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10 septembre 2026

« Le pire n'est pas toujours sûr » : entretien avec François Delpla

Dimanche 6 septembre au soir, l’émoi était grand, outre-Rhin et sans doute, dans une bonne partie de l’Europe : avec son score de 44% lors de l’élection pour le Länder de Saxe-Anhalt, l’AFD offrait à l’extrême-droite allemande son premier (et probablement pas dernier) grand succès depuis l’après-guerre. Dans un contexte d’incertitudes majeures, quelle lecture faire du triomphe, dans un des États autrefois membres de la RDA, d’un parti au radicalisme assumé et au discours ambigu quant au passé nazi du pays ?

 

Pour décrypter cette brûlante et angoissante actualité, j’ai souhaiter interroger l’historien François Delpla, deux semaines après notre entretien autour de son ouvrage à paraître - et à lire - dès la semaine prochaine aux éditions du Cerf : Le vrai Hitler. Je le remercie d’avoir bien voulu jouer le jeu et remettre les choses à leur place. Au final, son constat est plutôt optimiste : l’Allemagne ne ressuscitera probablement pas de sitôt ses vieux démons. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

« Le pire n’est pas toujours sûr »

Interview de François Delpla

7-10 septembre 2026.

Illustration générée avec l’aide de ChatGPT. N.R.

 

Quel regard portez-vous sur le large succès électoral en Saxe-Anhalt de l’AFD, parti radical d’extrême-droite ? S’inscrit-il "simplement" dans le contexte européen de poussée des mouvements nationalistes, ou bien la situation est-elle bien spécifique ?

 

Ce parti né en 2013 a déjà une histoire riche en crises, lesquelles ont débouché sur une accentuation graduelle de ses tendances extrémistes de droite, le passé nazi servant à la fois de miroir et de repoussoir. À cela s’ajoute le passé plus récent de l’Allemagne de l’Est soviétisée entre 1945 et 1989, puis rudement annexée par celle de l’Ouest, moyennant un désarroi durable dans les secteurs les plus défavorisés de l’électorat. D’où une progression du vote AFD environ deux fois plus rapide et prononcée dans les « nouveaux Länder » que dans les anciens. Enfin, l’évolution de la situation européenne et mondiale, engendrant toutes sortes de tensions ainsi qu’une montée générale des droites extrêmes, ajoute à la difficulté de l’analyse.

 

Ceux qui établissent des comparaisons avec l’ascension du NSDAP au tout début des années 1930 ont-ils raison de le faire ? Dans quelle mesure sont-elles valides à vos yeux ?

 

Une mesure très faible. On peut ici se référer au Marx du 18 Brumaire, et à sa comparaison entre les deux empereurs français de son siècle : tragédie la première fois, farce la seconde. Le nazisme est tellement spécifique, daté, tributaire d’une situation géopolitique très particulière et de la personnalité, plus spéciale encore, de son fondateur et conducteur, que son évocation, favorable ou hostile, tient plus des « éléments de langage », pour employer une expression à la mode, que de la résurgence du passé.

 

L’indulgence croissante des dirigeants de l’AFD pour le régime nazi, qui est loin encore d’une revendication d’héritage, sert à restaurer la fierté nationale. On rejoue une partition des années 1980, quand des gens comme Ernst Nolte appelaient à ne plus avoir honte, non point parce qu’Hitler développait des idées justes mais parce que l’attitude des puissances étrangères expliquait et excusait la sienne.

 

Quant aux adversaires de l’AFD, ils ont l’accusation de néo-nazisme, et la sonnerie du tocsin, un peu facile et rapide, au détriment de l’analyse du présent.

 

Où en sont la société, le peuple allemands quant à la mémoire de la période nazie ?

 

L’orientation adoptée lors de la guerre froide est loin d’être abandonnée. L’Allemagne était censée, par sa conversion à la démocratie, sortir d’un totalitarisme pour résister à un autre, et sa grandeur résider dans des succès économiques. Les Juifs devenaient un objet non de répulsion mais d’admiration, par la réussite politique et militaire du projet sioniste. La Shoah suscitait horreur et incompréhension, ainsi que la nuit de Cristal, inflammation simultanée de toutes les synagogues, le 9 novembre 1938.

 

Quand l’AFD qualifie le mémorial berlinois de la Shoah de « monument de la honte », c’est plus un aveu d’impuissance qu’un projet concret de démantèlement. Le monument est là, et sa destruction serait bien difficile à décider.

 

La réédition, en 2016, de Mein Kampf, péchait par une accumulation de notes censées démontrer, ligne après ligne, que ce texte était erroné. J’avais comparé cette gaine protectrice au sarcophage de Tchernobyl. Reste qu’une meilleure connaissance dudit texte par rapport à la période antérieure, marquée par la tendance « fonctionnaliste » qui rapportait tout à la société et rien ou presque au dictateur, est un bon antidote.

 

Car il y avait là un programme à la fois délirant et cohérent. Le racisme, par exemple, procédait du double postulat de la nuisance universelle du sang juif et de la vocation d’une race, dite aryenne, à dominer les autres. Si à certains égards les musulmans ont pris la place des Juifs, dans le discours d’une droite débordant de beaucoup l’AFD en Europe comme en Allemagne, c’est pour des motifs non plus métaphysiques, ni biologiques, mais bassement territoriaux, dans la foulée, par exemple, de l’idéologue américain Huntington, le théoricien du « choc des civilisations ».

 

Pensez-vous que, comme le prédisent les sondages nationaux, la droite radicale est redevenue pour beaucoup outre-Rhin, par-delà la contestation, une alternative viable ?

 

Encore faudrait-il qu’il y ait une alternative. Pour l’instant, la contestation des politiques gouvernementales, de l’Allemagne comme de l’Union européenne, domine et de loin. Mais on s’attaque plus à des effets qu’à l’essence de l’orientation néo-libérale. L’AFD ne conteste guère la domination des très grandes fortunes, ni le règne du dollar.

 

Faut-il réellement s’inquiéter du réarmement massif d’une Allemagne dont on ne sait, demain ou après-demain, par qui elle sera gouvernée ?

 

Oui et non. Le désarmement, s’il est équilibré, est toujours une bonne chose, et la course aux armements une mauvaise, pour quiconque considère la paix comme un état souhaitable. En l’occurrence, le tropisme pro-russe de l’AFD tendrait à calmer la frénésie militariste qui saisit la droite classique et le chancelier Merz. Quant à penser que cette frénésie pourrait déboucher sur le réveil des «  vieux démons  », de quoi parle-t-on ? D’une croisade anti-russe ? Cette fois l’Allemagne ne serait pas seule, et devrait partager avec bien des pays un éventuel butin, chèrement obtenu. D’une nouvelle agression contre la France par la trouée de Sedan ? Ici, la construction européenne, par les profits qu’elle a déjà procurés à l’Allemagne, serait un garde-fou efficace.

 

Il ne faudrait pas oublier non plus que dans le projet nazi, l’intention bien arrêtée, et suivie d’effet, d’une agression contre la France en forme de « règlement de comptes définitif », n’était qu’un premier pas vers une domination allemande du continent, devant durer au moins mille ans grâce à l’annexion d’immenses territoires slaves.

 

J’aimerais votre avis sincère comme historien et comme citoyen : est-ce qu’on se berce d’illusions, en Europe occidentale, quant au caractère irréversible de la forme démocratique de nos gouvernements, et de nos rapports pacifiques avec nos voisins ?

 

Le pire n’est pas toujours sûr, et le meilleur peut advenir, par des chemins souvent détournés. Qui aurait pu prévoir, le 26 août 1789, que la déclaration des droits de l’Homme votée à Paris par une assemblée de bourgeois, de curés et de seigneurs figurerait deux siècles plus tard, au moins sur le papier, dans la législation de presque tous les pays ?

 

Cet acquis n’a rien d’irréversible mais c’est tout de même un acquis, bon à prendre, comme le monument berlinois commémorant le judéocide. Comme la création, dans la foulée des guerres mondiales, de la SDN puis de l’ONU. La démocratie, comme la nécessité d’un arbitrage international des conflits, sont des principes universellement admis… et souvent violés, dans les pays les plus divers. L’accumulation des crises peut très bien déboucher sur un meilleur ratio entre prise en compte et violations.

  

Le vrai Hitler (Éditions du Cerf, septembre 2026)

 

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