« Dites-nous simplement qui était Hitler » : entretien avec François Delpla
L’historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale François Delpla est un passionné : pour lui tout est débat, tout est démonstration. Je l’ai souvent interviewé sur Paroles d’Actu depuis dix ans. Son nouvel ouvrage, Le vrai Hitler (Éditions du Cerf, septembre 2026), est un peu un bilan de ses travaux : il entend y établir un état des lieux quant aux recherches sur le nazisme. Une vingtaine de chapitres, chacun éclairant quant à une question cruciale. Dans cet ouvrage, il balaie nombre d’idées reçues sur la personnalité de Hitler, sur l’exercice du pouvoir au sein du Troisième Reich, sur le Royaume-Uni dans la guerre, sur Vichy, etc...
Ce qui est intéressant, comme toujours avec lui, c’est que s’il déploie, comme habituellement, les thèses auxquelles il croit (au premier chef desquelles, la place essentielle au sein du dispositif décisionnel d’un Führer qu’on tendrait à négliger), il le fait en justifiant toujours son propos, par des sources, par des réflexions. À charge pour qui en contesterait la lecture d’apporter d’autres arguments : c’est ce qu’on appelle la raison, la mobilisation de l’esprit critique. Des principes qu’on espère voir présider à la préparation des scrutins nationaux à venir, dont il est aussi question dans l’interview qu’il a accepté de m’accorder : le nazisme n’est heureusement plus d’actualité, mais notre monde de 2026 n’est pas sans rappeler certains des périls que nos aïeux ont pu connaître... Bonne lecture, et pensez à penser ! Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.
« Dites-nous simplement
qui était Hitler ! »
Interview de François Delpla
Fin août 2026.
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Le vrai Hitler (Éditions du Cerf, septembre 2026)
Qu’est-ce qui a rendu à vos yeux nécessaire l’écriture de cet ouvrage ? Est-il l’aboutissement de décennies de travail sur l’hitlérisme ?
Après de solides études et des travaux sur le Front populaire français, j’ai entamé une réflexion non conventionnelle sur le nazisme en éditant (en 1992) les papiers du général Doumenc, sur sa mission à Moscou en août 1939 puis sur la bataille de France, vécue aux premières loges du haut commandement. J’ai rapidement compris qu’à toutes les raisons politiques et militaires de la défaite il urgeait d’en ajouter une, à peu près méconnue : l’excellence du coup allemand. Reconnue par Doumenc lui-même dans une « Pièce écrite au moment de l’armistice », sans qu’il désigne un responsable allemand particulier, cette excellence m’est apparue indissociablement politique et militaire. Donc, si on veut bien admettre que le nazisme était une dictature, le mérite de ce coup devait être attribué, essentiellement, au dictateur.
« On a longtemps négligé l’excellence
du coup allemand. Comme c’était une
dictature, son mérite revient au dictateur »
Tout reposait en effet sur l’avancée de l’aile marchante franco-anglaise, le 10 mai 1940, vers la Belgique, permettant d’enfermer ces troupes dans une trappe, à condition de faire sauter la charnière de Sedan et d’engouffrer une masse blindée dans ce secteur. Et pour obtenir que le général Gamelin, dès l’aube, avant tout examen des mouvements de l’ennemi, ordonne l’entrée en Belgique, aucune des postures et des mimiques hitlériennes, depuis 1933, n’était superflue. Il devait faire croire qu’il respectait la France, la craignait et n’avait aucune revendication à son égard, qu’il était lui-même un improvisateur colérique ne planifiant jamais rien, et qu’il était stupéfait, indigné et dérouté qu’on ait sanctionné par une déclaration de guerre, alors qu’on lui avait livré la Tchécoslovaquie sur un plateau, son aspiration à récupérer Dantzig et son arrière-pays. Ayant créé ces impressions, pas à pas, dans l’esprit de ses adversaires, il pouvait espérer que son attaque serait interprétée comme une tentative d’occuper tout au plus le Benelux, en achevant d’envahir les États riverains de l’Allemagne à l’exception, sans doute provisoire, de la Suisse et du Liechtenstein !
J’ai donc été amené à écrire sur Hitler, tantôt à propos d’épisodes particuliers (Montoire, Dunkerque, la Libération, l’assassinat de Georges Mandel, etc.), tantôt sur l’ensemble de sa carrière (sa biographie, en 1999, qui reste la seule française, Une histoire du Troisième Reich en 2014), tantôt sur son entourage (Hitler et les femmes, 2004, Martin Bormann, 2019).
Un saut a été effectué en 2022, après la mort de la reine Elisabeth. J’ai soudain réalisé que celle de l’ambassadeur allemand à Londres, Leopold von Hoesch, en 1936, attribuée à une crise cardiaque, tombait à point nommé pour permettre à Hitler de nazifier le corps diplomatique, ce dont il s’était abstenu jusque là, et j’ai eu honte : j’avais cru un communiqué nazi, seule source sur la cause du décès. D’où l’idée d’enquêter sur les morts opportunes, attribuées à des maladies ou à des accidents, de gens qui gênaient Hitler, ce qui m’amena à recenser des dizaines de cas suspects, une intervention criminelle étant possible ou probable, et parfois démontrée, de même que l’identité du donneur d’ordre (par exemple dans le cas de Ciano, ou du dirigeant communiste Thälmann). D’où un livre, Sur ordre d’Hitler (2024), tirant parti de l’unique épisode où le Führer s’était vanté d’avoir fait tuer des individus, la nuit des Longs couteaux (30 juin 1934), pour découvrir les motivations et le mécanisme de tels ordres. J’ai pu ainsi confirmer qu’il était brutal, ce qui n’était pas une découverte, mais aussi établir qu’il savait économiser et rentabiliser ses coups, d’où une idée plus neuve : celle du doigté hitlérien. Il peut même arriver que je l’innocente quand trépasse une personne dans la force de l’âge et qu’il la déteste ! C’est le cas de la princesse Mafalda, qui concentre toute sa haine de la famille royale italienne, qu’il enferme à Buchenwald et qui meurt sur une table d’opération après le bombardement du camp (utilisé par ailleurs pour masquer l’assassinat de Thälmann !). Elle était neutralisée et il n’y avait aucune raison de l’achever, avec l’encombrante complicité d’un chirurgien SS.
Le caractère de mal absolu qu’on associe à juste titre au nazisme, au vu de ses crimes impardonnables, rend-il plus compliquée son analyse rigoureuse, à froid, que celles d’autres systèmes (y compris le communisme) ou évènements qui lui furent pourtant contemporains ?
Plus compliquée, non, mais elle doit procéder différemment. Se demander en permanence si des propos sont sincères - cela peut arriver ! -, ou si le but officiel d’une décision est son but réel. C’est donc à la fois plus simple et plus compliqué que l’étude de tout autre régime, où soit des volontés s’affrontent soit, dans le cas des dictatures, les buts sont clairs et les manœuvres, en général, grossières. Ici, la volonté d’un individu domine, mais sa malhonnêteté, ses ruses et ses talents de comédien imposent un décryptage permanent. Il y a cependant une boussole, celle d’un petit ensemble d’objectifs, arrêté depuis le milieu des années 1920 : tuer les Juifs, conquérir d’immenses territoires vers l’est après avoir écrasé la France, partager avec les Anglo-Saxons une domination dite aryenne sur les peuples dits inférieurs, installer une domination sans partage de l’Allemagne sur une Europe autosuffisante et inexpugnable.
Parmi les idées reçues que vous entendez démonter, quelles sont à vos yeux celles qui sont les plus graves, parce qu’elles induiraient la plus grande incompréhension du phénomène étudié, parce qu’on en tirerait des leçons erronées ? Vous entendez rétablir certains fondamentaux : la place centrale de Hitler dans le dispositif décisionnel ; le caractère décisif de la personnalité de Churchill quant à l’attitude britannique de 1940...
La sous-estimation d’Hitler, de sa démence comme de son talent politique, est la cause principale des thèses erronées. Elle prend sa source chez les observateurs contemporains, qu’ils soient journalistes ou politiciens, et elle commence à être théorisée par deux politologues, Hermann Rauschning en 1938 et Franz Neumann en 1942. Le premier ne voit dans le nazisme qu’une expansion sans but - d’où l’idée, si courante, d’un Hitler qui « ne sait pas s’arrêter », et le second croit discerner un pouvoir quadripartite où les nazis sont en concurrence avec l’administration, le patronat et l’armée. Or ils investissent et pervertissent ces trois concurrents ! Ces deux politologues sont, chacun à sa manière, à l’origine de la présentation du Troisième Reich sous les traits d’une « polycratie », une erreur aussi majeure que répandue.
Quant à Churchill, non seulement il pressent dès 1932 qu’une Allemagne nazie voudra faire la guerre et qu’il importe de l’en empêcher, mais, alors que depuis 1917 il est d’un anticommunisme sans faille, il hiérarchise dès ce moment les dangers et laisse entendre à de nombreux signes qu’il est prêt à tempérer son antisoviétisme, plutôt que de courir les deux lièvres à la fois. Cette orientation reste minoritaire à Londres et il devient premier ministre pour la première fois, à soixante-cinq ans, à la faveur d’une crise ministérielle confuse. Cela se passe le 10 mai 1940 en fin d’après-midi alors qu’Hitler a déclenché à l’aube sa grande offensive, espérée finale, mais cette nomination n’a aucun rapport avec la situation militaire. Lorsqu’une semaine plus tard l’armée française s’avère incapable de colmater la brèche de Sedan, le nouveau Premier s’oppose de justesse à des ministres qui prônent un rembarquement du corps expéditionnaire britannique et, bientôt, l’arrêt de la guerre elle-même, en demandant à Hitler ses conditions de paix. L’animateur le plus en vue de cette tendance, encore mal connue, est le ministre des Affaires étrangères Edward Halifax, bien près de remplacer Churchill, fin mai puis fin juin 1940. Hitler, qui avait avancé discrètement des offres de paix « généreuses », était donc sur le point d’accomplir l’essentiel de son programme. Il ne lui resterait plus qu’à vaincre l’URSS, sans nécessairement se presser comme il allait le faire, à quitte ou double, un an plus tard. Quant aux Juifs, il seraient entassés à Madagascar dans un pseudo-État, entièrement contrôlé par les SS, avec les conséquences que cela implique en termes d’espérance de vie.
Quelle devrait être à votre avis, les passions mises de côté, le juste milieu de notre regard sur cet épisode si compliqué de l’histoire de France, à savoir Vichy, Pétain, la collaboration ?
On ne devrait jamais en parler sans mentionner l’armistice et ses draconiennes conditions, qui donnent à l’occupant des moyens de pression gigantesques, non seulement sur la zone occupée, mais sur celle qui est dite libre et même sur l’empire colonial. En même temps, Hitler est fort aise de s’appuyer, pour obtenir la résignation des Français, sur un prestigieux maréchal, commandant en chef à la fin de la guerre précédente, et il s’arrange pour le maintenir jusqu’au bout à la tête d’un pseudo-État. Ce régime est-il traître à la patrie ? Oui et non. Oui, surtout au moment de l’armistice, puisque la flotte et l’empire pourraient parfaitement continuer la guerre aux côtés des Anglais, tant que Churchill réussit à boucher les oreilles de ses compatriotes aux sirènes de la paix nazie.
« Une fois l’armistice en vigueur,
le gouvernement Pétain
n’est plus maître de rien... »
Une fois l’armistice en vigueur, le 25 juin, le gouvernement Pétain n’est plus maître de rien et il est absurde, par exemple, de placer sa politique antisémite dans la continuité de l’hostilité qui s’était déployée pendant l’affaire Dreyfus. Vichy, d’une part, est pris en main dans ce domaine comme dans tous les autres, et d’autre part cherche désespérément à stabiliser la situation en connaissant, et en satisfaisant, les désirs d’Hitler, sur ce chapitre en particulier. Il est clair que la vie des Juifs est moins menacée en zone sud qu’en zone occupée, mais non moins clair que l’occupant contrôle ce processus, et avance pas à pas. Sous la conduite d’un personnage, Werner Best, un très haut dirigeant SS qui, dans un poste discret d’administrateur militaire, coordonne la politique antisémite, et beaucoup d’autres, avant de passer le témoin, dans l’été 1942, au tandem SS Oberg-Knochen, qui accapare les fonctions répressives jusque là dévolues à l’armée.
Qu’est-ce qui, fort de toutes les recherches que vous avez effectuées, vous et d’autres, vous fait croire de manière certaine que sur les grands sujets qui vous opposent - vous pourrez les rappeler - vos analyses sont plus justes que, par exemple un Johann Chapoutot auquel on donne pourtant davantage la parole ? Je précise que je lui proposerai un droit de réponse.
J’ai toujours reconnu les mérites de ce collègue et de l’un de ses leit-motiv : « les nazis, cela pense ». Il a fait progresser notre connaissance de l’idéologie nazie, tant dans sa thèse sur le nazisme et l’Antiquité que dans son mémoire d’habilitation, intitulé La loi du sang. Son grand défaut, qu’il considère hélas comme une qualité, est de minorer la part d’Hitler dans la genèse de son propre système et la conduite de son propre gouvernement. Cela l’amène par exemple, dans un de ses livres les plus connus mais aussi les plus contestés, Libres d’obéir (2020), à surestimer le rôle d’un cadre SS relativement subalterne, Reinhard Höhn. Il s’est distingué également par son hostilité à la réédition de Mein Kampf, au motif étonnant que la connaissance du livre d’Hitler risquerait d’entraîner une « régression scientifique » vers « l’hitlérocentrisme ».
Quels arguments bétons lui donneriez-vous ainsi qu’au lecteur pour accréditer votre thèse, qui va dans le sens précisément de cet « hitlérocentrisme » que lui réfute ?
Si vous voulez bien, je vais changer de victime et m’attaquer à plus forte partie. Ian Kershaw lui-même qui, contrairement à Chapoutot, s’est informé en détail sur Hitler, n’est pas certain que ce dernier ait été au courant de la conférence de Wannsee, convoquée par Heydrich et présidée par lui, le 20 janvier 1942. Un doute nourri par ce que j’appelle un besoin maladif de documents. Il y a tout de même des cas où le bon sens permet d’affirmer une chose, même en l’absence d’un procès-verbal ! Si on admet que l’ordre de mettre à mort toute une population a été donné par un dictateur, ce que fait Kershaw à propos de la Shoah, quelle idée d’aller douter qu’il en ait contrôlé l’exécution, au point de tout ignorer d’une réunion où le personnage chargé de la mission a transmis la consigne aux ministères concernés ! Je mentionne d’ailleurs, pour la première fois dans une étude historique, un témoignage de 1995 répercuté à l’époque dans une revue confessionnelle, celui d’Alfons Schulz, un soldat affecté au QG d’Hitler dont un camarade avait par hasard entendu Himmler rendre compte à Bormann du bon fonctionnement des installations d’Auschwitz.
Quant à l’hitlérocentrisme, c’est un concept dans lequel je ne me reconnais pas, pas plus que dans celui, souvent associé, d’intentionnalisme. C’est un tic bien fâcheux, de plaquer des concepts sur des réalités qu’il conviendrait, tout d’abord, d’observer. Je me réclamerai ici de Marc Bloch et de sa condamnation symétrique des robespierristes et des anti-robespierristes : « dites-nous simplement quel était Hitler ! »
Son régime présente un degré de centralisation rarement égalé, lui permettant de surgir dans n’importe quel processus comme un deus ex machina, mais c’est aussi un chef qui sait déléguer et écouter. Et qui mène une politique tellement complexe que, pour la comprendre, il faut souvent creuser très au-delà des apparences.
Serait-il faux au fond de voir le Troisième Reich comme une espèce de théocratie millénariste, totalitaire et pyramidale ? Après tout il y a foi dans une mission venue de la Providence, transmise par un prophète exalté, transcrite dans une bible païenne et exécutée par des disciples parfaitement soumis.
Je ne le formule pas tout à fait ainsi. Hitler est très secret, et prend lui-même toutes les décisions importantes, au besoin à contre-courant de la doctrine. Il applique un programme annoncé, tout en le niant, par exemple dans ses rapports avec la France qu’il jure d’épargner avant de l’assommer. Tout est orienté vers la guerre et la victoire, après laquelle, peut-être, le régime ressemblerait davantage à une église, encore que, dans les propos dits « de table », il met ses successeurs en garde contre toute institution d’un clergé.
Pour vous, il ne fait aucun doute qu’il a cru jusqu’à l’extrême fin de sa vie à sa vision délirante, à la mission que la Providence lui aurait confiée ? On traite donc d’un illuminé complet qui était dans le même temps un dictateur d’une rationalité extrême ?
Oui, sinon que ce mot de « rationalité » doit être précisé. Il raisonne juste sur des bases fausses, puisque la Providence n’existe pas et que les Juifs ne sont pas du poison !
Il va sans dire que j’entendais : rationalité extrême quant à l’accomplissement de ses buts.
Le dernier Hitler, de février à avril 1945, est le plus révélateur et le plus transparent de tous, si on décape les couches de préjugés déposées sur sa conduite. Avec des capacités d’information et de réflexion intactes, il accepte sa défaite comme un décret de l’insondable Providence et met son pays en état d’hibernation, sous protectorat américain, le maintien en vie et en liberté de Konrad Adenauer (et d’une floppée de conservateurs comme Schacht, Papen, etc.) méritant d’être scruté sous cet angle, de même que les disgrâces de dernière minute de Göring et d’Himmler. Le testament dicté à Traudl Junge l’avant-veille du suicide laisse toute latitude aux futurs gouvernants, pourvu qu’ils maintiennent fermement les lois antisémites. Déjudaïsée, l’Allemagne renaîtra de ses cendres et son passé nazi agira comme une semence.
Vous connaissez fort bien les rouages de la diplomatie, pour avoir longuement étudié, questionné les affaires du monde dans les années 20, 30 et 40. J’ai compris que pour vous les similitudes entre 2026 et 1933 ou 1939 sont à manier avec précaution. Mais j’ai envie de vous demander si vous sentez qu’on est tout de même en des temps de grand péril ?
Assurément ! Mais ici, plus que 1933, la date clé est 1914 : le déclenchement d’une guerre dévastatrice après un siècle d’industrialisation, et des dégâts tels que l’idée s’impose en 1919 d’une « société des nations » pour arbitrer les conflits, vainement réclamée avant 1914 par les citoyens les plus conscients. Cette société, encore en rodage, agonise à partir de 1933 sous les coups d’Hitler. On le laisse acquérir une telle puissance que l’usage de la force finit par devenir indispensable. Cependant, les vainqueurs se sont donné en plein combat l’appellation de Nations-Unies et tout naturellement créent une nouvelle organisation en 1945, l’ONU, mais frileusement : un directoire de cinq puissances victorieuses donne le ton et chacune dispose d’un droit de véto, ce qui lui permet toutes les atteintes à la paix ou aux droits de l’homme dans son arrière-cour, continentale ou coloniale.
Aujourd’hui, des migrations, induites par les inégalités de développement et l’évolution du climat, favorisent des discours et des comportements racistes un peu partout, et des conflits locaux menacent de dégénérer en guerres d’envergure, mais rien n’est comparable au danger nazi des années 1930, ni par la cristallisation du racisme en une idéologie cohérente, ni par l’existence d’une puissance revancharde, défiant les autres.
Que croyez-vous devoir être la position la plus pertinente de la France sur les points suivants : le conflit russo-ukrainien ; le conflit americano-iranien ; le rapport à Washington ; à Pékin ; à Moscou ; à l’Europe en tant qu’entité supranationale ?
L’agression russe contre l’Ukraine, même si la Russie n’avait pas antérieurement tous les torts et si l’OTAN et l’Union européenne avaient mené une politique irresponsable, s’est heurtée à une résistance méritoire, mais il serait temps que la paix revienne. En tout cas, la mode consistant à appeler de ses vœux une armée européenne dressée contre la Russie est à la fois inquiétante, dérisoire et conforme à une ruse antédiluvienne des classes dominantes pour faire taire les dominées, le maniement d’un épouvantail extérieur. Cette situation, si elle évolue dans le bon sens, pourrait favoriser une mutation de l’ONU en véritable instance d‘arbitrage.
« Si la France renoue quelque peu
avec son passé gaullien, elle pourra
alors jouer un rôle... »
Au Moyen-Orient, l’émergence d’un arbitrage n’est pas moins souhaitable, ainsi que la mutation du sionisme décadent, ne jurant plus que par la conquête et le massacre, en une véritable recherche de la sécurité. Israël et les États-Unis se poussant mutuellement au crime, l’affaiblissement de la puissance américaine pourrait créer des opportunités. L’Union européenne, jusqu’ici très peu démocratique, pourrait le devenir davantage moyennant un autre positionnement de la France. La question du jour est sa relation aux États-Unis de Trump, devant lesquels la présidente von der Leyen est exagérément couchée. Là aussi, la parole et l’action de la France pourraient peser davantage. Quant à la Chine et à la Russie, il est particulièrement important de ne pas les laisser se surarmer. Là encore, la France, si elle renoue quelque peu avec son passé gaullien, peut jouer un rôle.
Il n’y a pas écrivez-vous en 2026 de Hitler. Pas de Churchill non plus. Est-ce à dire qu’en cas de nouveau coup de force d’un État autoritaire, il n’y aurait plus personne pour reprendre le flambeau des libertés (sans naïveté quant à la complexité des motivations de Churchill et de Roosevelt durant la guerre) ?
Encore une fois, le danger n’est pas là. Mais une classe politique un peu moins médiocre ne serait pas un luxe.
L’éclipse du droit, écrivez-vous dans votre conclusion, est le point commun le plus remarquable entre notre époque et celle que vous analysez. Ne faut-il pas pointer une forme de lassitude au sein des démocraties, et si oui, celle-ci est-elle comparable à ce qu’on a pu connaître dans l’entre-deux-guerres ? L’ordre international que nous évoquions est-il en phase de recomposition, ou bien est-il en train de s’effondrer ?
Des démocraties, où et quand ? Cette belle idée reste à appliquer. C’est parce qu’elle ne l’a jamais pleinement été, dans des sociétés capitalistes favorisant les grandes fortunes ou des expériences communistes autoritaires, que le droit est en crise. On est à une croisée de chemins, et celui d’un progrès de la justice n’est pas encore barré.
Vous assumez votre soutien à Jean-Luc Mélenchon et à LFI depuis longtemps. En quoi sont-ils, comme vous le sous-entendez, le parti de l’extension du domaine du droit ? Que vous inspirent les accusations d’antisémitisme - ou en tout cas d’instrumentation de celui-ci - qu’on leur adresse ? La présidentielle française de 2027 sera-t-elle pour vous particulièrement décisive ? Si oui, pourquoi ? Et n’est-elle pas vouée, plus que jamais, à être hystérisée plutôt que basée sur des débats sereins ?
Cette question est étroitement corrélée à la concentration des médias dans quelques mains richissimes, d’une part, et aux leçons du quinquennat de François Hollande, d’autre part. La droite pouvait espérer un âge d’or, aussi confortable et durable que celui qui avait suivi la faillite de Guy Mollet en 1956-57. Frustrée de cet espoir par la bonne tenue de la France insoumise aux élections de 2017, elle a déchaîné ses très puissants médias contre un parti et un seul, avec des déformations et des caricatures quotidiennes, dont cette accusation d’antisémitisme, devenue récurrente surtout à partir du massacre des Gazaouis. Autre mauvais procès, l’accusation de flatter l’électorat musulman, traité lui-même expéditivement d’antisémite, par un clientélisme dans les « quartiers », au détriment de la laïcité et de la classe ouvrière. Alors qu’il s’agit au contraire de mieux intégrer ces quartiers à la République, notamment en y favorisant la participation aux élections. De tels excès finissent par devenir profitables à leur cible, surtout si rien ne vient, comme la guerre russo-ukrainienne en 2022, éclipser la campagne électorale.
J’aimerais vous demander, là encore comme citoyen mais aussi comme historien, conscient des grands impératifs pour un peuple et pour un État, au regard du précipice dans lequel on a failli sombrer dans les années 40, quels devraient être les sujets de débat majeurs dans les prochains mois - à supposer là encore qu’il y ait débat rationnel ? Posé autrement : quelles leçons devrait-on tirer de la France de 1938-39 ?
En 1938-39, les dirigeants français ont péché par un refus de prendre au sérieux Hitler et les projets d’agression contre leur pays qu’il avait proclamés en 1926 pour tenter de faire croire, après 1933, qu’il s’agissait d’un propos immature et dépassé. La clé du salut était l’alliance russe, comme dans les années 1890, et comme Churchill le disait sans relâche.
Un partenariat stratégique fort avec la Russie est donc, aujourd’hui encore, essentiel pour la France/l’Europe à vos yeux ? Même avec celle de Poutine ?
Mais enfin, c’est là une constante des relations internationales, ou tout simplement humaines ! On ne doit pas chercher à convertir l’autre en soi-même, ni à le convertir du tout, du moins directement ! Il faut l’obliger à bien se conduire en étant ferme, et éviter de le hérisser dans une attitude défensive en le déclarant foncièrement mauvais.
Quelles sont les grandes pistes de recherche à venir sur le Troisième Reich ? Si un médium vous assurait de manière certaine une liaison avec Hitler, cet animal monstrueux dans les pires sens du terme mais aussi fascinant, quelle question, entre mille, lui poseriez-vous ?
Je lui demanderais s’il a fini par comprendre que les maux dont souffre l’humanité ont des causes plus complexes que le « poison juif », comme avaient fini par le comprendre ses disciples tombés aux mains des vainqueurs, tels Hess ou Eichmann. L’un et l’autre craignaient le pire au début de leur captivité, puis avaient fini par consommer sans crainte les repas qu’on leur servait ! Dans l’histoire du Troisième Reich, tout est à repenser ou presque, en intégrant la dimension de la manipulation. Voir, ci-dessous, l’exemple de mon prochain livre !
Vos projets et vos envies pour la suite ?
Je suis lancé dans l’écriture d’un nouvel ouvrage. Titre provisoire : Un bourreau très discret : Werner Best à Paris 1940-1942. Ce ne sera pas, comme ce que j’ai écrit plus haut pourrait le laisser croire, un livre sur Vichy, mais bien, avant tout, sur le nazisme. Le troisième personnage de la hiérarchie SS est probablement un des complices du chef nazi les plus importants et les plus permanents, de 1931 à 1945. Son unique biographe, Ulrich Herbert, qui l’a connu dans son extrême vieillesse, a trop cru en sa parole, d’ailleurs accessible en français depuis quelques années grâce à ses Portraits de nazis, un écrit de 1949 traduit et présenté par Eric Kerjean (Perrin, 2015). Je l’ai déjà pris en flagrant délit d’influence sur Pétain, à propos du statut des Juifs (octobre 1940) : il met le texte, soumis par Vichy le 2 octobre, en examen auprès d’un grand nombre de collaborateurs puis siffle la fin de la discussion et signifie à Vichy l’acceptation allemande, au motif qu’une prolongation des palabres risquerait de faire avorter le projet étant donné que tout le gouvernement dit français n’est pas antisémite ! Voilà de quoi remettre en cause bien des analyses et des propagandes, même récentes !
Cette archive, accessible depuis des décennies, fait partie d’un gisement, à Pierrefitte, de nature à nous éclairer sur nombre de détails concernant non seulement les « années noires » de la France, mais l’entreprise nazie dans son ensemble. Par exemple, l’emprise d’Hitler sur ses forces armées, peu nazifiées mais néanmoins étroitement contrôlées. La nomination d’un SS de très haut vol, connu comme tel, dans un poste subordonné de l’administration parisienne, a probablement surpris et inquiété les militaires, mais l’homme a fait preuve de rassurantes capacités d’écoute et de travail collectif, le bruit qu’il était en froid avec Heydrich et exilé par mesure disciplinaire faisant le reste. Pendant cette mission, ses relations avec Hitler, directes, téléphoniques ou par l’intermédiaire de messagers, sont complètement inconnues mais on peut espérer, la question étant posée, que la documentation permettra des déductions utiles.
Un dernier mot ?
Merci de votre intérêt et de votre fidélité. Espérons que nos lecteurs s’affranchiront, cette fois, de leur timidité et feront d’abondants commentaires !
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