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24 juillet 2026

Arnaud de La Croix : « Le piège de Thucydide est aujourd'hui aussi actuel qu'en 1914 »

Il y a deux ans, après avoir découvert - et apprécié - l’ouvrage qu’il venait de consacrer, avec Vicente Cifuentes, à la Seconde Guerre mondiale, j’ai eu la chance d’interviewer l’auteur et éditeur belge Arnaud de La Croix. Le duo a récidivé, pour le plus grand bonheur du lecteur : La Première Guerre mondiale en BD (Le Lombard, juin 2026) raconte, en essayant au passage de dépoussiérer un peu les idées reçues que le grand public peut avoir, comment, dans les palais comme sur les champs de bataille, ce conflit de sinistre mémoire s’est tenu. Comment, mais aussi pourquoi, et pour quelles conséquences : les causes et les suites sont amplement développées, ce qui nous fait voyager avant 1914, et après 1918. C’est fort bien scénarisé, le dessin est remarquable, c’est à la fois instructif et agréable à lire.

 

Je remercie M. de La Croix pour cette nouvelle interview, qui nous aura permis d’évoquer son travail (que je recommande vous l’aurez compris), mais aussi l’actualité peu rassurante des rivalités de puissances, qui nous fait penser que peut-être, toutes les leçons des deux guerres mondiales n’ont pas été retenues... Cet article, c’est aussi une nouvelle occasion de rendre hommage à celui à qui il dédie le livre : son grand-père maternel, Jacques François. À travers lui, 110 ans après Verdun, je veux aussi rendre hommage à toutes celles et à tout ceux que cette "première des dernières guerres dépassées" a entraînés sans trop qu’ils comprennent pourquoi, et meurtris pour toujours. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

PS : J’invite le lecteur à s’emparer de l’ouvrage dont on parle, également aussi à lire mon interview de 2014 avec l’historien François Cochet sur la Première Guerre mondiale, un de mes premiers entretiens historiques... Ainsi que celle avec Sylvain Ferreira, en 2018.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (Q. : 19/07 ; R. : 21/07).

Arnaud de La Croix : « Le piège de Thucydide

 

est aujourdhui aussi actuel quen 1914 »

La Première Guerre mondiale en BD (Le Lombard, juin 2026)

 

Arnaud de La Croix bonjour. Vous êtes le coauteur, avec Vicente Cifuentes aux dessins, de La Première Guerre mondiale en BD (Le Lombard). En quoi la réalisation de cet album a-t-elle été différente, plus aisée peut-être, ou peut-être pas d’ailleurs, par rapport à celui que vous avez consacré il y a deux ans à la deuxième guerre ? Comment sa conception s’est-elle articulée au fil des échanges avec votre coauteur ?

 

Vicente et moi avons appris à mieux nous connaître au fil de la réalisation de l’album La Seconde Guerre mondiale en BD : je pense à présent pouvoir anticiper le type de scène où il est susceptible de donner la pleine mesure de son talent. Grandes scènes d’action, spectaculaires, où le mouvement le dispute à des décors détaillés. Mais il excelle également dans les gros plans de visages expressifs, ce qui me convient parfaitement, car l’« histoire batailles », si elle a son importance, ne doit pas occulter ce qui se déroule dans les coulisses. Les événements sanglants sont d’abord le fait de décisions politiques, puis de stratégies mises en œuvre par les généraux. Même si la dialectique entre dirigeants civils et militaires n’est pas toujours simple : je montre par exemple dans l’album qu’au cours du premier conflit mondial certains ministres se trouvent sous la coupe de l’état-major. Vicente, pour y revenir, m’a demandé si j’étais d’accord qu’il modifie par endroits mon découpage en cases : je ne suis pas opposé au principe, et nous échangeons préalablement à ce sujet. L’éditeur peut également mettre son grain de sel. La BD est un travail d’équipe, même si les rôles sont bien définis.

 

Les dates que vous retenez pour votre récit ne se limitent évidemment pas à 1914-1918, de la même manière que celles retenues pour le premier n’étaient pas 1939-1945 : dans les deux cas, il y a tout un contexte européen et même mondial à poser, puis en aval des suites, des conséquences à introduire (par exemple dans ce volume-ci, tout un développement sur l’expérience de Fiume, que je connaissais très peu). Est-ce que le découpage en chapitres, leur définition ont été compliqués ? Plus ou moins que pour La Seconde Guerre mondiale en BD ?

 

Poser le contexte est très important à mes yeux (ce sera aussi le cas dans La Guerre froide en BD, l’album en gestation). Si la Grande Guerre débute, traditionnellement, en juin 1914, par l’assassinat à Sarajevo de l’héritier du trône austro-hongrois, qui va déboucher en juillet sur un conflit armé, il ne s’agit là en réalité que de l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Dresser d’abord l’état des lieux de la poudrière me semblait essentiel. De même que, à la fin de l’album, je montre que le premier conflit mondial jette dès 1919 les germes de la guerre suivante, que ce soit en Italie bientôt fasciste ou dans cette Allemagne où Hitler débute sa carrière politique. Pour ce qui est du découpage en chapitres, il s’est avéré un peu plus complexe dans cet album que pour le précédent : certains chapitres, ici, sont plus longs ou plus brefs que d’autres, car certains événements méritaient vraiment que l’on s’y attarde.

 

 

« Dans les tranchées, mon grand-père

 

a dormi dans des cercueils... »

 

Vous rendez hommage dans votre ouvrage à votre grand-père maternel, Jacques François, qui fut engagé volontaire à vingt-deux ans dans les tranchées de l’Yser (Nord). Parlez-moi un peu de ce qu’il vous avait raconté, et par voie de conséquence de ce que ça a imprimé en vous à propos de cette guerre terrible ?

 

En Belgique, où je vis, il y a une « légende » de l’Yser, réduit côtier où une partie de la petite armée nationale a résisté durant tout le conflit à l’invasion allemande, ceci sous la direction du roi Albert Ier, selon les pouvoirs que lui accordait la Constitution. Mais c’est une légende : le roi Albert n’aimait pas qu’on l’appelle « le roi chevalier », invention due à la propagande britannique, et il se disait qu’il était possible que l’Allemagne l’emporte… Ces considérations, restées longtemps cachées, n’étaient a fortiori pas connus des combattants, dont mon grand-père. Un véritable élan patriotique avait soulevé la population lors de l’offensive. Mon grand-père a bel et bien risqué sa vie en s’engageant à l’époque. Il en parlait rarement, mais ce qu’il m’en a dit m’a marqué. La mort frappait, me disait-il, indistinctement les hommes, qu’ils aient peur ou non (bref, se montrer très prudent ne servait pas à grand-chose avec la grande loterie). Il y avait aussi cette phrase  : « Arnaud, on dort très bien dans un cercueil » : dans les tranchées boueuses, pour échapper à la morsure des rats, il avait couché dans des cercueils tout prêts pour les morts en sursis. Cet homme avait une sorte d’ironie tranquille - il a également connu la très dure offensive des Ardennes en 1944, c’est une autre histoire...

 

Jacques François, le grand-père maternel de Arnaud de La Croix.

 

Comme pour le premier tome, il y a une longue bibliographie, sur laquelle vous vous êtes basé pour composer votre récit. Et dans vos explications concluant chaque chapitre dessiné il y a des éléments d’actu récente, et d’actualisation historiographique. Je ferai ici un lien avec la question précédente : dans quelle mesure votre connaissance de la Première Guerre s’est-elle affinée ses dernières années ? Quelles idées reçues, peut-être un peu simplistes, sont tombées à vos yeux ?

 

La bibliographie, dans cet album, ne livre qu’une partie des sources consultées (et j’ai visité bien des « lieux de mémoire »). Progressivement, au fil des études récentes, le préjugé suivant lequel l’Allemagne, et en particulier l’empereur Guillaume II, étaient les grands instigateurs du conflit, et les grands fauteurs en matière de crimes de guerre (massacres de civils, usage des gaz toxiques), ce préjugé s’est trouvé fortement nuancé. Le rôle joué par l’empereur austro-hongrois François-Joseph est désormais souligné : s’il avait frappé seul la Serbie, jugée coupable de l’attentat de Sarajevo, plutôt que de demander le soutien et l’appui de l’Allemagne, le conflit serait peut-être resté régional. Quant à la Russie, en apportant son soutien inconditionnel aux Serbes, elle a également envenimé les choses.

 

Quels chiffres, quels faits vous ont marqué particulièrement ?

 

Le bilan de la bataille de Verdun, qui s’est soldée par un gain quasi nul pour les deux camps (c’est une « victoire défensive » aux yeux de la France) : 700 000 morts. Bilan lui-même largement dépassé par celui de l’offensive russe de Broussilov : 500 000 morts du côté russe, environ un million de morts du côté des Empires centraux. Je me suis attardé sur ces événements, qui ont eu des conséquences importantes, en particulier la déroute de l’armée austro-hongroise lors de l’offensive Broussilov, ainsi que la démoralisation de l’armée russe, l’un des facteurs qui conduiront, à terme, à l’effondrement du régime tsariste en 1917. Les millions d’obus déversés sur les combattants sont également répertoriés à différentes reprises dans l’album : ils expliquent des dégâts humains considérables et illustrent le fait que, dans cette guerre, le « matériel » prend la première place, réduisant l’humain, sur le terrain, à n’être plus que le « servant » des machines à tuer. Un mouvement qui ira en s’amplifiant par la suite, tout au long du « sanglant XXe siècle ». Enfin, un dernier chiffre m’a marqué : le nombre de victimes de la grippe dite espagnole (en réalité, d’origine asiatique) : entre 50 et 100 millions de morts, contre 18,6 millions de victimes dues à la guerre.

 

Vous expliquez très bien un élément finalement assez peu connu du grand public, à savoir que parmi les facteurs ayant favorisé l’aggravation et l’élargissement de ce conflit, il y a eu la rivalité germano-britannique s’agissant du contrôle des mers et des océans : Londres voyait d’un très mauvais œil qu’une Allemagne surarmée investisse son pré carré naval, et c’est en grande partie, sur le papier, pour des motifs de violences maritimes que les États-Unis se sont résolus à déclarer la guerre à Berlin. Quels sont finalement, dans cette guerre, les intérêts de chacune des grandes puissances tels que vous les percevez ?

 

Je ne cache pas avoir été inspiré par la lecture de l’essai du politologue américain Graham Alison, Vers la guerre ? qui met en scène, à travers l’histoire, le « piège de Thucydide ». Thucydide, historien grec de l’Antiquité, montrait en effet comment la guerre du Péloponnèse, où s’affrontent les cités-États Sparte et Athènes, constitue la conséquence d’une rivalité mortelle entre la puissance dominante à l’époque, qui se perçoit comme menacée par la puissance émergente, laquelle se sent pour sa part brimée dans son ascension. Cette guerre aura pour résultat la ruine des deux puissances (et la Grèce passera par la suite sous le joug de Rome). C’est un contexte périlleux analogue qui voit avant 1914 rivaliser la Grande-Bretagne, dominant les mers, les colonies, le commerce mondial, et l’Allemagne du Kaiser qui, au centre du continent européen, connaît un développement industriel et économique sans précédent.

 

La Russie du tsar, elle, est ébranlée par sa défaite contre le Japon à Port-Arthur et les troubles de 1905 remettant en cause un régime autocratique : aux yeux du tsar Nicolas II, une victoire écrasante contre l’Autriche-Hongrie devrait permettre au régime de se « refaire » et de faire taire les opposants en interne. Les États-Unis, prêtant aux alliés franco-britanniques des sommes considérables, doivent récupérer leur mise, ils ne peuvent laisser l’Allemagne l’emporter. La France pense tenir sa revanche par rapport à la pitoyable défaite de 1870 à Sedan. L’Autriche-Hongrie, ensemble multi-ethnique fragile, ne peut se permettre que la Bosnie-Herzégovine lui échappe, où les Serbes, eux-mêmes soutenus par les Russes, alimentent la révolte : ce serait un exemple délétère que seraient susceptibles de suivre d’autres composantes de l’Empire. Enfin, l’Italie, je le montre en détail, souhaite s’aligner sur le camp le plus offrant. Bref, chaque partie a quelque chose à gagner - ou à perdre - dans ce conflit, qui se soldera par le « premier suicide de l’Europe ».

 

Dans quelle mesure estimez-vous, en tant qu’auteur mais aussi en tant que citoyen, que la Première Guerre mondiale a façonné le vingtième siècle qui s’ouvrait ? Y compris, là encore, sur des points méconnus du grand public : sans l’intervention allemande, il n’y aurait peut-être jamais eu le coup d’État bolchévique de Lénine, en Russie... Est-ce que l’Europe, et donc à l’époque le monde, étaient devenus intrinsèquement plus instables depuis l’effondrement des empires russe, austro-hongrois, allemand et ottoman ?

 

L’effondrement de quatre empires – l’Autriche-Hongrie, la Russie tsariste, le Reich allemand, l’Empire ottoman – est la conséquence du conflit : elle va modifier durablement l’équilibre européen. La Russie, désormais aux mains du parti bolchevique – le coup d’État de Lénine ayant été soutenu en sous-main par le Kaiser : c’était une façon de mettre hors-jeu un ennemi, puisque les bolcheviques voulaient la paix, tablant sur une révolution mondiale – va constituer une « bombe à retardement », alimentant la subversion communiste dans l’ensemble de l’Europe. Spécialement en Allemagne, ce qui expliquera au moins en partie la montée en puissance du national-socialisme, se présentant comme un « rempart » face à la Révolution : si les partis conservateurs finiront par soutenir Hitler, ce sera bien pour cette raison. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. L’Amérique, avec cette guerre, a mis le pied sur le continent européen et souhaite désormais jouer un rôle à l’échelle mondiale… Le « nouvel ordre mondial » qui se profile n’est déjà plus tout à fait « européen » : les grands acteurs que constituent les États-Unis et l’URSS promettent de jouer un rôle majeur.

 

 

« Humilier un ennemi à terre

 

ne semble pas avoir été une bonne idée,

 

ni après 1945, ni après 1991... »

 

Vous évoquez les débats qui ont eu cours durant les conférences ayant pour objet, à partir de 1919, d’assurer la paix et de réorganiser un peu le monde. J’ai compris, à vous lire, qu’au vu des nécessités de l’époque, des souffrances endurées et des circonstances, on pouvait difficilement envisager d’autres traités.  Mais tout de même, si vous pouviez utiliser la machine à remonter le temps que j’aime à mettre à la disposition de mes interviewés parfois, si vous pouviez, fort de vos connaissances de 2026, vous frotter à tout ce petit monde de diplomates et de négociateurs, qui voudriez-vous interpeler ou mettre en garde, et sur quels points ?

 

Question difficile. Humilier un ennemi à terre ne semble en tout cas pas avoir été une bonne idée. En l’occurrence, les Alliés ont fait porter à l’Allemagne l’entière responsabilité du conflit, ont raboté son territoire, l’ont condamnée à verser de lourdes réparations : tout ceci alimentera un terreau favorable à l’appétit de revanche que développera l’extrême droite allemande et cela débouchera bientôt sur un nouveau conflit. À l’issue de celui-ci, les États-Unis auront retenu la leçon et encourageront la renaissance d’une Allemagne de l’Ouest désormais démocratique, vitrine du welfare state (État providence, ndlr) face à l’Est. À l’issue de la Guerre froide, lors de l’implosion de l’URSS en 1991, il semble que les Américains n’aient pas montré la même prudence, alimentant à leur tour rancœur et appétit de revanche en Russie…


  
Que reste-t-il à votre avis, dans la mémoire collective, de la Première Guerre mondiale ? On commémore cette année les 110 ans de l’effroyable bataille de Verdun, mais j’ai l’impression qu’on n’en parle pas beaucoup...

 

On en a beaucoup parlé de 14-18 en 2018, comme on a reparlé de la Deuxième Guerre en 2024, à l’occasion des commémorations du Débarquement de 1944. Faut-il reparler du premier conflit mondial à présent ? Je pense que ce serait sans doute salutaire, car les conditions de possibilité d’un tel conflit paraissent à nouveau se réunir : les tensions internationales s’intensifient, une course mondiale aux armements est lancée et les attitudes de repli, identitaires, ethniques, nationalistes ont à nouveau le vent en poupe…

 

Quel était le message de votre grand-père, qui donc avait aussi vécu la Seconde Guerre, à propos du conflit de 1914-18 ? Quelles leçons faut-il tirer de ces années-là et de leurs conséquences, à votre avis ?

 

Mon grand-père était un homme au sourire désabusé… Je me souviens qu’il a un jour dit à ma mère, devant mes deux frères cadets et moi : « Ils connaîtront encore la Troisième Guerre mondiale ». Nous étions à la fin des années 1960 et je pensais alors qu’il se trompait lourdement. Aujourd’hui, j’espère qu’il avait tort.

 

 

« Dans les années 60, mon grand-père

 

prédisait que nous connaîtrions la Troisième

 

Guerre mondiale. Je croyais alors qu’il se trompait

 

lourdement. Aujourd’hui j’en suis moins sûr... »

 

Le monde instable et sans doute dangereux dans lequel nous évoluons, en 2026, et peut-être plus imprévisible que celui de la Guerre froide : la Russie envahit l’Ukraine, sa jumelle historique ; l’Amérique ne cesse de s’enliser dans des conflits dont elle ne maîtrise plus ni les tenants ni les aboutissants ; et comme vous le rappelez, on revit un peu, avec la rivalité sino-américaine, les tensions américano-soviétiques et avant elles, les crispations germano-britanniques. Aujourd’hui il y a des armes nucléaires, ça responsabilise forcément, ça gèle des positions, mais tout de même, êtes-vous de ceux qui pensent qu’on est potentiellement, quelque part, peu de temps avant 1914, ou bien 1939 ?

 

Il y a un peu des deux, je le crains. L’Amérique et la Chine vont-elles tomber dans le piège de Thucydide ? Voilà qui rappelle le contexte de 1914 (à ce sujet, il est assez incroyable d’observer que c’est Xi Jinping, lors de la visite de Donald Trump à Pékin, qui a rappelé l’expression, due à un politologue américain, à son homologue étatsunien !). D’autre part, et j’y reviendrai en détail dans La Guerre froide en BD, l’humiliation ressentie et l’esprit de revanche développé par Poutine, voilà qui nous ramène plutôt en 1939… L’arme nucléaire a joué un rôle dissuasif lors de la Guerre froide, mais il faut se rappeler que s’affrontaient alors deux camps, à travers une multiplicité d’alliés et de conflits locaux. En dernier recours, ces protagonistes en appelaient à l’URSS ou à l’Amérique, or ceux-ci refusaient précisément l’affrontement direct. À présent, comme ne se prive pas de le souligner Poutine, le monde est multipolaire, ce qui multiplie les dangers. On s’imagine un peu facilement que personne n’appuiera sur le bouton « fatidique ». Posons-nous cependant cette question : si Hitler, à Berlin en 1945, avait disposé de l’arme atomique, aurait-il hésité à en faire usage ?

 

Pourquoi ce troisième volet sur la Guerre froide justement ? Comment appréhendez-vous ce travail ?

 

Cela permettra de finaliser une trilogie, consacrée à trois conflits mondiaux (si l’homme a toujours fait la guerre, la mondialisation des conflits débute bel et bien en 1914). Car, ne nous y trompons pas, la Guerre froide, qui s’est traduite par d’innombrables affrontements chauds tout autour de la planète, notamment en Asie et en Afrique, constitue elle aussi une guerre mondiale, où s’affrontaient deux idéologies concurrentes : le capitalisme libéral représenté par Washington et la révolution mondiale dont Moscou se voulait le parangon. Durant cette période, que je fais débuter dès 1945, l’Europe a connu une « parenthèse enchantée », qui prend fin en juin 1991, lorsque débute la guerre en ex-Yougoslavie. Je ferai aller la Guerre froide jusqu’à nos jours, tant il est vrai que c’est à un retour de celle-ci – qui, à l’Est, n’a peut-être jamais pris fin – que nous assistons.

 

Vos autres projets et envies pour la suite, Arnaud de La Croix ?

 

Pour l’instant, c’est… secret Défense.

 

L’IA est un sujet, y compris d’inquiétude, qui est très puissant en ce moment, notamment chez les auteurs, chez tous les créateurs. L’utilisez-vous parfois ? Vous fait-elle peur ?

 

Je l’utilise pour me procurer des dates, des chiffres – mais il faut recouper ces données par d’autres sources. Je ne l’utilise en aucun cas au plan de la réflexion : l’IA fonctionne à mes yeux comme un grand entonnoir, qui siphonne et régurgite – à grande vitesse, c’est cela surtout qui est impressionnant - des milliards de données. Elle met en avant, par la force des choses, les idées dominantes (mainstream, comme disent les Anglo-Saxons), or ce ne sont pas nécessairement les plus intéressantes.

 

Je vous sais collectionneur de belles BD. Quel lecteur êtes-vous, et quels sont les albums, les éditions particulières peut-être qui constituent votre trésor personnel ?

 

J’ai publié à ce jour trois essais consacrés à la bande dessinée : Blueberry, une légende de l’Ouest, Hergé occulte et Les Prémonitions d’E.P. Jacobs, trois grandes œuvres que j’admire et dont je collectionne les éditions anciennes. Mais je suis également fan de Tillieux et de Fred, d’Hermann et de Rosinski. Du côté anglo-saxon, de Carl Barks et Don Rosa, de Frank Miller et Alan Moore. En Asie, de Junji Ito et Gou Tanabe. En fait, ma maison est remplie de livres (rires).

 

Un dernier mot ?

 

Il ne faut jamais dire « dernier ».

 

 

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