de la Meuse, pendant le tapin. Et je lui dis, « Mais mon pauvre, c’est du théâtre ce qu’on fait. Si ces gens viennent te dire ça, c’est qu’ils ont des problèmes et qu’ils vont voir des travelos sur les bords de rivières et qu’ils ont honte. Ce n’est pas mon problème : si tu coupes la fin, j’arrête tout de suite. » Et bien sûr, on a fait la fin, et c’était un moment très fort. D’un coup, j’étais morte, debout, à montrer ma poitrine qui saignait et tout, mais c’était un moment très fort. Il la fallait chic, il ne fallait pas montrer ça, etc... Je gênais les gens. Le théâtre, c’est fait pour gêner les gens !

 

L’Acte 2, ici...

 

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