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20 août 2026

Valérie Fayolle : « Le meilleur carburant d'un romancier, c'est la pâte humaine »

Parmi mes découvertes littéraires de cet été caniculaire, j’ai eu la chance de pouvoir lire, avant sa sortie publique, le nouveau roman de la journaliste (Le Paris des Arts sur France 24 notamment) et autrice Valérie Fayolle. Quel est donc ce 4è Péché (Éd. Récamier, septembre 2026) dont il est ici question ? L’envie, ou plus précisément peut-être, dans un récit où le mépris de classe est central, la convoitise. Un récit qui se lit comme une chronique sociale et comme un thriller, qui nous balade entre séquences érotiques, huis clos judiciaires et flashbacks sur des moments de vie du personnage central, Max, qui se trouvera ballotté entre deux univers avant de prendre en main son propre destin. Cette histoire-là se finira mal, on le sait, on le sent depuis son commencement. Pour le reste, c’est à vous, lecteurs, de le découvrir. Ce roman plaira certainement aux amateurs du genre. Merci à Valérie Fayolle pour l’interview qu’elle a bien voulu m’accorder. Et merci à Anne-Lyse Geneix, sans qui rien n’aurait été possible ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (Q. : 04/08 ; R. : 13/08).

Valérie Fayolle : « Le meilleur

 

carburant d’un romancier,

 

c’est la pâte humaine »

Le 4è Péché (Éd. Récamier, septembre 2026)

 

Valérie Fayolle bonjour. Votre nouveau roman, Le 4e Péché, nous offre une intrigue où s’entremêlent choc des mondes, entre humbles et nantis, et secrets de famille, un peu comme dans les grandes sagas de l’été des années 90 (avec moins de filtres et plus de mixité sociale) ou dans les séries plus modernes type Grand Hôtel. Qu’est-ce qui dans vos visionnages, dans vos lectures, dans votre vécu peut-être, vous a inspiré cette histoire ?

 

Bonjour, merci de vous intéresser à mon nouveau roman. Comme les précédents, il est traversé par mes obsessions d’écriture : le secret de famille, le triptyque amoureux, le destin contrarié et l’héritage invisible. J’aime explorer cette transmission silencieuse, ce que chaque être reçoit sans le savoir : les limites, ou, a contrario, les attentes liées à sa condition sociale, les rêves contrariés des parents, les mensonges qui finissent toujours par refaire surface. L’héritage est ce qui nous précède, nous façonne, et parfois nous condamne, sans même que nous en ayons conscience…

 

Le 4e Péché est né de plusieurs interrogations que j’ai eu envie de creuser :

- Quel adulte devient-on lorsqu’on grandit à la frontière de deux mondes que tout oppose ?

- Que se passe-t-il lorsque tout ce sur quoi on s’est construit s’effondre ?

- Avons-nous tous, au fond de nous, un monstre prêt à rugir ?

- Qu’est-ce qui, en une seule minute, peut faire basculer une vie entière ?

 

Vous faites référence aux grandes sagas des années 90 et aux séries plus contemporaines. Je n’y avais pas songé, mais la comparaison me touche. En littérature, j’aime les sagas lorsqu’elles ne sont pas habitées de bons sentiments, parce qu’elles permettent de raconter le collectif à travers l’intime, et parce que les secrets y contaminent tout le récit, déplacent les lignes entre les personnages et obligent le lecteur à relire, à reconsidérer, à douter de ce qu’il croyait acquis. C’est précisément ce que j’ai essayé de faire.

 

J’ai envie de vous demander si vous avez rapidement fixé la structure narrative de votre roman : il y a le passé qui se déroule au fur et à mesure, et des séquences d’adultère et judiciaires, qui nous sont beaucoup plus contemporaines. Vous avez pris plaisir à "balader" le lecteur ?

 

Absolument. Le passé éclaire le présent. Le roman s’ouvre sur une rencontre dans un parc… Un homme, une femme, une fulgurance, un fantasme aux contours flous mais grisants. Quelques semaines plus tard, l’homme est interrogé dans les locaux de la police judiciaire, et l’on comprend immédiatement qu’un drame a eu lieu.

 

Je voulais que le lecteur avance comme un enquêteur, en se posant sans cesse les mêmes questions : quoi, qui, quand, comment, pourquoi ? Les allers-retours entre le présent et le passé me permettent de reconstituer peu à peu le chemin qui a mené à ce point de rupture, tout en entretenant le mystère de ce qui s’est réellement joué. Chaque révélation oblige à relire mentalement ce qui précède. C’est une mécanique exigeante, mais jubilatoire à construire.

 

Les scènes de sexe viennent, elles aussi, troubler la linéarité du récit. Elles révèlent les rapports de pouvoir, les zones aveugles, les attirances inexpliquées. Dans l’intimité d’une chambre d’hôtel — où se rejoignent deux de mes personnages sans que l’on sache encore lesquels — se déploient la domination, le manque et tout ce qui échappe à la conscience. Dans le périmètre sacré du lit, le corps précède la pensée, les masques se fissurent. La sexualité devient alors un langage à part entière, celui qui me permet de dire ce qu’aucun dialogue ne saurait véritablement traduire.

 

Ça a été compliqué de les dessiner, vos personnages ? De faire en sorte d’éviter qu’ils soient trop d’une couleur ou de l’autre ? Je pense par exemple, évidemment, aux deux mères de famille... Vous avez un peu de tendresse pour chacun, j’imagine ?

 

J’ai essayé de ne pas être caricaturale en dépeignant mes personnages, très différents les uns des autres, notamment les deux mères de famille, aux antipodes dans leurs valeurs, leur rapport au monde et aux autres. Le meilleur carburant d’un romancier, c’est la pâte humaine : aller fouiller les âmes pour essayer d’en saisir les ressorts, les vertiges, en décelant ce qu’il y a à la fois de singulier et d’universel en elles. Je suis allée gratter là où ça fait mal, dans la liste ontologique des péchés capitaux auxquels tout le monde est confronté dans sa vie, avec à la fois des penchants et des circonstances atténuantes.

 

Le 4e péché, l’envie, circule partout dans le roman. J’ai tenté de deviner ce qui était propre à chacun et ce qui était profondément humain, dans les failles, les zones de gris, les interstices. En tant que romancière, je suis amenée à interroger les démons de tous mes personnages : ceux qui les rongent, ceux qui les dévorent, ceux qu’ils combattent, ceux qu’ils laissent grandir, ceux qu’ils attisent. Et je n’oublie jamais de me poser cette question : comment agirais-je à leur place ? Dans ce processus créatif, je nourris une empathie pour chacun d’entre eux, même pour les plus détestables qui commettent l’irréparable. Parce qu’on n’est jamais un « monstre » tout seul. Autour de soi, il y a toujours des individus qui contribuent à l’édification du « monstre », les pompiers incendiaires qui nourrissent son feu intérieur : les complices, ceux qui n’ont rien fait ou qui laissent faire, ceux qui mettent des bâtons dans les roues ou humilient. On est toujours le produit d’une société et d’un entourage. J’ai tenté de souligner cela en m’affranchissant de tout jugement moral. Je ne distribue jamais les bons et les mauvais points. Je m’attache à comprendre comment un être humain en arrive à devenir ce qu’il est.

 

Est-ce que le mépris de classe, dont il est beaucoup question ici (même si on verra bientôt qu’il y a autre chose "derrière"), c’est quelque chose qui vous touche particulièrement ? Que vous avez eu l’occasion déjà de vivre, ou peut-être de rencontrer ?

 

Oui, cela me touche parce que le mépris de classe est souvent beaucoup plus sournois qu’on ne le croit. Il s’exprime dans une manière de s’adresser à l’autre, un silence, un regard, une invitation qui n’arrive pas, un désintérêt profond. C’est une violence feutrée.

 

Enfant, j’ai été très marquée par le grand écart qu’il fallait faire pour aller de chez mes grands-parents paternels à mes grands-parents maternels. Ils étaient issus de deux milieux sociaux très différents et je passais de l’un à l’autre en traversant seulement deux rues. Toute petite, je sentais confusément que les codes, les règles, les attentes… la façon d’habiter le monde n’étaient pas les mêmes. Il n’y avait aucun mépris affiché, mais ces deux univers dialoguaient rarement et pourtant ils m’étaient aussi familiers l’un que l’autre. Ce terreau-là, celui de mon enfance, a sans doute alimenté mon écriture, même s’il n’est aucunement question de mon histoire personnelle dans ce roman.

 

Votre récit met en scène, de la fin des années 90 à nos jours, une famille bourgeoise, des capitaines d’industrie depuis plusieurs générations, et une famille ouvrière, dans la nord de la France. Une usine de textiles de qualité, qui semble presque déjà datée à l’époque où se situe l’action. Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir chroniqué là un peu d’un monde disparu ? Et pourtant dans le fond, est-ce que les classes de cette ère industrielle ont tant bougé que ça ?

 

Mon propos n’est pas de raconter une époque, mais de puiser dans l’époque les ressorts qui nourrissent la tragédie intime que je décris. La France a évidemment changé depuis cinquante ans. Le paysage industriel, le visage de nos villes se sont transformés sous l’effet conjugué de la mondialisation et de la modernisation. Pour autant, il demeure chez chacun d’entre nous une aspiration à une vie meilleure, le désir de vivre dans de meilleures conditions que celles qu’ont connues nos parents et de transmettre un avenir plus doux à nos enfants. Le problème, c’est que l’ascenseur social, qui fonctionnait tant bien que mal pendant les Trente Glorieuses et permettait notamment aux milieux modestes d’accéder à la propriété, est aujourd’hui en panne. L’école ne suffit plus pour s’élever, la précarité est devenue le nouveau filet qui nous enferme et ceux qu’on appelle les transfuges de classe sont plus rares.

 

 

« La méritocratie est en crise parce que la promesse

 

sur laquelle elle reposait s’est fragilisée. »

 

La méritocratie est en crise parce que la promesse sur laquelle elle reposait s’est fragilisée. Il en résulte des frustrations profondes. Ce qui passait hier pour un rêve accessible est devenu, pour beaucoup, un mur infranchissable. Autrefois, on pouvait vivre les uns à côté des autres et faire société. C’est plus difficile aujourd’hui. C’est ce que j’ai voulu décrire dans mon roman, à travers un personnage principal qui parvient à s’arracher à son milieu d’origine en forçant la machinerie de l’ascenseur social, en courant d’un étage à l’autre, jusqu’à risquer de se perdre entre les deux.

 

Je ne spoilerai rien mais disons que votre histoire ne se termine pas bien, et même qu’elle se termine assez mal. "Nul ne guérit de son enfance", on pense un peu à cette phrase... C’est un peu votre message, et peut-être votre conviction intime ?

 

Ah bon, ça se finit mal ? Je ne partage pas forcément votre point de vue ! Certes, je vous l’accorde, la fin est parfaitement amorale : il y a des morts sur la route, mais aussi des rédemptions inattendues. Parfois, sauver un seul personnage auquel on s’est profondément attaché, malgré ses errements, malgré sa monstruosité, c’est déjà un « happy end » pour le romancier. Et c’est aussi un pied de nez au déterminisme, à cette idée selon laquelle on ne guérit jamais tout à fait de son enfance.

 

Quelle(s) question(s) la journaliste Valérie Fayolle, qui viendrait de refermer Le 4e Péché, aurait-elle envie de poser à l’autrice du même nom ? Et tiens, pendant qu’on y est, que répondrait-elle, cette douée autrice ?

 

La journaliste demanderait : quel est donc ce quatrième péché ? Et l’autrice répondrait : c’est l’envie, la convoitise. Elle traverse tout mon roman comme une tension souterraine, presque invisible et pourtant omniprésente. L’envie d’une autre vie, d’une autre place, parfois même l’envie d’être un autre. Envie d’ascension sociale, de reconnaissance, de lumière. Envie de posséder, de dominer dans la sexualité. L’envie est une force silencieuse, corrosive, qui travaille mes personnages de l’intérieur. Car elle a cette particularité: c’est le seul péché capital qui ne donne jamais de joie, ne procure aucun plaisir. Parce que l’envie ce n’est pas désirer quelque chose pour soi, c’est souffrir de ce que l’autre est ou possède. Et dans un monde saturé d’images, d’expositions de soi, de comparaisons permanentes, elle devient un poison lent et toxique. Lorsque l’envie rencontre la vérité, elle ne répare rien. Elle fissure et elle fracture. C’est le péché le plus amer.

 

Avant Le 4e Péché donc, il y avait cette pièce, Le Comble de la vanité. C’est quelque chose qui vous travaille ça quand même, cette histoire de péchés capitaux ?

 

Je souris ! Je n’avais pas fait le lien, mais vous avez raison : la vanité peut être rattachée au péché d’orgueil ! Cela dit, le titre, « Le comble de la vanité », fait davantage écho au tableau de vanités caché dans les combles de la maison familiale, décor de ma pièce de théâtre, qu’à ce vilain défaut narcissique. Est-ce que je suis obsédée par les péchés capitaux ? Non, mais quelle matière formidable et familière ! Comme tout le monde, je pèche par orgueil, par colère, par gourmandise, par paresse ! Les péchés capitaux sont des archétypes extraordinaires. Ils parlent de nous depuis des siècles. Ils offrent une grille de lecture des passions humaines. C’est un terrain de jeu inépuisable.

 

Vous avez écrit plusieurs romans, une pièce de théâtre on vient de le rappeler, et même ai-je lu, des chansons, pour Alpha Blondy, pour Sheila, des chansons qui accompagnent ce livre et les autres aussi. Est-ce que vous diriez que quand même, le roman est, parmi toutes ces formes d’expression artistique, celle dans laquelle vous êtes le plus à votre aise, le plus en liberté ?

 

J’aime toutes les formes d’écriture parce qu’elles obéissent à des règles et offrent des libertés différentes. Mais, quel que soit le support, je suis animée par la même envie : raconter des histoires. En tant que journaliste, je raconte le réel. En tant que romancière, j’essaie de raconter ce qui se cache derrière le réel, et cette vérité-là m’intéresse. Le roman permet d’entrer dans la tête des personnages, de fouiller leurs contradictions, d’explorer leurs zones d’ombre, de jouer avec le temps et les points de vue, de camper des ambiances en insistant sur les descriptions, de délier la narration. Et je n’ai aucune durée à respecter !

 

Au théâtre, c’est très différent. On est presque exclusivement dans le dialogue, avec le souci perpétuel de faire passer des émotions sans les nommer. Vous ne pouvez pas faire dire à un personnage : « Je souffre » ou « J’ai peur ». Il faut construire une situation ou mettre en scène un silence qui permette au spectateur de ressentir ce qui se passe. J’adore ce jeu de cache-cache, ce ping-pong entre ce qui est dit et ce qui est joué. Et puis le théâtre autorise une forme d’excès qui est jubilatoire dans l’écriture. On peut exagérer certains événements, multiplier les rebondissements, grossir les traits de caractère. Le théâtre offre une grande liberté parce que vous passez un pacte avec le public, qui n’a pas besoin que tout soit crédible. Vous pouvez, par exemple, lui faire accepter qu’un acteur de vingt ans joue le rôle d’un vieil homme de 90 ans. C’est une convention, et ça marche. Il y a quelque chose qui m’émerveille dans ce rapport direct au public.

 

La chanson, enfin, impose une contrainte forte : faire surgir une histoire, une image ou une émotion avec une poignée de mots seulement, en respectant des rimes et un nombre de pieds précis. J’adore la touche impressionniste de la chanson, et c’est un travail d’équipe. Une bonne chanson, c’est un bon texte et une bonne mélodie. Quand les deux se rencontrent, cela vous touche au cœur et vous accompagne. Les émotions qu’on arrive à faire passer en musique sont, pour moi, les plus vibrantes et les plus durables. C’est pour cela que j’accompagne tous mes romans de chansons originales, spécialement créées pour alimenter mon récit et permettre aux lecteurs de ressentir mes personnages autrement. La musique est accessible grâce au QR code qui se trouve dans les toutes premières pages du roman.

 

Écrire c’est pour vous, depuis longtemps, quelque chose de nécessaire ? Qui vous aide dans les moments de doute, vous fait du bien ?

 

C’est une question à laquelle j’ai toujours beaucoup de mal à répondre, comme j’ai un mal fou à répondre aux questions qu’on me pose sur mes romans, sur ce que j’ai voulu dire, raconter, sur le sens que je donne à tel ou tel thème abordé, parce qu’aussi étrange que cela puisse paraître, l’intention, la portée et le sens de ce que j’écris émergent toujours après, à la toute fin, quand je pose mon stylo. Je n’écris pas pour dire ce que je pense mais pour comprendre ce que je pense vraiment ! Au départ, j’ai une idée de trajectoire, une galerie de personnages et une histoire à raconter, mais cela s’arrête là. Je me mets devant mon ordinateur et je me laisse guider. Par quoi ? Je ne sais pas. L’intuition ? L’imagination ? L’émotion ? Je confère à l’écriture une vertu presque magique. Je n’ai jamais eu peur de la page blanche : je sais que le flot va surgir. Comme si ma main était reliée à quelque chose de beaucoup plus vaste que mon cerveau ou ma conscience. Je me sens accompagnée.

 

Il y a quelque chose de mystique dans l’écriture et de grisant. C’est un refuge, un espace intime, le plus intime de tous. Dans l’écriture, on dépose tout : ses joies, ses peines, ses traumatismes, ses envies, ses espoirs. Et surtout, on dépose les armes, parce qu’il faut accepter de lâcher prise et de laisser jaillir. Je sens bien que tout cela est un peu confus, mais c’est précisément parce que l’écriture m’échappe, parce que je suis incapable de l’intellectualiser. D’ailleurs, j’oublie très vite ce que j’écris, ce qui est parfois assez angoissant.

 

Pour tenter malgré tout de répondre à votre question, je vais citer Françoise Sagan qui avait ces mots si justes : « Il faut écrire instinctivement, comme l’on vit, comme l’on respire ». Pour moi, l’écriture se résume à cela, suivre son instinct pour emprunter un chemin à côté de la vie. Écrire, c’est la possibilité d’échapper au réel ( qui, en ce moment particulièrement, me donne la nausée ) et d’accéder à un espace de vérité et de liberté plus grand. L’écriture est un endroit où l’on ne peut pas mentir si on veut camper des personnages sensibles et émouvants et où l’on peut tout expérimenter, tout dire, tout oser : vivre l’interdit, sonder nos ambivalences, révéler des sentiments inavouables. Enfin, dans mes romans, il n’est jamais question de mon histoire. Mais tous ceux qui me connaissent savent que j’y sème des petits cailloux, que j’y laisse mon empreinte par touches discrètes. Cette mémoire me rassure. Dans les dernières lignes des remerciements du 4e péché, j’ai écrit : « À mes sables émouvants, là où rien ne s’efface vraiment, là où persiste la trace de ce qui a été ». C’est aussi cela, l’écriture : un peu de soi pour construire une fiction.

 

Quels reportages auriez-vous envie de faire aujourd’hui ? Quels contextes, quels lieux ?

 

J’aimerais aller sur des terrains de guerre ou dans des régimes autoritaires, là où la culture est un espace de résistance. En Ukraine, par exemple, où malgré le conflit, les artistes, les écrivains, les musiciens continuent de créer, de maintenir une langue, une mémoire, une identité. Aller en Russie, où certains continuent de faire entendre une voix dissidente au prix de leur liberté, ou en Iran, où des cinéastes, des poètes, des chanteuses inventent des formes de contournement pour témoigner de l’indicible.

 

Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment la culture peut, sinon sauver, du moins résister. Comment elle peut constituer un rempart contre l’obscurantisme, une respiration face à la censure, à la propagande et à la peur. Comment elle peut devenir un contre-pouvoir, discret mais essentiel, capable de maintenir vivante une pensée critique là où tout pousse au silence. Ce n’est pas du tout d’actualité mais j’aimerais rendre compte du courage de celles et ceux qui continuent de créer, d’écrire, de filer au péril de leur vie.

 

Cette question je vous la pose en tant qu’artiste, mais aussi en tant que femme de médias, et que citoyenne éclairée, et on restera finalement un peu dans le thème de votre roman : est-ce que vous n’avez pas le sentiment aujourd’hui que les catégories sont plus hermétiques aux autres qu’auparavant ? Qu’on a plus de mal qu’avant à trouver ne serait-ce qu’un minimum d’éléments liants, pour faire société ? Et que d’ailleurs les médias eux-mêmes, les nouveaux mais aussi les traditionnels, contribuent à plein à cette forme de guerre culturelle...

 

J’ai le sentiment que nous vivons de plus en plus côte à côte, et de moins en moins ensemble. Les réseaux sociaux et la communication virtuelle sont les vecteurs capricieux d’une époque qui préfère la mise en scène au réel, la vitrine à la vie, et où il faut adorer ou détester en un clic, une image, une seconde. Chacun se regarde en train de regarder l’autre, dans une zone grise où plus rien ne semble tout à fait vrai. Les réseaux sociaux nous confortent souvent dans ce que nous pensons déjà. Chacun finit par vivre dans son propre récit, au risque de ne plus entendre celui des autres.

 

 

« Aujourd’hui, on débat moins

 

qu’on ne s’affronte... »

 

Il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui, on débat moins qu’on ne s’affronte. Or, quand on n’est plus capable de se mettre d’accord, ne serait-ce que sur les bases d’un débat rationnel, quand l’opinion remplace les faits, quand l’invective tient lieu d’argument, quand l’adversaire devient l’ennemi, il devient difficile de trouver le fil qui nous permet d’accepter de vivre différents, mais ensemble. Et lorsque la politique n’y parvient plus, il reste à la culture de tisser, inlassablement, ce qu’il reste d’un récit commun. C’est, à mon échelle, ce que j’essaie de faire avec ce roman : raconter sans juger, et laisser chacun y trouver sa propre vérité.

 

Si vous deviez changer encore de casquette, et prendre celle de la libraire, quel post-it pour inciter les lecteurs à s’emparer du 4e Péché ?

 

« Parce qu’on ne devient jamais un salaud tout seul… Anatomie d’une vengeance. »

 

ou

 

« Certains péchés sont plus inavouables que d’autres. »

 

ou

 

« Vous ne regardez plus jamais votre ami d’enfance de la même manière. »

 

Je vous laisse choisir !

 

Vos projets et surtout, vos envies pour la suite ? Toujours autant de médias, un peu plus d’écriture ?

 

J’ai deux projets théâtraux. Une comédie sociale dont j’ai terminé l’écriture et pour laquelle je cherche un producteur, et l’adaptation d’un roman de Julien Sandrel que nous développons à trois, avec la comédienne et metteuse en scène Ludivine de Chastenet. Une nouvelle saison du « Paris des arts », bien sûr… Et je réfléchis déjà à un nouveau roman…

 

Un dernier mot ?

 

J’espère que je vous ai donné L’ENVIE de dévorer Le 4e péché !

 

>>> Nos Sables émouvants <<<

La bande son du 4e péché (V. Fayolle/A. Caez)

 

 

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