Olivier Da Lage : « En Iran, les Etats-Unis vont de chimère en chimère »
Il y a six mois débutait, tambour battant, l’attaque coordonnée, par les forces américaines et israéliennes, de la République islamique d’Iran. Les bombardements furent intenses. Dès le premier jour de la guerre, celui qui était depuis plus de 35 ans la figure tutélaire de l’État, le Guide suprême Ali Khamenei, fut éliminé, en même temps que bien d’autres hauts responsables iraniens. Ce qui nous conduisait à penser, votre serviteur en tout cas, que peut-être, cette fois, quelque chose allait se passer : le régime qui était en place depuis 1979 pouvait tomber. Olivier Da Lage, journaliste fin connaisseur de la région, apporta dès le 1er mars - deuxième jour du conflit - pour Paroles d’Actu, son analyse d’une situation qu’il savait complexe.
Six mois après, force est de constater que rien n’est réglé. Que Téhéran ne s’est pas effondré, que la perspective d’une chute du régime s’est éloignée. Et que l’impasse semble plutôt se trouver du côté des Américains, qui n’en finissent plus de chercher une porte de sortie à une guerre à laquelle la Maison Blanche paraît n’avoir jamais fixé d’objectif clair. Olivier Da Lage a accepté, une fois de plus, de faire avec moi le bilan d’un conflit dont on n’entrevoit pas davantage une résolution qu’il y a six mois. Ses réponses sont éclairantes comme toujours. Je l’en remercie chaleureusement. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU (Q. : 26/08/26 ; R. : 29/08/26)
Olivier Da Lage : « En Iran, les États-Unis
vont de chimère en chimère »
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Illustration créée avec ChatGPT.
Six mois après le déclenchement des hostilités américano-israéliennes en Iran, peut-on estimer que l’actuel statu quo sur les questions essentielles constitue en soi une victoire pour la République islamique ? Elle est désormais un interlocuteur direct, scruté par Washington. Elle s’est découvert, avec le détroit d’Ormuz, un pouvoir de nuisance peut-être insoupçonné, y compris en tant de paix. L’administration Trump, quant à elle, voit venir à grand pas des midterms redoutés, et semble ne plus savoir sur quel pied danser...
Dans un combat asymétrique, lorsque le plus faible tient tête au plus fort, c’est celui-ci qui est le vainqueur. Asymétrique, cette guerre l’est assurément. Avant le déclenchement du conflit, la capacité militaire de l’Iran, affaibli par 47 ans de sanctions américaines, puis occidentales, face à la puissance combinée des États-Unis, première puissance militaire mondiale, et d’Israël, première puissance militaire du Moyen-Orient, ne permettait pas d’envisager, sur le papier, un succès iranien. De fait, presque toute sa marine de guerre a été coulée, son aviation militaire réduite à presque rien, l’espace aérien de l’Iran lui échappe largement. Mais le but affiché initialement par Israël et Washington de faire tomber le régime a manifestement échoué. Le régime a su s’adapter à l’élimination physique de nombre de ses principaux dirigeants, à commencer par l’ayatollah Khamenei, le Guide suprême de la République islamique. Donc, oui, ne pas avoir cédé d’un pouce sur ses exigences est de fait une victoire pour la République islamique d’Iran.
De même, si la menace de fermer le détroit d’Ormuz a été brandie dès les premiers jours de la République islamique en 1979, l’Iran s’était bien gardé de la mettre en œuvre car la fermeture du détroit prive aussi l’Iran de ses recettes d’exportations pétrolières. Mais la menace existentielle pour le régime a conduit les dirigeants survivants à franchir le pas et ils ont découvert – et le monde avec eux – que c’était un instrument très efficace, et surtout beaucoup plus souple qu’on aurait pu l’imaginer : le détroit n’est pas seulement ouvert ou fermé, il peut être entrouvert, et son accès régulé selon le bon vouloir des autorités iraniennes.
La perte de prestige des États-Unis, y compris auprès des alliés arabes qui croyaient en la promesse de protection américaine, est-elle perceptible ? Si oui quelles conséquences pour l’heure ?
Elle n’est pas seulement perceptible, elle est apparente aux yeux de tous. Le pacte dit « pétrole contre sécurité », qui avait été noué le 14 février 1945 par Ibn Saoud et Franklin Roosevelt à bord de l’USS Quincy, ancré au sud du canal de Suez, puis étendu progressivement à toutes les monarchies du Golfe à mesure qu’elles devenaient indépendantes dans les années 60 et 70, s’est avéré totalement inopérant, contrairement, par exemple, à ce qui s’est passé en 1990-1991 après l’invasion du Koweït, lorsque les États-Unis ont pris la tête d’une coalition pour libérer l’émirat. Les conséquences, au-delà de commentaires courroucés entendus du Qatar au sultanat d’Oman en passant par le Koweït et l’Arabie saoudite, sont la signature du « Pacte de La Mecque » le 7 août dernier dans la ville sainte musulmane par le président Erdogan de Turquie, le premier ministre Sharif du Pakistan et le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane. Ce pacte n’est pas un substitut à l’alliance que ces trois pays ont, chacun de leur côté avec Washington mais il démontre clairement l’intention de ses trois promoteurs d’élargir et de diversifier leur système de sécurité, et de le régionaliser. Ce pacte est d’ailleurs ouvert et d’autres pourraient le rejoindre prochainement, comme l’Égypte, le Koweït ou le Bangladesh, entre autres.
« Le pacte "pétrole contre sécurité",
noué en 1945, s’est avéré
totalement inopérant... »
Un système de sécurité ne vaut que par la confiance que ses participants ont les uns vis-à-vis des autres. Or, non seulement, les Américains n’ont pas protégé les États arabes du Golfe lors des bombardements iraniens dès le début du conflit, mais ils ont largement retiré leurs soldats des bases militaires qui étaient présents dans ces pays. Par ailleurs, les monarchies de la Péninsule n’ont pas manqué de noter la façon dont l’administration Trump maltraitait également ses autres alliés, qu’il s’agisse des Européens ou des Sud-Coréens, notamment.
Quel regard portes-tu sur la manière dont on a réagi au conflit jusqu’à présent, notamment en Chine, en Russie, en Inde et en Turquie ?
Tous les pays de la planète ont noté l’absence de stratégie claire et de buts de guerre définis par les Américains, la capacité de résilience des Iraniens, et surtout, l’épuisement rapide des stocks de munitions, notamment les missiles de défense antiaériens.
L’Inde, qui avait misé sur l’axe Émirats arabes unis-Israël-États-Unis se trouve dans une situation de vulnérabilité accrue du fait de la capacité de résistance de l’Iran (avec lequel elle avait pourtant à l’origine de bons rapports), mais surtout, parce que le blocage du détroit affecte considérablement ses approvisionnements en hydrocarbures, notamment en gaz naturel, et la prive d’importants débouchés pour son agriculture.
Les Turcs n’ont pas perdu de temps pour saisir l’occasion de nouer des partenariats stratégiques avec l’Arabie saoudite et le Pakistan, comme on l’a vu. Par ailleurs, sa compagnie nationale Turkish Airlines profite considérablement de la baisse du trafic aérien transitant par les métropoles du Golfe.
La Chine et la Russie, discrètement mais efficacement, ont soutenu l’effort de guerre iranien en fournissant notamment des renseignements satellitaires en temps réel sur l’emplacement des forces américaines au Moyen-Orient. Pour la Russie, l’objectif prioritaire est de favoriser tout ce qui affaiblit l’Occident. Pour la Chine, il s’agit en outre de préserver le flux d’échanges avec l’Iran qui est un important fournisseur d’hydrocarbures. Bien entendu, tant à Moscou qu’à Pékin, on se félicite de la pénurie de munitions que subit l’armée américaine. Bonus pour la Chine : les Américains ont transféré au Moyen-Orient une grande partie de leur dispositif militaire naval d’Extrême-Orient.
Le régime chiite iranien, pourtant honni largement, est-il devenu pour beaucoup le nouvel avatar, le nouveau front de la résistance à l’Amérique et à l’Occident ? Peut-être même au sein de ce que jadis on appelait la "rue arabe" ?
Il faut se méfier du terme « rue arabe » souvent employé mais qui ne signifie pas grand-chose. Parmi les Arabes, et en fonction des pays, plusieurs sentiments sont présents, et parfois simultanément. Une rancœur à l’encontre de l’Iran qui a bombardé des pays arabes (monarchies du Golfe et Jordanie) en ne se limitant pas aux infrastructures militaires, mais en frappant aussi des aéroports et même des usines de dessalement de l’eau de mer, vitales pour la survie de la population. Mais leur ressentiment s’étend aussi aux Américains, qui, alliés d’Israël, se sont lancés dans cette guerre insensée qui ne fait que des perdants et, de ce point de vue, on ne saurait écarter une certaine Schadenfreude (un malin plaisir, ndlr) en constatant l’échec des États-Unis.
Est-ce que le régime qu’on disait et qu’on dit toujours moribond est renforcé par l’agression extérieure ? Après tout, les Américains ont fait d’un Khamenei en fin de parcours un martyr idéal, et j’imagine que la propagande exalte à plein le patriotisme...
En tout cas, l’appareil répressif est intact, les arrestations d’opposants et les exécutions de manifestants de janvier se sont même intensifiées et le soulèvement sur lequel semblaient compter Israéliens et Américains au début de l’opération Epic Fury s’est avéré n’être qu’une chimère, comme il était largement prévisible. Le nationalisme des Iraniens est bien connu. Il n’est pas certain qu’il se traduise par un soutien accru au régime, mais échaudée par la très dure répression depuis le début des manifestations à la fin 2025, la population iranienne reste chez elle et attend des jours meilleurs sans nécessairement penser que cela viendra de l’extérieur.
La situation est-elle à comparer à la guerre avec l’Irak de Saddam Hussein, dans les années 1980 ?
Il y a peut-être ici et là quelques analogies, mais dans l’ensemble, les deux situations sont très différentes.
Qu’en est-il de la militarisation de l’État au détriment du pouvoir des religieux, que tu évoquais lors de notre première interview ? Est-elle en passe de se confirmer durablement, et quels en sont les signes ?
Elle s’est complètement confirmée. Ce sont les Gardiens de la Révolution qui assurent la riposte militaire du pays donc sa défense. À plus d’une reprise, le président de la République, le président du parlement ou le ministre des Affaires étrangères ont été publiquement contredits par les Gardiens et c’est la ligne de ces derniers qui a été mise en œuvre. Quant aux religieux, ils se font très discrets. Certes, sur le papier, c’est toujours le Guide (actuellement Mojtaba Khamenei, fils du précédent) qui est l’arbitre suprême. Mais grièvement blessé lors du bombardement qui a tué son père, il se cache et il est difficile de dire quelle est son influence réelle.
Quelle porte de sortie raisonnable, pour les uns et pour les autres ? Quoi qu’il arrive, ceux qui de l’intérieur rêvaient à la fin de la chape de plomb fondamentaliste seront-ils déçus ? Les "cocus" de Trump ?
« Raisonnable » est bien le dernier mot auquel on songe pour décrire cette guerre. Une sortie rationnelle serait sans doute l’institutionnalisation d’un nouveau régime de navigation dans le détroit, garanti conjointement par Oman et l’Iran, un système de sécurité régionale incluant l’Iran, les monarchies du Golfe, et d’autres puissances périphériques (Turquie, Pakistan, par exemple), et une redéfinition des garanties de sécurités américaines, le tout accompagné d’investissements considérables pour reconstruire ce qui a été détruit de part et d’autre du Golfe. Mais c’est sans doute trop raisonnable pour se produire.
Quant à ceux qui espéraient la chute du régime islamique, ils devront patienter. Cela se produira peut-être à l’avenir. Mais pas cette fois-ci, quelles que soient les « sanctions maximales » que cherche à imposer Washington pour asphyxier l’Iran, dans l’espoir que ce qui n’a jamais marché finisse par fonctionner et provoquer la chute du régime. Une chimère de plus.
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Les maîtres du monde (Eyrolles, octobre 2025)
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