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8 septembre 2016

Jean Marcou : « La Turquie d'aujourd'hui, un mélange subtil de kémalisme et d'ottomanisme »

Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble, est un de nos meilleurs spécialistes de la Turquie ; il a d’ailleurs fondé il y a dix ans l’Observatoire de la Vie politique turque (OVIPOT), une structure de réflexion et de documentation fort active. Quelques semaines après le coup d’État raté contre l’appareil institutionnel dirigé par le président Erdoğan, j’ai souhaité lui poser quelques questions sur ce grand pays, que l’Histoire a positionné durablement au carrefour de deux mondes, et qui pourrait bien se trouver à la croisée de chemins... Merci, M. Marcou, pour ces réponses riches et éclairantes. Une exclusivité Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« La Turquie d’aujourd'hui, un mélange

subtil de kémalisme et d’ottomanisme »

Interview de Jean Marcou

Q. : 01/09/16 ; R. : 07/09/16

R

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Crédits photo : AFP Photo/Adem Alta.

 

Un mois et demi après la tentative ratée de coup d’État qui a semblé, un temps, pouvoir mettre en danger le pouvoir en place en Turquie - un échec en partie lié à des soulèvements populaires suscités par le président Erdoğan -, que peut-on dire de ce qu’est, précisément, l’assise populaire de l’État Erdoğan ? Quels en sont, au dedans, les soutiens indéfectibles ? Les opposants les plus résolus ?

L’assise du gouvernement de l’AKP (le Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002, ndlr) repose sur de nouvelles classes moyennes urbanisées dans un pays qui compte désormais près de trente villes qui ont le statut de métropole (750 000 habitants au moins). Ces populations ont fortement profité du développement économique des dernières années et, par ailleurs récemment urbanisées, elles restent attachées à des valeurs conservatrices. L’AKP et Recep Tayyip Erdoğan ont fondé leurs succès sur cette alchimie de tradition et de modernité. Au cours des dernières années, de surcroît, Erdoğan s’est attaché à renouveler les cadres du parti, qui étaient initialement principalement des cadres politiques issus de la mouvance islamiste traditionnelle et des politiciens ralliés. Il dispose ainsi d’une nouvelle garde provenant des élites politiques et sociales apparues au cours des dernières années.

Quant à l’opposition la plus résolue, elle est incarnée par la vieille élite laïque, le parti kémaliste CHP (le Parti républicain du peuple, ndlr), la gauche turque et kurde, en particulier le HDP (le Parti démocratique des peuples, ndlr) et bien sûr le mouvement Gülen (fortement affaibli depuis la tentative manquée de coup d’État du 15 juillet dernier). Toutefois, dans la période post-coup, les oppositions se sont émoussées. La nécessité de condamner unanimement le putsch a vu une sorte d’unanimisme équivoque prendre corps, le leader du CHP acceptant de rencontrer le président dans son nouveau palais ou participant au grand meeting de Yenikapı organisé pour célébrer l’échec du coup d’État et la sauvegarde de la démocratie. Il est probable néanmoins que cette unité ostentatoire ne durera pas...

 

L’islam en tant que projet politique et de société a-t-il réellement, comme on le lit souvent, gagné en puissance en Turquie, État laïque, depuis que M. Erdoğan a pris le pouvoir dans le pays en 2003 ?

L’islam et plus généralement le religieux est revenu dans l’espace public, au cours des vingt dernières années, et plus particulièrement depuis la prise de pouvoir de l’AKP. La laïcité turque a d’ailleurs toujours consisté en une sorte de concordat permettant à l’État de contrôler étroitement la religion majoritaire, le sunnisme hanéfite, et de promouvoir une sorte d’islam national turc. C’est d’ailleurs cet islam national qui a été conforté par l’AKP, et non un islamisme débridé où la pratique religieuse échappe au pouvoir politique, et peut se retourner contre lui. Mais l’énorme bureaucratie que constitue la direction des affaires religieuses (le fameux Diyanet) a pris, ces dernières années, une dimension spirituelle qu’elle n’avait pas antérieurement. Désormais elle intervient dans les débats de société, dans les modes de vie, dans les comportements quotidiens. Cela s’accompagne d’une présence beaucoup plus forte du religieux dans la vie politique, qui se traduit par une célébration des fêtes religieuses beaucoup plus officielle qu’auparavant, notamment pour le Ramadan ou la fête du sacrifice. Il est significatif de constater que le nom de ces fêtes a changé, depuis quelques années, en Turquie, qu’elles ont repris leurs noms arabes (Eid al-Adha et Eid al-Kebir) et délaissé leurs noms turcs (Şeker Bayramı et Kurban Bayramı), qui ne sont plus utilisés que par des laïques convaincus. Malgré ces évolutions, la pression religieuse quotidienne reste inférieure en Turquie à ce qu’elle peut être dans les pays arabes, en général.

 

Quelles places le souvenir de l’Empire ottoman des heures glorieuses et la figure du leader Mustafa Kemal Atatürk occupent-ils respectivement dans l’imaginaire collectif turc ?

En réalité, un changement majeur est intervenu sur ce plan, au cours des deux dernières décennies. L’histoire nationale, construite pendant la période kémaliste, rejetait l’Empire ottoman, en le regardant comme une époque de décadence, pour valoriser la guerre d’indépendance menée par Mustafa Kemal entre 1919 et 1922 afin de sauvegarder un État national turc et y conduire une « révolution ». Cet adieu à l’Empire a été favorisé en outre, en 1928, par la réforme de l’alphabet, qui a empêché les nouvelles générations turques de lire le turc ottoman, et donc d’accéder à la culture et à l’histoire de cette période. La fin du monde bipolaire a vu un regain d’intérêt pour l’époque ottomane. Mais, après la prise de pouvoir de l’AKP, et tout particulièrement depuis l’élection de Recep Tayyip Erdoğan à la présidence de la République, on a assisté à une véritable réhabilitation de l’Empire ottoman. Un ottomanisme assumé et revendiqué est très présent dans les discours de Recep Tayyip Erdoğan et de certains dirigeants de l’AKP. L’anniversaire de la prise de Constantinople est célébré avec faste, depuis deux ans, à Yenikapı, à Istanbul. En 2012, le film Fetih 1453, racontant cet événement (budget le plus important de l’histoire du cinéma turc) a été un grand succès populaire.

 

Fetih 1453 

Affiche du film populaire Fetih 1453, réalisé par Faruk Aksoy.

 

Un feuilleton célèbre (Muhteşem Yüzyıl), racontant le règne de Soliman le Magnifique, a eu lui aussi une forte audience en Turquie et à l’extérieur du pays (y compris en Grèce d’ailleurs), mais il n’a pas été du goût de Recep Tayyip Erdoğan qui l’a qualifié de « tentative de montrer notre histoire sous un jour négatif aux jeunes générations » et l’a fait interdire sur les lignes de la Turkish Airlines. Ceci prouve à quel point ce sujet est désormais sensible. Pour autant, si l’ottomanisme a le vent en poupe, il n’a pas complètement effacé la personne de Mustafa Kemal qui continue à être une référence incontournable, moins en raison de ses réformes (souvent critiquées et écornées) que parce qu’il reste l’icône nationale fondatrice de la Turquie contemporaine.

 

Mustafa Kemal Pasa dit Ataturk

Le leader nationaliste Mustafa Kemal Pasa, dit Atatürk. Crédits photo : éd. Larousse.

 

Quels objectifs de la Turquie croyez-vous pouvoir extraire des derniers signaux ou mouvements d’Ankara sur les théâtres moyen-orientaux - je pense à la Syrie notamment ?

L’opération militaire « Bouclier de l’Euphrate », conduite en Syrie par l’armée turque, depuis le 24 août dernier, marque un tournant et un grand retour d’Ankara dans la crise syrienne et les tentatives de règlement dont celle-ci est l’objet. Après avoir eu une attitude équivoque à l’égard de l’État islamique, la Turquie, confrontée aux nombreux attentats perpétrés par les djihadistes sur son territoire en 2015-16, et à des tirs transfrontaliers de rockets dans la zone de Kilis depuis janvier 2016, a dû en quelque sorte déclarer la guerre à Daech.

Le premier objectif de cette opération militaire est donc de se prémunir contre la menace que représente le voisinage frontalier des djihadistes. Mais ce n’est pas la seule raison de cette initiative qui vise aussi à empêcher les Kurdes syriens du PYD-YPG de tirer parti du recul de Daech en Syrie pour s’installer en particulier sur la rive occidentale de l’Euphrate, que la Turquie a définie dès 2015 comme une ligne rouge à ne pas franchir. Plus généralement, sur le plan intérieur, cette opération militaire conforte l’image du régime puissant qu’Erdoğan souhaite établir, en montrant les moyens qui peuvent être déployés pour atteindre des objectifs stratégiques sur des théâtres extérieurs.

 

Comment recevez-vous l’apparent rapprochement récent de la Turquie, membre de l’Alliance atlantique, avec la Russie de Vladimir Poutine ? Cela augure-t-il une redistribution plus profonde des cartes, et si oui, l’Occident n’a-t-il pas contribué à ce mouvement, peut-être en négligeant le pays, sa sensibilité à l’Histoire et à son statut ?

Je suis prudent à l’égard de ce rapprochement, qui a été surtout opéré à des fins économiques. Après six mois de brouille, les deux pays ont compris qu’ils se faisaient plus de mal que de bien par les sanctions mutuelles qu’ils s’appliquaient. En finir et renouer une relation normalisée présentent donc des avantages appréciables. Mais cela donne aussi à la Turquie la possibilité d’avoir une marge de manœuvre dans l’Alliance atlantique et de faire le cas échéant de petites misères, voire de petites infidélités, à ses alliés occidentaux. Pour autant, stratégiquement, même si l’on a mis de l’huile dans les rouages, il ne faut pas oublier qu’Ankara et Moscou restent sur des positions divergentes en Syrie, en Europe orientale, dans les Balkans et dans le Caucase. Donc je ne pense pas que la normalisation des relations russo-turques, et les assauts d’amabilité qui les ont entourées, augurent un changement d’axe de la politique étrangère turque. En atteste, une anecdote récente. Évoquant ces retrouvailles avec la Turquie, un sénateur russe a suggéré à Ankara d’ouvrir sa base d’Incirlik (qui accueille actuellement les avions des pays de la coalition internationale anti-Daech et où sont stationnées des armes nucléaires américaines), aux avions russes qui interviennent en Syrie. Le gouvernement turc s’est empressé bien sûr d’exclure une telle hypothèse (au demeurant surréaliste !).

Quant à la question de savoir si les Occidentaux n’ont pas un peu trop négligé leur allié turc, je pense qu’elle se pose plutôt au sein de l’Union européenne (UE) qu’au sein de l’OTAN. Lassée par l’allongement et l’incertitude de son processus d’adhésion, la Turquie évoque désormais ouvertement la possibilité d’un abandon de sa candidature à l’UE. Sans doute a-t-elle des torts dans l’enlisement de cette candidature, mais il est certain que les Européens n’ont pas non plus joué franchement la carte d’une entrée d’Ankara dans l’Europe, et qu’ils le regretteront peut-être un jour.

 

En quoi ce que l’on sait de ce que peuvent être les aspirations profondes du peuple turc peut nous éclairer sur ce qui pourrait survenir après Erdoğan ?

Comme je le disais précédemment, je pense que le succès de l’AKP et la popularité d’Erdoğan, correspondent à une phase de développement de la société turque : celle qui a vu l’urbanisation et l’enrichissement de populations antérieurement délaissées, voire méprisées par les élites laïques. Mais ces populations et les générations qu’elles engendreront vont elles aussi changer. Qui sait si l’AKP et Erdoğan seront toujours capables de répondre à leurs attentes, dans cinq, dix ou quinze ans...

 

Est-ce qu’il y a des traits de ce qui fonde l’identité, l’âme, la psychologie turques que l’on serait bien inspiré, pour mieux comprendre cette nation, d’avoir à l’esprit ?

Il est toujours difficile de répondre à ce genre de questions. Pour ma part, j’ai toujours été impressionné par l’aspiration au progrès que manifestent souvent les Turcs. Cette aspiration très forte à l’époque kémaliste, n’a pas disparu, loin s’en faut, depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir. On revendique haut et fort la restauration de valeurs religieuses, mais on ne renonce pas à la modernisation qui s’incarne actuellement, par exemple dans de grands projets : 3e pont sur le Bosphore, 3e aéroport à Istanbul, autoroute, lignes de TGV...

 

Jean Marcou

Jean Marcou. Crédits photo : Nathalie Ritzmann.

 

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