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29 juillet 2026

« Marie-Paule Belle et son piano noir », par Frédéric Quinonero

La disparition de Marie-Paule Belle, le 25 juillet, a surpris nombre de ceux qui l’aimaient : ses tout derniers concerts, intitulés « Au revoir et merci », étaient bel et bien des adieux, de vrais adieux, et sans doute le savait-elle... J’ai été peiné, comme beaucoup : j’avais eu la chance, le privilège, ces dernières années, d’entretenir avec elle un échange régulier, par écrit. Nous nous souhaitions souvent les anniversaires, via Facebook. Je l’avais interviewée une première fois début 2014, par mail - elle m’avait fait parvenir son CD le plus récent d’alors, ReBelle, avec une jolie dédicace. Dernièrement, j’ai été heureux de l’interroger à deux reprises, par téléphone, pour deux articles dont je suis fier et que je relis différemment aujourd’hui (certains médias les ont d’ailleurs cités ces dernières heures) : en novembre 2023, puis en octobre 2024, elle s’était confiée à moi, avec bienveillance et avec confiance, et je ne l’oublierai pas.

 

Je ne redirai pas ici toute la sympathie que j’avais pour cette femme, toute l’admiration que m’inspire son répertoire. Comme d’autres, elle n’a pas tout à fait la place qui devrait être la sienne au sein du petit monde de la chanson française. Elle était « La Parisienne », et ça c’était magique, mais elle était tellement, tellement plus que ça. Alors où qu’elle soit à l’heure où j’écris ces quelques lignes - et je sais qu’elle croyait en un quelque chose "après" -, je veux la saluer une nouvelle fois. Pas une "dernière" fois, parce que je penserai à elle à chaque fois que j’écouterai une de ses chansons - et je vous invite tous, amis lecteurs, à vous emparer de sa musique. Pour lui rendre hommage, j’ai souhaité proposer à Frédéric Quinonero, biographe et romancier, d’écrire quelques lignes sur elle. Je savais qu’il l’aimait. Il a réfléchi et a rapidement composé un joli texte. Je le remercie d’avoir joué le jeu, et pour sa fidélité. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

 

Marie-Paule Belle

et son piano noir

par Frédéric Quinonero, le 29 juillet 2026

 

Bien sûr, il y aura toujours « La Parisienne ». Elle ne croyait guère à la postérité des artistes, mais elle savait que cette chanson-là — sa carte d’identité, disait-elle — lui collait tant à la peau qu’elle lui survivrait. Elle ne la portait pas comme un fardeau : jusqu’au bout, elle l’a chantée avec la même ferveur, la même pétulance, cette même vivacité pétillante dans l’œil. Elle y racontait ses débuts dans la capitale quand on débarque de Nice et qu’on se heurte au snobisme parisien. Elle n’avait pas son pareil pour dire les choses avec la distance, la malice et l’ironie nécessaires. Mais derrière la satire trépidante de ses débuts, derrière l’espièglerie de « Wolfgang et moi », « Nosferatu » ou des « Petits Patelins », Marie-Paule Belle trichait à peine : si elle avait choisi de faire rire, c’est qu’elle ne se croyait pas jolie. Plus que jolie, pourtant, elle était Belle. Et elle allait inscrire ce nom au panthéon de la chanson française.

 

>>>  « Sur un volcan » <<<

 

Car son œuvre déborde largement la simple fantaisie. Au clavier, où elle faisait corps avec l’instrument dans un galop virtuose, elle a bâti un répertoire d’une rare densité, oscillant sans cesse entre la gouaille du cabaret et la gravité des grands textes. Faussement frivole, elle mettait le rire au service d’un féminisme instinctif, égratignant les conventions sociales et la religion, bravant les tabous de son époque — de l’homosexualité (« Celles qui aiment elles ») à l’euthanasie (« Un pas de plus ») — sans jamais hisser de drapeau, mais avec la précision des grands artistes. Populaire et exigeante, elle a dialogué toute sa vie avec la poésie, la nostalgie et les fantômes de la mélancolie. Pour mesurer toute la finesse de son art, il faut réécouter ses pépites méconnues ou ses chefs-d’œuvre de sensibilité : « Quand nous serons amis », « La Petite Écriture grise », « Ces lettres auxquelles on ne répond pas », « Vieille », « Les Petits Pavés », « Comme les princes travestis », « Berlin des années 20 », « Compiègne », « Les Petits Dieux de la maison », « Sur un volcan », « Un pas de plus » ou encore « Sans pouvoir se dire au revoir ». Des chansons créées pour l’essentiel en complicité avec l’ami Michel Grisolia et la romancière Françoise Mallet-Joris, qui fut longtemps sa compagne.

 

Ce plaisir des mots, c’est aussi et surtout sur scène qu’elle l’exprimait, dans un rapport direct et complice avec ceux qui l’aimaient. Je me souviens l’avoir vue pour la première fois à la toute fin des années 1980, au théâtre de Saint-Germain-en-Laye. Elle venait de sortir l’album L’Heure d’été — sur lequel j’aimais particulièrement le titre « Ça restera quand on sera vieux ». Accompagné d’une amie qui s’occupait alors de son fan-club, j’avais eu le privilège d’échanger quelques mots avec elle en coulisses. Intimidé, je lui avais confié mon attachement pour « Mon piano noir ». Quelle ne fut pas ma surprise, une heure plus tard, de l’entendre me dédier la chanson au milieu de son récital, avant de me désigner avec malice comme l’« ouvrier plisseur » dans « La Biaiseuse » – je ne savais plus où me mettre ! Plus tard, aux dédicaces, elle me retint près d’elle en guise de « garde du corps ». Ma timidité d’alors m’a empêché de transformer ce moment en une amitié au long cours, ou en cette sorte de relation particulière qu’ont les biographes ou journalistes avec les artistes (« Je ne suis pas parisien, ça me gêne, ça me gêne »…), mais ce souvenir demeure intact. Il dit tout de la générosité, du regard attentif et de l’humilité de cette artiste hors norme.

 

>>> « Mon piano noir » <<<

 

Elle disait de Serge Lama, qui l’avait découverte à L’Écluse, qu’il n’avait pas la place qu’il méritait. On pourrait en dire autant d’elle. Mais peu importe les honneurs officiels : Marie-Paule Belle appartient à la même lignée qu’Anne Sylvestre ou Barbara. C’est une grande dame qui s’en va en nous laissant des chansons inoubliables, le souvenir d’un rire complice, et ce piano noir qui résonne encore en nous — en moi.

 

La prochaine biographie de Frédéric Quinonero, consacrée à Julien Clerc,

paraîtra en septembre aux éditions Mareuil.

 

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