Frédéric Quinonero, biographe d’artistes et romancier, n’est plus à présenter aux lecteurs fidèles de Paroles d’Actu : depuis 12 ans, il répond présent à mes sollicitations pour évoquer tel ou telle personnalité (de Michel Sardou à Françoise Hardy en passant par Florent Pagny) et, à travers celle-ci, nous faire sentir le parfum d’une époque, la traversée de décennies, les temps qui changent. Il a entrepris de réaliser, en auto-édition, une version corrigée et augmentée de son premier ouvrage daté de 2006, son éphéméride consacrée à son idole de toujours, Johnny Hallyday. En quatre tomes, dont le premier vient de paraître (Johnny Hallyday, au jour le jour: Vol. 1 : 1943-1966), et qu’il a accepté d’évoquer lors de cette nouvelle interview. Un beau document, précis et richement illustré : indispensable pour les fans et, au-delà, pour celles et ceux qui voudraient revivre un temps qu’ils ont connu, ou mieux qu’ils n’ont pas connu... Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU (06/04/2026)
Frédéric Quinonero : « Johnny a su tuer
l’Elvis qui était en lui pour devenir "Hallyday" »
20 ans après, pourquoi rééditer ton premier ouvrage, cette éphéméride Johnny Hallyday, et pourquoi le faire en plusieurs parties ? En quoi l’as-tu complété, modifié, corrigé peut-être ?
Pour fêter cet anniversaire. On n’a pas tous les jours 20 ans (rires)… Et comme pendant tout ce temps, j’ai continué à l’enrichir d’infos, le corriger, le modifier… je propose aujourd’hui une version beaucoup plus étoffée qui mérite bien quatre volumes.
Quelle a été l’histoire de ce travail édité en 2006 ? Quand as-tu su que cette éphéméride que tu composais comme un fan, ça deviendrait un livre ? Et comment ça s’est concrétisé à l’époque ?
C’est une longue histoire commencée sur des cahiers d’écolier lorsque j’étais enfant et poursuivie tout au long de ma vie. Je n’ai jamais pensé en faire un livre un jour. Mais, en 2006, lorsque mon premier éditeur m’a demandé de venir avec un projet original autour de Johnny, je n’ai pas cherché longtemps. Je lui confiais donc ce qui représentait le travail de toute une vie.
Te replonger ainsi, alors qu’il n’est plus là, dans les archives des activités de Johnny, que tu as tant aimé et que tu aimes toujours, ça fait naître quoi comme émotions, entre joie, nostalgie, un peu de mélancolie peut-être ?
Je continue à écrire sur lui sans penser qu’il n’est plus là. Je réalise qu’il est mort par moments, lorsque je m’arrête. Mais replonger dans ce parcours tourbillonnant qui fut le sien me le rend forcément vivant. C’est joyeux et nostalgique à la fois. Jamais triste, ni mélancolique.
Ce premier tome s’achève en 1966 : pourquoi cette date ? Quel est le statut de Johnny à ce moment-là ? Peut-on dire qu’il est alors une des vedettes majeures et apparemment durables de la jeunesse de l’époque ? Comment les plus âgés, dans le public et parmi les artistes, le regardent-ils alors ?
1966 marque un tournant dans la carrière de Johnny. Une renaissance, après une période de creux survenue au retour de son service militaire. Entre 1964 et 1965, Johnny coche toutes les cases de la respectabilité bourgeoise : il fait son service militaire, il épouse Sylvie Vartan et devient père. À ce moment-là, la presse pense qu’il est rangé, intégré au système. Au retour de l’armée, le public a changé. C’est l’époque d’Antoine, de Polnareff et de Dutronc. Johnny semble dépassé, presque ringardisé. Sa durabilité est remise en question. Il est le leader de la jeunesse, mais une jeunesse qui commence à lui préférer des artistes plus créatifs ou plus fous. 1966 c’est l’année de sa tentative de suicide et de la sortie de Noir c’est noir. Un point de rupture. C’est l’année où il retrouve sa rage rebelle et tourne définitivement la page du « yéyé » pour renaître en tant qu’icône rock.
Est-ce que l’avènement d’un Johnny, et de ses camarades des années 60, dit réellement quelque chose de la France de cette époque ? Johnny n’est-il pas au fond, alors et ensuite, qu’un rebelle « sur la forme », bien plus volontiers gaulliste que révolutionnaire ?
Johnny a été le symbole d’une révolution sociétale, l’avènement d’une jeunesse qui a imposé ses codes, sa musique, sa façon de s’habiller, sa volonté de bouger, de consommer, de bouleverser une société immobile. Une jeunesse qui veut vivre, plus instinctive que celle de Mai 68, mais l’une va emmener l’autre. Même s’il semble rentrer dans le rang en faisant l’armée et en se mariant, Johnny ne cessera pas moins de brûler sa vie par les deux bouts. En rentrant dans le rang, il devient intouchable et peut alors se permettre toutes les démesures.
À la mort de Johnny en 2017, plusieurs journaux anglophones ont évoqué la disparition du « French Elvis ». Au-delà des comparaisons faciles, y avait-il du vrai là-dedans ?
Si l’on résume Johnny à cette comparaison à l’un de ses modèles, on passe à côté de l’essentiel. Bien sûr, à ses débuts il a voulu incarner un Elvis avec le physique de James Dean. Cette identification est touchante. Comme Elvis, Johnny a été le détonateur d’une jeunesse. Mais la comparaison s’arrête là. On peut dire d’Elvis qu’il est resté figé dans les années 50/60. Johnny a su s’adapter à l’air du temps, en devenant une institution nationale. Il a su « tuer » l’Elvis en lui pour devenir Hallyday. En ne voyant en lui qu’un « Elvis français », la presse anglophone passe à côté de la singularité culturelle du personnage. Johnny n’est pas une copie conforme, il est une adaptation française d’un mythe américain, ce qui change tout. Johnny c’est un destin français.
Tu évoques à un moment, les retrouvailles compliquées avec son géniteur. Peut-on comprendre Jean-Philippe Smet sans avoir à l’esprit ses rapports avec son père ?
Non, toute l’œuvre de Johnny est une réponse à l’abandon. Jean-Philippe Smet a inventé Johnny Hallyday pour exister, il a construit ce personnage devenu monument national pour se sauver du vide laissé par son père.
À cet égard, il y a quelque chose d’un peu similaire avec l’histoire de Michel Berger, ou pas du tout ? Sait-on s’ils ont évoqué ensemble ce trait biographique commun ?
Ce n’est pas tout à fait comparable. L’un - le père de Berger - était devenu amnésique après une opération. Celui de Johnny avait toute sa tête. J’ignore s’ils ont abordé ce sujet. En tout cas, cela n’a inspiré aucune chanson de Berger pour Johnny sur ce thème. Ce qui a surtout affecté Berger est la mort de son frère, puis la maladie de sa fille. Il vivait dans l’angoisse de sa mort annoncée, qu’il n’a pas connue...
Johnny c’est une histoire réellement romanesque, ou bien a-t-on rendu la réalité un peu plus « sexy » qu’elle n’était ? Ça manque aux artistes des années 2020, ce côté romanesque dans le parcours qui en ferait l’épaisseur ?
Contrairement aux artistes d’aujourd’hui qui gèrent leur image sur Instagram ou TikTok avec des filtres et des spécialistes en marketing, Johnny vivait ses drames en place publique. Le romanesque chez lui vient de sa capacité à chuter et à se relever. Aujourd’hui, tout est « lissé ». Johnny, c’est l’aventure permanente, le goût du risque, l’imprévu. Jusque dans ses dérives. On ne fabrique pas une légende avec du marketing. Ce qui manque aux artistes des années 2020, c’est peut-être cette acceptation du danger.
Est-ce que tu crois, en toute honnêteté, qu’en-dessous des quadra ou même des trentenaires d’aujourd’hui, Johnny parlera encore aux jeunes dans les années à venir ? Un Sardou, une Françoise Hardy ne sont-ils pas mieux placés pour gagner la bataille de la postérité, peut-être parce que plus naturellement héritiers populaires d’une tradition toujours ancrée de chanson française ?
Johnny a dépassé le statut d’un simple chanteur. On peut dire qu’il a incarné l’âme d’une époque. Pour mesurer sa postérité, il suffit de regarder ses obsèques en décembre 2017. Cette foule immense, ce million de personnes dans les rues de Paris, cette France de toutes les générations et de toutes les classes sociales réunie... On n’avait pas vu une telle ferveur populaire depuis les funérailles de Victor Hugo. C’est une réalité historique. Alors, il ne s’agit plus de savoir si sa musique est intemporelle ou non, mais de reconnaître que l’Histoire retiendra son nom comme monument du patrimoine national.
Sens-tu quelque part, qu’avec cette nouvelle édition de ton éphéméride Johnny, 20 ans après, tu boucles une boucle ? Que peut-être se profile pour toi, comme biographe, comme auteur aussi, la fin d’une époque ?
Oui, je le ressens fortement, mais ne le souhaite pas. J’aimerais croire que la chanson française intéresse encore les gens…
Le documentaire sur Véronique Sanson réalisé par Tom Volf a été diffusé sur France 3 il y a quelques jours. Es-tu de ceux qui aiment Sanson, et qui considèrent, comme l’avait exprimé Françoise Hardy elle-même, qu’avec son album de 1972, Amoureuse, elle a ringardisé d’un coup ceux qu’on appelait les yéyés ?
Oui, à partir du moment où Véronique Sanson entre sur la scène musicale, elle déplace le curseur des chanteuses en place… En 1972, en pleine période néo-yéyé, elle débarque avec à la fois une signature musicale et une forte identité vocale. Elle n’est pas seulement une chanteuse, mais une musicienne. Et une femme inspirée, très rock dans l’âme, qui exprime de façon directe ses passions, ses fêlures, et sait faire sonner la langue française comme personne. Elle a en commun avec Johnny cette façon de se livrer corps et âme à la musique et au public.
Loana est morte il y a peu, après une vie de lumières aussi fortes peut-être que ses failles furent béantes. On s’y attendait un peu, en espérant que... et voilà. Qu’est-ce que ça t’inspire ?
De la tristesse. Et de la colère. Plus que ça : du dégoût, à l’égard de ceux qui se sont enrichis en exploitant sa fraîcheur et son mal être…
Si tu pouvais, en mettant de côté les impératifs commerciaux et d’édition, écrire sur quelqu’un que tu aimes bien ou à qui tu voudrais consacrer une bio, à deux ou quatre mains, ce serait qui ?
Je n’ai pas d’envie particulière en ce moment. Un(e) anonyme, peut-être, dont l’œuvre et l’ambition ne seraient pas trop égocentrées.
Je te sais citoyen attentif, engagé. Le monde d’aujourd’hui te désespère-t-il, ou bien vois-tu, ici ou là, des motifs de rester optimiste ?
J’essaie de rester optimiste, mais j’avoue que c’est de plus en plus difficile. Je trouve la régression que nous vivons inquiétante. Cette propension qu’ont certains à réécrire l’histoire. Et la mémoire faillible, chez d’autres… J’aimerais qu’on me réconcilie avec la nature humaine. C’est mal barré...
Tes projets et surtout, tes envies pour la suite ?
J’écris actuellement un ouvrage consacré à Julien Clerc. En même temps, j’ai pour projets les trois volumes suivants de mon éphéméride Hallyday. Pour la suite, d’autres ouvrages sur la chanson, si possible, et des envies de romans.
Pierre-Yves Le Borgn’ fut député socialiste représentant les Français de l’étranger (circonscription d’Europe orientale) entre 2012 et 2017, et donc un membre de la majorité présidentielle de François Hollande. Il a à de nombreuses reprises répondu à mes sollicitations et commenté pour Paroles d’Actu l’info politique, depuis nos premiers échanges en 2013 (13 ans déjà !). C’est donc tout naturellement que j’ai pensé à lui pour évoquer, à l’occasion de son décès, la mémoire de l’ancien Premier ministre Lionel Jospin (1997-2002), son action comme celle de François Hollande, et plus généralement la situation de la gauche dite "de gouvernement" face aux échéances électorales à venir, dans un contexte où les populismes progressent sans faiblir. Je le remercie pour ses réponses, empreintes malgré la sinistrose ambiante d’un optimisme prudent, et de s’être ainsi confié, avec sincérité. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.
EXCLU - PAROLES D’ACTU (01/04/2026)
Pierre-Yves Le Borgn’ : « Je rejette l'idée
qu’il faudrait choisir entre la gauche et l’Europe »
Lionel Jospin est décédé le 22 mars dernier à l’âge de 88 ans. Que t’évoque le souvenir de cette figure de la gauche ? L’avais-tu rencontré ?
J’ai été très peiné par la disparition de Lionel Jospin. Je suis allé à ses obsèques au cimetière du Montparnasse le 26 mars.
Lionel Jospin évoque pour moi le souvenir d’une époque glorieuse de la gauche au gouvernement : un pays en croissance avec des comptes publics tenus, la réduction du temps de travail, la couverture maladie universelle, l’épargne salariale, la parité hommes-femmes. C’était une gauche réaliste, soucieuse de promettre ce qu’elle pouvait tenir et portée par l’idéal. J’ai aimé la méthode de Lionel Jospin, qui disait ce qu’il faisait et faisait ce qu’il disait. Pour moi qui suis venu à la vie politique dans le sillage des idées de Michel Rocard, je trouvais chez Lionel Jospin une forme de mise en œuvre du rocardisme, un pont avec les autres influences qui irriguaient alors le Parti socialiste et une rigueur bienvenue dans l’action aux responsabilités.
J’ai rencontré Lionel Jospin à cette époque. Entre l’élection présidentielle de 1995, qu’il avait perdue face à Jacques Chirac, et la victoire de la gauche plurielle aux élections législatives de 1997, il avait remis le PS au travail, multipliant les conventions thématiques sur le projet pour le jour où la gauche reviendrait aux responsabilités. Cela explique pourquoi il était prêt en 1997. C’est à l’occasion de l’une de ces conventions que j’ai pris pour la première fois la parole dans une réunion nationale du PS. C’était sur l’Europe à Alfortville en 1996. J’ai revu Lionel Jospin après son retrait de la vie publique. En 2012, de passage en Autriche, il était venu me soutenir dans une réunion publique à Vienne pour les élections législatives qui me conduiraient à l’Assemblée nationale. J’en avais été très touché.
Quelle cohérence, quelle continuité vois-tu entre les actions des gouvernements Jospin (1997-2002) et ceux qui se sont succédé durant la présidence Hollande (2012-2017) ? Progressistes, sociaux surtout, l’ont-ils été vraiment ?
François Hollande avait été le Premier secrétaire du PS durant le gouvernement Jospin. Ils étaient politiquement et humainement proches. Il y avait chez François Hollande la même attention aux réalités économiques, mais une méthode différente, malheureusement. Là où Lionel Jospin était direct et rigoureux – son slogan de campagne à l’élection présidentielle de 1995 avait été « Avec Lionel Jospin, c’est clair » - François Hollande était dans l’ambiguïté et l’esquive. Son autorité en a souffert. C’est cela qui a conduit son quinquennat à l’échec politique, quand bien même je continue à défendre le choix de politique économique de l’offre qu’il avait fait à compter de 2014 et qui a contribué à redresser l’économie de notre pays.
La continuité avec Lionel Jospin est dans le réalisme et la prise en compte des contraintes dans l’action publique, la discontinuité est dans un leadership défaillant. Le gouvernement Jospin et les gouvernements de Jean-Marc Ayrault, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve ont été incontestablement progressistes et sociaux lorsque l’on regarde leur bilan avec le recul des années. En revanche, la perception sur l’instant et notamment dans les périodes électorales, que ce soit en 2002 ou en 2017, n’a pas été la même pour l’électorat de gauche. Or, c’est cette perception qui compte au jour du scrutin et cela reste pour la gauche des moments rudes.
Comment expliques-tu l’importance qu’occupe La France Insoumise dans la gauche d’aujourd’hui, et celle qu’occupe le RN auprès de l’électorat populaire ? Est-ce qu’en tant qu’ancien député socialiste, tu te dis que justement, vous n’avez pas suffisamment su "parler" à cette partie du peuple qui traditionnellement votait à gauche ?
Un homme, Jean-Luc Mélenchon, s’estimant insuffisamment entendu au PS, a jugé en 2008 qu’il pouvait le quitter pour une aventure politique sous ses propres couleurs. J’ai connu Jean-Luc Mélenchon et je mesurais en l’écoutant au Conseil national du PS tout l’écart qui me séparait de lui. Je suis attaché à la liberté, autant celle de penser que celle d’entreprendre. C’est ce qui me conduit à avoir foi en l’économie de marché. Mélenchon se défie de la liberté, fondamentalement. J’avais participé au début des années 2000 à un groupe de travail restreint qui réécrivait la déclaration de principes du PS et les représentants du courant de Jean-Luc Mélenchon qui y siégeaient défendaient des idées dans lesquelles je ne me reconnaissais pas. La synthèse est certes une tradition socialiste, mais elle est difficile autour d’idées qui n’étaient pas différentes, mais opposées.
En quittant le PS pour fonder le Parti de Gauche, puis La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon a largué toutes les amarres avec la réalité, notamment économique. C’est un homme remarquablement intelligent, qui sait par la force de son verbe embarquer une salle et une foule derrière des perspectives a priori heureuses (la retraite à 60 ans, la planification écologique, la VIème République) et impossibles en vérité à financer ou à mettre en œuvre au regard du droit et de nos principes républicains. Mélenchon a su capitaliser sur « le long remords du pouvoir », pour reprendre le titre du livre consacré par les historiens Alain Bergounioux et Gérard Grunberg à la fatalité qui veut qu’en France, quand la gauche gouverne, elle pense trahir ses idéaux et ses électeurs.
Je ne crois pas que la gauche de gouvernement trahit, mais la vérité est cependant qu’elle ne sait pas suffisamment expliquer son action, la resituer dans une perspective, mettre en avant ses conquêtes et ses réussites. Cela n’intervient qu’après, dans les livres d’histoire, et c’est dommage. Blum n’a pas trahi, pas davantage que Mendès France, Mitterrand, Rocard ou Jospin n’ont trahi. La gauche française a longtemps eu le réformisme honteux. Lorsque François Hollande monte en campagne sur le toit d’une camionnette en Lorraine pour assurer que les hauts-fourneaux ne fermeront pas, il sait qu’il fait une promesse qu’il ne pourra pas tenir car l’État ne peut nationaliser un outil difficilement compétitif dans la conjoncture de concurrence internationale. Et là est finalement toute la tragédie de la gauche : ce que, dans l’opposition, elle promet imprudemment et qui fait corps cependant avec l’attente de son électorat ne peut s’imaginer sans protection aux frontières, c’est-à-dire hors du choix européen.
Je suis en total désaccord avec cette idée qu’il faudrait choisir entre la gauche et l’Europe, mais je reconnais que c’est sur ce rejet de l’Europe que les populistes, parmi lesquels Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, ont su convaincre l’électorat populaire qui fut longtemps celui du Parti communiste et d’une part du Parti socialiste. L’électorat populaire ne se reconnaît plus dans la gauche de gouvernement, convaincu qu’elle est « mondialiste » et qu’elle ne défend plus ses intérêts, en un mot qu’elle ne protège plus ceux des Français pour lesquels la vie est dure. C’est une réalité que le PS n’est jamais parvenu à prendre en compte et cela depuis 2002 et l’échec de Lionel Jospin à la présidentielle. On peut avoir un bon bilan et perdre si le sentiment d’absence de protection est là dans la société. Ce n’est pas que la gauche de gouvernement ait abandonné ses idéaux. Elle a échoué à expliquer son action, les bénéfices du choix européen pour chacune et chacun de nos compatriotes, et l’importance de porter l’action réformiste à l’échelle de l’Union, en plus de celle conduite dans le pays.
Le gouvernement de Lionel Jospin fut celui d’une gauche dite "plurielle", qui rassembla sans trop d’encombres des composantes fort diverses de ce côté-ci de l’échiquier politique (de Chevènement à DSK en passant par les communistes). Tu as déjà un peu répondu sur ce point mais est-ce que pour toi, avec LFI, au-delà des projets, il y a fondamentalement des différences en matière de valeurs ? Une incompatibilité insurmontable ?
J’ai des différences majeures avec LFI. Dans le rapport à la liberté, à la laïcité, à l’Europe et aux alliances internationales, je vois un gouffre entre ce qu’est LFI et ce à quoi je crois comme homme de gauche. Il y a à LFI une culture du conflit, devenue au fil du temps une culture de la violence, que je rejette tripalement. L’expression n’est pas de moi, mais c’est « la gauche qui braille contre la gauche qui travaille ». On ne peut seulement honnir la société, à tort ou à raison, il faut chercher les moyens de la faire évoluer sans briser, rejeter ou humilier. Que veut dire la « Nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon si ce n’est qu’il y a en miroir une France qu’il faudrait rejeter aussi ? Qu’est devenu le Mélenchon si longtemps impeccable sur la laïcité, en particulier dans le combat qu’il avait mené au Sénat contre la réforme de la loi Falloux voulue par le gouvernement Balladur ?
Aujourd’hui, ce même homme flatte le communautarisme, flirtant avec l’islamisme pour des raisons électoralistes. Il alimente par calcul un antisémitisme d’atmosphère, pensant ainsi embarquer un électorat dans les banlieues françaises. Cela m’indigne. Quelle insulte pour les musulmans de France que de les imaginer antisémites ! On ne passe pas ses principes par-dessus bord. On ne promet pas n’importe quoi au prix de ce qu’est notre pays. Que reste-t-il de la République lorsque l’on revendique le racialisme ? Pour ces raisons, j’ai une incompatibilité insurmontable avec LFI comme organisation. En revanche, je n’en ai pas avec l’électorat que vise Jean-Luc Mélenchon, pas plus d’ailleurs qu’avec celui travaillé par Jordan Bardella, et c’est à ces millions de Français-là que la gauche à laquelle je crois doit s’adresser en priorité, avec respect, humilité, vérité et conviction.
Au fond ça veut dire quoi, être de gauche aujourd’hui ?
Être de gauche, c’est ne pas se satisfaire de l’état du monde avec ses injustices, ses souffrances, ses inégalités. C’est lutter pour l’émancipation de tous, à commencer par celle de ceux qui ont le moins. Nous ne sommes pas égaux face à la vie. La gauche se conjugue avec le combat pour la liberté de chacun et l’égalité en droits et devoirs. Être de gauche, c’est protéger par le droit du travail, c’est élever par l’école et la formation professionnelle, c’est soigner par la sécurité sociale, c’est accompagner par la retraite. Être de gauche, c’est être universaliste, c’est respecter chacun pour ce qu’il ou elle est, sans juger ni essentialiser. À chaque époque viennent de nouveaux défis. L’intelligence artificielle en est un. Être de gauche aujourd’hui, c’est, entre autres, rechercher le meilleur de l’intelligence artificielle au bénéfice du progrès partagé et protéger contre ses dérives, les logiques de domination, la marchandisation des destins et des idées. C’est conjuguer la fraternité entre générations, par-delà les générations, comme un témoin que l’on se transmet.
Que t’inspire-t-il justement notre monde de 2026 ? Est-il plus inquiétant qu’au cours des années que tu as connues jusqu’à présent ? La montée des autoritarismes est-elle inexorable, y compris en Europe ? As-tu peur pour tes enfants ?
Le monde de 2026 est redoutable. Il est celui des dictateurs et de ceux qui rêvent de le devenir. Il est aussi celui des tycoons du numérique qui n’ont pour les peuples, la démocratie et la liberté aucune forme de respect. C’est le règne du fric, de la vénalité et des tyrans. Je me dis que le premier des combats est celui de la défense du droit international et de la démocratie. Il faut savoir dire non à Trump et à Netanyahu comme on a dit non à Poutine. Je revendique d’être un soutien fidèle d’Israël et de trouver en même temps la fuite en avant de Netanyahu terrible pour son pays et pour la région. Il faut tenir bon, ne pas se coucher comme l’a fait tristement le Chancelier Friedrich Merz lorsque, dans le Bureau ovale, il est resté muet face aux propos délirants de Donald Trump sur l’Espagne.
Il faut travailler à l’autonomie stratégique de l’Europe et prendre les risques nécessaires. La couardise n’est pas une option, les égoïsmes nationaux non plus. Le retour de Trump en 2025 a soulagé Poutine, qui assassine l’Ukraine sans crainte et sans bruit. Nous tous, Européens, sommes seuls désormais et il y a urgence à nous unir. Tant nous rassemble, des valeurs aux convictions, de l’héritage chrétien à celui des Lumières, de nos économies à nos intérêts stratégiques. La montée de l’autoritarisme sera inexorable si nous ne nous engageons pas à mener le combat dans les enceintes internationales et auprès de nos peuples aussi, puisque la Russie nous mène une guerre d’influence en temps électoraux.
La perspective des échéances électorales de 2027 en France est-elle aussi pour toi source d’inquiétudes majeures ?
À l’évidence oui, car le vainqueur de l’élection présidentielle, si elle avait lieu en ce printemps 2026, serait Jordan Bardella. Le Rassemblement national au pouvoir, cela donnerait chez nous ce que les Américains ont connu ces derniers mois au Minnesota. L’inculture économique du RN est abyssale et embarquerait la France et les Français dans des choix funestes, hors de l’Union européenne, de la zone Euro et des accords internationaux qui la protègent. Comme le disait Dominique de Villepin récemment à propos de Jordan Bardella, « Monteriez-vous à bord d’un Airbus A 380 dont le pilote n’a aucune heure de vol ? ». Pour moi, la réponse est non et je ne désespère pas que cette réponse, dans les 12 mois qui restent avant la fin du quinquennat, devienne majoritaire dans le pays aussi.
La gauche que tu représentes devra-t-elle naturellement s’allier aux anciens macronistes ?
Je souhaite que la gauche de gouvernement pèse à l’élection présidentielle, soit par une candidature issue de ses rangs (Bernard Cazeneuve ou Raphaël Glucksmann), soit dans une plus large union vers le centre conduisant un candidat ou une candidate à aller chercher 25% des voix au premier tour. Obtenir le quart des suffrages exprimés est le minimum nécessaire pour pouvoir concurrencer Jordan Bardella au second tour et l’emporter. La prochaine élection présidentielle de 2027 est existentielle pour la France. La victoire de Bardella, accompagnée mécaniquement d’une majorité absolue de députés du RN à l’Assemblée nationale, pourrait conduire l’extrême-droite au seuil nécessaire de parlementaires lui permettant de remettre en cause les droits et libertés consacrés par la Constitution et son Préambule, en particulier la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.
L’enjeu est tellement énorme qu’il est hors de question de multiplier les candidatures de témoignage pour obtenir 2% des voix au premier tour. La gauche de gouvernement doit être responsable pour elle-même et sans doute aussi pour les autres. Elle compte dans ses rangs une part d’électeurs déçus du macronisme. J’en suis un. En 2017, j’avais pensé trouver en Emmanuel Macron un Rocard jeune. J’ai voté pour lui par conviction, m’écartant du candidat du PS Benoît Hamon, que j’estimais par ailleurs mais dont le programme hostile au travail me paraissait aller à l’envers de ce qu’il fallait pour la France. J’ai apprécié le courage et l’autorité de Macron avec le « quoi qu’il en coûte » durant la pandémie, mais j’ai regretté sa glissade progressive vers la droite. Et j’ai trouvé symboliquement terrible que ce Président, venu du cercle immédiat de François Hollande, termine son parcours à l’Élysée en soutenant activement Rachida Dati à la mairie de Paris.
À l’élection présidentielle, il ne faut pas exclure. Il y aura des « macronistes » déçus qui contribueront à l’offre politique de la gauche de gouvernement. La gauche version LFI présentera Jean-Luc Mélenchon, qui est très bon en fin de campagne. La qualification de Mélenchon au second tour serait une tragédie pour le pays car elle assurerait l’élection triomphale de Bardella, tant LFI provoque un rejet massif dans la population. C’est pour cela aussi qu’une candidature de la gauche de gouvernement est nécessaire. Elle peut devancer Mélenchon et, si ce n’est se qualifier pour le second tour, à tout le moins contribuer au rassemblement nécessaire qui conduira le concurrent ou la concurrente de Bardella à le battre. Mais pour convaincre, cette gauche qui est la mienne devra travailler d’arrache-pied sur ses propositions pour la France et les Français. Ce sont elles, les propositions, qui conduisent à la victoire, pas une primaire ou un accord d’appareils fatigués.
Mais on imagine aussi que, si ce challenger à Jordan Bardella s’appelle Édouard Philippe, au vu de son programme notamment en matière de retraite, ceux dont les boulots sont les plus pénibles ne se sentiront pas empressés de faire barrage au RN...
À l’évidence oui et c’est le plus grand écueil qui guette la candidature Edouard Philippe l’an prochain. S’il affronte Jordan Bardella au second tour de l’élection présidentielle, il aura besoin de l’électorat populaire pour l’emporter. Or, si Edouard Philippe a pour projet de porter à 67 ans l’âge de départ à la retraite, il sera battu platement par un adversaire qui saura s’y opposer. L’adoption par l’article 49.3 de la réforme des retraites au printemps 2023 fut une erreur politique majeure. On ne légifère pas contre le sentiment majoritaire d’un pays exprimé par un mouvement social massif de plusieurs mois. C’est là qu’Emmanuel Macron a montré qu’il ne comprenait pas les Français ou qu’il pensait pouvoir faire sans eux. Son second quinquennat a pris fin symboliquement le jour où le gouvernement d’Élisabeth Borne a échappé à la censure pour 9 voix. Si Édouard Philippe veut convaincre l’électorat populaire, il faudra qu’il révise sa copie sur les retraites, notamment avec la prise en compte de la pénibilité et une perspective sur les retraites reposant sur une durée minimale de cotisation plutôt qu’une mesure d’âge affectant invariablement les travailleurs. Expliquer que cela se pratique ailleurs en Europe n’est pas convaincant. C’est des Français dont on parle, ce sont eux qu’il faut entendre.
Après ta défaite aux élections législatives de 2017, et ton échec à l’élection au poste de Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, tu as connu une traversée du désert, comme une forme de "deuil", m’as-tu confié. La politique quand ça s’arrête, ça peut être cruel ? Il peut y avoir une forme de rancœur ?
J’ai vécu des années de solitude après mes échecs de 2017 et 2018. Dans la défaite, on est toujours seul. Je suis solide et j’ai fait face. J’ai eu la chance aussi d’avoir ma famille à mes côtés. Je n’oublie rien cependant. J’ai l’impression que les gens voyaient la lose en moi. Ceux qui m’appelaient souvent lorsque j’étais député étaient devenus soudain silencieux. Je ne compte plus le nombre d’amis empressés de mes années à l’Assemblée dont je n’ai plus entendu le son de la voix depuis 2017. Je me suis interdit la rancœur. Cela n’appartient pas à l’éducation reçue de mes parents. J’ai poursuivi mon chemin, déterminé à réussir autre chose et ailleurs. J’y suis parvenu. J’ai enseigné et je le fais encore de temps à autre. J’ai créé ma petite société de conseil et elle tourne bien. J’ai rejoint aussi une belle entreprise qui travaille dans la décarbonation des mix énergétiques. Et puis j’ai écrit, beaucoup.
À la fin du printemps, je publierai un livre. Je l’ai appelé La Vie d’après. Il racontera ce temps d’après la politique. Il rassemblera une part de mes écrits sur les 8 années écoulées et tracera mon unité d’homme. Je suis désormais un jeune sexagénaire. Je n’ai pas abdiqué l’envie de servir. J’ai des causes (la planète, le climat, les droits, les libertés, la transmission des valeurs) qu’il me tient à cœur, avec d’autres, de continuer à porter. L’âge m’a rendu zen et les épreuves ont forgé ma résilience. J’ai envie de construire, loin du bruit et de la fureur. La France n’est pas un pays foutu et les Français sont passionnants. Il ne faut pas parler pour eux, il faut parler parmi eux et avec eux. C’est tout ce que la politique a oublié de faire. Il est temps de rompre avec les mots, le baratin des réseaux sociaux, les stratégies à deux balles qui font totale abstraction de la vraie vie, celle des Français. De tout cela, mon livre parlera.
Tes projets et surtout tes envies pour la suite ?
Je voudrais être présent derrière les idées que je viens de tracer dans mes réponses à tes questions. J’ai envie d’être utile. Je ne sais trop comment. Je ne recherche pas une place. Mon envie pour la France, c’est qu’elle rebondisse et que pour le redressement de notre économie, l’ensemble de la société française soit mobilisé, à commencer par les plus humbles, ceux desquels je me sens le plus proche par mon histoire personnelle, ceux qui attendent que la justice sociale, générationnelle et territoriale ait rang de priorité. Pour le reste, j’ai un petit rêve. J’aimerais aller à Saint-Jacques de Compostelle à pied. Je sais déjà que c’est de Vézelay que je partirai. Je ne sais juste pas quand. Je rêve depuis des années de ce chemin d’absolu, de cette traversée de l’Europe, de cette immersion géographique, historique et spirituelle.
Un message pour tes enfants et pour tous les jeunes qui nous liraient et se sentiraient, dans ce monde qui part un peu dans tous les sens, déboussolés ?
N’ayez pas peur, même si c’est dur. L’avenir vous appartient si vous croyez en vos valeurs et agissez en leur nom.