« Marie-Odile », par Amelle Gassa
Lorsque j’ai fait mon entrée à l’université Lyon II, en 2003, j’avais bien des raisons de ne pas m’y sentir naturellement à mon aise. Déjà, j’avais été le premier de ma famille à avoir le Bac, alors la fac, vous pensez... Ensuite, très solitaire et assez renfermé - je me suis un peu soigné depuis mais pas tant que ça -, je n’étais pas vraiment du genre à me créer facilement ces amitiés qui aident à rendre plus doux ce qui n’est pas simple, pas évident. Curieux, mais pas vraiment lettré, ni versé dans les maths, je m’étais dirigé, après un bac ES, vers une filière AES (avec option Histoire), qui m’a ouvert à des tas de sujets qui m’ont passionné, du droit constitutionnel à l’éco internationale (mais pas la compta ni le droit administratif, sorry).
Parmi mes professeurs, il y eut, à partir de l’année de licence me semble-t-il, Marie-Odile Nicoud, qui enseignait avec Loïc Chabrier le droit constitutionnel comparé. Il avait fallu bûcher, pas mal des étudiants qui suivaient ces cours venaient eux de formations purement juridiques. Mme Nicoud a clairement été de ceux qui ont su me mettre à l’aise. Elle était rigoureuse dans ses enseignements, mais par sa décontraction elle savait les rendre vivants et concrets. Elle était à l’écoute, attentive aux uns et aux autres, pas parce que c’était convenable de s’intéresser un peu aux étudiants, mais parce que c’était sa personnalité, sa sensibilité. Moi, j’ai continué mon parcours, jusqu’au M2. Sans avoir, après, de voie de sortie évidente, mais toujours la curiosité d’apprendre en compagnie de ces personnes inspirantes. Le M2 Action économique et coopération des collectivités territoriales en Europe, mon M2, c’est elle qui le dirigeait. Peut-être même l’avait-elle créé ? Elle n’avait en tout cas pas été pour rien dans mon choix. À la fin du printemps, ou au début de l’été 2008, j’étais sorti rapido de mon job étudiant pour fêter avec mes camarades de M2, avec elle et d’autres enseignants, notre diplôme. Et grâce à Facebook, réseau sur lequel elle m’avait fait l’honneur, l’amitié même de m’accepter, j’ai pu garder le contact avec elle. Pas mal d’échanges au fil des ans, sur l’actu, sur la fac (elle a été Doyen de la faculté de Droit plusieurs années durant), sur la vie tout court.
Elle m’avait confié il y a sept mois être malade et devoir s’éloigner temporairement de l’université pour se soigner. Mais, m’avait-elle dit, "si je n’ai guère le moral pour la fac, je l’ai pour moi". Début mars, elle me parlait du traitement qui suivait son cours, avec "de lourds effets secondaires", mais avec le moral, toujours. Un cancer, encore... Je lui ai fait part d’un cas me touchant de près dans ma famille, ses mots furent sans surprise bienveillants et encourageants. Et moi je lui ai promis de prendre de ses nouvelles régulièrement. J’ai attendu un peu, je ne voulais pas l’embêter ou la fatiguer. Mon message suivant, je le lui ai envoyé au début de mai. Plusieurs jours, pas de réponse. Les soins, l’épuisement, pensais-je. Et un matin, alors que précisément je me baladais dans une rue de Lyon, pas si loin de mes premiers pas à l’université, j’ai eu comme une pensée, peut-être un pressentiment. J’ai tapé son nom sur Google, et suis tombé sur le communiqué de Lyon II annonçant son décès, survenu fin avril. Choc et peine : à 62 ans, elle avait encore tant à vivre, tant à apporter. Elle était, parmi mes correspondants, un regard précieux, qui m’encourageait, et autant te dire ami lecteur que ça n’a jamais été inutile pour moi.
J’ai tenu à lui rendre hommage sur Paroles d’Actu, que je lui avais fait découvrir, et qui lui avait inspiré des retours chaleureux. Sa réaction à mon article autour de mes 40 ans en 2025, où je me racontais : "Il manquait beaucoup celui là !". Elle avait raison, bien sûr. Deux mois avant elle avait réagi à mon évocation d’Anne-Marie Comparini, ancienne présidente de Rhône-Alpes : "elle avait un sens inné de l’autre, de tous les autres". Je ne l'aurais pas mieux écrit, et ça valait bien pour l’une et pour l’autre.
Rapidement, j’ai eu l’idée de proposer à Amelle Gassa, maître de conférences associée en droit public, de se saisir d’une tribune pour l’évoquer. À l’époque de mon passage comme étudiant, elle débutait sa carrière et je l’avais eue comme chargée de TD sur des cours dont s’occupait Mme Nicoud. Avec nous elle était exigeante mais complice : peu d’années avant elle était à notre place. Je savais qu’elles étaient proches, et je me rappelle un conseil municipal folklorique, dirons-nous, auquel elles assistèrent ensemble, et où je m’étais trouvé avec mon père, pour un exercice d’immersion démocratique. Avec elle aussi, l’échange n’a pas été interrompu, pour mon plus grand plaisir.
Le texte qu’elle m’a envoyé, très beau et très touchant, est daté du 3 mai. Elle l’avait d’abord écrit, comme une confidence intime, impossible peut-être, pour Marie-Odile Nicoud, et pour la compagne de celle-ci. Je la remercie beaucoup d’avoir accepté qu’il soit ici publié, et m’associe de nouveau, chaleureusement et avec émotion, à la douleur de celles et ceux, nombreux, qui l’aimaient et qu’elle aimait. Pour ma part, je n’ai pas vraiment suivi les chemins que ma formation appelait naturellement, mais à son contact, sous ses enseignements, j’ai appris beaucoup : elle a contribué, avec d’autres, à une forme d’émancipation. À travers cette évocation, c’est un hommage à toutes celles et à tous ceux qui transmettent, et qui le font avec bienveillance. Pour tout cela, et pour cette amitié qui n’était pas feinte, où que vous soyez je vous remercie Marie-Odile... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU
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Amelle Gassa et Marie-Odile Nicoud, lors d’un repas
avec leurs étudiants. Sa dernière promo...
Marie-Odile
par Amelle Gassa, le 3 mai 2026
Marie-Odile,
Je pense à toi.
Tu nous as quittés le 28 avril 2026.
La première fois que je t’ai rencontrée, j’étais étudiante. Tu étais chargée de cours en droit des collectivités territoriales, et Hélène, ton grand amour, assurait les travaux dirigés. C’est ainsi que je vous ai rencontrées toutes deux, ensemble, comme vous l’étiez dans la vie, indissociables, lumineuses, chacune à votre manière. Je ne savais pas encore, à ce moment-là, que cette rencontre allait traverser toute mon existence.
Tu laisses derrière toi le rayonnement d’une universitaire et d’une femme dont la trace ne s’effacera pas. Non pas parce qu’elle est gravée dans du marbre, mais parce qu’elle vit, elle continue de vivre dans la façon dont j’enseigne, dont j’écoute, dont je regarde ceux qui sont en face de moi.
Je voudrais dire ce que tu as été pour moi, et ce que tu as été pour celles et ceux qui ont eu la chance de te rencontrer.
Je me souviens de mon tout premier cours, en droit des collectivités territoriales. Je n’avais jamais enseigné. J’étais arrivée devant toi avec mes doutes, le sentiment de ne rien savoir, la peur de ne pas être à la hauteur. Et toi, toi qui savais, toi qui portais des décennies de pensée juridique avec une aisance tranquille, tu m’avais accueillie avec ce mélange si rare de douceur et d’exigence. Tu m’avais dit, simplement, que tu avais confiance en moi. Pas de discours. Pas de mise en scène. Juste ces mots, posés là, comme une évidence. Tu étais d’une telle simplicité dans ce milieu universitaire où beaucoup s’enveloppent de leur savoir comme d’une armure.
Je n’oublierai jamais ce premier appel téléphonique. T’entendre me dire que les étudiants t’avaient fait des retours positifs. Avec le recul, je crois bien qu’il n’y en avait pas eu vraiment, ou pas comme tu le décrivais. Mais tu avais compris quelque chose que je n’avais pas encore compris de moi-même, que j’avais besoin d’une main tendue, pas d’une évaluation. Que la confiance, donnée avant même d’être méritée, est parfois le seul terreau dans lequel quelqu’un peut commencer à grandir.
Il faut que tu saches, Marie-Odile, que cet appel a tout changé. J’enseigne le droit des collectivités territoriales depuis 2002, sans interruption. Et chaque année qui passe, je me dis que cette continuité-là, je te la dois. L’université, ce lieu de savoirs et de sachants, n’est pas seulement un lieu de transmission de connaissances. C’est aussi, pour celles et ceux qui ont eu cette chance, un lieu de rencontres qui orientent toute une vie. Tu as été cette rencontre, pour moi. Tu m’as offert ma première expérience d’enseignement, et bien davantage, ton amitié, tes conseils, des fous rires, et cette sensation précieuse de n’être jamais seule sur le chemin.
Ce qui te rendait si singulière, c’était cette congruence, ce mot que tu aurais aimé, j’en suis sûre, entre ce que tu pensais, ce que tu disais, et ce que tu faisais. Tu dispensais les enseignements sans réserve, sans calcul, dans cette générosité intellectuelle qui te caractérisait. Mais cette générosité n’était pas que de principe, elle se lisait dans le moindre de tes gestes. Dans la façon dont tu te souvenais du prénom d’un étudiant croisé deux ans auparavant. Dans la façon dont tu t’arrêtais dans un couloir, vraiment, pour demander comment ça allait et pour écouter la réponse, toute la réponse. Tu étais disponible, cultivée, bienveillante sincèrement. Tu étais exigeante, parce que tu savais que c’est ainsi qu’on respecte vraiment les autres. Et tu étais attentive, avec une attention presque physique, à ne jamais blesser.
Ton approche, faite de questionnements plutôt que d’assertions, d’hypothèses plutôt que de certitudes, ouvrait des espaces de dialogue où chacun pouvait penser à voix haute, douter, chercher, sans crainte d’être jugé. Tu savais que la connaissance ne se dépose pas, elle se construit et que cette construction demande de la sécurité, de la confiance, une présence qui ne juge pas mais qui guide. Tu incarnais cela, dans chaque cours, dans chaque échange, dans chaque couloir traversé ensemble.
Tu pouvais parler de tout. De droit public, bien sûr, et de droit des collectivités territoriales avec cette finesse et cette autorité tranquille qui n’appartiennent qu’à celles et ceux qui ont véritablement habité une matière. Mais aussi de littérature, de culture, de société, de la vie, de cette vie que tu regardais avec curiosité et bienveillance. Tu portais une vraie érudition, sans jamais en imposer le poids. Et tes étudiants comme tes collègues ne s’y trompaient pas, ils venaient te trouver non seulement pour une correction de dissertation ou un avis sur un plan, mais pour te confier leurs doutes, leurs difficultés, parfois leurs peines. Ils savaient que tu serais honnête, lucide et humaine. Que tu les regarderais, eux, et pas seulement leur travail.
Je me souviens des repas de fin d’année avec les étudiants. Des fous rires, parfois, parce que je ne comprenais pas la question qu’on me posait, et que tu prenais le relais avec ce sourire complice, ce regard qui disait je suis là, on fait ça ensemble. Tu savais que le métier d’enseignant ne tient pas seulement dans les murs des amphithéâtres. Il tient aussi dans ces moments partagés, dans cette joie sobre et vraie qui faisait que chacun, autour de toi, se sentait vu.
Considérée. C’est le mot qui revient, toujours. Pendant vingt-cinq années à tes côtés, je me suis sentie considérée, vraiment vue, vraiment entendue. Et je sais qu’il en a été de même pour des générations entières d’étudiantes et d’étudiants, de collègues, de doctorants. Tu donnais à chacun le sentiment d’avoir, en face de toi, quelqu’un qui voyait ce qu’il valait et qui le croyait capable de davantage.
Marie-Odile, le droit public perd l’une de ses voix les plus justes. L’université perd une enseignante qui en incarnait la promesse la plus haute. Et nous perdons, nous toutes et tous qui t’avons connue, une amie, une référence, une présence, une de celles qui font que l’on revient à soi-même un peu mieux après les avoir croisées.
Mais ce que tu as semé reste. Les cours que je donne aujourd’hui, je les dois à ta confiance. La façon dont j’accueille un étudiant qui doute, je te la dois. Les étudiants que je rencontrerai demain, je les accueillerai en m’inspirant de ta manière, cette manière d’être là, vraiment là, présente et entière. Ce que tu as transmis ne s’éteint pas avec toi. Il continue, à travers chacun d’entre nous, comme une flamme douce et tenace.
Merci, Marie-Odile. Merci pour la confiance que tu m’as accordée, alors que je ne savais pas encore si je la méritais. Merci pour ces années de transmission, d’écoute, de fidélité. Merci pour ta finesse, ta culture, ton humour, ta dignité. Merci pour ton amour de l’autre, cet amour discret, jamais démonstratif, mais toujours là, toujours juste. Merci pour toutes ces années de réconfort et d’encouragements. Merci d’avoir été, simplement, qui tu étais, dans un monde où cette simplicité-là est, je crois, la chose la plus difficile et la plus rare.
Merci Marie-Odile d’avoir été, simplement, qui tu étais dans un monde que je trouve si compliqué.
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Marie-Odile Nicoud, avec le mignon Rigoletto (photo : emprunt Facebook).
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