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7 mai 2026

Axel Monnier (P1) : « Trump veut se sortir aussi rapidement que possible de la guerre en Iran »

La dernière fois que j’ai interviewé par téléphone un journaliste en "grand format" dans la perspective d’une élection à venir, c’était Michaël Darmon. C’était le 16 février 2022, à quelques semaines de la présidentielle française. Nous n’avions pas eu le temps de balayer toutes les questions en un coup, rendez-vous fut donc pris pour un second échange, qui eut lieu le 11 mars 2022. Entre temps s’était produit un évènement aussi considérable qu’inattendu : la Russie de Vladimir Poutine avait lancé une invasion de l’Ukraine. La suite de l’interview s’en trouva forcément impactée. Le scrutin du mois d’avril aussi - "effet drapeau" oblige.

 

Lorsque j’ai contacté le journaliste indépendant (ex-TF1) Axel Monnier, installé aux États-Unis et fin connaisseur des arcanes de la politique américaine depuis près de dix ans, il était question de réaliser, par WhatsApp, un long entretien axé sur la présidence de Donald Trump et ses conséquences quant à l’état de l’union américaine, à quelques encablures du 250e anniversaire de la Déclaration d’Indépendance de 1776, et une dizaine de mois avant les midterms. Notre échange s’est tenu le 5 février, pour une durée d’une heure environ. Puis, le temps de la retranscription manuelle, de la relecture... À la fin de février, les États-Unis et Israël lancèrent leur guerre contre l’Iran - qui fut décapité dès le premier jour des hostilités. Une situation nouvelle, changeant potentiellement la donne du scrutin à venir.

 

Le 27 avril, soit, quasiment trois mois après notre interview, M. Monnier a répondu à une dernière question, précisément sur cette nouvelle donne, notamment en matière d’opinion publique. J’ai pris le parti, pour des impératifs de lisibilité et de cohérence, pour ne rien couper non plus de ses développements précis (reproduits quasi tels quels), de scinder en deux l’article, dont vous lisez la première partie. D’abord l’actu brûlante, l’Iran. Puis des éléments de présentation du journaliste, issus de notre échange de février. Viendront, dans un second temps, les réponses (datées du 5 février également) aux problématiques de plus long terme : Donald Trump a-t-il cassé la démocratie américaine ? 250 ans après avoir choisi de rompre avec le Royaume-Uni pour faire nation, les Américains qui s’opposent politiquement ont-ils encore grand chose en commun ? Tout un programme... En attendant, merci à Axel Monnier, pour sa disponibilité ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

Axel Monnier : « Trump veut se sortir

 

aussi rapidement que possible de la guerre en Iran »

Photo : soirée électorale au QG de Kamala Harris, à l’Université Howard,

à Washington, D.C., le 5 novembre 2024.

 

partie 1 : la guerre en Iran

 

Comment l’électorat américain, et comment en particulier l’électorat traditionnel de Donald Trump, très attentif à l’inflation et très hostile aux aventures extérieures, réagit-il à la guerre en Iran, décidée par le Président ?

 

La réaction de l’électorat de Donald Trump sur l’Iran est quelque chose de très intéressant. J’ai assisté à plusieurs meetings du candidat Trump en 2024, et il faut rappeler qu’il y répétait systématiquement, depuis avant 2024 d’ailleurs, qu’il ne lancerait pas les États-Unis dans une nouvelle guerre lointaine et coûteuse. C’est un argument qui faisait mouche : les Républicains étaient complètement convaincus par cela, par le fait que les Américains devaient cesser de payer cher pour des conflits qui ne les concernaient pas. Il en était beaucoup question alors que l’Ukraine recevait des armes, des fonds, du soutien logistique et du renseignement de la part de Washington, ce que Donald Trump critiquait ouvertement. Or, depuis son retour au pouvoir, celui-ci ne cesse de s’impliquer sur des sujets à l’étranger. Sous l’égide de certains de ses conseillers qui veulent renouer avec cet impérialisme néoconservateur. Et donc, le voilà qui se lance dans une guerre contre l’Iran, quelques semaines après l’attaque contre le Venezuela...

 

L’électorat républicain était, au départ, plutôt défavorable à ce que les États-Unis se lancent dans cette guerre. Mais, comme cela avait été le cas pour le Venezuela, une fois que la guerre a été lancée, et que Donald Trump a donné des arguments pour justifier sa décision, on a assisté à un retournement sur sa base MAGA (Make America Great Again, ndlr). Tout le Parti républicain n’est pas concerné, mais cette base MAGA reste convaincue aujourd’hui encore, à 80-90% d’après les sondages. Comme Trump l’a dit lui-même durant, me semble-t-il, la première campagne de 2016, il pourrait tirer sur quelqu’un sur la 5e Avenue, et pour autant les gens continueraient à le suivre. Il a raison : sa base électorale n’est pas tant composée de partisans politiques que de fans. Il est une idole pour eux, et ça va au-delà de la politique. Ils aiment son style, sa politique, comme ils aimaient son émission télé et son succès dans les affaires.

 

Je vous disais à l’instant qu’il y a eu retournement de sa base MAGA sur la guerre en Iran. Le Parti républicain en général est beaucoup plus circonspect et partagé. Il faut noter qu’en particulier, les jeunes républicains, ceux qui ont entre 18 et 30 ans sont, contrairement à leurs aînés, très opposés à cette guerre. Ils n’ont quasiment pas connu de guerre. On n’avait plus beaucoup parlé, ces dernières années, de la fin des interventions en Afghanistan et en Irak, qui ont été des bourbiers. La guerre, ça leur paraît très lointain, et ils n’y sont pas du tout favorables. Chose intéressante aussi, Trump a complètement perdu dans cette affaire les modérés et les indépendants, qui sont défavorables à cette guerre à peu près autant que les démocrates.

 

Il perd tout de même, il faut aussi le signaler, une partie pour l’instant infime de sa base MAGA. C’est particulièrement vrai chez les influenceurs, les personnalités, des gens comme Tucker Carlson, ancien présentateur de Fox News, comme Marjorie Taylor Greene, ancienne pasionaria du trumpisme, comme Candace Owens, Nick Fuentes ou Alex Jones. Ce sont des personnalités qui étaient très proches de la galaxie MAGA, ou en tout cas conservatrice, et qui ont une influence importante auprès de ces publics. Et ils ont tous critiqué publiquement cette guerre, et aussi la manière dont elle a été gérée par Donald Trump. Ils estiment tous qu’il ne fallait pas y aller. Marjorie Taylor Greene, que je citais à l’instant, estime qu’avec cette aventure le Président se détourne totalement du "America First".

 

Tout cela, vous le voyez, est compliqué du point de vue de l’opinion publique. C’est pourquoi Donald Trump essaie de s’en sortir aussi rapidement que possible. C’est évidemment pour cela aussi qu’il ne met pas ses menaces à exécutions lorsqu’il parle de détruire ou d’anéantir l’Iran. Il n’a pas du tout envie de faire, ça lui coûterait très cher économiquement et politiquement. Il joue la carte du cessez-le-feu, affirme vouloir laisser sa chance à la diplomatie. Sa chance, c’est que l’Iran, d’après de nombreuses sources diplomatiques, a aussi envie que ça s’arrête. Si tel n’était pas le cas, il me semble que le président Trump serait dans de sacrées difficultés, avec ce conflit dont il imaginait qu’il allait se terminer très vite. Mais qui continue, et qui potentiellement, pourrait toujours lui coûter très cher. Malgré les avertissements de l’état major militaire et de certains politiques - on sait qu’il y a eu beaucoup de dissensions à la Maison Blanche quant au déclenchement de cette guerre -, il était persuadé que l’affaire serait réglée rapidement. Il a complètement sous-estimé le niveau de détermination, de préparation et d’armement de l’Iran. Peut-être croyait-il que ça se passerait comme pour le Venezuela...

 

Il y a aussi une forme de lassitude, chez Donald Trump, à propos de cette guerre. Il aime que les sujets tournent. Il a d’ailleurs une capacité d’attention qui est assez faible, cela avait déjà été dit dans un ouvrage de Bob Woodward sur le premier mandat. Il se dit, dans les coulisses, qu’il parle beaucoup de sa salle de bal, ou des élections de mi-mandat. Il veut se sortir de cette guerre, qui ne le "passionne" plus. On peut d’ailleurs considérer que l’impact de celle-ci sur les élections sera fonction de sa date de fin. Si elle se termine dans les jours ou les semaines qui viennent, l’impact devrait être limité, parce qu’on sera loin de l’échéance, le temps politique et de l’actualité étant devenu très court. Dans pareil cas, cela pourrait être une chance pour lui. Mais si ça dure, si la guerre s’enlise un peu et qu’on se rapproche des élections de mi-mandat, ça risque d’être très compliqué pour lui. Parce que ce conflit coûte très cher aux citoyens américains. Parce que l’inflation repart à la hausse, à des niveaux proches de ceux du début de la guerre en Ukraine. L’essence, et notamment le diesel, a beaucoup augmenté, et inutile de rappeler que c’est pour les Américains une dépense essentielle. C’est un tout : les billets d’avion ont beaucoup augmenté, la nourriture, l’énergie en général sont largement repartis à la hausse. Il faut donc avoir en tête que l’impact de la guerre est déjà important sur les États-Unis, et sur les citoyens américains.

 

le 27/04/26

 

 

partie 2 : parcours de journaliste

 

Quel regard portiez-vous sur les États-Unis avant de vous y installer durablement pour y exercer votre métier de journaliste ?

 

Je dis souvent que c’est un pays complexe, ce qui est vraiment une phrase très tarte à la crème mais, parce qu’on est abreuvés de séries et de films, et que beaucoup de Français sont allés passer une semaine à New York, tout le monde a l’impression de connaître, de comprendre, à la fois les Américains mais aussi leur système politique et leur société. Et je pense qu’il faut au contraire beaucoup de temps pour comprendre les États-Unis.  C’est vraiment un pays qu’on croit facile à comprendre, mais ce n’est pas le cas. Moi, il m’a fallu du temps.  J’ai fait un premier passage au bureau TF1 de Washington en 2017-2018, en tant que junior. J’y suis revenu ensuite pour renforcer le bureau pendant quelques mois pour la présidentielle de 2020.  Mais je pense que je n’avais toujours pas le sentiment d’avoir appréhendé parfaitement ce pays. Je crois vraiment que ça prend beaucoup de temps. Des années.

 

Est-ce que vous avez dû abandonner rapidement certaines idées reçues que vous pouviez avoir sur le pays ?

 

Je ne sais pas si j’ai changé beaucoup de visions que j’aurais pu avoir auparavant, mais en tout cas j’ai compris que ce n’était vraiment pas un pays à prendre comme ça, de façon aussi frontale et de façon aussi évidente qu’on peut souvent le penser.

 

Sachant que Washington est vraiment une ville très libérale au sens progressiste du terme, et c’est pas du tout révélateur de ce que sont les États-Unis...

 

Non, mais avec mon métier, j’ai la chance de me balader tout le temps, partout, dans tout le pays et du coup effectivement de voir plus que la capitale.  Mais oui, c’est vrai, Washington, ça fonctionne un peu comme une bulle.  Mais même cette bulle, elle est intéressante à voir et elle dit des choses sur ce pays. C’est intéressant aussi de la comprendre et d’y passer du temps.

 

(...)

 

Si demain vous deviez vous consacrer en profondeur à un autre pays que les États-Unis, que vous avez couvert depuis 2017...

 

Juste une précision : je n’ai passé, en cumulé, que six ans aux États-Unis. J’y suis comme permanent depuis 2021, mais auparavant j’y étais un pointillé. Plusieurs fois je suis rentré en France avant cette date pour TF1. J’ai quitté TF1 au printemps dernier, je suis donc désormais indépendant. Je suis donc en mesure de rentrer en France si je le souhaite, d’aller ailleurs, etc. Pour l’instant, j’ai le sentiment d’avoir acquis une petite expertise sur le sujet : je connais le pays, son système politique, et avoir compris leurs rouages me permet d’être plus à l’aise aujourd’hui avec ce que je fais, avec ce que je couvre. Si des opportunités se présentaient, je serais ravi de les étudier, mais ce n’est pas à l’ordre du jour pour l’instant.

 

Pour vous répondre, j’aurais plaisir à découvrir d’autres pays. Mais je pense que ma prochaine étape, ce sera quand même la France.

 

Pour la présidentielle de 2027 ?

 

Non, c’est trop court. Je viens de lancer mon activité. Je pense que je voudrai, si je le peux, aller au moins jusqu’à la présidentielle américaine de 2028...

 

Et qu’est-ce que ça vous a apporté, d’être salarié d’un groupe puissant comme TF1 ? Quelle flexibilité attendez-vous, a contrario, du passage au statut d’indépendant ?

 

J’ai travaillé pour TF1 pendant plus de 18 ans. J’ai été en CDI la majorité de cette époque-là. Dès la sortie d’école, en fait, je suis entré dans le groupe et je ne l’ai jamais quitté. Je suis venu en tant que correspondant junior à Washington une première fois entre 2017 et 2018, un peu plus d’un an, pour couvrir les débuts de l’administration Trump n°1. J’avais déjà fait la campagne présidentielle pendant trois semaines avec des reportages, juste en renfort du bureau à l’époque, en 2016. Et je suis revenu ensuite pendant 5 mois en renfort du bureau, pour la présidentielle de 2020 cette fois. Puis entre 2021 et 2025, j’ai été le chef du bureau de TF1. L’intérêt, c’est d’avoir une force de frappe assez importante, celle de TF1. Il y a des moyens pour l’information. On travaille pour les journaux de TF1 uniquement, pas pour 7 à 8 ni pour les autres émissions d’informations. Beaucoup de reportages, ce qui fait qu’on va beaucoup sur le terrain. C’est ça qui est passionnant, à la fois pour l’actualité, c’est-à-dire pour couvrir des catastrophes, des tueries de masse, des ouragans, des feux de forêt, pour couvrir la politique, évidemment, les élections, pour couvrir aussi des sujets d’évasion, des reportages un peu plus légers... Et puis il y avait l’aspect LCI, avec cette fois des directs, pour couvrir en général la politique étatsunienne depuis Washington. Donc il y avait les deux aspects. C’était vraiment passionnant pendant toutes ces années de couvrir tout ça pour TF1 en matière de reportages, et de directs pour LCI.

 

Qu’est-ce qui fait que j’ai quitté TF1 ? Plein de raisons que je ne vais pas vous dévoiler ici, à la fois professionnelles et personnelles.  Ça a été une décision compliquée à prendre, parce que je suis très attaché à ce groupe, à cette rédaction.  J’y ai encore des amis. J’étais censé rentrer à Paris, en fait. Et j’ai décidé de ne pas le faire et de rester un peu aux États-Unis. Ce que ça a changé, dans le fait de devenir indépendant ici, c’est de travailler pour plusieurs personnes, plusieurs médias, plusieurs chaînes. Si les lignes éditoriales ne sont pas forcément très différentes, à chaque fois la manière d’aborder l’actualité diffère un peu.  Je continue de travailler un peu pour TF1 de temps en temps. Je travaille beaucoup pour BFMTV, dont je suis correspondant à Washington. Je travaille pour Quotidien.  Je refais aussi de la presse écrite.

 

Ce que j’aime, c’est à la fois cette liberté, avoir un temps qu’on peut adapter, qu’on peut gérer mieux, la diversité des clients et des opportunités de travail. Je trouve formidable de passer de directs pour BFM à des tournages pour Quotidien, à du reportage pour TF1 ou pour Arte. J’ai fait des articles pour Les Inrocks aussi, par exemple, sur la politique étasunienne. C’était assez intéressant. Et puis à côté de ça, il faut quand même préciser une chose, parce que vous me demandez quelle est la force de frappe de TF1 et comment ça se répercute. Il faut savoir qu’aux États-Unis, que ce soit TF1 ou la plus petite chaîne du câble possible, française ou européenne ou autre, les médias étrangers ont vraiment très peu d’accès et de voix au chapitre. Les grosses agences de presse, comme l’AFP ou Reuters par exemple, BBC parce que c’est une chaîne anglophone et qu’il y a aussi BBC America, ça ce sont des choses que les Américains connaissent. Le reste, qu’on soit TF1 ou pas TF1, ça ne change pas grand-chose. Les accès sont très compliqués. S’il n’y a pas un intérêt économique, en tout cas publicitaire, les institutions ou les lieux touristiques n’ont pas très envie de nous parler ou de nous accueillir. Donc ce n’est pas facile. Par exemple, l’équipe de Donald Trump n’accordait quasiment jamais aucune autorisation, aucune accréditation à ses meetings pendant toute la campagne à la presse étrangère, à part, encore une fois, à l’AFP, à Reuters, et éventuellement peut-être à la BBC, je ne sais même pas d’ailleurs. Parfois, un média français, mais c’était vraiment rarissime. Il faut vraiment voir ça aussi. Ce n’est pas toujours simple de travailler pour des médias étrangers aux États-Unis...

 

le 05/02/26

 

>>> la 2e partie, ici <<<

 

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