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Paroles d'Actu
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30 août 2026

« Dites-nous simplement qui était Hitler » : entretien avec François Delpla

L’historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale François Delpla est un passionné : pour lui tout est débat, tout est démonstration. Je l’ai souvent interviewé sur Paroles d’Actu depuis dix ans. Son nouvel ouvrage, Le vrai Hitler (Éditions du Cerf, septembre 2026), est un peu un bilan de ses travaux : il entend y établir un état des lieux quant aux recherches sur le nazisme. Une vingtaine de chapitres, chacun éclairant quant à une question cruciale. Dans cet ouvrage, il balaie nombre d’idées reçues sur la personnalité de Hitler, sur l’exercice du pouvoir au sein du Troisième Reich, sur le Royaume-Uni dans la guerre, sur Vichy, etc...

 

Ce qui est intéressant, comme toujours avec lui, c’est que s’il déploie, comme habituellement, les thèses auxquelles il croit (au premier chef desquelles, la place essentielle au sein du dispositif décisionnel d’un Führer qu’on tendrait à négliger), il le fait en justifiant toujours son propos, par des sources, par des réflexions. À charge pour qui en contesterait la lecture d’apporter d’autres arguments : c’est ce qu’on appelle la raison, la mobilisation de l’esprit critique. Des principes qu’on espère voir présider à la préparation des scrutins nationaux à venir, dont il est aussi question dans l’interview qu’il a accepté de m’accorder : le nazisme n’est heureusement plus d’actualité, mais notre monde de 2026 n’est pas sans rappeler certains des périls que nos aïeux ont pu connaître... Bonne lecture, et pensez à penser ! Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

« Dites-nous simplement

qui était Hitler ! »

Interview de François Delpla

Fin août 2026.

Le vrai Hitler (Éditions du Cerf, septembre 2026)

 

Qu’est-ce qui a rendu à vos yeux nécessaire l’écriture de cet ouvrage ? Est-il l’aboutissement de décennies de travail sur l’hitlérisme ?

 

Après de solides études et des travaux sur le Front populaire français, j’ai entamé une réflexion non conventionnelle sur le nazisme en éditant (en 1992) les papiers du général Doumenc, sur sa mission à Moscou en août 1939 puis sur la bataille de France, vécue aux premières loges du haut commandement. J’ai rapidement compris qu’à toutes les raisons politiques et militaires de la défaite il urgeait d’en ajouter une, à peu près méconnue : l’excellence du coup allemand. Reconnue par Doumenc lui-même dans une « Pièce écrite au moment de l’armistice », sans qu’il désigne un responsable allemand particulier, cette excellence m’est apparue indissociablement politique et militaire. Donc, si on veut bien admettre que le nazisme était une dictature, le mérite de ce coup devait être attribué, essentiellement, au dictateur.

 

« On a longtemps négligé l’excellence

 

du coup allemand. Comme c’était une

 

dictature, son mérite revient au dictateur »

 

Tout reposait en effet sur l’avancée de l’aile marchante franco-anglaise, le 10 mai 1940, vers la Belgique, permettant d’enfermer ces troupes dans une trappe, à condition de faire sauter la charnière de Sedan et d’engouffrer une masse blindée dans ce secteur. Et pour obtenir que le général Gamelin, dès l’aube, avant tout examen des mouvements de l’ennemi, ordonne l’entrée en Belgique, aucune des postures et des mimiques hitlériennes, depuis 1933, n’était superflue. Il devait faire croire qu’il respectait la France, la craignait et n’avait aucune revendication à son égard, qu’il était lui-même un improvisateur colérique ne planifiant jamais rien, et qu’il était  stupéfait, indigné et dérouté qu’on ait sanctionné par une déclaration de guerre, alors qu’on lui avait livré la Tchécoslovaquie sur un plateau, son aspiration à récupérer Dantzig et son arrière-pays. Ayant créé ces impressions, pas à pas, dans l’esprit de ses adversaires, il pouvait espérer que son attaque serait interprétée comme une tentative d’occuper tout au plus le Benelux, en achevant d’envahir les États riverains de l’Allemagne à l’exception, sans doute provisoire, de la Suisse et du Liechtenstein !  

 

J’ai donc été amené à écrire sur Hitler, tantôt à propos d’épisodes particuliers (Montoire, Dunkerque, la Libération, l’assassinat de Georges Mandel, etc.), tantôt sur l’ensemble de sa carrière (sa biographie, en 1999, qui reste la seule française, Une histoire du Troisième Reich en 2014), tantôt sur son entourage (Hitler et les femmes, 2004, Martin Bormann, 2019).

 

Un saut a été effectué en 2022, après la mort de la reine Elisabeth. J’ai soudain réalisé que celle de l’ambassadeur allemand à Londres, Leopold von Hoesch, en 1936, attribuée à une crise cardiaque, tombait à point nommé pour permettre à Hitler de nazifier le corps diplomatique, ce dont il s’était abstenu jusque là, et j’ai eu honte : j’avais cru un communiqué nazi, seule source sur la cause du décès. D’où l’idée d’enquêter sur les morts opportunes, attribuées à des maladies ou à des accidents, de gens qui gênaient Hitler, ce qui m’amena à recenser des dizaines de cas suspects, une intervention criminelle étant possible ou probable, et parfois démontrée, de même que l’identité du donneur d’ordre (par exemple dans le cas de Ciano, ou du dirigeant communiste Thälmann). D’où un livre, Sur ordre d’Hitler (2024), tirant parti de l’unique épisode où le Führer s’était vanté d’avoir fait tuer des individus, la nuit des Longs couteaux (30 juin 1934), pour découvrir les motivations et le mécanisme de tels ordres. J’ai pu ainsi confirmer qu’il était brutal, ce qui n’était pas une découverte, mais aussi établir qu’il savait économiser et rentabiliser ses coups, d’où une idée plus neuve : celle du doigté hitlérien. Il peut même arriver que je l’innocente quand trépasse une personne dans la force de l’âge et qu’il la déteste ! C’est le cas de la princesse Mafalda, qui concentre toute sa haine de la famille royale italienne, qu’il enferme à Buchenwald et qui meurt sur une table d’opération après le bombardement du camp (utilisé par ailleurs pour masquer l’assassinat de Thälmann !). Elle était neutralisée et il n’y avait aucune raison de l’achever, avec l’encombrante complicité d’un chirurgien SS.

 

Le caractère de mal absolu qu’on associe à juste titre au nazisme, au vu de ses crimes impardonnables, rend-il plus compliquée son analyse rigoureuse, à froid, que celles d’autres systèmes (y compris le communisme) ou évènements qui lui furent pourtant contemporains ?

 

Plus compliquée, non, mais elle doit procéder différemment. Se demander en permanence  si des propos sont sincères - cela peut arriver ! -, ou si le but officiel d’une décision est son but réel. C’est donc à la fois plus simple et plus compliqué que l’étude de tout autre régime, où soit des volontés s’affrontent soit, dans le cas des dictatures, les buts sont clairs et les manœuvres, en général, grossières. Ici, la volonté d’un individu domine, mais sa malhonnêteté, ses ruses et ses talents de comédien imposent un décryptage permanent. Il y a cependant une boussole, celle d’un petit ensemble d’objectifs, arrêté depuis le milieu des années 1920 : tuer les Juifs, conquérir d’immenses territoires vers l’est après avoir écrasé la France, partager avec les Anglo-Saxons une domination dite aryenne sur les peuples dits inférieurs, installer une domination sans partage de l’Allemagne sur une Europe autosuffisante et inexpugnable.

 

Parmi les idées reçues que vous entendez démonter, quelles sont à vos yeux celles qui sont les plus graves, parce qu’elles induiraient la plus grande incompréhension du phénomène étudié, parce qu’on en tirerait des leçons erronées ? Vous entendez rétablir certains fondamentaux : la place centrale de Hitler dans le dispositif décisionnel ; le caractère décisif de la personnalité de Churchill quant à l’attitude britannique de 1940... 

 

La sous-estimation d’Hitler, de sa démence comme de son talent politique, est la cause principale des thèses erronées. Elle prend sa source chez les observateurs contemporains, qu’ils soient journalistes ou politiciens, et elle commence à être théorisée par deux politologues, Hermann Rauschning en 1938 et Franz Neumann en 1942. Le premier ne voit dans le nazisme qu’une expansion sans but - d’où l’idée, si courante, d’un Hitler qui « ne sait pas s’arrêter », et le second croit discerner un pouvoir quadripartite où les nazis sont en concurrence avec l’administration, le patronat et l’armée. Or ils investissent et pervertissent ces trois concurrents ! Ces deux politologues sont, chacun à sa manière, à l’origine de la présentation du Troisième Reich sous les traits d’une «  polycratie  », une erreur aussi majeure que répandue.

 

Quant à Churchill, non seulement il pressent dès 1932 qu’une Allemagne nazie voudra faire la guerre et qu’il importe de l’en empêcher, mais, alors que depuis 1917 il est d’un anticommunisme sans faille, il hiérarchise dès ce moment les dangers et laisse entendre à de nombreux signes qu’il est prêt à tempérer son antisoviétisme, plutôt que de courir les deux lièvres à la fois. Cette orientation reste minoritaire à Londres et il devient premier ministre pour la première fois, à soixante-cinq ans, à la faveur d’une crise ministérielle confuse. Cela se passe le 10 mai 1940 en fin d’après-midi alors qu’Hitler a déclenché à l’aube sa grande offensive, espérée finale, mais cette nomination n’a aucun rapport avec la situation militaire. Lorsqu’une semaine plus tard l’armée française s’avère incapable de colmater la brèche de Sedan, le nouveau Premier s’oppose de justesse à des ministres qui prônent un rembarquement du corps expéditionnaire britannique et, bientôt, l’arrêt de la guerre elle-même, en demandant à Hitler ses conditions de paix. L’animateur le plus en vue de cette tendance, encore mal connue, est le ministre des Affaires étrangères Edward Halifax, bien près de remplacer Churchill, fin mai puis fin juin 1940. Hitler, qui avait avancé discrètement des offres de paix « généreuses », était donc sur le point d’accomplir l’essentiel de son programme. Il ne lui resterait plus qu’à vaincre l’URSS, sans nécessairement se presser comme il allait le faire, à quitte ou double, un an plus tard. Quant aux Juifs, il seraient entassés à Madagascar dans un pseudo-État, entièrement contrôlé par les SS, avec les conséquences que cela implique en termes d’espérance de vie.

 

Quelle devrait être à votre avis, les passions mises de côté, le juste milieu de notre regard sur cet épisode si compliqué de l’histoire de France, à savoir Vichy, Pétain, la collaboration ?

 

On ne devrait jamais en parler sans mentionner l’armistice et ses draconiennes conditions, qui donnent à l’occupant des moyens de pression gigantesques, non seulement sur la zone occupée, mais sur celle qui est dite libre et même sur l’empire colonial. En même temps, Hitler est fort aise de s’appuyer, pour obtenir la résignation des Français, sur un prestigieux maréchal, commandant en chef à la fin de la guerre précédente, et il s’arrange pour le maintenir jusqu’au bout à la tête d’un pseudo-État. Ce régime est-il traître à la patrie  ? Oui et non. Oui, surtout au moment de l’armistice, puisque la flotte et l’empire pourraient parfaitement continuer la guerre aux côtés des Anglais, tant que Churchill réussit à boucher les oreilles de ses compatriotes aux sirènes de la paix nazie.

 

« Une fois l’armistice en vigueur,

 

le gouvernement Pétain

 

n’est plus maître de rien... »

 

Une fois l’armistice en vigueur, le 25 juin, le gouvernement Pétain n’est plus maître de rien et il est absurde, par exemple, de placer sa politique antisémite dans la continuité de l’hostilité qui s’était déployée pendant l’affaire Dreyfus. Vichy, d’une part, est pris en main dans ce domaine comme dans tous les autres, et d’autre part cherche désespérément à stabiliser la situation en connaissant, et en satisfaisant, les désirs d’Hitler, sur ce chapitre en particulier. Il est clair que la vie des Juifs est moins menacée en zone sud qu’en zone occupée, mais non moins clair que l’occupant contrôle ce processus, et avance pas à pas. Sous la conduite d’un personnage, Werner Best, un très haut dirigeant SS qui, dans un poste discret d’administrateur militaire, coordonne la politique antisémite, et beaucoup d’autres, avant de passer le témoin, dans l’été 1942, au tandem SS Oberg-Knochen, qui accapare les fonctions répressives jusque là dévolues à l’armée.

 

Qu’est-ce qui, fort de toutes les recherches que vous avez effectuées, vous et d’autres, vous fait croire de manière certaine que sur les grands sujets qui vous opposent - vous pourrez les rappeler - vos analyses sont plus justes que, par exemple un Johann Chapoutot auquel on donne pourtant davantage la parole ? Je précise que je lui proposerai un droit de réponse.

 

J’ai toujours reconnu les mérites de ce collègue et de l’un de ses leit-motiv : « les nazis, cela pense ». Il a fait progresser notre connaissance de l’idéologie nazie, tant dans sa thèse sur le nazisme et l’Antiquité que dans son mémoire d’habilitation, intitulé La loi du sang. Son grand défaut, qu’il considère hélas comme une qualité, est de minorer la part d’Hitler dans la genèse de son propre système et la conduite de son propre gouvernement. Cela l’amène par exemple, dans un de ses livres les plus connus mais aussi les plus contestés, Libres d’obéir (2020), à  surestimer le rôle d’un cadre SS relativement subalterne, Reinhard Höhn. Il s’est distingué également par son hostilité à la réédition de Mein Kampf, au motif étonnant que la connaissance du livre d’Hitler risquerait d’entraîner une « régression scientifique » vers « l’hitlérocentrisme ».

 

Quels arguments bétons lui donneriez-vous ainsi qu’au lecteur pour accréditer votre thèse, qui va dans le sens précisément de cet « hitlérocentrisme » que lui réfute ?

 

Si vous voulez bien, je vais changer de victime et m’attaquer à plus forte partie. Ian Kershaw lui-même qui, contrairement à Chapoutot, s’est informé en détail sur Hitler, n’est pas certain que ce dernier ait été au courant de la conférence de Wannsee, convoquée par Heydrich et présidée par lui, le 20 janvier 1942. Un doute nourri par ce que j’appelle un besoin maladif de documents. Il y a tout de même des cas où le bon sens permet d’affirmer une chose, même en l’absence d’un procès-verbal ! Si on admet que l’ordre de mettre à mort toute une population a été donné par un dictateur, ce que fait Kershaw à propos de la Shoah, quelle idée d’aller douter qu’il en ait contrôlé l’exécution, au point de tout ignorer d’une réunion où le personnage chargé de la mission a transmis la consigne aux ministères concernés ! Je mentionne d’ailleurs, pour la première fois dans une étude historique, un témoignage de 1995 répercuté à l’époque dans une revue confessionnelle, celui d’Alfons Schulz, un soldat affecté au QG d’Hitler dont un camarade avait par hasard entendu Himmler rendre compte à Bormann du bon fonctionnement des installations d’Auschwitz.

 

Quant à l’hitlérocentrisme, c’est un concept dans lequel je ne me reconnais pas, pas plus que dans celui, souvent associé, d’intentionnalisme. C’est un tic bien fâcheux, de plaquer des concepts sur des réalités qu’il conviendrait, tout d’abord, d’observer. Je me réclamerai ici de Marc Bloch et de sa condamnation symétrique des robespierristes et des anti-robespierristes : « dites-nous simplement quel était Hitler ! »

 

Son régime présente un degré de centralisation rarement égalé, lui permettant de surgir dans n’importe quel processus comme un deus ex machina, mais c’est aussi un chef qui sait déléguer et écouter. Et qui mène une politique tellement complexe que, pour la comprendre, il faut souvent creuser très au-delà des apparences. 

 

Serait-il faux au fond de voir le Troisième Reich comme une espèce de théocratie millénariste, totalitaire et pyramidale ? Après tout il y a foi dans une mission venue de la Providence, transmise par un prophète exalté, transcrite dans une bible païenne et exécutée par des disciples parfaitement soumis.

 

Je ne le formule pas tout à fait ainsi. Hitler est très secret, et prend lui-même toutes les décisions importantes, au besoin à contre-courant de la doctrine. Il applique un programme annoncé, tout en le niant, par exemple dans ses rapports avec la France qu’il jure d’épargner avant de l’assommer. Tout est orienté vers la guerre et la victoire, après laquelle, peut-être, le régime ressemblerait davantage à une église, encore que, dans les propos dits « de table »,  il met ses successeurs en garde contre toute institution d’un clergé. 

 

Pour vous, il ne fait aucun doute qu’il a cru jusqu’à l’extrême fin de sa vie à sa vision délirante, à la mission que la Providence lui aurait confiée ? On traite donc d’un illuminé complet qui était dans le même temps un dictateur d’une rationalité extrême ?

 

Oui, sinon que ce mot de « rationalité » doit être précisé. Il raisonne juste sur des bases fausses, puisque la Providence n’existe pas et que les Juifs ne sont pas du poison !

 

Il va sans dire que j’entendais : rationalité extrême quant à l’accomplissement de ses buts.

 

Le dernier Hitler, de février à avril 1945, est le plus révélateur et le plus transparent de tous, si on décape les couches de préjugés déposées sur sa conduite. Avec des capacités d’information et de réflexion intactes, il accepte sa défaite comme un décret de l’insondable Providence et met son pays en état d’hibernation, sous protectorat américain, le maintien en vie et en liberté de Konrad Adenauer (et d’une floppée de conservateurs comme Schacht, Papen, etc.) méritant d’être scruté sous cet angle, de même que les disgrâces de dernière minute de Göring et d’Himmler. Le testament dicté à Traudl Junge l’avant-veille du suicide laisse toute latitude aux futurs gouvernants, pourvu qu’ils maintiennent fermement les lois antisémites. Déjudaïsée, l’Allemagne renaîtra de ses cendres et son passé nazi agira comme une semence.

 

Vous connaissez fort bien les rouages de la diplomatie, pour avoir longuement étudié, questionné les affaires du monde dans les années 20, 30 et 40. J’ai compris que pour vous les similitudes entre 2026 et 1933 ou 1939 sont à manier avec précaution. Mais j’ai envie de vous demander si vous sentez qu’on est tout de même en des temps de grand péril ?

 

Assurément ! Mais ici, plus que 1933, la date clé est 1914 : le déclenchement d’une guerre dévastatrice après un siècle d’industrialisation, et des dégâts tels que l’idée s’impose en 1919 d’une « société  des nations » pour arbitrer les conflits, vainement réclamée avant 1914 par les citoyens les plus conscients. Cette société, encore en rodage, agonise à partir de 1933 sous les coups d’Hitler. On le laisse acquérir une telle puissance que l’usage de la force finit par devenir indispensable. Cependant, les vainqueurs se sont donné en plein combat l’appellation de Nations-Unies et tout naturellement créent une nouvelle organisation en 1945, l’ONU, mais frileusement : un directoire de cinq puissances victorieuses donne le ton et chacune dispose d’un droit de véto, ce qui lui permet toutes les atteintes à la paix ou aux droits de l’homme dans son arrière-cour, continentale ou coloniale.

 

Aujourd’hui, des migrations, induites par les inégalités de développement et l’évolution du climat, favorisent des discours et des comportements racistes un peu partout, et des conflits locaux menacent de dégénérer en guerres d’envergure, mais rien n’est comparable au danger nazi des années 1930, ni par la cristallisation du racisme en une idéologie cohérente, ni par l’existence d’une puissance revancharde, défiant les autres.

 

Que croyez-vous devoir être la position la plus pertinente de la France sur les points suivants : le conflit russo-ukrainien ; le conflit americano-iranien ; le rapport à Washington ; à Pékin ; à Moscou ; à l’Europe en tant qu’entité supranationale ?

 

L’agression russe contre l’Ukraine, même si la Russie n’avait pas antérieurement tous les torts et si l’OTAN et l’Union européenne avaient mené une politique irresponsable, s’est heurtée  à une résistance méritoire, mais il serait temps que la paix revienne. En tout cas, la mode consistant à appeler de ses vœux une armée européenne dressée contre la Russie est à la fois inquiétante, dérisoire et conforme à une ruse antédiluvienne des classes dominantes pour faire taire les dominées, le maniement d’un épouvantail extérieur. Cette situation, si elle évolue dans le bon sens, pourrait favoriser une mutation de l’ONU en véritable instance d‘arbitrage.

 

« Si la France renoue quelque peu

 

avec son passé gaullien, elle pourra

 

alors jouer un rôle... »

 

Au Moyen-Orient, l’émergence d’un arbitrage n’est pas moins souhaitable, ainsi que la mutation du sionisme décadent, ne jurant plus que par la conquête et le massacre, en une véritable recherche de la sécurité. Israël et les États-Unis se poussant mutuellement au crime, l’affaiblissement de la puissance américaine pourrait créer des opportunités. L’Union européenne, jusqu’ici très peu démocratique, pourrait le devenir davantage moyennant un autre positionnement de la France. La question du jour est sa relation aux États-Unis de Trump, devant lesquels la présidente von der Leyen est exagérément couchée. Là aussi, la parole et l’action de la France pourraient peser davantage. Quant à la Chine et à la Russie, il est particulièrement important de ne pas les laisser se surarmer. Là encore, la France, si elle renoue quelque peu avec son passé gaullien, peut jouer un rôle.

 

Il n’y a pas écrivez-vous en 2026 de Hitler. Pas de Churchill non plus. Est-ce à dire qu’en cas de nouveau coup de force d’un État autoritaire, il n’y aurait plus personne pour reprendre le flambeau des libertés (sans naïveté quant à la complexité des motivations de Churchill et de Roosevelt durant la guerre)  ?

 

Encore une fois, le danger n’est pas là. Mais une classe politique un peu moins médiocre ne serait pas un  luxe.

 

L’éclipse du droit, écrivez-vous dans votre conclusion, est le point commun le plus remarquable entre notre époque et celle que vous analysez. Ne faut-il pas pointer une forme de lassitude au sein des démocraties, et si oui, celle-ci est-elle comparable à ce qu’on a pu connaître dans l’entre-deux-guerres ? L’ordre international que nous évoquions est-il en phase de recomposition, ou bien est-il en train de s’effondrer ?

 

Des démocraties, où et quand ? Cette belle idée reste à appliquer. C’est parce qu’elle ne l’a jamais pleinement été, dans des sociétés capitalistes favorisant les grandes fortunes ou des expériences communistes autoritaires, que le droit est en crise. On est à une croisée de chemins, et celui d’un progrès de la justice n’est pas encore barré.

 

Vous assumez votre soutien à Jean-Luc Mélenchon et à LFI depuis longtemps. En quoi sont-ils, comme vous le sous-entendez, le parti de l’extension du domaine du droit ? Que vous inspirent les accusations d’antisémitisme - ou en tout cas d’instrumentation de celui-ci - qu’on leur adresse ? La présidentielle française de 2027 sera-t-elle pour vous particulièrement décisive ? Si oui, pourquoi ? Et n’est-elle pas vouée, plus que jamais, à être hystérisée plutôt que basée sur des débats sereins ?

 

Cette question est étroitement corrélée à la concentration des médias dans quelques mains richissimes, d’une part, et aux leçons du quinquennat de François Hollande, d’autre part. La droite pouvait espérer un âge d’or, aussi confortable et durable que celui qui avait suivi la faillite de Guy Mollet en 1956-57. Frustrée de cet espoir par la bonne tenue de la France insoumise aux élections de 2017, elle a déchaîné ses très puissants médias contre un parti et un seul, avec des déformations et des caricatures quotidiennes, dont cette accusation d’antisémitisme, devenue récurrente surtout à partir du massacre des Gazaouis. Autre mauvais procès, l’accusation de flatter l’électorat musulman, traité lui-même expéditivement d’antisémite, par un clientélisme dans les « quartiers », au détriment de la laïcité et de la classe ouvrière. Alors qu’il s’agit au contraire de mieux intégrer ces quartiers à la République, notamment en y favorisant la participation aux élections. De tels excès finissent par devenir profitables à leur cible, surtout si rien ne vient, comme la guerre russo-ukrainienne en 2022, éclipser la campagne électorale.

 

J’aimerais vous demander, là encore comme citoyen mais aussi comme historien, conscient des grands impératifs pour un peuple et pour un État, au regard du précipice dans lequel on a failli sombrer dans les années 40, quels devraient être les sujets de débat majeurs dans les prochains mois - à supposer là encore qu’il y ait débat rationnel ? Posé autrement : quelles leçons devrait-on tirer de la France de  1938-39 ?

 

En 1938-39, les dirigeants français ont péché par un refus de prendre au sérieux Hitler et les projets d’agression contre leur pays qu’il avait proclamés en 1926 pour tenter de faire croire, après 1933, qu’il s’agissait  d’un propos immature et dépassé. La clé du salut était l’alliance russe, comme dans les années 1890, et comme Churchill le disait sans relâche.

 

Un partenariat stratégique fort avec la Russie est donc, aujourd’hui encore, essentiel pour la France/l’Europe à vos yeux ? Même avec celle de Poutine ?

 

Mais enfin, c’est là une constante des relations internationales, ou tout simplement humaines ! On ne doit pas chercher à convertir l’autre en soi-même, ni à le convertir du tout, du moins directement ! Il faut l’obliger à bien se conduire en étant ferme, et éviter de le hérisser dans une attitude défensive en le déclarant foncièrement mauvais.

 

Quelles sont les grandes pistes de recherche à venir sur le Troisième Reich ? Si un médium vous assurait de manière certaine une liaison avec Hitler, cet animal monstrueux dans les pires sens du terme mais aussi fascinant, quelle question, entre mille, lui poseriez-vous ?

 

Je lui demanderais s’il a fini par comprendre que les maux dont souffre l’humanité ont des causes plus complexes que le « poison juif », comme avaient fini par le comprendre ses disciples tombés aux mains des vainqueurs, tels Hess ou Eichmann. L’un et l’autre craignaient le pire au début de leur captivité, puis avaient fini par consommer sans crainte les repas qu’on leur servait ! Dans l’histoire du Troisième Reich, tout est à repenser ou presque, en intégrant la dimension de la manipulation. Voir, ci-dessous, l’exemple de mon prochain livre !

 

Vos projets et vos envies pour la suite ?

 

Je suis lancé dans l’écriture d’un nouvel ouvrage. Titre provisoire : Un bourreau très discret : Werner Best à Paris 1940-1942. Ce ne sera pas, comme ce que j’ai écrit plus haut pourrait le laisser croire, un livre sur Vichy, mais bien, avant tout, sur le nazisme. Le troisième personnage de la hiérarchie SS est probablement un des complices du chef nazi les plus importants et les plus permanents, de 1931 à 1945. Son unique biographe, Ulrich Herbert, qui l’a connu dans son extrême vieillesse, a trop cru en sa parole, d’ailleurs accessible en  français depuis quelques années grâce à ses Portraits de nazis, un écrit de 1949 traduit et présenté par Eric Kerjean (Perrin, 2015). Je l’ai déjà pris en flagrant délit d’influence sur Pétain, à propos du statut des Juifs (octobre 1940) : il met le texte, soumis par Vichy le 2 octobre, en examen auprès d’un grand nombre de collaborateurs puis siffle la fin de la discussion et signifie à Vichy l’acceptation allemande, au motif qu’une prolongation des palabres risquerait de faire avorter le projet étant donné que tout le gouvernement dit français n’est pas antisémite ! Voilà de quoi remettre en cause bien des analyses et des propagandes, même récentes !

 

Cette archive, accessible depuis des décennies, fait partie d’un gisement, à Pierrefitte, de nature à nous éclairer sur nombre de détails concernant non seulement  les  « années noires » de la France, mais l’entreprise nazie dans son ensemble. Par exemple, l’emprise d’Hitler sur ses forces armées, peu nazifiées mais néanmoins étroitement contrôlées. La nomination d’un SS de très haut vol, connu comme tel, dans un poste subordonné de l’administration parisienne, a probablement surpris et inquiété les militaires, mais l’homme a fait preuve de rassurantes capacités d’écoute et de travail collectif, le bruit qu’il était en froid avec Heydrich et exilé par mesure disciplinaire faisant le reste. Pendant cette mission, ses relations avec Hitler, directes, téléphoniques ou par l’intermédiaire de messagers, sont complètement inconnues mais on peut espérer, la question étant posée, que la documentation permettra des déductions utiles.

 

Un dernier mot ?

 

Merci de votre intérêt et de votre fidélité. Espérons que nos lecteurs s’affranchiront, cette fois, de leur timidité et feront d’abondants commentaires !

 

 

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29 août 2026

Olivier Da Lage : « En Iran, les Etats-Unis vont de chimère en chimère »

Il y a six mois débutait, tambour battant, l’attaque coordonnée, par les forces américaines et israéliennes, de la République islamique d’Iran. Les bombardements furent intenses. Dès le premier jour de la guerre, celui qui était depuis plus de 35 ans la figure tutélaire de l’État, le Guide suprême Ali Khamenei, fut éliminé, en même temps que bien d’autres hauts responsables iraniens. Ce qui nous conduisait à penser, votre serviteur en tout cas, que peut-être, cette fois, quelque chose allait se passer : le régime qui était en place depuis 1979 pouvait tomber. Olivier Da Lage, journaliste fin connaisseur de la région, apporta dès le 1er mars - deuxième jour du conflit - pour Paroles d’Actu, son analyse d’une situation qu’il savait complexe.

 

Six mois après, force est de constater que rien n’est réglé. Que Téhéran ne s’est pas effondré, que la perspective d’une chute du régime s’est éloignée. Et que l’impasse semble plutôt se trouver du côté des Américains, qui n’en finissent plus de chercher une porte de sortie à une guerre à laquelle la Maison Blanche paraît n’avoir jamais fixé d’objectif clair. Olivier Da Lage a accepté, une fois de plus, de faire avec moi le bilan d’un conflit dont on n’entrevoit pas davantage une résolution qu’il y a six mois. Ses réponses sont éclairantes comme toujours. Je l’en remercie chaleureusement. Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (Q. : 26/08/26 ; R. : 29/08/26)

Olivier Da Lage : « En Iran, les États-Unis

 

vont de chimère en chimère »

Illustration créée avec ChatGPT.

 

Six mois après le déclenchement des hostilités américano-israéliennes en Iran, peut-on estimer que l’actuel statu quo sur les questions essentielles constitue en soi une victoire pour la République islamique ? Elle est désormais un interlocuteur direct, scruté par Washington. Elle s’est découvert, avec le détroit d’Ormuz, un pouvoir de nuisance peut-être insoupçonné, y compris en tant de paix. L’administration Trump, quant à elle, voit venir à grand pas des midterms redoutés, et semble ne plus savoir sur quel pied danser...

 

Dans un combat asymétrique, lorsque le plus faible tient tête au plus fort, c’est celui-ci qui est le vainqueur. Asymétrique, cette guerre l’est assurément. Avant le déclenchement du conflit, la capacité militaire de l’Iran, affaibli par 47 ans de sanctions américaines, puis occidentales, face à la puissance combinée des États-Unis, première puissance militaire mondiale, et d’Israël, première puissance militaire du Moyen-Orient, ne permettait pas d’envisager, sur le papier, un succès iranien. De fait, presque toute sa marine de guerre a été coulée, son aviation militaire réduite à presque rien, l’espace aérien de l’Iran lui échappe largement. Mais le but affiché initialement par Israël et Washington de faire tomber le régime a manifestement échoué. Le régime a su s’adapter à l’élimination physique de nombre de ses principaux dirigeants, à commencer par l’ayatollah Khamenei, le Guide suprême de la République islamique. Donc, oui, ne pas avoir cédé d’un pouce sur ses exigences est de fait une victoire pour la République islamique d’Iran.

 

De même, si la menace de fermer le détroit d’Ormuz a été brandie dès les premiers jours de la République islamique en 1979, l’Iran s’était bien gardé de la mettre en œuvre car la fermeture du détroit prive aussi l’Iran de ses recettes d’exportations pétrolières. Mais la menace existentielle pour le régime a conduit les dirigeants survivants à franchir le pas et ils ont découvert – et le monde avec eux – que c’était un instrument très efficace, et surtout beaucoup plus souple qu’on aurait pu l’imaginer : le détroit n’est pas seulement ouvert ou fermé, il peut être entrouvert, et son accès régulé selon le bon vouloir des autorités iraniennes.

 

La perte de prestige des États-Unis, y compris auprès des alliés arabes qui croyaient en la promesse de protection américaine, est-elle perceptible ? Si oui quelles conséquences pour l’heure ?

 

Elle n’est pas seulement perceptible, elle est apparente aux yeux de tous. Le pacte dit « pétrole contre sécurité », qui avait été noué le 14 février 1945 par Ibn Saoud et Franklin Roosevelt à bord de l’USS Quincy, ancré au sud du canal de Suez, puis étendu progressivement à toutes les monarchies du Golfe à mesure qu’elles devenaient indépendantes dans les années 60 et 70, s’est avéré totalement inopérant, contrairement, par exemple, à ce qui s’est passé en 1990-1991 après l’invasion du Koweït, lorsque les États-Unis ont pris la tête d’une coalition pour libérer l’émirat. Les conséquences, au-delà de commentaires courroucés entendus du Qatar au sultanat d’Oman en passant par le Koweït et l’Arabie saoudite, sont la signature du « Pacte de La Mecque » le 7 août dernier dans la ville sainte musulmane par le président Erdogan de Turquie, le premier ministre Sharif du Pakistan et le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane. Ce pacte n’est pas un substitut à l’alliance que ces trois pays ont, chacun de leur côté avec Washington mais il démontre clairement l’intention de ses trois promoteurs d’élargir et de diversifier leur système de sécurité, et de le régionaliser. Ce pacte est d’ailleurs ouvert et d’autres pourraient le rejoindre prochainement, comme l’Égypte, le Koweït ou le Bangladesh, entre autres.

 

« Le pacte "pétrole contre sécurité",

 

noué en 1945, s’est avéré

 

totalement inopérant... »

 

Un système de sécurité ne vaut que par la confiance que ses participants ont les uns vis-à-vis des autres. Or, non seulement, les Américains n’ont pas protégé les États arabes du Golfe lors des bombardements iraniens dès le début du conflit, mais ils ont largement retiré leurs soldats des bases militaires qui étaient présents dans ces pays. Par ailleurs, les monarchies de la Péninsule n’ont pas manqué de noter la façon dont l’administration Trump maltraitait également ses autres alliés, qu’il s’agisse des Européens ou des Sud-Coréens, notamment.

 

Quel regard portes-tu sur la manière dont on a réagi au conflit jusqu’à présent, notamment en Chine, en Russie, en Inde et en Turquie ?

 

Tous les pays de la planète ont noté l’absence de stratégie claire et de buts de guerre définis par les Américains, la capacité de résilience des Iraniens, et surtout, l’épuisement rapide des stocks de munitions, notamment les missiles de défense antiaériens.

 

L’Inde, qui avait misé sur l’axe Émirats arabes unis-Israël-États-Unis se trouve dans une situation de vulnérabilité accrue du fait de la capacité de résistance de l’Iran (avec lequel elle avait pourtant à l’origine de bons rapports), mais surtout, parce que le blocage du détroit affecte considérablement ses approvisionnements en hydrocarbures, notamment en gaz naturel, et la prive d’importants débouchés pour son agriculture.

 

Les Turcs n’ont pas perdu de temps pour saisir l’occasion de nouer des partenariats stratégiques avec l’Arabie saoudite et le Pakistan, comme on l’a vu. Par ailleurs, sa compagnie nationale Turkish Airlines profite considérablement de la baisse du trafic aérien transitant par les métropoles du Golfe.

 

La Chine et la Russie, discrètement mais efficacement, ont soutenu l’effort de guerre iranien en fournissant notamment des renseignements satellitaires en temps réel sur l’emplacement des forces américaines au Moyen-Orient. Pour la Russie, l’objectif prioritaire est de favoriser tout ce qui affaiblit l’Occident. Pour la Chine, il s’agit en outre de préserver le flux d’échanges avec l’Iran qui est un important fournisseur d’hydrocarbures. Bien entendu, tant à Moscou qu’à Pékin, on se félicite de la pénurie de munitions que subit l’armée américaine. Bonus pour la Chine : les Américains ont transféré au Moyen-Orient une grande partie de leur dispositif militaire naval d’Extrême-Orient.

 

Le régime chiite iranien, pourtant honni largement, est-il devenu pour beaucoup le nouvel avatar, le nouveau front de la résistance à l’Amérique et à l’Occident ? Peut-être même au sein de ce que jadis on appelait la "rue arabe" ?

 

Il faut se méfier du terme « rue arabe » souvent employé mais qui ne signifie pas grand-chose. Parmi les Arabes, et en fonction des pays, plusieurs sentiments sont présents, et parfois simultanément. Une rancœur à l’encontre de l’Iran qui a bombardé des pays arabes (monarchies du Golfe et Jordanie) en ne se limitant pas aux infrastructures militaires, mais en frappant aussi des aéroports et même des usines de dessalement de l’eau de mer, vitales pour la survie de la population. Mais leur ressentiment s’étend aussi aux Américains, qui, alliés d’Israël, se sont lancés dans cette guerre insensée qui ne fait que des perdants et, de ce point de vue, on ne saurait écarter une certaine Schadenfreude (un malin plaisir, ndlr) en constatant l’échec des États-Unis.

 

Est-ce que le régime qu’on disait et qu’on dit toujours moribond est renforcé par l’agression extérieure ? Après tout, les Américains ont fait d’un Khamenei en fin de parcours un martyr idéal, et j’imagine que la propagande exalte à plein le patriotisme...

 

En tout cas, l’appareil répressif est intact, les arrestations d’opposants et les exécutions de manifestants de janvier se sont même intensifiées et le soulèvement sur lequel semblaient compter Israéliens et Américains au début de l’opération Epic Fury s’est avéré n’être qu’une chimère, comme il était largement prévisible. Le nationalisme des Iraniens est bien connu. Il n’est pas certain qu’il se traduise par un soutien accru au régime, mais échaudée par la très dure répression depuis le début des manifestations à la fin 2025, la population iranienne reste chez elle et attend des jours meilleurs sans nécessairement penser que cela viendra de l’extérieur.

 

La situation est-elle à comparer à la guerre avec l’Irak de Saddam Hussein, dans les années 1980 ?

 

Il y a peut-être ici et là quelques analogies, mais dans l’ensemble, les deux situations sont très différentes. 

 

Qu’en est-il de la militarisation de l’État au détriment du pouvoir des religieux, que tu évoquais lors de notre première interview ? Est-elle en passe de se confirmer durablement, et quels en sont les signes ?

 

Elle s’est complètement confirmée. Ce sont les Gardiens de la Révolution qui assurent la riposte militaire du pays donc sa défense. À plus d’une reprise, le président de la République, le président du parlement ou le ministre des Affaires étrangères ont été publiquement contredits par les Gardiens et c’est la ligne de ces derniers qui a été mise en œuvre. Quant aux religieux, ils se font très discrets. Certes, sur le papier, c’est toujours le Guide (actuellement Mojtaba Khamenei, fils du précédent) qui est l’arbitre suprême. Mais grièvement blessé lors du bombardement qui a tué son père, il se cache et il est difficile de dire quelle est son influence réelle.

 

Quelle porte de sortie raisonnable, pour les uns et pour les autres ? Quoi qu’il arrive, ceux qui de l’intérieur rêvaient à la fin de la chape de plomb fondamentaliste seront-ils déçus ? Les "cocus" de Trump ?

 

« Raisonnable » est bien le dernier mot auquel on songe pour décrire cette guerre. Une sortie rationnelle serait sans doute l’institutionnalisation d’un nouveau régime de navigation dans le détroit, garanti conjointement par Oman et l’Iran, un système de sécurité régionale incluant l’Iran, les monarchies du Golfe, et d’autres puissances périphériques (Turquie, Pakistan, par exemple), et une redéfinition des garanties de sécurités américaines, le tout accompagné d’investissements considérables pour reconstruire ce qui a été détruit de part et d’autre du Golfe. Mais c’est sans doute trop raisonnable pour se produire.

 

Quant à ceux qui espéraient la chute du régime islamique, ils devront patienter. Cela se produira peut-être à l’avenir. Mais pas cette fois-ci, quelles que soient les « sanctions maximales » que cherche à imposer Washington pour asphyxier l’Iran, dans l’espoir que ce qui n’a jamais marché finisse par fonctionner et provoquer la chute du régime. Une chimère de plus.

 

Les maîtres du monde (Eyrolles, octobre 2025)

 

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24 août 2026

« Marie-Paule Belle : l'élégance du coeur » par Matthieu Moulin

En novembre 2023, Matthieu Moulin, alors directeur artistique chez Marianne Mélodie, avait accepté d’écrire, en première partie de mon interview grand format avec Marie-Paule Belle, une petite intro où il évoquait sa rencontre avec la chanteuse et le travail qu’ils avaient accompli pour rééditer, dans une belle compilation, les premiers titres de celle-ci, jusqu’à l’iconique Parisienne.

 

Lorsque j’ai appris le décès de Marie-Paule Belle, le 25 juillet dernier, j’ai évidemment eu à cœur de lui rendre hommage. Elle était une artiste que j’aimais, qui méritait les louanges qu’elle a reçus et qui en aurait mérité bien davantage encore. Et la femme qu’elle était avait été généreuse à mon égard.

 

J’ai proposé en même temps au biographe d’artistes, Frédéric Quinonero, et à Matthieu Moulin, tous deux amoureux de chanson française, de composer chacun, autour de celle qui d’ailleurs fut une grande compositrice (le dira-t-on jamais assez ?), une évocation personnelle et musicale. Le premier m’a fait parvenir son touchant texte le 29 juillet. Il a été convenu, avec le second, que nous patienterions un peu, pour que son hommage à lui la remette un peu plus tard dans la lumière, un mois après son départ.

 

Les mots que Matthieu Moulin m’a fait parvenir, le 19 août, retracent avec fidélité et sensibilité, sa vie, sa carrière, et leur amitié jusqu’au bout. Il s’agit d’une version largement remaniée par lui, exclusivement pour Paroles d’Actu, du chapitre qu’il consacre à Marie-Paule Belle dans son ouvrage Légendes de la chanson française : Confidences d’un directeur artistique (éd. Atlande), à paraître en septembre. Je le remercie de ce partage et ne peux qu’inciter encore et toujours les lecteurs à l’écouter, à la découvrir, parce qu’elle le vaut bien.

 

Pour conclure cette intro, je veux vous faire écouter ou réécouter deux de ses titres emblématiques, versant fantaisie : Wolfgang et moi et Nosferatu. Une émission de mars 1973. De l’incontournable Philippe Bouvard, qui vient tout juste de nous quitter. Aux mots aimables qu’il reçoit ce jour on peut ajouter : il a contribué de manière importante à faire connaître Marie-Paule Belle ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

>>> Marie-Paule Belle, avec Philippe Bouvard <<<

 

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU

 

Avant-propos

par Matthieu Moulin, le 21 août 2026

 

Derrière La Parisienne et une carrière de plus d’un demi-siècle, j’ai découvert une femme pudique, drôle, mélancolique et profondément généreuse.

 

J’ai d’abord admiré l’œuvre de Marie-Paule Belle avant d’avoir la chance de la connaître personnellement et de nouer avec elle, au fil du temps, une véritable relation de confiance et d’amitié.

 

C’est cette aventure humaine que je raconte ici et plus longuement dans mon livre à paraître prochainement aux éditions Atlande, Légendes de la chanson française – Confidences d’un directeur artistique, à travers un chapitre que je lui consacre : « Marie-Paule Belle, l’élégance du cœur ».

 

Mon texte n’est pas seulement un portrait biographique de Marie-Paule Belle. J’y retrace aussi notre rencontre, le regard que j’ai porté sur l’artiste autant que sur la femme, puis le lien qui s’est peu à peu tissé entre nous jusqu’à sa disparition.

 

Dès les premières pages, je reviens sur notre premier rendez-vous, chez elle, en 2019, et sur cette connexion presque immédiate qui s’est installée entre nous et qui allait donner naissance à un projet commun : la réédition de ses premiers enregistrements.

 

 

Matthieu Moulin et Marie-Paule Belle, 2019. Crédits photo : D.R.

 

 

«Marie-Paule Belle : l’élégance du cœur »

par Matthieu Moulin, le 19 août 2026

 

Jeudi 13 juin 2019. Marie-Paule Belle m’attend chez elle. Dit comme ça, cela paraît presque banal… sauf qu’en réalité, nous ne nous connaissons pas encore et qu’elle m’a donné rendez-vous directement à son domicile. Il faut croire que mon visage lui inspirait confiance — ou alors qu’elle avait un excellent instinct !

 

Ce premier tête-à-tête reste pour moi un souvenir lumineux. J’y découvre une femme d’une gentillesse touchante, loin des postures et des coquetteries que l’on prête parfois aux artistes.

 

Armé de mon micro, je suis là pour l’interviewer à propos d’un artiste aussi fascinant que burlesque : Yvette Leglaire. Je prépare alors un documentaire consacré à ce personnage haut en couleur. Une fois son témoignage capté, puisque Marie-Paule Belle est là, juste en face de moi, je ne résiste pas à l’envie de prolonger la conversation.

 

Nous évoquons ses premiers enregistrements, réalisés entre 1968 et 1975, bien avant le succès de La Parisienne. Une vingtaine de titres magnifiques qui n’ont jamais bénéficié d’une réédition complète. Parmi eux figure l’une de mes chansons préférées : Wolfgang et moi, qui l’avait révélée au grand public au printemps 1973.

 

Je lui glisse alors :

 

— Et si l’on réalisait une compilation autour de ces premiers succès ?

 

Elle accepte immédiatement. Sans hésiter. Avec un enthousiasme sincère. Le jour même, elle me remet les rênes du projet. Une évidence semble s’être installée entre nous : on se serre la main, on se met d’accord en quelques mots, sans contrat ni paperasse. Une marque de confiance que l’on n’oublie pas.

 

En me replongeant dans ses disques des années 70 — tour à tour tendres, nostalgiques, parfois graves — je suis happé par son univers. Un monde façonné avec pudeur, élégance et sincérité. Marie-Paule met beaucoup d’elle-même dans ses chansons. Ce ton intime n’a pas changé cinquante ans plus tard. On le retrouve intact dans « Un soir entre mille », enregistré en piano-voix, dans les conditions du direct.

 

Cette approche, elle l’avait adoptée dès 1994 sur les conseils de William Sheller. Elle me raconte comment, à Bruxelles, ses musiciens ayant été bloqués à la frontière, Sheller avait dû assurer seul un concert au piano.

 

— C’est là qu’il a découvert une autre manière de chanter. Une émotion plus nue. On fait corps avec son piano…

 

Plus tard, après l’avoir entendue dans ses nouvelles chansons, il lui avait conseillé de faire de même :

 

— « Il faut absolument que tu ne chantes qu’en piano-voix. C’est là que tu seras la plus vraie. Tu auras la plus grande trouille de ta vie… mais aussi la plus grande liberté. »

 

Elle marque une pause.

 

— Et c’était vrai.

 

Dans son dernier album, Marie-Paule se dévoile plus que jamais. Elle parle de son père, de sa mère, de ses deux frères, de son enfance. Jusqu’à huit ans, elle vit à Pont-Sainte-Maxence, dans l’Oise, avant que la famille ne s’installe à Nice.

 

Son père est médecin généraliste, passionné par son métier mais souvent absent. De cette ambivalence naît une chanson bouleversante : Il écoutait le cœur des gens… et y avait mon piano dedans. Tout est là : l’amour, le manque, la musique.

 

Sa mère, grande musicienne, lui apprend très tôt le piano et surtout à jouer avec du sentiment. Chez elles, la musique n’est pas un exercice : c’est une conversation. Elle veille aussi à ce que sa fille ne connaisse jamais la dureté qu’elle-même avait subie dans son apprentissage.

 

— Ma mère avait dit au professeur : « Que ma fille ne souffre jamais à cause de la musique. Qu’elle ait toujours du plaisir avec son instrument ! »

 

Marie-Paule éclate de rire :

 

— Alors forcément… j’ai très vite compris qu’il n’était pas nécessaire de travailler trop !

 

Virtuose du piano, elle a toujours beaucoup joué d’oreille. Chopin, qu’elle vénère, et Schubert nourrissent profondément son écriture.

 

À Nice, elle se lie d’amitié avec Michel Grisolia, déjà passionné par les mots. Elle découvre aussi le jazz à Juan-les-Pins — Ella Fitzgerald, Oscar Peterson, Miles Davis — puis les Beatles, véritable révolution pour sa génération.

 

Deux autres chocs seront déterminants : Jacques Brel et Barbara.

 

De Brel, elle retient l’engagement physique absolu.

 

— Il était littéralement dans sa chanson. Il vivait chaque mot, chaque note. Une offrande de soi.

 

Barbara lui révèle autre chose : la possibilité pour une femme de dire l’intime à la première personne, d’assumer la fragilité, la passion, le désir, la blessure.

 

À la faculté de Nice, Marie-Paule arrive parfois avec sa guitare. Après les cours, on chante entre amis. Pour cette jeune femme timide et réservée, la chanson devient un exutoire. Et puis il y a l’humour, cette façon de dire les choses profondes avec légèreté.

 

— À l’intérieur, je n’étais pas quelqu’un de très joyeux. J’étais plutôt traversée par une certaine mélancolie. Et puis j’ai compris que ma porte de sortie, c’était de faire rire.

 

« Faire rire comme on allume une lampe

 

dans une pièce trop sombre »

 

Faire rire comme on allume une lampe dans une pièce trop sombre.

 

Sur un pari entre copains, elle s’inscrit à un télé-crochet de Télé Monte-Carlo. Semaine après semaine, elle est sélectionnée et finit par remporter la finale. Le prix : un voyage au Canada pour chanter à la télévision et l’enregistrement d’un 45 tours chez CBS. Elle a vingt ans.

 

À l’automne 1968, elle monte à Paris enregistrer ce premier disque. L’un des titres, Tout vient à point, est signé par son père. Au dos de la pochette, un texte tendre est signé Michel Grisolia. La musique reste une affaire de famille et d’amitié.

 

Puis, brutalement, tout s’arrête.

 

Le 26 juin 1969, sa mère meurt soudainement.

 

— C’est la cassure de ma vie. J’y pense tous les jours. On vous dit : « Avec le temps, ça passera. » Mais non. Ça ne passe pas.

 

Marie-Paule se retrouve face à un choix : rester auprès de son père et de ses frères ou suivre cette voix intérieure qui l’appelle depuis toujours.

 

En septembre 1969, elle choisit Paris. Deux certificats de maîtrise en poche, une valise et une petite chambre de bonne boulevard Saint-Germain pour tout royaume. Le décor est romantique sur le papier. Dans la réalité, elle pleure beaucoup. Heureusement, elle retrouve Michel Grisolia.

 

Puis viennent les auditions et les cabarets : L’Écluse, L’Échelle de Jacob. Elle chante à la guitare, partage l’affiche avec Marie-Thérèse Orain, Jacques Debronckart ou Cora Vaucaire.

 

— Au départ, mon intention, c’était surtout de faire connaître mes chansons. Je n’imaginais même pas les chanter moi-même.

 

Elle abandonne finalement ses études. Son père ne s’y oppose pas.

 

— Il n’a rien dit… il m’a fait confiance.

 

Le 5 octobre 1970, rue Jacob, elle rencontre Françoise Mallet-Joris. Rencontre décisive. L’écrivaine lui propose de s’installer dans le vaste appartement où elle vit entourée d’amis, d’enfants et d’artistes. Marie-Paule compose des musiques pour les spectacles privés qu’elle y organise.

 

Dans cette maison bruissante, elle retrouve une tribu, une chaleur. Très vite, la complicité artistique devient amitié, puis passion. Une histoire fusionnelle qui durera onze ans et marquera profondément sa vie comme son œuvre.

 

Mars 1973. Coup de téléphone.

 

— Allô, Marie-Paule Belle ? Vous passez à Bobino la semaine prochaine !

 

Elle croit d’abord à une plaisanterie. Mais la proposition est sérieuse : la voilà propulsée en première partie de Jean Constantin. Le public suit, les critiques applaudissent. Le 31 mars, Philippe Bouvard l’invite dans « Samedi soir ». La télévision entre dans l’équation.

 

Il faut désormais enregistrer un album.

 

Chez CBS, pourtant, les chansons sont jugées trop littéraires. Françoise Mallet-Joris essuie même une remarque d’une violence inouïe sur ses textes. Quelques mois plus tard, ces mêmes chansons toucheront pourtant le grand public.

 

La bonne étoile de Marie-Paule s’appelle alors Myriam, une amie qui l’emmène chez Boris Bergman. Celui-ci lui conseille d’aller voir Max Amphoux, éditeur et producteur chez Sonopresse.

 

Marie-Paule lui fait écouter ses chansons.

 

— À votre avis… qui pourrait les chanter ?

 

Max Amphoux la regarde :

 

— Mais c’est vous qui allez les chanter ! Et on ne va pas faire un 45 tours. On va faire un 33 tours complet !

 

Deux albums sont signés.

 

— Sans lui, je ne serais pas là. Il aimait la chanson à texte. Il prenait des risques. Il m’a soutenue d’une façon incroyable.

 

Le premier album est enregistré au Studio Davout. Un 45 tours le précède : Wolfgang et moi, chanson malicieuse dans laquelle la sœur de Mozart revendique ses droits d’auteur. Derrière la fantaisie, un propos presque féministe avant l’heure.

 

En 1974, France Inter choisit Café Renard pour représenter la France au Festival international de la chanson francophone de Spa. Marie-Paule y va presque en touriste et en revient avec le Grand Prix. La même année, elle reçoit le Grand Prix du Disque de l’Académie Charles-Cros.

 

Tout s’accélère.

 

En 1975, elle retrouve Bobino puis part en tournée, notamment avec Serge Lama. Trois saisons sur les routes et une complicité unique.

 

— Avec Serge, ça a été la folie. Il préférait rouler avec moi dans ma petite Austin plutôt que dans sa voiture avec chauffeur. Pour parler. Pour échanger.

 

Serge lui apprend aussi la scène et surtout à recevoir l’amour du public.

 

— Je courais en coulisse dès la dernière note. Je ne savais pas saluer ! Il se mettait devant la sortie et m’interdisait de filer.

 

Le 25 janvier 1976, Marie-Paule fête ses trente ans et la sortie de son troisième album. Serge Lama y signe notamment Mon nez, inspiré d’un complexe qu’elle lui avait confié.

 

— Mais enfin, je ne vais pas chanter ça !

 

— Si, si, tu vas la chanter ! Et les gens vont adorer.

 

Ils l’adorent.

 

Mais le disque contient surtout un titre qui va dépasser toutes les espérances : La Parisienne. Un pastiche tendre et mordant, nourri des scènes observées dans la capitale. RTL le diffuse massivement. La chanson devient un immense succès et, pour longtemps, sa carte de visite.

 

Marie-Paule garde pourtant les pieds sur terre.

 

— Le succès, après… c’était presque moins intense que le plaisir de la création.

 

Créer reste l’essentiel. Avec Michel Grisolia et Françoise Mallet-Joris, elle forme un triangle artistique exceptionnel. Les chansons naissent des mélodies, des mots, des éclats de rire.

 

— Je n’ai jamais eu l’impression de travailler. Écrire ensemble, c’était du jeu, de l’amitié, de la complicité.

 

Les années 70 et 80 défilent dans un tourbillon. D’autres auteurs la rejoignent, parmi lesquels Pierre Delanoë ou Isabelle Mayereau. Cette dernière me racontera d’ailleurs que leur collaboration est née… autour d’un vélo d’appartement. Avec Marie-Paule, même les chansons semblent commencer par un éclat de rire.

 

La scène reste son vrai royaume. En 1978, elle triomphe quinze jours à l’Olympia. Mais le trac est immense. Juste avant d’entrer en scène, elle vomit sur les chaussures de Bruno Coquatrix.

 

Celui-ci lui murmure :

 

— Ne vous excusez pas… Jacques Brel l’a fait avant vous.

 

En 1980, elle s’installe trois semaines au Théâtre des Variétés. L’année suivante, elle retrouve Serge Lama pour une dernière tournée commune.

 

Mais 1981 marque aussi la fin de son histoire avec Françoise Mallet-Joris. Onze années d’une passion intense. Avec le recul, Marie-Paule comprend que certaines chansons de Françoise annonçaient déjà leur séparation.

 

— Tout était déjà écrit dans les chansons. Je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard.

 

Elle ajoute :

 

— Mon histoire avec Françoise est hors norme. Je souhaite à tout le monde de vivre une histoire comme celle-là… au moins une fois dans sa vie.

 

 

« Je souhaite à tout le monde de vivre une histoire

 

comme celle-là… au moins une fois dans sa vie »

 

Françoise disparaît le 13 août 2016. Marie-Paule lui rend hommage quelques années plus tard dans un livre au titre bouleversant : Comme si tu étais toujours là. En rouvrant les dossiers de leur vie commune, elle retrouve des textes inédits et des lettres d’une rare intensité.

 

Le livre paraît en même temps que la compilation « Mes premières années », que j’ai eu la joie de réaliser pour elle. Pour célébrer cette double actualité, j’organise une dédicace le 17 janvier 2020 dans le Marais. Une soirée simple, vivante, chaleureuse. Tout semble sourire à Marie-Paule.

 

Elle s’apprête alors à fêter ses cinquante ans de carrière à La Nouvelle Ève. Mais, en mars, la pandémie interrompt brutalement le projet.

 

Marie-Paule trouve pourtant une manière de maintenir le lien avec son public : chaque jour, chez elle, au piano, elle offre une chanson sur les réseaux sociaux. Très vite, le rendez-vous devient un rituel. Les fidèles réclament des titres et une nouvelle génération découvre son univers.

 

— J’ai la chance d’avoir un public formidable.

 

Les retrouvailles avec ce public ont finalement lieu au Théâtre de Passy en janvier 2024. Le succès impose des prolongations en juin. J’y suis — quatre fois — parce qu’il y a des rendez-vous qu’on ne rate pas.

 

Le 2 novembre, elle monte sur la scène des Folies Bergère. Triomphe. Standing ovation. Une revanche lumineuse sur les années suspendues.

 

Même effervescence en 2025. Marie-Paule revient sur scène et la presse s’en mêle véritablement. On la voit partout, et j’en suis profondément heureux pour elle.

 

Mais déjà, le temps des adieux commence à se faire sentir.

 

En mai 2026, elle décide d’intituler son nouveau spectacle « Au revoir et merci ». Elle veut remercier son public pour toutes ces années de fidélité et lui dire au revoir avec l’élégance et la tendresse qui la caractérisent. Nous sommes tous là pour l’accompagner. Le récital devient bien plus qu’un spectacle : un immense rendez-vous d’amour.

 

25 juillet 2026. Je suis en vacances dans le Sud. Deux mois à peine se sont écoulés depuis que nous nous sommes quittés lorsque j’apprends, avec stupeur, sa disparition.

 

Le choc est immense. La dernière fois que nous l’avions vue, elle était superbe, rayonnante, en pleine forme. Et surtout, heureuse. Nous avait-elle caché que son mal empirait ? J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi tout est allé si vite, pourquoi son départ paraît si soudain.

 

Alors, des mots me reviennent. Ceux qu’elle avait choisis pour sa dernière affiche : « Au revoir et merci. » Comme si, peut-être, elle savait déjà que ses jours étaient comptés. Comme si, ce soir-là, elle ne tirait pas seulement sa révérence…

 

Je relis tous nos échanges, ces dizaines de textos accumulés au fil du temps. Le dernier date du 2 juillet. Comme à son habitude, il est bienveillant, chaleureux, plein d’affection et s’achève par des cœurs et des baisers.

 

Je suis triste. Très triste. D’autant plus que, trop éloigné géographiquement, je ne peux me rendre à la cérémonie. Mais je sais qu’elle ne m’en aurait pas voulu.

 

Il faut écouter, réécouter les chansons de Marie-Paule Belle. Héritière assumée de Barbara, amoureuse des chansons 1900 — celles de Fragson ou de Mayol — qu’elle a su remettre au goût du jour avec panache.

 

Quel disque choisir dans sa copieuse discographie ? Je serais tenté de répondre : prenez simplement le premier qui vous tombe sous la main. Car je sais d’avance qu’il sera forcément très bien.

 

Marie-Paule est l’une des plus belles personnes qu’il m’ait été donné de croiser dans ma vie. Une femme généreuse, lumineuse, profondément humaine.

 

 

« Une femme généreuse, lumineuse,

 

profondément humaine »

 

Et, comme j’aime à le dire : jamais une artiste n’aura aussi bien porté son nom.

 

Légendes de la chanson française : Confidences d’un directeur artistique,

préfacé par Serge Lama, paraîtra en septembre aux éditions Atlande.

 

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20 août 2026

Valérie Fayolle : « Le meilleur carburant d'un romancier, c'est la pâte humaine »

Parmi mes découvertes littéraires de cet été caniculaire, j’ai eu la chance de pouvoir lire, avant sa sortie publique, le nouveau roman de la journaliste (Le Paris des Arts sur France 24 notamment) et autrice Valérie Fayolle. Quel est donc ce 4è Péché (Éd. Récamier, septembre 2026) dont il est ici question ? L’envie, ou plus précisément peut-être, dans un récit où le mépris de classe est central, la convoitise. Un récit qui se lit comme une chronique sociale et comme un thriller, qui nous balade entre séquences érotiques, huis clos judiciaires et flashbacks sur des moments de vie du personnage central, Max, qui se trouvera ballotté entre deux univers avant de prendre en main son propre destin. Cette histoire-là se finira mal, on le sait, on le sent depuis son commencement. Pour le reste, c’est à vous, lecteurs, de le découvrir. Ce roman plaira certainement aux amateurs du genre. Merci à Valérie Fayolle pour l’interview qu’elle a bien voulu m’accorder. Et merci à Anne-Lyse Geneix, sans qui rien n’aurait été possible ! Exclu, Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLU - PAROLES D’ACTU (Q. : 04/08 ; R. : 13/08).

Valérie Fayolle : « Le meilleur

 

carburant d’un romancier,

 

c’est la pâte humaine »

Le 4è Péché (Éd. Récamier, septembre 2026)

 

Valérie Fayolle bonjour. Votre nouveau roman, Le 4e Péché, nous offre une intrigue où s’entremêlent choc des mondes, entre humbles et nantis, et secrets de famille, un peu comme dans les grandes sagas de l’été des années 90 (avec moins de filtres et plus de mixité sociale) ou dans les séries plus modernes type Grand Hôtel. Qu’est-ce qui dans vos visionnages, dans vos lectures, dans votre vécu peut-être, vous a inspiré cette histoire ?

 

Bonjour, merci de vous intéresser à mon nouveau roman. Comme les précédents, il est traversé par mes obsessions d’écriture : le secret de famille, le triptyque amoureux, le destin contrarié et l’héritage invisible. J’aime explorer cette transmission silencieuse, ce que chaque être reçoit sans le savoir : les limites, ou, a contrario, les attentes liées à sa condition sociale, les rêves contrariés des parents, les mensonges qui finissent toujours par refaire surface. L’héritage est ce qui nous précède, nous façonne, et parfois nous condamne, sans même que nous en ayons conscience…

 

Le 4e Péché est né de plusieurs interrogations que j’ai eu envie de creuser :

- Quel adulte devient-on lorsqu’on grandit à la frontière de deux mondes que tout oppose ?

- Que se passe-t-il lorsque tout ce sur quoi on s’est construit s’effondre ?

- Avons-nous tous, au fond de nous, un monstre prêt à rugir ?

- Qu’est-ce qui, en une seule minute, peut faire basculer une vie entière ?

 

Vous faites référence aux grandes sagas des années 90 et aux séries plus contemporaines. Je n’y avais pas songé, mais la comparaison me touche. En littérature, j’aime les sagas lorsqu’elles ne sont pas habitées de bons sentiments, parce qu’elles permettent de raconter le collectif à travers l’intime, et parce que les secrets y contaminent tout le récit, déplacent les lignes entre les personnages et obligent le lecteur à relire, à reconsidérer, à douter de ce qu’il croyait acquis. C’est précisément ce que j’ai essayé de faire.

 

J’ai envie de vous demander si vous avez rapidement fixé la structure narrative de votre roman : il y a le passé qui se déroule au fur et à mesure, et des séquences d’adultère et judiciaires, qui nous sont beaucoup plus contemporaines. Vous avez pris plaisir à "balader" le lecteur ?

 

Absolument. Le passé éclaire le présent. Le roman s’ouvre sur une rencontre dans un parc… Un homme, une femme, une fulgurance, un fantasme aux contours flous mais grisants. Quelques semaines plus tard, l’homme est interrogé dans les locaux de la police judiciaire, et l’on comprend immédiatement qu’un drame a eu lieu.

 

Je voulais que le lecteur avance comme un enquêteur, en se posant sans cesse les mêmes questions : quoi, qui, quand, comment, pourquoi ? Les allers-retours entre le présent et le passé me permettent de reconstituer peu à peu le chemin qui a mené à ce point de rupture, tout en entretenant le mystère de ce qui s’est réellement joué. Chaque révélation oblige à relire mentalement ce qui précède. C’est une mécanique exigeante, mais jubilatoire à construire.

 

Les scènes de sexe viennent, elles aussi, troubler la linéarité du récit. Elles révèlent les rapports de pouvoir, les zones aveugles, les attirances inexpliquées. Dans l’intimité d’une chambre d’hôtel — où se rejoignent deux de mes personnages sans que l’on sache encore lesquels — se déploient la domination, le manque et tout ce qui échappe à la conscience. Dans le périmètre sacré du lit, le corps précède la pensée, les masques se fissurent. La sexualité devient alors un langage à part entière, celui qui me permet de dire ce qu’aucun dialogue ne saurait véritablement traduire.

 

Ça a été compliqué de les dessiner, vos personnages ? De faire en sorte d’éviter qu’ils soient trop d’une couleur ou de l’autre ? Je pense par exemple, évidemment, aux deux mères de famille... Vous avez un peu de tendresse pour chacun, j’imagine ?

 

J’ai essayé de ne pas être caricaturale en dépeignant mes personnages, très différents les uns des autres, notamment les deux mères de famille, aux antipodes dans leurs valeurs, leur rapport au monde et aux autres. Le meilleur carburant d’un romancier, c’est la pâte humaine : aller fouiller les âmes pour essayer d’en saisir les ressorts, les vertiges, en décelant ce qu’il y a à la fois de singulier et d’universel en elles. Je suis allée gratter là où ça fait mal, dans la liste ontologique des péchés capitaux auxquels tout le monde est confronté dans sa vie, avec à la fois des penchants et des circonstances atténuantes.

 

Le 4e péché, l’envie, circule partout dans le roman. J’ai tenté de deviner ce qui était propre à chacun et ce qui était profondément humain, dans les failles, les zones de gris, les interstices. En tant que romancière, je suis amenée à interroger les démons de tous mes personnages : ceux qui les rongent, ceux qui les dévorent, ceux qu’ils combattent, ceux qu’ils laissent grandir, ceux qu’ils attisent. Et je n’oublie jamais de me poser cette question : comment agirais-je à leur place ? Dans ce processus créatif, je nourris une empathie pour chacun d’entre eux, même pour les plus détestables qui commettent l’irréparable. Parce qu’on n’est jamais un « monstre » tout seul. Autour de soi, il y a toujours des individus qui contribuent à l’édification du « monstre », les pompiers incendiaires qui nourrissent son feu intérieur : les complices, ceux qui n’ont rien fait ou qui laissent faire, ceux qui mettent des bâtons dans les roues ou humilient. On est toujours le produit d’une société et d’un entourage. J’ai tenté de souligner cela en m’affranchissant de tout jugement moral. Je ne distribue jamais les bons et les mauvais points. Je m’attache à comprendre comment un être humain en arrive à devenir ce qu’il est.

 

Est-ce que le mépris de classe, dont il est beaucoup question ici (même si on verra bientôt qu’il y a autre chose "derrière"), c’est quelque chose qui vous touche particulièrement ? Que vous avez eu l’occasion déjà de vivre, ou peut-être de rencontrer ?

 

Oui, cela me touche parce que le mépris de classe est souvent beaucoup plus sournois qu’on ne le croit. Il s’exprime dans une manière de s’adresser à l’autre, un silence, un regard, une invitation qui n’arrive pas, un désintérêt profond. C’est une violence feutrée.

 

Enfant, j’ai été très marquée par le grand écart qu’il fallait faire pour aller de chez mes grands-parents paternels à mes grands-parents maternels. Ils étaient issus de deux milieux sociaux très différents et je passais de l’un à l’autre en traversant seulement deux rues. Toute petite, je sentais confusément que les codes, les règles, les attentes… la façon d’habiter le monde n’étaient pas les mêmes. Il n’y avait aucun mépris affiché, mais ces deux univers dialoguaient rarement et pourtant ils m’étaient aussi familiers l’un que l’autre. Ce terreau-là, celui de mon enfance, a sans doute alimenté mon écriture, même s’il n’est aucunement question de mon histoire personnelle dans ce roman.

 

Votre récit met en scène, de la fin des années 90 à nos jours, une famille bourgeoise, des capitaines d’industrie depuis plusieurs générations, et une famille ouvrière, dans la nord de la France. Une usine de textiles de qualité, qui semble presque déjà datée à l’époque où se situe l’action. Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir chroniqué là un peu d’un monde disparu ? Et pourtant dans le fond, est-ce que les classes de cette ère industrielle ont tant bougé que ça ?

 

Mon propos n’est pas de raconter une époque, mais de puiser dans l’époque les ressorts qui nourrissent la tragédie intime que je décris. La France a évidemment changé depuis cinquante ans. Le paysage industriel, le visage de nos villes se sont transformés sous l’effet conjugué de la mondialisation et de la modernisation. Pour autant, il demeure chez chacun d’entre nous une aspiration à une vie meilleure, le désir de vivre dans de meilleures conditions que celles qu’ont connues nos parents et de transmettre un avenir plus doux à nos enfants. Le problème, c’est que l’ascenseur social, qui fonctionnait tant bien que mal pendant les Trente Glorieuses et permettait notamment aux milieux modestes d’accéder à la propriété, est aujourd’hui en panne. L’école ne suffit plus pour s’élever, la précarité est devenue le nouveau filet qui nous enferme et ceux qu’on appelle les transfuges de classe sont plus rares.

 

 

« La méritocratie est en crise parce que la promesse

 

sur laquelle elle reposait s’est fragilisée. »

 

La méritocratie est en crise parce que la promesse sur laquelle elle reposait s’est fragilisée. Il en résulte des frustrations profondes. Ce qui passait hier pour un rêve accessible est devenu, pour beaucoup, un mur infranchissable. Autrefois, on pouvait vivre les uns à côté des autres et faire société. C’est plus difficile aujourd’hui. C’est ce que j’ai voulu décrire dans mon roman, à travers un personnage principal qui parvient à s’arracher à son milieu d’origine en forçant la machinerie de l’ascenseur social, en courant d’un étage à l’autre, jusqu’à risquer de se perdre entre les deux.

 

Je ne spoilerai rien mais disons que votre histoire ne se termine pas bien, et même qu’elle se termine assez mal. "Nul ne guérit de son enfance", on pense un peu à cette phrase... C’est un peu votre message, et peut-être votre conviction intime ?

 

Ah bon, ça se finit mal ? Je ne partage pas forcément votre point de vue ! Certes, je vous l’accorde, la fin est parfaitement amorale : il y a des morts sur la route, mais aussi des rédemptions inattendues. Parfois, sauver un seul personnage auquel on s’est profondément attaché, malgré ses errements, malgré sa monstruosité, c’est déjà un « happy end » pour le romancier. Et c’est aussi un pied de nez au déterminisme, à cette idée selon laquelle on ne guérit jamais tout à fait de son enfance.

 

Quelle(s) question(s) la journaliste Valérie Fayolle, qui viendrait de refermer Le 4e Péché, aurait-elle envie de poser à l’autrice du même nom ? Et tiens, pendant qu’on y est, que répondrait-elle, cette douée autrice ?

 

La journaliste demanderait : quel est donc ce quatrième péché ? Et l’autrice répondrait : c’est l’envie, la convoitise. Elle traverse tout mon roman comme une tension souterraine, presque invisible et pourtant omniprésente. L’envie d’une autre vie, d’une autre place, parfois même l’envie d’être un autre. Envie d’ascension sociale, de reconnaissance, de lumière. Envie de posséder, de dominer dans la sexualité. L’envie est une force silencieuse, corrosive, qui travaille mes personnages de l’intérieur. Car elle a cette particularité: c’est le seul péché capital qui ne donne jamais de joie, ne procure aucun plaisir. Parce que l’envie ce n’est pas désirer quelque chose pour soi, c’est souffrir de ce que l’autre est ou possède. Et dans un monde saturé d’images, d’expositions de soi, de comparaisons permanentes, elle devient un poison lent et toxique. Lorsque l’envie rencontre la vérité, elle ne répare rien. Elle fissure et elle fracture. C’est le péché le plus amer.

 

Avant Le 4e Péché donc, il y avait cette pièce, Le Comble de la vanité. C’est quelque chose qui vous travaille ça quand même, cette histoire de péchés capitaux ?

 

Je souris ! Je n’avais pas fait le lien, mais vous avez raison : la vanité peut être rattachée au péché d’orgueil ! Cela dit, le titre, « Le comble de la vanité », fait davantage écho au tableau de vanités caché dans les combles de la maison familiale, décor de ma pièce de théâtre, qu’à ce vilain défaut narcissique. Est-ce que je suis obsédée par les péchés capitaux ? Non, mais quelle matière formidable et familière ! Comme tout le monde, je pèche par orgueil, par colère, par gourmandise, par paresse ! Les péchés capitaux sont des archétypes extraordinaires. Ils parlent de nous depuis des siècles. Ils offrent une grille de lecture des passions humaines. C’est un terrain de jeu inépuisable.

 

Vous avez écrit plusieurs romans, une pièce de théâtre on vient de le rappeler, et même ai-je lu, des chansons, pour Alpha Blondy, pour Sheila, des chansons qui accompagnent ce livre et les autres aussi. Est-ce que vous diriez que quand même, le roman est, parmi toutes ces formes d’expression artistique, celle dans laquelle vous êtes le plus à votre aise, le plus en liberté ?

 

J’aime toutes les formes d’écriture parce qu’elles obéissent à des règles et offrent des libertés différentes. Mais, quel que soit le support, je suis animée par la même envie : raconter des histoires. En tant que journaliste, je raconte le réel. En tant que romancière, j’essaie de raconter ce qui se cache derrière le réel, et cette vérité-là m’intéresse. Le roman permet d’entrer dans la tête des personnages, de fouiller leurs contradictions, d’explorer leurs zones d’ombre, de jouer avec le temps et les points de vue, de camper des ambiances en insistant sur les descriptions, de délier la narration. Et je n’ai aucune durée à respecter !

 

Au théâtre, c’est très différent. On est presque exclusivement dans le dialogue, avec le souci perpétuel de faire passer des émotions sans les nommer. Vous ne pouvez pas faire dire à un personnage : « Je souffre » ou « J’ai peur ». Il faut construire une situation ou mettre en scène un silence qui permette au spectateur de ressentir ce qui se passe. J’adore ce jeu de cache-cache, ce ping-pong entre ce qui est dit et ce qui est joué. Et puis le théâtre autorise une forme d’excès qui est jubilatoire dans l’écriture. On peut exagérer certains événements, multiplier les rebondissements, grossir les traits de caractère. Le théâtre offre une grande liberté parce que vous passez un pacte avec le public, qui n’a pas besoin que tout soit crédible. Vous pouvez, par exemple, lui faire accepter qu’un acteur de vingt ans joue le rôle d’un vieil homme de 90 ans. C’est une convention, et ça marche. Il y a quelque chose qui m’émerveille dans ce rapport direct au public.

 

La chanson, enfin, impose une contrainte forte : faire surgir une histoire, une image ou une émotion avec une poignée de mots seulement, en respectant des rimes et un nombre de pieds précis. J’adore la touche impressionniste de la chanson, et c’est un travail d’équipe. Une bonne chanson, c’est un bon texte et une bonne mélodie. Quand les deux se rencontrent, cela vous touche au cœur et vous accompagne. Les émotions qu’on arrive à faire passer en musique sont, pour moi, les plus vibrantes et les plus durables. C’est pour cela que j’accompagne tous mes romans de chansons originales, spécialement créées pour alimenter mon récit et permettre aux lecteurs de ressentir mes personnages autrement. La musique est accessible grâce au QR code qui se trouve dans les toutes premières pages du roman.

 

Écrire c’est pour vous, depuis longtemps, quelque chose de nécessaire ? Qui vous aide dans les moments de doute, vous fait du bien ?

 

C’est une question à laquelle j’ai toujours beaucoup de mal à répondre, comme j’ai un mal fou à répondre aux questions qu’on me pose sur mes romans, sur ce que j’ai voulu dire, raconter, sur le sens que je donne à tel ou tel thème abordé, parce qu’aussi étrange que cela puisse paraître, l’intention, la portée et le sens de ce que j’écris émergent toujours après, à la toute fin, quand je pose mon stylo. Je n’écris pas pour dire ce que je pense mais pour comprendre ce que je pense vraiment ! Au départ, j’ai une idée de trajectoire, une galerie de personnages et une histoire à raconter, mais cela s’arrête là. Je me mets devant mon ordinateur et je me laisse guider. Par quoi ? Je ne sais pas. L’intuition ? L’imagination ? L’émotion ? Je confère à l’écriture une vertu presque magique. Je n’ai jamais eu peur de la page blanche : je sais que le flot va surgir. Comme si ma main était reliée à quelque chose de beaucoup plus vaste que mon cerveau ou ma conscience. Je me sens accompagnée.

 

Il y a quelque chose de mystique dans l’écriture et de grisant. C’est un refuge, un espace intime, le plus intime de tous. Dans l’écriture, on dépose tout : ses joies, ses peines, ses traumatismes, ses envies, ses espoirs. Et surtout, on dépose les armes, parce qu’il faut accepter de lâcher prise et de laisser jaillir. Je sens bien que tout cela est un peu confus, mais c’est précisément parce que l’écriture m’échappe, parce que je suis incapable de l’intellectualiser. D’ailleurs, j’oublie très vite ce que j’écris, ce qui est parfois assez angoissant.

 

Pour tenter malgré tout de répondre à votre question, je vais citer Françoise Sagan qui avait ces mots si justes : « Il faut écrire instinctivement, comme l’on vit, comme l’on respire ». Pour moi, l’écriture se résume à cela, suivre son instinct pour emprunter un chemin à côté de la vie. Écrire, c’est la possibilité d’échapper au réel ( qui, en ce moment particulièrement, me donne la nausée ) et d’accéder à un espace de vérité et de liberté plus grand. L’écriture est un endroit où l’on ne peut pas mentir si on veut camper des personnages sensibles et émouvants et où l’on peut tout expérimenter, tout dire, tout oser : vivre l’interdit, sonder nos ambivalences, révéler des sentiments inavouables. Enfin, dans mes romans, il n’est jamais question de mon histoire. Mais tous ceux qui me connaissent savent que j’y sème des petits cailloux, que j’y laisse mon empreinte par touches discrètes. Cette mémoire me rassure. Dans les dernières lignes des remerciements du 4e péché, j’ai écrit : « À mes sables émouvants, là où rien ne s’efface vraiment, là où persiste la trace de ce qui a été ». C’est aussi cela, l’écriture : un peu de soi pour construire une fiction.

 

Quels reportages auriez-vous envie de faire aujourd’hui ? Quels contextes, quels lieux ?

 

J’aimerais aller sur des terrains de guerre ou dans des régimes autoritaires, là où la culture est un espace de résistance. En Ukraine, par exemple, où malgré le conflit, les artistes, les écrivains, les musiciens continuent de créer, de maintenir une langue, une mémoire, une identité. Aller en Russie, où certains continuent de faire entendre une voix dissidente au prix de leur liberté, ou en Iran, où des cinéastes, des poètes, des chanteuses inventent des formes de contournement pour témoigner de l’indicible.

 

Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment la culture peut, sinon sauver, du moins résister. Comment elle peut constituer un rempart contre l’obscurantisme, une respiration face à la censure, à la propagande et à la peur. Comment elle peut devenir un contre-pouvoir, discret mais essentiel, capable de maintenir vivante une pensée critique là où tout pousse au silence. Ce n’est pas du tout d’actualité mais j’aimerais rendre compte du courage de celles et ceux qui continuent de créer, d’écrire, de filer au péril de leur vie.

 

Cette question je vous la pose en tant qu’artiste, mais aussi en tant que femme de médias, et que citoyenne éclairée, et on restera finalement un peu dans le thème de votre roman : est-ce que vous n’avez pas le sentiment aujourd’hui que les catégories sont plus hermétiques aux autres qu’auparavant ? Qu’on a plus de mal qu’avant à trouver ne serait-ce qu’un minimum d’éléments liants, pour faire société ? Et que d’ailleurs les médias eux-mêmes, les nouveaux mais aussi les traditionnels, contribuent à plein à cette forme de guerre culturelle...

 

J’ai le sentiment que nous vivons de plus en plus côte à côte, et de moins en moins ensemble. Les réseaux sociaux et la communication virtuelle sont les vecteurs capricieux d’une époque qui préfère la mise en scène au réel, la vitrine à la vie, et où il faut adorer ou détester en un clic, une image, une seconde. Chacun se regarde en train de regarder l’autre, dans une zone grise où plus rien ne semble tout à fait vrai. Les réseaux sociaux nous confortent souvent dans ce que nous pensons déjà. Chacun finit par vivre dans son propre récit, au risque de ne plus entendre celui des autres.

 

 

« Aujourd’hui, on débat moins

 

qu’on ne s’affronte... »

 

Il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui, on débat moins qu’on ne s’affronte. Or, quand on n’est plus capable de se mettre d’accord, ne serait-ce que sur les bases d’un débat rationnel, quand l’opinion remplace les faits, quand l’invective tient lieu d’argument, quand l’adversaire devient l’ennemi, il devient difficile de trouver le fil qui nous permet d’accepter de vivre différents, mais ensemble. Et lorsque la politique n’y parvient plus, il reste à la culture de tisser, inlassablement, ce qu’il reste d’un récit commun. C’est, à mon échelle, ce que j’essaie de faire avec ce roman : raconter sans juger, et laisser chacun y trouver sa propre vérité.

 

Si vous deviez changer encore de casquette, et prendre celle de la libraire, quel post-it pour inciter les lecteurs à s’emparer du 4e Péché ?

 

« Parce qu’on ne devient jamais un salaud tout seul… Anatomie d’une vengeance. »

 

ou

 

« Certains péchés sont plus inavouables que d’autres. »

 

ou

 

« Vous ne regardez plus jamais votre ami d’enfance de la même manière. »

 

Je vous laisse choisir !

 

Vos projets et surtout, vos envies pour la suite ? Toujours autant de médias, un peu plus d’écriture ?

 

J’ai deux projets théâtraux. Une comédie sociale dont j’ai terminé l’écriture et pour laquelle je cherche un producteur, et l’adaptation d’un roman de Julien Sandrel que nous développons à trois, avec la comédienne et metteuse en scène Ludivine de Chastenet. Une nouvelle saison du « Paris des arts », bien sûr… Et je réfléchis déjà à un nouveau roman…

 

Un dernier mot ?

 

J’espère que je vous ai donné L’ENVIE de dévorer Le 4e péché !

 

>>> Nos Sables émouvants <<<

La bande son du 4e péché (V. Fayolle/A. Caez)

 

 

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