Peut-on encore comprendre, en 2018, bien qu’actuellement baignés dans le souvenir de cette mémoire - centenaire oblige -, l’intensité de ce qu’ont dû ressentir celles et ceux qui ont entendu retentir, en cette fin de matinée du 11 novembre 1918, les cloches de France signalant à tous la fin d’une guerre effroyable ? Cyril Mallet, doctorant en études germaniques (Rouen) et en histoire contemporaine (Giessen), a accepté de plancher sur cette question, et de nous livrer son ressenti, qui n’est pas des plus rassurés quant au passage de flambeau auprès des jeunes générations. Je ne conclurai pas cette intro sans avoir apporté, bien humblement, ma pensée émue pour celles et ceux qui ont souffert, et qui trop souvent souffrent encore, dans leur chair et dans leur cœur, de la guerre, celle-là, et les autres, dans ce que la guerre a de cruel, et bien souvent d’absurde. Document exclusif, par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« 100 ans après, que reste-t-il de 1918 ? »

Par Cyril Mallet, doctorant en études germaniques et en histoire contemporaine (10/11/18).

Cimetière C

Photographie : Cimetière de Longueville sur Scie. Les tombes de victimes

de la Première Guerre mondiale. © Cyril Mallet, 2017.

 

«  La vérité était (je la tiens de la bouche de notre capitaine Hudelle) que nous étions réellement sacrifiés, pendant trois jours, notre régiment devait procéder à une série d’attaques pour attirer les forces ennemies et masquer une attaque anglaise sur la Bassée et française vers Arras. L’ordre d’attaque portait – le capitaine Hudelle me le mit le lendemain sous les yeux – qu’il fallait «  attaquer coûte que coûte, sans tenir compte des pertes  ».

Louis Barthas, Cahiers de guerre, 3ème cahier  :  Massacres 15 décembre 1914 – 4 mai 1915.

 

Nous commémorons le centenaire de la fin de la Grande Guerre. Avec un peu plus de 2 000 000 de victimes militaires du côté allemand, 1 376 000 du côté français et 1 016 200 du côté austro-hongrois, ce conflit aura été véritablement mortifère. Rares sont les familles dans ces trois pays belligérants à ne pas avoir reçu l’annonce du décès d’un proche au cours de ce conflit. Cent ans après, que reste t-il de ces sacrifices  ?

Il n’est pas rare d’être effaré par la lecture de certains écrits sur les réseaux sociaux. Il y a peu, je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement entre le texte que j’avais sous les yeux et le courage des hommes qui partirent défendre leur Patrie plus de cent années auparavant. Le sujet de la discussion concernait alors la Journée défense et citoyenneté.

Pour les jeunes Français de l’étranger, cette journée se déroule dans nos consulats de par le monde. Lors de la récente session de l’Assemblée des Français de l’étranger, le directeur de l’administration des Français de l’étranger au Ministère des Affaires étrangères a annoncé la fin prochaine de cette prérogative pour nos postes consulaires. Cette décision, sous couvert d’un recentrage vers des activités régaliennes propres aux consulats, s’inscrit surtout dans un contexte budgétaire difficile. Un tel choix l’année même où l’on célèbre le sacrifice de millions de soldats est, il faut bien l’avouer, quelque peu malheureux. Mais le plus choquant fut pour moi la réaction de certains parents sur les réseaux sociaux faisant suite à cette décision.

Un parent français d’enfant binational était soulagé pour ne pas dire heureux que son enfant ne participe pas à cette journée car cela lui évitera de s’embêter au consulat un jour durant. Et de préciser que même si l’enfant a la nationalité française, il se sent plus proche de son autre patrie. N’est-ce pas justement cette journée entourée de jeunes Français qui aurait pu lui faire comprendre un peu mieux quelles sont ses origines et ce que signifie être Français avec tout ce que cela implique  ? Ancien professeur d’allemand en France et de français en Allemagne, j’ai déjà eu à affronter certains parents pour qui la moindre contrainte pour leurs enfants n’était pas acceptable. Mais dans le cas mentionné, j’étais triste de constater que certains Français n’ont même plus conscience de la chance et de l’honneur que nous avons de partager cette nationalité et les valeurs qui nous sont propres. C’est une réelle chance d’être binational. Cela ne fait aucun doute. Mais cela l’est d’autant plus si l’on a bien conscience d’appartenir à deux cultures bien distinctes et non à une seule. Et cette prise de conscience ne peut se faire que grâce aux parents qui transmettent chacun justement un peu de ce patrimoine national. Qu’un adolescent rechigne à participer à cette journée ne serait pas vraiment une surprise. On peut de fait comprendre aisément qu’à son âge, celui-ci préfère passer du temps avec ses amis plutôt qu’avec un militaire ou un agent consulaire. Qu’un parent français ait cette réaction est en revanche plus qu’affligeant, qui plus est dans le contexte du centenaire de la fin de la Grande Guerre.

Ma réflexion d’alors était d’imaginer ce qu’auraient bien pu penser de jeunes Français ou bien de jeunes Allemands appelés à protéger leur drapeau en 1914 et dont certains n’eurent pas la chance de retourner dans leur foyer. Et pour ceux qui rentrèrent parfois gazés, avec une «  gueule cassée  » ou bien psychologiquement atteints par plusieurs mois voire plusieurs années de combat, une impossible reconstruction commençait alors. Oui, qu’auraient pensé ces personnes en lisant leurs descendants se réjouir de ne plus avoir à donner vingt-quatre heures de leur vie à leur Patrie, eux qui partirent parfois plus de 1 500 jours affronter les projectiles ennemis, essayant de se protéger dans la crasse des tranchées ?

 

« Que penseraient, en lisant leurs descendants se réjouir

de ne plus avoir à donner vingt-quatre heures de leur vie

à leur Patrie, ceux de 1914, eux qui partirent parfois

plus de 1 500 jours affronter les projectiles ennemis,

essayant de se protéger dans la crasse des tranchées ? »

 

Certains argueront que cette journée n’est pas nécessaire et que le programme peut laisser quelque peu à désirer. De plus, ce rendez-vous implique un déplacement pour rejoindre soit le consulat si l’on est Français de l’étranger, soit un lieu «  militaire  » si l’on est sur le territoire national. Personnellement, jeune Longuevillais, j’ai eu à me déplacer à l’autre bout de la Seine Maritime pour assister à ce que l’on appelait alors la Journée d’Appel de Préparation à la Défense (JAPD). Je garde de ce rendez-vous quelques souvenirs. Je me souviens avoir appris des choses intéressantes lors de ces quelques heures et je ne regrette en rien d’avoir eu à y assister. Qui plus est, cette journée est l’une des rares obligations que nous avons en tant que Français. Il y a 104 ans, des hommes n’ont pas eu la chance de pouvoir choisir. Ils ont été appelés à se battre des mois voire des années durant et bien souvent à se sacrifier pour la Patrie. Se réjouir que son enfant ne fasse pas l’effort de donner une journée à son pays prouve que le sacrifice fait par ces hommes il y a cent ans n’a vraisemblablement pas été compris de tous.

Confronté à ce genre de réaction, je n’ai pu m’empêcher de penser à un article de journal retraçant la cérémonie d’inauguration, pour le moins patriotique, du monument aux morts de mon village normand dans l’édition du Journal de Rouen du 17 octobre 1921.

Grâce à un article intitulé «  Longueville honore ses morts  », on comprend combien le journaliste a été subjugué par ce qu’il avait sous les yeux : «  L’inauguration du monument aux morts de Longueville a donné lieu, hier, à une éclatante manifestation d’union sacrée  », «  la nef [de l’église] est trop petite pour accueillir tous les assistants  ». Le monument aux morts est décrit par le biais d’un oxymore comme étant d’une «  noble sobriété  ». Au cours de la cérémonie, le nom des 31 soldats tombés pour la Patrie, dont l’identité est gravée sur le monument, a été rappelé avant l’entrée en scène des enfants du village : «  Les enfants des écoles ayant déposé des gerbes innombrables au pied du monument, chantent un chœur à la gloire des héros de la patrie et une cérémonie particulièrement poignante se déroule alors  ».

Que reste t-il aujourd’hui de la Grande Guerre et de son cortège de victimes  ? Je me pose souvent cette question lorsque je suis dans mon village. Que ce soit en entrant dans le cimetière, où les premières tombes sont celles des Morts pour la France de 14-18, que ce soit en passant devant le monument aux morts ou bien encore en regardant les plaques de marbre apposées à l’intérieur de l’église rappelant les victimes de la paroisse du premier conflit mondial. Beaucoup de lieux dans le village rappellent ce qu’a coûté ce conflit aux familles de Longueville sur Scie et des environs. Finalement, ce sont ces traces qui restent en 2018 tels des éléments indélébiles. Sans ces traces, point de souvenirs.

Alors qu’en 1921, les enfants participaient activement aux cérémonies, je constate, et c’est toujours un peu triste, que la jeune génération est souvent la grande absente des cérémonies d’hommage, notamment dans le monde rural. Cette même génération qui devra reprendre le flambeau des Anciens combattants une fois que ces derniers seront partis. En effet, je suis convaincu que ces cérémonies ont un sens et une mission  : rappeler à chacun l’idiotie d’une guerre. Non, nous n’avons pas besoin d’une «  bonne guerre  » comme on peut l’entendre parfois  ! Une guerre n’a jamais rien apporté de bon. Il suffit de se tourner vers les monuments aux morts pour le constater.

 

« Je suis convaincu que ces cérémonies ont une mission :

rappeler à chacun l’idiotie d’une guerre... Et ce flambeau-là,

il faut absolument que les jeunes s’en saisissent... »

 

Cyril Mallet

Cyril Mallet est doctorant en études germaniques auprès de l’Université de Rouen Normandie et en histoire

contemporaine auprès de la Justus Liebig Universität de Gießen en Allemagne. Spécialiste de l’Autriche et

de la Déportation, il est membre du laboratoire de recherche ERIAC EA 4705 de l’Université de Rouen.

 

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