Début février, j’avais mis en ligne l’article La cabine oubliée, fruit difficilement cueilli de la proposition faite à plusieurs personnes d’imaginer ce que serait leur voyage dans le temps si une telle possibilité existait. Ce document de février est riche et mérite d’être découvert, et je remercie à nouveau ici chacun des participants. Un autre texte m’est parvenu, celui de Joris Laby, un jeune homme issu du Val de Loire qui a baigné depuis tout petit dans les histoires du passé, au point de faire de celle avec un grand "H" une passion jamais démentie. Max Gallo, pour lequel j’ai pour l’occasion une pensée, est de ces historiens qu’il estime plus que tout. L’épopée napoléonienne, une de ces époques qui lui parlent "vraiment". C’est le cadre de son texte, écrit avec passion et son style propre, gardé comme tel. La campagne de Russie. On y est... Merci Joris ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

La cabine oubliée...

« Récit d’un homme qui vit la Bérézina.

La douloureuse traversée de l’Armée Impériale. »

 

Je suis arrivé devant la Bérézina au matin du 26 novembre 1812. Comment et pourquoi suis-je arrivé ici, dans ce bourbier, au beau milieu de la débâcle de la Grande Armée, sont des questions sans importance. Ce que vous devez savoir, c’est que le temps n’est pas aussi linéaire que ce que l’état actuel de nos connaissances nous laisse à penser. La seule chose qui me relie dès lors à mon époque est un petit boîtier électronique, possédant en son centre un unique petit bouton rouge. Ce boîtier était mon unique moyen de retourner chez moi, mon fil d’Ariane dans ce labyrinthe temporel, l’objet qui me permettrait de retourner à mon époque d’origine. Seulement, sa batterie ne possédait qu’une autonomie de 24h et assez d’énergie pour un unique voyage retour. Je décidai donc, boîtier en poche, de vivre intensément ce moment historique et vous en rapporter toute l’horreur, mais aussi tout l’espoir qu’il a suscité.

La première chose que je vis ce matin-là, c’est la Bérézina, qui charriait des blocs de glace, et le ciel orangé de l’aube qui s’éveillait. Mais à peine mon cerveau eut-il le temps de réaliser qu’il s’agissait du ciel de la Russie des tsars, de 1812... que mon corps fut transi de froid. En effet, le voyage temporel se fait nu, question d’économie d’énergie voyez-vous. De toute façon, qu’aurais-je fait de guenilles du XXIe siècle à l’époque du grand empire napoléonien ? Je me mis immédiatement en quête de vêtements. Pour cela j’entrai, courant nu dans la neige, les pieds brûlés par le froid, dans une maison de bois de ce petit village qui bordait la Bérézina et son gué : Studienka. Elle était composée d’une unique pièce avec sur le côté un poêle, où les braises étaient encore chaudes - signe que les paysans de cette bourgade avaient fui à l’arrivée des armées impériales. Il n’y avait rien dans ce logis pour se couvrir, hormis ce drap de laine, grossier, qui trônait sur une paillasse en désordre. Je le pris et me drapai avec, de sorte à couvrir la majeur eparti de mon corps. Je tentai ma chance dans une seconde maisonnée où, par chance, je réussis à débusquer un justaucorps et un pantalon. Toujours armé de ma couverture, je m’apprêtais à visiter une troisième maisonnée quand une voix derrière moi m’interpella...

Grognard

Illustration 1: Grognard de la Vieille Garde en 1813. Par Edouard Detaille.

« Fermier, arrête-toi ou je t’abats ! ». Le premier réflexe que j’eus, outre le fait de me stopper net dans mon mouvement, a été de crier, « Je suis français ! ». Tout en me retournant, il me demanda de quel régiment je faisais partie. Mon demi-tour achevé, j’aperçus le grognard, à l’allure de géant, coiffé de son bonnet à poils. Je répondis que j’étais un cuisinier en quête de nourriture. Il baissa son arme pointée sur moi depuis le début de la conversation, laissant échapper un soupir : « Tu n’en trouveras point ici... les Russes ont tout pris avec eux ». Effectivement, depuis le début de cette campagne, les Russes, sous l’impulsion de leur tsar, Alexandre Ier, avaient refusé le combat tant que faire se pouvait en se repliant indéfiniment sur leur vaste territoire, appliquant sur leur passage la tactique de la terre brûlée pour ne rien laisser aux troupes impériales.

C’est durant les 35 jours restés à Moscou, avec la venue de l’hiver, que Napoléon comprit que jamais le tsar n’abdiquerait et qu’il faudrait s’en retourner. Désorganisée par cette attente dans la capitale russe, affamée, épuisée, la Grande Armée de Napoléon, ses quelque 600 000 soldats venus de toute l’Europe (Allemands, Polonais, Néerlandais, Autrichiens), cette Grande Armée qui le 23 juin 1812 avait traversé le Niémen pour pénétrer dans l’empire russe, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Durant cette terrible retraite, ses effectifs se réduisaient considérablement, au grès des maladies (comme le typhus), des charges de cosaques et des échauffourées avec les troupes russes. Mais les deux grands bourreaux de cette armée ont été ce que les contemporains de cette époque appelèrent, le « général Hiver » et le « général Famine ».

Le soldat se prit vite d’affection pour moi et me donna des bottes qu’il avait trouvées sur un cadavre qui de toute façon n’en avait plus besoin ; il se nommait Louis Bidault et faisait partie de la Vieille Garde. La Vieille Garde composait la garde rapprochée de Napoléon : vétérans chevronnés, ils constituaient un corps d’élite au sein de la Grande Armée. Louis me dit qu’il le suivait depuis le début, depuis la campagne d’Italie, et qu’il avait participé à toutes les grandes batailles de Napoléon, du pont de Lodi en passant par les pyramides d’Égypte, etc... Pour lui comme pour un grand nombre de soldats, Napoléon était le seul capable de redresser le pays d’après la Révolution, le seul capable de mettre à genoux cette vermine anglaise qui avait fait tant de mal à la France. Le grognard aurait suivi, lui comme ses frères d’armes, l’Empereur jusqu’au détroit de Béring si telle avait été sa volonté. Ces gaillards étaient durs au combat, il fallait les voir marcher : ils avaient l’assurance d’un homme qui avait mille fois bravé la mort et qui serait prêt à y retourner mille fois encore.

Bérézina

Illustration 2: La traversée de la rivière Bérézina - 1812. Les pontonniers au travail

sur la rivière Bérézina le 26 novembre 1812, construisant les deux ponts temporaires.

Par Lawrence Alma Tadema.

Sorti de Studienka, Louis alla rejoindre sa troupe auprès de l’Empereur. Je le suivis. Là, j’aperçus dans la Bérézina des hommes s’affairant dans l’eau, de l’eau jusqu’à la taille ; de l’eau glacée qui, sans l’énergie que leur insufflait l’Empereur, sans ce sentiment de sauver ce qu’il restait de la Grande Armée, les aurait congelés sur place. C’était les 400 pontonniers du général Éblé, qui construisaient les deux ponts qui allaient servir à passer sur la rive droite de la Bérézina. Car la rivière n’était pas gelée, et le pont de Borisov ayant été détruit par les hommes de l’amiral Tchitchagov, le seul moyen de passer, donc, était la construction de pontons en bois flottant. Ces pontonniers ont travaillé d’arrache-pied, le corps immergé dans une eau glaçante, aux glaçons tranchant comme du verre, et ce dès six heures du matin. Même épuisés par cette retraite désastreuse, les hommes du général Éblé construisaient le pont, ce qui coûtera la vie de la majorité d’entre eux, morts de froid, d’hypothermie. Leur sacrifice ne sera pas vain puisqu’à treize heures le premier pont, celui pour l’infanterie, fut terminé ; le second, celui réservé aux canons et diligences, le fut à seize heures.

Ney 

Illustration 3: Maréchal Ney. Par François Gérard.

 

Kutuzov

Illustration 4: Général Kutuzov. Par Volkov.

 

Tchitchagov

Illustration 5: Amiral Tchitchagov. Par James Saxon.

Louis m’attrapa par l’épaule et me dit, « Regarde, c’est le maréchal Ney ! ». Fidèle parmi les fidèles de Napoléon, Ney le suivra jusqu’au bout, à Waterloo. Il passa près de nous, la tête haute, juché sur son cheval épuisé ; les animaux et en particulier les chevaux ont beaucoup souffert durant cette guerre, premières victimes des charges meurtrières de cavalerie, tailladés, éventrés, criblés de balles, morts d’épuisement, de froid car les sabots d’hiver manquaient, ou intoxiqué faute de fourrage comestible. Là, je pensais à Tchitchagov qui tenait la rive droite et décidais d’en informer Ney. Je lui dis, « Mon bon Maréchal, j’ai cru voir des mouvements sur la rive droite... », ce à quoi il répondit : « Effectivement, l’amiral Tchitchagov tient la rive droite et fera tout pour nous empêcher de traverser jusqu’à l’arrivée de Wittgenstein et Kutusov, mais si j’ai besoin de renseignements je ferais appel à des éclaireurs ». Suite à cela, il se dirigea près du général Doumerc, commandant de la 5e division de cuirassiers et ordonna la charge pour s’arroger le contrôle de la rive droit de la Bérézina et assurer le bon déroulement de la retraite. Doumerc, sabre au point à la tête de ses 300 hommes, s’élança face aux quelque 4000 chasseurs russes. Les cavaliers fondaient sur cette masse de soldats cédera bien vite face à l’assaut impitoyable. De la rive gauche nous parvenaient les éclats de fusil et les cris des soldats piétinés. Il ne restait plus là qu’une neige rougie par les sabots des montures. La rive droite était sous contrôle.

Désolation

Illustration 6: Halte de cavaliers, de Joseph Swebach-Desfontaines.

  

Fuite par les deux ponts temporaires

Illustration 7: Fuite par les deux ponts temporaires.

Aquarelle de François Fournier-Sarlovèze

Les hommes qui traversèrent le pont le 26 novembre, le faisaient dans l’ordre et la rigueur ; ils composaient ce qui restait de la Grande Armée, ce reste qui tenait encore debout... Contrairement à la masse impressionnante de ce qu’on appelait les traînards. À l’époque, l’armée entraîne avec elle femmes et enfants, cuisiniers et artisans, sans compter les Français installés à Moscou et qui n’osaient y rester. Il faut ajouter à tout ce groupe hétéroclite les malades, les épuisés, ceux que le froid avait quasiment achevés. L’armée n’était pas prête à ce froid, les vêtements peu adaptés, pas de gants ni de chaussures fourrées ; sans compter le manque de nourriture car les cosaques coupaient toute possibilité de ravitaillement. Dans cet enfer, les hommes étaient souvent obligés de s’abandonner aux plus répugnantes combines : vols, meurtres, cannibalisme...

Cette composition hétéroclite de traînards, trop faibles pour suivre le rythme de la retraite, sera abandonnée à elle-même lorsque les ponts furent détruits le 29 novembre 1812 à neuf heures, pour freiner la poursuite russe, et ce malgré les multiples appels du général Éblé à « traverser au plus vite », annonçant cette destruction des ponts. Mais ce n’est que lorsque les ponts seront en feu que les retardataires, épuisés, se jetteront dans les flammes ou à l’eau, pour tenter de se sauver. Mais l’objectif était atteint : l’Empereur n’a pas été fait prisonnier.

Pourtant Napoléon resta jusqu’au bout avec eux, ce n’est que le 28 au soir qu’il décida de traverser la Bérézina. Les soldats ne lui en voulaient pas pour cette campagne désastreuse. C’est à la couardise des Russes, à leur refus du combat, à l’hiver, à la famine qu’ils en voulaient, mais pas à l’Empereur. Envers lui ils n’avaient que de l’admiration, c’est d’ailleurs cette admiration, cette ferveur jamais consumée qui sera ravivée lors des Cent-Jours. Ceux qui ont côtoyé celui que l’on appelait le Petit Caporal sur le champ de bataille savaient son talent pour la stratégie, pour le commandement, la discipline, la victoire... en somme Napoléon incarnait le seul horizon possible pour la grandeur de la France, pour sa domination européenne. D’ailleurs n’est-ce pas lui qui était en train de les sortir de cet enfer ? La traversée de la Bérézina n’était t-elle point une éclaircie dans ce sombre retour ?

Napoléon désolation

Illustration 8: Napoléon faisant retraite depuis Moscou, par Adolphe Northen.

Mais un homme derrière moi me fit sortir de ma réflexion en m’interpellant d’une voix frêle et grelottante : « Est-ce toi le général Hiver ? ». Une pellicule blanche s’était formée sur l’ensemble de ma redingote, les cristaux s’étaient formés sous l’effet des températures négatives sur mon visage, l’ensemble était d’un blanc immaculé. J’entendis la détonation du pistolet à silex et sentis la bille de plomb chaude traverser ma poitrine. La douleur était telle que je m’effondrai à terre dans l’instant ; mais cela n’était rien face à ce que ces gens-là ont enduré pour un aller-retour à Moscou... À l’image de cet homme qui venait de me tirer dessus ; lui qui rentrera en France sans jamais reprendre de vie normale, sans jamais plus vivre une nuit calme, poursuivi par les horreurs de la guerre à jamais. La vision de la neige et de ce blanc, de ce blanc qui vous prive de tout, qui vous prend tout, vos amis, votre monture, votre victoire, et ne vous apporte rien si ce n’est du malheur ; ce blanc le hantera à jamais. Ce traumatisme ne s’éteindra jamais et des comme lui, beaucoup reviendront en France, ces traumatisés de la guerre inhumaine, celle des boulets chauds qui déciment des lignes entières de soldats, celle des champs de chair qui recouvraient les champs de bataille, celle enfin où il a fallu succomber à l’infamie, la damnation de l’anthropophagie pour survivre. Combien ici bas y avait eu recours ? Ces traumatismes psychologiques, ces altérations du psyché, le déséquilibre mental dû à l’horreur vécue de la guerre industrielle, nous ne le recroiserons qu’un siècle plus tard avec la Première Guerre mondiale qui dépassa les guerres napoléoniennes dans l’inhumanité et la violence.

Napoléon traversant la Bérézina

Illustration 9: Napoléon traversant la Bérézina. Huile sur toile de Janvier Suchodolski, 1866.

La Russie sortit unifiée de cette guerre, tandis que Napoléon en fut durement affaibli et son empire, fraîchement constitué, disloqué au profit de l’alliance constituée face à la France entre Autrichiens, Allemands, Anglais et Russes. Blessé mais toujours en vie... Il fallait pour moi maintenant partir car, je l’ai vu, rien sur cette terre rouge de Russie ne réussira jamais à ses assaillants. Un siècle et demi plus tard cette même terre briserait les rêves de conquête d’un autre empire, celui du Reich, celui d’Hitler.

Il n’y a ici que souffrance et agonie pour les envahisseurs ; aussi bien préparés qu’ils soient, cette terre est un bourbier, un tombeau pour eux. J’appuyais sur le petit bouton rouge pour quitter cette tragédie humaine qui n’a rien à envier aux malheurs du XXe siècle. L’enfer est ici pavé de glace.

Peut-être Valéry Giscard d’Estaing a t-il raison quand il imagine que, si Napoléon n’était resté quune seule journée à Moscou, et non trente jours, la face de l’Europe aurait pu être différente. Mais l’Histoire ne peut être réécrite, elle peut seulement être comprise...

Joris Laby, le 25 février 2017

Joris Laby

 

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