François Durpaire est bien connu des téléspectateurs avides de décryptage info : il est depuis plusieurs années une des figures marquantes des plateaux et compte parmi les spécialistes les plus écoutés sur la politique, la société américaines. Les questions relatives à la diversité se trouvent souvent au cœur de ses analyses et de ses engagements. C’est dans cet esprit qu’il a entrepris, avec son complice le talentueux illustrateur Farid Boudjellal, de réaliser une série de BD d’anticipation ayant comme postulat le point suivant : Marie Le Pen est élue à la présidence de la République en 2017... Le premier tome de la trilogie (oeuvre militante assumée, mais travail à découvrir) est sorti il y a deux ans ; le dernier (La Vague) vient de paraître (éd. Les Arènes), à quelques semaines de l’élection, la vraie, plus incertaine que jamais.

Interview de François Durpaire, quatre mois après notre premier échange - merci à lui. À lire, les trois tomes de La Présidente. Et, autre lecture essentielle, qui nous rapproche du scrutin, Déjà demain : Lignes de Front, récit exclusif d’anticipation Paroles d’Actu, daté d’octobre dernier et signé de la plume de quelqu’un qui connaît bien, très bien le FN de l’intérieur. On est à onze jours de l’élection présidentielle... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

François Durpaire: « Nous assistons

à la fin d’un type de démocratie... »

Q. : 10/04/17 ; R. : 12/04/17.

La Vague

La Présidente : la vague (Les Arènes, 2017)

 

François Durpaire bonjour, merci de m’accorder ce nouvel entretien à l’occasion de la sortie de La Vague (éd. Les Arènes), dernier volume de votre trilogie de fiction graphique d’anticipation, La Présidente. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts s’agissant de la campagne, la vraie, depuis notre première interview. Folle saison électorale 2017...

Quand et dans quel état d’esprit avez-vous composé ce troisième livre ? Les turbulences de l’actu ont-elles entraîné des modifications substantielles par rapport à ce que vous aviez prévu de votre récit ?

« Nous voulions terminer sur une note positive »

L’idée était de terminer sur une note positive, l’horizon d’un avenir meilleur possible. Cela correspond à la fois à l’état d’esprit de Farid Boudjellal et à la demande de notre lectorat, après les deux premiers albums à la fois lucides et sombres.

Que vous inspire-t-elle, cette campagne pour la présidentielle 2017, incroyable à bien des égards (un sondage de ce week end donnait les quatre premiers candidats se tenant à quatre points seulement) ?

Nous avons sous nos yeux le spectacle de la fin d’un type de démocratie. Il apparaît aujourd’hui que le vote ne suffit plus à définir la citoyenneté, quand le citoyen a le choix entre le pire, le "moins pire", le "encore pire", ou ne pas se déplacer...

Sans aller trop loin dans le spoiling, pour résumer ce troisième tome : la présidence de Marion Maréchal Le Pen est dans une impasse, les résultats sont mauvais et la contestation de plus en plus criante ; Marine Le Pen, ex-présidente qui incarne une ligne plus modérée que sa nièce, est rappelée au pouvoir en tant que Premier ministre...

On a pu lire récemment dans la presse que Marion Maréchal Le Pen, lassée de l’influence trop grande exercée par Florian Philippot sur la ligne du parti fondé par son grand-père, envisagerait de se retirer de la vie politique si elle ne parvenait pas à infléchir sa ligne. Est-ce que vous croyez à cette hypothèse, qui de facto entraînerait un affaiblissement de la ligne "traditionnelle" au profit de la ligne "Philippot" ?

« Marion Maréchal Le Pen, une vraie stratège

qui ne manque pas d’atouts dans sa manche... »

Oui, je ne crois pas qu’elle partirait sans se battre, c’est le cœur de Totalitaire, l’album numéro 2. Marion Maréchal, on la décrit avec précision et on est très bien informé sur le sujet, est une vraie stratège et ne manque pas d’atouts dans sa manche.

Justement, vous croyez probable au contraire, une lutte acharnée - et plus ou moins "fraternelle" - pour la prise de contrôle du parti après les élections de ce printemps entre les tenants du complexe MLP-FPh. et les traditionnels menés par la jeune députée du Vaucluse ?

Oui, c’est tout à fait cela. On s’est amusés à inventer les conversations internes aux équipes, à en retranscrire certains qu’on nous a décrites.

Suite de l’histoire : Marine Le Pen au pouvoir oui, mais après toutes ces années et un bilan désastreux le "charme" n’agit décidément plus et la France semble s’acheminer pour le scrutin suivant vers une alternance ou rien. À la fin, le pays "reprend des couleurs"... Est-ce que vous ne craignez pas qu’à la lecture de vos dernières planches, on vous accuse de pécher par excès de manichéisme (passage de l’ombre à la lumière), d’angélisme ?

Tant mieux ! Nous assumons cette part d’idéalisme, de défense d’une utopie sereine et humaniste. C’est volontaire de notre part. Nous devions offrir à débattre sur une voie possible de sortie de crise. En particulier, nous nous sommes amusés à écrire un nouveau modèle démocratique, très concrètement à partir d’une VIe République !

Je précise ma pensée : il est vrai que le "ticket" (je laisse aux lecteurs le soin d’en découvrir la composition) qui s’oppose au Front national lors de l’élection est doué du sens de la rhétorique et n’est pas avare de belles proclamations, de grandes promesses... mais c’est précisément sur ces belles promesses déçues, sur ces grandes incantations vides de suivi que le Front national a prospéré depuis quarante ans...

« La révolution politique se joue au niveau

de l’intelligence de terrain... »

Le ticket, c’est pour dire qu’il n’y a pas d’homme ou de femme providentiel(le), et que la révolution politique se joue au niveau de l’intelligence de terrain, et cette intelligence est nécessairement collective. Quant à la place de la rhétorique, j’ai un désaccord de fond avec vous. Je pense que la situation se dégrade par absence de narration commune. Nos hommes et femmes politiques oublient que nous sommes faits aussi de littérature, c’est le texte qui tisse nos liens. Il faut raconter ce sur quoi on s’engage mais aussi ce que l’on fait et comment on agit. Le verbe est aussi mobilisateur d’action collective.

Il n’y a pas de désaccord de fond entre nous, et je suis bien d’accord avec vous: la rhétorique, ça a du sens, et "raconter quelque chose" c’est essentiel. Je suis de ceux que, par exemple, la maîtrise des mots et de l’art du verbe d’un Mélenchon (comme d’un Le Pen père en son temps) impressionnent. Ce que je veux dire simplement, c’est qu’on a eu l’expérience de la campagne de 2002 : Chirac exhortant chacun à "prendre ses responsabilités", à rejeter "l’intolérance et la haine" face au FN au second tour. Il fut réélu à 82% mais on a l’impression que toutes ces belles phrases sont vite tombées dans l’oubli, on a vite perdu l’esprit de cette élection si particulière, et pas grand chose n’a été fait durant ce quinquennat pour réparer les fractures qui ont causé le 21 avril...

On en revient au FN, aux causes justement. J’ai la faiblesse de croire que la xénophobie, et a fortiori le racisme, ne sont pas le ciment essentiel d’un électorat Front national quand celui-ci représente non plus les chiffres d’un groupuscule mais quasiment un quart de l’électorat...

« Le vote FN, un vote de contre-mondialisation...

avec une partie immergée à l’iceberg »

Vous avez raison. Le vote FN ne se limite pas à un vote xénophobe. C’est un vote de contre-mondialisation, après avoir été un vote anti-communiste jusqu’à la fin de la guerre froide. Il ne faut cependant pas nier la montée des discours de haine, que le FN entend utiliser politiquement dans une forme normalisée ou quasi normalisée. La sortie récente de Marine Le Pen sur le Vel d’Hiv montre qu’il y a une partie immergée à l’iceberg.

Si les politiques qui ont été élus et ont gouverné avaient été bons et efficaces, le FN n’aurait jamais progressé, ou en tout cas pas dans ces proportions. Un vote de désespérance peut-être au moins autant qu’un vote de rejet (du mondialisme, de l’Europe communautaire, de l’autre, etc...). Quel message auriez-vous envie d’adresser à, j’ai envie de dire, cet électeur FN de bonne foi, qui souffre et qui ne voit aucun espoir ailleurs ?

Que les solutions proposées aggraveront leur situation. Qu’ils seront malheureusement les premières victimes de leur choix. c’est ce que nous avons montré en nous entourant des meilleurs économistes. 

Il y a quelques semaines, j’ai découvert une interview improbable - et donc intéressante ! - que vous avez réalisée, récemment, avec Jean-Marie Le Pen. Quels sentiments vous a-t-il inspirés, à l’issue de cette rencontre ? Plus généralement, comment est-ce que vous les regardez à titre personnel, lui et sa fille ?

Au-delà de la dimension personnelle, ce sont leurs idées que nous dénonçons. Nous pensons qu’il y a une voie à inventer pour que le monde ne constitue pas une menace - pour nos emplois, nos cultures, notre sécurité - mais une opportunité pour nos vies. En proximité.

Sur les personnes tout de même... Quels sont pour ce que vous en savez et percevez, avec autant d’objectivité que possible et en laissant un peu de côté le fond de leur agenda, les vraies qualités et les défauts insurmontables (en vue notamment d’une échéance comme la présidentielle) de l’un et de l’autre ?

« Les gros points faibles du FN ? L’ama-

teurisme... et la persistance en son sein

de l’extrême droite traditionnelle... »

Nous avons insisté sur l’aspect "amateurisme" mais également sur l’entourage, qui est toujours conforme à l’extrême droite traditionnelle.

Question U.S., sur un point précis, mais fondamental : quelles conséquences sur, pour faire simple, les libertés publiques peut-on anticiper de la capacité qu’aura Donald Trump à nommer des juges de la Cour suprême durant les quatre années à venir ? Une Cour nettement conservatrice, quelles conséquences concrètes cela pourrait-il avoir au regard notamment des débats de société actuels ?

On peut certes envisager un déséquilibre entre conservateurs et progressistes, mais l’histoire de la Cour suprême indique que les choses sont bien plus complexes que cela. N’oublions pas que les juges sont nommés à vie, et donc indépendants, y compris par rapport au président qui les a nommés. La Cour juge en son âme et conscience.

Si vous pouviez poser une question, une seule, bien pensée et bien pesée à Donald Trump, quelle serait-elle ?

Comment pense-t-il pouvoir rapatrier les emplois industriels aux États-Unis, au-delà de la simple incantation ?

Vous connaissez bien, pour les étudier et observer depuis longtemps, le peuple américain comme vous connaissez le peuple français. Est-ce que vous diriez, si une réponse à cette question peut être apportée, que le curseur de l’un et de l’autre tend plutôt, en majorité, côté "conservatisme" ou côté "progressisme" ? Est-ce que les structures de population, les mouvements d’opinion sont comparables dans ce domaine ?

« Les sociétés américaine et française

sont deux fausses sœurs jumelles »

Je pense que c’est bien plus complexe que cela. Je dirais que ce sont deux sociétés sont des fausses sœurs jumelles. La même mère, c’est la philosophie des Lumières. Qui a donné naissance à "Liberté", la sœur américaine, et à "Égalité", la soeur française...

Quels sont vos projets, vos envies pour la suite ? Allez-vous retravailler avec Farid Boudjellal bientôt ?

Ça c’est top secret. Je peux juste vous dire mon envie de retravailler avec Farid, cette fois sur un travail qui met en avant la culture comme outil de libération.

Un dernier mot ?

« La confiance est le moteur de la vie...

c’est ça le message ! »

La confiance est le moteur de la vie, s’il y a un message, c’est celui-là ! Notre BD s’achève sur la mer et un enfant qui regarde l’horizon...

 

François Durpaire

Crédits photo : Seb Jawo.

 

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