29 mars 2021

Frédéric Quinonero : « Dutronc se cache plus qu'il ne se montre, même au cinéma... »

En ces temps où l’actu n’est pas très joyeuse, et même carrément déprimante, toute plage d’évasion est bonne à prendre. Et quand il y a du rire, ou même du sourire à la clé, bingo ! La lecture de la nouvelle bio signée Frédéric QuinoneroJacques Dutronc, l’insolent (L’Archipel, mars 2021) procure son lot de moments souriants, parce que Dutronc, grand artiste de la chanson et du cinéma et homme complexe, est aussi doué d’un humour parfois grinçant mais qui souvent fait mouche. Quand on lui demande pourquoi il tient à tourner avec le réalisateur Wim Wenders, il répond : « Parce que j’ai vu les films de Gérard Jugnot, c’est moins bien. » Cette bio, riche et rigoureuse, nous fait suivre les traces d’un faux dilettante, d’un vrai timide un peu rebelle, un peu anar ; une « vieille canaille » qu’on aime bien et dont on aime savoir qu’elle est encore parmi nous, quelque part en Corse. 😉 Entretien, et confidences touchantes. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Frédéric Quinonero: « Dutronc se cache plus

qu’il ne se montre, même au cinéma... »

Jacques Dutronc

Entretien daté du 26 mars ; première mise en ligne sur le blog le 27 mars.

 

Frédéric Quinonero bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions faisant suite à la sortie de ton nouvel ouvrage,  Jacques Dutronc, l’insolent  (L’Archipel, mars 2021). Quelques années après ton livre sur Françoise Hardy, écrire une bio de Dutronc, ça sonnait pour toi comme une évidence ?

pourquoi Dutronc ?

Oui et non. Dutronc était une évidence, car il fait partie de mon panthéon personnel. Il est du pays de mon enfance. Je me suis souvenu en écrivant qu’il faisait la «  une  » du premier Salut les copains que mes parents m’avaient acheté au début des années 70. Il m’intimidait un peu, comme je l’explique en avant-propos. Il fallait que je me lance.

 

Le livre s’ouvre sur une préface sympathique écrite par Thomas Dutronc, et surtout est parsemé de témoignages riches et parfois très profonds de la part de Françoise Hardy. Le contact avec eux deux pour ce livre s’est-il établi facilement  ?

histoire de famille

Oui. Ce sont des gens simples, directs, généreux. Qualités rares dans ce milieu. Pour la petite anecdote, c’est à la faveur d’une chanson d’Antoine Élie, La Rose et l’Armure, que j’ai entamé une conversation à distance avec Françoise Hardy. Il y a un an et demi, cette chanson (et son CD tout entier) tournait en boucle chez moi et dans ma voiture. La première fois que je l’ai entendue, j’ai aussitôt pensé à Françoise. Je me suis dit que c’était exactement le style de chanson qu’elle devait adorer. Ne sachant pas comment l’aborder par courriel, ce fut le prétexte idéal. Le merveilleux, l’étrange, c’est que je ne savais pas que La Rose et l’Armure tournait aussi en boucle chez elle. Parmi les centaines voire les milliers de chansons qui sortent chaque année, j’avais pile choisi son coup de cœur du moment ! Nous en étions tous deux stupéfaits. Cette conversation commencée grâce à Antoine Élie a abouti à ce beau témoignage dans ma biographie de Jacques Dutronc. Dommage qu’on se soit bêtement loupés lorsque j’écrivais mon livre sur elle… La préface de Thomas est arrivée au dernier moment, comme la cerise sur la chantilly. Il a demandé à lire mon texte, je le lui ai fait imprimer et envoyer en Corse pendant le deuxième confinement. Il me faisait part de ses impressions tout au long de sa lecture. Ça lui a fait du bien, je crois, en ces temps troublés, de s’immerger dans la vie de ses parents et de ses grands-parents. Il m’a dit des choses très belles qui m’ont beaucoup touché.

 

Dutronc débute son parcours d’artiste comme guitariste. Chanteur, il le devient un peu par hasard. Il y en aura eu beaucoup, des hasards, ou quand même pas mal de volonté, de plans dans sa carrière ?

par hasard ?

Tout lui est arrivé par hasard, la chanson comme le cinéma. De même, il a eu la chance de trouver aussi, sans trop le chercher, l’amour de toute une vie. C’est un homme qui a eu beaucoup de chance. Mais la chance il faut savoir l’inspirer et l’utiliser, elle est souvent associée au talent. Planifier  ? Ce n’est pas trop son genre. Il a plutôt tendance à laisser venir. Quand il s’engage sur un projet, cependant, il le fait sérieusement.

 

De sa collaboration avec l’auteur Jacques Lanzmann est né l’essentiel de ses succès musicaux, principalement entre 1966 (Et moi, et moi, et moiLes CactusLes Play-boys) et 1972 (Le Petit Jardin), en passant par Il est cinq heures, Paris s’éveille et L’Opportuniste (1968). Qu’est-ce qui les a réunis, et qu’est-ce qui, en dépit des brouilles, les  unissait, ces deux-là ?

les deux Jacques

On ne sait jamais précisément pourquoi l’alchimie prend dans un duo artistique… Le fait est qu’elle a été parfaite entre les deux Jacques, présentés l’un à l’autre par l’entremise de Jean-Marie Périer et de son patron Daniel Filipacchi. À l’origine, un autre Jacques, Wolfsohn, directeur artistique chez Vogue, cherchait un chanteur capable de concurrencer Antoine, qui venait d’être lancé par un autre grand producteur de la maison Vogue, Christian Fechner, qu’il détestait cordialement. Il fallait aussi un auteur qui sache capter l’esprit de son temps. Et ce fut l’union sacrée. La voix et la musique de l’un, ajoutées à son allure et sa personnalité, ont fusionné à merveille avec les mots de l’autre. De quel côté penche la balance  ? Dans un duo, chacun veut souvent tirer la couverture à soi, d’où les fâcheries. Qu’importe. Leurs chansons, pour la plupart, ont fait mieux que s’inscrire avec succès dans une époque, elles ont traversé le temps. Et leurs noms demeurent historiquement associés.

 

Avec Gainsbourg, il y a eu de la création musicale mais surtout, ils étaient potes ?

Gainsbourg & moi

Ils se sont d’abord détestés. C’est Françoise Hardy qui les a rapprochés. Et ils sont devenus les meilleurs amis du monde. Enfin, ils étaient surtout potes de beuverie. Ils aimaient finir la nuit dans les postes de police, buvant des coups avec les flics. Deux grands gamins ensemble  ! Cependant, au niveau création musicale, même s’il y eut quelques fulgurances musicales, la mystérieuse alchimie qui fait le succès ne fonctionnait pas.

 
 
Tes titres préférés parmi toutes les chansons de Dutronc, particulièrement parmi les moins connues ?

playlist dutronienne

Paris s’éveille est pour moi l’une des plus grandes chansons du patrimoine français  ! J’ai beaucoup dansé sur La Fille du père Noël. Enfant, j’adorais L’Hôtesse de l’air et L’Arsène. De la période Gainsbourg, je retiens surtout L’Hymne à l’amour (moi l’nœud). J’ai un faible pour Entrez, m’sieur, dans l’Humanité. Dans les moins connues, j’invite à découvrir La Pianiste dans une boîte à Gand, à l’ambiance jazz. Parmi les curiosités, je recommande L’âne est au four et le bœuf est cuit, qui avait heurté en son temps quelques bons paroissiens.

 

Il est cinq heures, Paris s'éveille (Live au Casino de Paris 1992).

La préférée des deux contributeurs de cet article. Avec la flûte magique ! 😍

 

À partir d’un film fait avec l’ami Jean-Marie Périer, au début des années 1970, son parcours est de plus en plus axé ciné. A-t-il trouvé dans cet exercice-là (faire l’acteur) un nouveau type de challenge qui peut-être, l’implique davantage ? Peut-être, celui où il s’épanouit le plus ?

l’acteur

S’il mésestime la chanson («  un métier d’escroc  », dit-il), Jacques Dutronc considère le cinéma comme un art majeur, ce qui lui pose problème lorsque Jean-Marie Périer insiste pour lui faire franchir le pas. Par respect, il préfère être spectateur qu’acteur. Il a tort, et va le prouver. Car il a une vraie nature d’acteur. Un charisme de dingue, une aura particulière. Il lui suffit d’«  être  », de s’approprier un personnage, d’en restituer les émotions. Tout en sobriété. L’air de rien. Ce n’est pas si simple. Et ça demande plus de sérieux et d’engagement qu’on ne croit. S’y épanouit-il  ? Sûrement. Le métier d’acteur va bien aux timides, il leur permet de mieux se cacher derrière un personnage. Dutronc se cache plus qu’il ne se montre. Même au cinéma. Jouer la comédie a des vertus thérapeutiques. À condition d’être en confiance, de faire les bons choix. Si l’on prête attention à la filmographie de Jacques Dutronc, on remarque qu’il a tourné avec les plus grands cinéastes de son temps, de Zulawski à Pialat, en passant par Lelouch, Deville ou Sautet. Truffaut, Wenders et Spielberg ont rêvé de lui pour un film. Dutronc n’est pas si dilettante qu’on se le figure.

 

Quels films avec Dutronc mériteraient, à ton avis, d’être découverts ou redécouverts ?

filmo sélective

Son talent dramatique est révélé par Andrzej Zulawski dans L’important c’est d’aimer. Incontournable dans la carrière d’acteur de Dutronc, tout comme Van Gogh, qu’il incarne au sens strict du terme – César du meilleur acteur en 1992. Pour retrouver sa beauté renversante, il faut le revoir dans Le Bon et les Méchants de Lelouch, Violette et François de Rouffio ou Sale rêveur de son ami Jean-Marie Périer. Je le préfère sensible et émouvant dans C’est la vie, de Jean-Pierre Améris, où il forme avec Sandrine Bonnaire un irrésistible couple de cinéma. Parmi les films à (re)découvrir, Malevil est une curiosité dans le genre des films de science-fiction. Et si l’on revoit l’excellent Merci pour le chocolat, c’est surtout pour Isabelle Huppert, machiavélique à souhait, et le génie de Claude Chabrol, avec qui Jacques Dutronc avait lié amitié.

 

Comment décrire sa relation iconique et en même temps, très atypique, avec Françoise Hardy ? Au fond, ces deux-là ne sont-ils pas avant tout, bien qu’aussi différents qu’on peut l’être, les meilleurs amis du monde ?

Françoise et Jacques

Ils le sont devenus. Jacques Dutronc a eu la chance de tomber sur une épouse aimante et surtout patiente. D’autres seraient parties depuis longtemps. Françoise Hardy a fait de ses longues heures à attendre son amour toute son œuvre artistique. Elle avoue aujourd’hui que Dutronc est l’homme de sa vie et considère qu’elle aussi a eu beaucoup de chance de l’avoir rencontré. Ils ne se sont jamais autant parlés que depuis ces dernières années. Ils sont désormais des confidents et éprouvent une tendresse infinie l’un pour l’autre. «  Aimer l’autre pour ce qu’il est et non pour ce qu’on voudrait qu’il soit  », tel est l’amour absolu selon Françoise Hardy.

 

Bon et finalement, Dutronc, ce Corse d’adoption qui a si bien chanté la capitale, il aime plus Paris ?

On court partout ça l'ennuie ! 😉

 

Alors, finalement, après avoir mené cette enquête, c’est qui, Jacques Dutronc ? Agaçant parfois, souvent attachant, ok. «  Insolent  », soit, anticonformiste,  est-ce qu’il l’est vraiment ? Qu’est-ce qui, chez lui, est carapace à l’image de ses fameuses lunettes noires, et quelle est sa vérité ?

Je laisse le soin aux lecteurs de s’en faire une idée. De mon côté, je vais tout relire et je réponds après (rires).

 

 
 
Trois adjectifs, pour le qualifier ?

Insolent, caustique, attachant.

 

Entre 2014 et juillet 2017, Dutronc a formé un trio mythique avec deux potes, Johnny et Eddy, connus à l’époque bénie du Golf-Drouot. Ces trois-là, inutile de le rappeler ici, ont chacun réalisé un parcours superbe, chacun dans son style, et chacun à sa manière. Est-ce qu’ils partageaient tous trois une conception du show-biz propre à leur époque (On veut des légendes) et qui ferait défaut aux artistes d’aujourd’hui ?

Vieilles Canailles

Aujourd’hui, la communication et le marketing sont devenus des composantes plus importantes que les qualités artistiques  ! Pour toucher un artiste, il faut passer par une armée de managers et de conseillers en image. Le show-biz est représentatif de son époque. On ne mise plus désormais sur la durée, on ne considère que l’instant. Il faut que ça rapporte. Les chanteurs ont perdu la faculté de faire rêver. Le temps des idoles est révolu. Les gamins préfèrent les footballeurs. Johnny, Eddy et Jacques ont connu le temps béni où tout était à créer et à rêver. Les choses se faisaient encore de façon artisanale. Avec fraîcheur, spontanéité et insolence. L’avenir était permis.

 

De 2014 à 2017, on a eu trois légendes...

 

Parmi les témoignages les plus intéressants de ton livre, il y a, avec ceux de Françoise, toutes les confidences que t’a faites le photographe légendaire de  Salut les copains, Jean-Marie Périer. Lui aura été, comme un fil rouge dans ces parcours 60s que tu as suivis, depuis tes débuts de biographe : Johnny bien sûr, Sylvie, Sheila, Jane, Françoise et Jacques... N’est-il pas lui aussi, définitivement, un acteur essentiel de ces années-là ?

Périer, l’ami, l’âme des 60s à la française ?

Tout à fait. Il est à peu près du même âge que les chanteurs que tu cites et faisait partie de la «  bande  ». Pour officialiser l’union de Françoise et Jacques, c’est à lui qu’on fait appel. De même, il est le témoin du mariage de Sylvie et Johnny, qu’il accompagne en voyage de noces  !... Je ne pense pas qu’il ait photographié Jane, cependant. C’est plutôt Tony Frank qui était le photographe attitré du couple Birkin/Gainsbourg… Ayant beaucoup écrit sur les idoles de cette époque, j’ai souvent interviewé Jean-Marie Périer. Pour me parler de son ami Jacquot, il a voulu que je le rejoigne dans sa retraite aveyronnaise et m’a fait découvrir une auberge à la lisière du Lot où l’on déguste une cuisine du terroir absolument divine  !... Je n’ai rencontré que de belles personnes, au cours de l’écriture de ce livre.

 

Je crois savoir que tes projets à venir, consisteront, notamment, en une bio (attendue !) de Serge Lama, et en un nouvel ouvrage sur Julien Doré. D’autres envies, d’autres thèmes ou pourquoi pas, des envies d’ailleurs ?

projets

Je voudrais pouvoir écrire des choses plus personnelles. J’ai des bouts de textes qui traînent dans les tiroirs, des romans inachevés… Et, de façon moins impérieuse, une biographie de temps en temps. Sur un sujet choisi. Il me faudrait trouver une autre activité qui me le permette. J’aimerais qu’on fasse appel à moi pour certaines de mes compétences, pour mes connaissances sur la chanson française, par exemple… En attendant, j’espère que ma façon d’écrire et la bienveillance avec laquelle j’aborde les biographies vont finir par trouver un écho dans ce milieu. Les compliments de Thomas Dutronc me le laissent croire.

 

Un dernier mot ?

Une boutade dutronienne  ? «  « J’ai arrêté de croire au Père Noël le jour où, dans une galerie marchande, il m’a demandé un autographe. »

 

Frédéric Quinonero 2021

 

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21 juin 2017

« Autour de Françoise Hardy », Emma Solal et Frédéric Quinonero

Il y a deux mois sortait, chez l’Archipel, la nouvelle biographie signée Frédéric Quinonero, fidèle des interviews Paroles d’Actu. Ce dernier opus en date, sous-titré Un long chant d’amour, est consacré comme une évidence au vu du parcours de l’auteur, à Françoise Hardy, artiste élégante, délicate et touchante dont les problèmes de santé ont inquiété les nombreux amateurs, ces dernières années. Lorsqu’il a été convenu d’un nouvel échange autour de ce livre, Frédéric Quinonero a eu à coeur de m’orienter également vers une artiste que je ne connaissais pas, Emma Solal, interprète de reprises solaires et délicates, réappropriées par elle, de chansons plus ou moins connues qu’avait chantées Françoise Hardy. Le tout s’appelle « Messages personnels ». À découvrir, parallèlement bien sûr à la lecture du livre de Frédéric Quinonero, somme d’infos connues de toute une vie mais aussi fruit d’enquêtes inédites, le tout dans un style agréable, un must pour tout amateur de l’artiste... Merci à eux deux pour cet article, pour les réponses apportées à mes questions datées du 18 juin (Frédéric Quinonero le 18, Emma Solal le 19). J’espère que Françoise Hardy lira cet article, et surtout qu’elle aura loisir de découvrir leur travail. Puisse cette publication vous donner envie, aux uns et aux autres, de vous y plonger, en tout cas... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIENS EXCLUSIFS - PAROLES D’ACTU

« Autour de Françoise Hardy »

Françoise Hardy 

Crédits photo : Virgin Emi.

Emma Solal et Frédéric Quinonero

 

Paroles d’Actu : Parlez-nous de votre parcours, et de vous, Emma Solal ?

Parcours et premiers pas.

Emma Solal : Je suis une chanteuse (auteur et interprète) parisienne d’origine italienne. Je pianote au clavier sur scène et j’ai un très joli ukulélé chez moi que j’aimerais pouvoir utiliser bientôt sur scène également. J’ai des influences musicales variées dont le Jazz, la chanson française, la musique brésilienne, italienne, l’opéra, les musiques plus électroniques également, tout une palette d’inspirations donc ! Après avoir sorti un premier album de chansons jazzy, « Robes du soir » et deux EP digitaux, j’ai travaillé sur ce projet « Messages personnels », de reprises de chansons de Françoise Hardy.

 

PdA : Qu’avez-vous mis de vous, de votre univers, "votre" patte personnelle dans « Messages personnels », cet album de reprises de chansons de Françoise Hardy ?

« Patte personnelle ».

E.S. : Il s’agit d’un album que nous avons arrangé et enregistré avec Paul Abirached (guitares), Philippe Istria (percussions) et Pierre Faa (mixages et collaborations variées). C’est un album qui a été enregistré dans le prolongement du spectacle « Messages personnels », joué au théâtre Les Déchargeurs à Paris avec Paul et Philippe et mis en scène par Stéphane Ly-Cuong en janvier-février 2015 puis en novembre-décembre 2016. L’idée originale en revient à mes amis Éric Chemouny, qui est auteur et journaliste, et Pierre Faa, auteur-compositeur-interprète avec qui j’ai fait mes premiers albums.

« J’ai eu envie de redonner, à ma manière,

des couleurs aux chansons de Françoise Hardy »

L’univers de Françoise Hardy m’a toujours beaucoup touchée, notamment au travers de l’exploration du lien amoureux et de la complexité des sentiments, qu’elle décline depuis quelques années maintenant ! Je suis admirative de ses textes ciselés, de son parcours, de la richesse de ses collaborations musicales… J’ai eu envie de proposer ma vision de son univers, en premier lieu bien sûr car il me fait vibrer, mais également car ses chansons ont très peu vécu sur scène, Françoise Hardy ayant cessé de faire des concerts à partir de 1968. J’ai eu envie de leur redonner des couleurs, à ma manière ! Et nous avons tâché avec Paul, Pierre et Philippe, d’orner les treize chansons de l’album de couleurs musicales variées et différentes des titres originaux. Une relecture personnelle et un hommage, en somme.

 

Messages personnels

 

PdA : Pourquoi avoir choisi, Frédéric, de consacrer cette nouvelle bio à Françoise Hardy ? Est-ce qu’elle tient, dans ton esprit, une place particulière dans cette période chère à tes yeux et sur laquelle tu as beaucoup travaillé, les années 60 ?

Pourquoi ce livre sur F. Hardy ?

Frédéric Quinonero : Françoise Hardy a été avec Sylvie Vartan et Sheila l’incarnation d’un prototype de jeune fille moderne dans les années 60. Toutes les trois ont marqué les esprits, ce n’est pas un hasard. J’avais écrit sur Sylvie et Sheila, je rêvais depuis longtemps d’une biographie de Françoise Hardy, mais je voulais quelque chose d’abouti, de complet, pas du déjà vu.

 

PdA : Comment t’y es-tu pris pour composer cet ouvrage ? As-tu pu t’appuyer notamment sur des témoignages inédits, sur des recherches que tu aurais entreprises ? Et dirais-tu que tu as encore gagné en aisance dans l’exercice, alors que tu signes ton 16 ou 17è livre ?

Le livre, coulisses.

F.Q. : Je ne me suis pas contenté des archives que l’on trouve facilement sur les sites de fans. J’ai interrogé une dizaine de témoins, surtout des personnes qui n’ont jamais ou très peu été sollicitées. J’avais besoin d’informations exclusives et pertinentes pour illustrer mon propos. J’aurais pu, par exemple, contacter Jean-Marie Périer qui est quelqu’un d’absolument adorable et que j’avais interviewé pour ma biographie de Johnny. Mais il a déjà tout dit sur Françoise… En revanche, trouver des musiciens qui l’ont côtoyée dans les années 1960, à l’époque où elle chantait autour du monde, me semblait plus intéressant… On gagne en aisance à chaque livre, il me semble. Même si parfois on se demande si on va arriver au bout. C’est à chaque fois comme un petit miracle. Quant au style d’écriture, je pense que le temps le bonifie. Le temps, l’expérience, les lectures diverses.

 

Un long chant d'amour

Françoise Hardy, un long chant d’amour (l’Archipel, 2017)

 

PdA : Si vous deviez ne choisir pour les emporter que 5 chansons de Françoise Hardy, lesquelles, et pourquoi ?

5 chansons, pas une de plus...

 

E.S. : Françoise Hardy n’a pas forcément écrit et/ou composé les cinq chansons que je choisirais mais elles me touchent tout particulièrement :

« Message personnel » pour sa mélancolie et les superbes texte et musique de Michel Berger.

 

« Même sous la pluie » : elle met si bien en scène l’attente de l’être aimé, la douleur et parfois une certaine complaisance  à se retrouver dans cette posture.

 

« Soleil » : j’aime ses évocations de plage, de sable, qui parlent à l’italienne que je suis, tout en restant dans une couleur très mélancolique qui me parle aussi…

 

« Étonnez-moi Benoît » : son côté léger, enlevé, moqueur… Et j’adore Patrick Modiano, j’ai lu beaucoup de ses romans.

 

« Je suis moi » : là encore une collaboration avec Michel Berger et une chanson de libération de la femme, teintée de joie et d’une certaine sérénité, ce qui est un peu rare dans le répertoire de Françoise Hardy !

 

F.Q. : Sans réfléchir :

« Tant de belles choses », un chef-d’œuvre d’émotion pure : je ne peux l’entendre sans pleurer.

 

« Message personnel », parce que c’est un tube intemporel, mais surtout pour le passage parlé qui est de sa plume et qui fait selon moi la magie de la chanson.

 

« Ma jeunesse fout le camp » : elle est avec « Il n’y a pas d’amour heureux » de ces grandes chansons que Françoise a sublimées, car elle porte en elle la mélancolie qu’elles véhiculent.

 

« Soleil », car elle est la première chanson d’elle que j’ai entendue quand j’étais petit garçon. Je la trouvais d’une beauté et d’une douceur remarquables.

 

« L’amitié »  : une des plus belles chansons jamais écrites sur ce thème, je ne me lasse pas de l’entendre.

Et il y a beaucoup d’autres pépites dans son répertoire…

 

PdA : Michel Berger est très présent dans votre liste de cinq chansons, Emma. Nous commémorerons bientôt les 25 ans de sa disparition, bien trop prématurée. J’aimerais vous inviter à nous parler un peu de lui. Est-ce qu’il compte parmi les gens, les artistes qui vous inspirent vraiment ? Qui d’autre, à part lui, et Françoise Hardy ?

 

E.S. : En effet, Michel Berger compte parmi les artistes qui m’inspirent et que j’ai beaucoup écouté. J’apprécie beaucoup sa sensibilité, ses mélodies, sa délicatesse, son élégance aérienne et profonde à la fois…

 

Michel Berger

Illustration : RFI Musique.

  

J’ai aussi beaucoup écouté, dans le désordre, Brel, la Callas, Barbara, Ella Fitzgerald, Vinicius de Moraes, Tom Jobim, Mozart, beaucoup d’influences variées donc pour ne citer qu’eux parmi ceux qui ne sont plus tout jeunes ou plus de ce monde !

 

PdA : Une époque, une image à retenir de Françoise Hardy ?

« Une » Françoise Hardy ?

 

E.S. : Les années 1960, Courrèges, son allure sublime et élégante, une icône !

« Dans les années 60, elle triomphait

dans toute l’Europe et elle était une des rares

vedettes françaises à être aimée des Anglais...  »

F.Q. : Cette époque magique où elle était à la fois une pop star dans le monde entier et l’incarnation de la femme française, habillée par Courrèges. Contrairement aux idées reçues, elle a beaucoup chanté sur scène à cette période, elle était reçue comme un chef d’État en Afrique du Sud, au Brésil… Elle triomphait en Italie, en Espagne, dans toute l’Europe. Et elle était une des rares vedettes françaises à être aimée des Anglais – elle a chanté à quatre reprises au Savoy, ce qui est exceptionnel pour une artiste française.

 

PdA : Comment qualifierais-tu, Frédéric, sa relation devenue légendaire avec Jacques Dutronc ? Que t’inspire-t-elle ?

Hardy, Dutronc...

F.Q. : Elle a formé avec Dutronc un couple mythique, comme Johnny et Sylvie, et tellement atypique ! Je comprends qu’on puisse être séduit par un personnage comme Jacques Dutronc. Je trouve leur fin de parcours exceptionnelle, et Françoise admirable de s’être sacrifiée pour son bonheur à lui. C’est un bel acte d’amour que peu de gens sont capables d’accomplir.

 

Françoise Hardy et Jacques Dutronc

Crédits photo : Mano.

 

PdA : La question "regards croisés" : un mot, l’un(e) sur l’autre, sur son parcours et son travail ?

"Regards croisés"

 

E.S. : J’avoue ne pas avoir encore lu le livre de Frédéric mais il est déjà dans ma valise pour mes vacances en Sardaigne cet été ! Mais je connais d’autres biographies écrites par Frédéric, que j’avais lues avec plaisir ! Je souhaite à Frédéric un très beau succès avec sa biographie de Françoise Hardy.

 

F.Q. : Je connais peu le parcours d’Emma, que j’ai découverte avec son album de reprises de Françoise. Je vais pouvoir désormais m’y intéresser de plus près. J’ai beaucoup aimé son album « Messages personnels », justement parce qu’elle s’est approprié les chansons. Elle a choisi des titres souvent peu repris, comme « Rêver le nez en l’air », qui est une réussite. Il y a une belle pureté chez cette artiste. Elle a su aborder le répertoire de Françoise avec simplicité et élégance. Je lui souhaite une longue route.

 

PdA : « Tant de belles choses », tu la citais Frédéric, c’est une chanson très récente de Françoise Hardy, émouvante et adressée à son fils. "Tant de belles choses", l’expression est jolie et parlante. Qu’est-ce qu’elle vous inspire à tous les deux, quand vous pensez à la chanson, à ce qu’il y a derrière, à Françoise Hardy et à la vie... ?

« Tant de belles choses »

 

E.S. : « Tant de belles choses », en effet, c’est une chanson superbe et si émouvante, sur la transmission, l’amour entre les parents et les enfants. C’est également la teneur de ce que je souhaiterais dire à mon fils, sur le fait de profiter et d’être à la hauteur de cette vie qui nous est offerte…

« Son texte le plus beau, le plus spirituel... »

F.Q. : Elle fait partie de mes chansons préférées. Sur un thème délicat, celui d’une mort prochaine, elle livre son texte le plus beau, le plus spirituel. Elle exprime sa croyance en l’éternité de l’esprit et de l’âme, ce en quoi je crois également. C’est une chanson consolatrice pour exprimer la force des sentiments, qui nous survivent. Françoise l’a écrite après avoir appris qu’elle souffrait d’un lymphome. C’est un message d’amour à son fils.

 

PdA : Quel serait si vous en aviez un le "message personnel" que vous aimeriez adresser à Françoise Hardy, qui lira peut-être cet article, cette double interview ?

Message personnel à F. Hardy ?

 

F.Q. : Je le lui dirai en privé si elle fait la démarche de me contacter ‑ elle a mes coordonnées. Nous partageons nombre de points communs, si l’on exclut la politique (rires), nous pourrions bien nous entendre.

« Je serais ravie de pouvoir inviter Françoise Hardy

à chanter un duo ensemble ! »

E.S. : Je serais ravie de pouvoir inviter Françoise Hardy à chanter un duo ensemble !

 

PdA : Trois mots, adjectifs ou pas d’ailleurs, pour la qualifier ?

Françoise Hardy en 3 mots ?

 

F.Q. : L’élégance, la franchise, la mélancolie.

 

E.S. : Elégance, pop, intemporelle.

 

PdA : Lors d’une interview précédente Frédéric, tu me faisais part d’une certaine lassitude, par rapport au métier d’auteur, à la difficulté d’en vivre... et tu évoquais l’idée de chercher un autre job plus stable en parallèle. Où en es-tu par rapport à cela ? Es-tu plus "secure", plus optimiste par rapport à ce métier ?

Du métier d’auteur.

 

F.Q. : J’en suis au même point. À une différence près, qui n’est pas négligeable : j’ai le sentiment qu’on reconnaît davantage mes qualités d’auteur. Pas seulement dans le fond, mais aussi dans la forme. Et j’en suis content.

  

PdA : Tu as consacré plusieurs ouvrages à Johnny Hallyday, que tu avais qualifié lors de notre interview citée à l’instant de « frère » que tu n’avais pas eu. Il se bat aujourd’hui courageusement (comme, certes, bien des malades) contre cette saleté qu’on appelle cancer, et remonte même sur scène en ce moment. Comment l’observes-tu dans cette séquence de sa vie, toi qui la (et le !) connais si bien ?

Johnny face à la maladie...

« J’ai du mal à imaginer la vie sans Johnny... »

F.Q. : Je suis très inquiet, bien sûr. Je ne peux m’empêcher de penser à Piaf et aux derniers temps de sa vie, l’époque des tournées suicide. En même temps, la scène ne peut lui être que bénéfique. Alors, courage à lui ! J’ai du mal à imaginer la vie sans Johnny. Toute ma vie a été marquée par ses chansons. Je ne voudrais pas avoir à lui dire adieu.

 

Johnny, la vie en rock

Johnny, la vie en rock (l’Archipel, 2014)

 

PdA : Quels sont tes projets, tes envies pour la suite ? Frédéric, une nouvelle bio en perspective ou des désirs de bio ? Quid, peut-être, d’écrits de fiction ? Et vous Emma ? Que peut-on vous souhaiter ?

Des projets, des envies ?

 

F.Q. : Je suis ouvert à tous projets, à condition d’avoir la possibilité de les mener à bien. Aujourd’hui, concernant la biographie, je pense avoir franchi un cap (voir réponse à une question précédente) et j’aspire à un travail en complicité avec un artiste. J’ai envie d’aventures humaines. Nous y réfléchissons, mon éditeur et moi. En attendant, je travaille sur un nouveau livre (une biographie) destiné à un nouvel éditeur. J’espère que le résultat sera à la hauteur de mes attentes.

 

E.S. : Je travaille sur un nouvel album de compositions originales, qui aura une couleur plus pop justement.

Pour la suite, je serais heureuse de réussir à trouver un plus large écho auprès du public, aussi bien pour l’album « Messages personnels » que pour mes prochains albums… et je serais très heureuse d’échanger avec vous à l’occasion d’un prochain album depuis les coulisses de l’Olympia !

 

Un dernier mot ?

 

Frédéric Quinonero

À suivre…

 

Frédéric Quinonero p

 

Emma Solal

Merci beaucoup à vous Nicolas pour cette interview!

 

Emma Solal (2017)

 

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05 février 2013

Mathieu Rosaz : "Un plaisir physique, instinctif... un exutoire, aussi"

À l'automne dernier, j'avais souhaité converser avec Monsieur Didier Millot, biographe de Barbara et membre fondateur de l'association Barbara Perlimpinpin à l'occasion du quinzième anniversaire de la disparition de la grande « dame brune ». Avec générosité et une passion communicative, il s'était prêté au jeu, pour Paroles d'Actu. Nous y évoquâmes longuement la vie, la carrière de l'artiste. Et celles et ceux avec lesquels, d'après la jolie expression de Didier Millot, « les chansons de Barbara traversent le temps ».

Plusieurs noms illustres sont cités : Marie-Paule Belle, Jean-Louis Aubert, Calogero, Raphaël... Daphné... Et un nom qui, alors, ne me parle pas. Mathieu Rosaz. Depuis, je me suis renseigné sur lui. J'ai lu, un peu. Écouté, surtout. Si vous aimez Barbara et plus généralement la belle chanson française, vous allez l'aimer, c'est sûr... Mathieu Rosaz, notez bien son nom. Vivants poèmes - Mathieu Rosaz chante Barbara, son tout nouvel album. Il a accepté de répondre à mes questions, de se livrer sincèrement, je l'en remercie mille fois. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer.  EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

MATHIEU ROSAZ

Auteur-compositeur-interprète

 

« Un plaisir physique, instinctif...

un exutoire, aussi »

 

Mathieu Rosaz

(Photo de Philippe Matsas, fournie par Mathieu Rosaz)

 

Q : 30/01/13

R : 05/02/13

 

Paroles d'Actu : Bonjour Mathieu Rosaz. Né en 1975, vous vous êtes fait un nom avec vos hommages et vos apports à la belle chanson française. Comment cette histoire d'amour est-elle née ?

 

Mathieu Rosaz : Bonjour Nicolas. Je ne viens pas d'un milieu de musiciens et je crois que la chanson est l'art que l'on peut le plus facilement recevoir et apprécier, sans avoir une instruction musicale particulière. C'est un art avant tout populaire, ce qui lui vaut peut-être à tort cet injuste surnom de "parent pauvre" des arts…

 

J'ai d'abord aimé la chanson dite commerciale, celle qu'on entendait à la radio ou à la télévision, la plus accessible, a priori. Ma curiosité m'a ensuite tout naturellement poussé à creuser et m'a donné envie de connaître l'histoire des chansons et de la chanson en général. Et puis, il y a eu, très tôt le plaisir du chant. Un plaisir physique, instinctif et un exutoire aussi.

 

PdA : Barbara a rejoint le paradis des poètes, c'était il y a un peu plus de quinze ans... Sa place est centrale dans votre univers artistique. Vous lui avez consacré deux albums et plusieurs spectacles, dont l'actuel. Que représente-t-elle pour vous ? Qu'a-t-elle apporté à la chanson française ?

 

M.R. : Barbara n'aimait pas qu'on la dise poète, même si elle reconnaissait la couleur poétique de certains de ses textes. Je ne suis pas certain qu'elle serait ravie d'être au paradis des poètes. Je préfère l'imaginer au paradis tout court si toutefois il existe…

 

J'ai découvert les chansons de Barbara à l'adolescence, vers 15 ou 16 ans. Barbara était peu diffusée à la radio et ne passait plus à la télévision par choix. Il fallait donc qu'il y ait une sorte de rencontre puisqu'on ne nous l'imposait pas. La première image que j'ai vue d'elle est celle du clip de la chanson Gauguin (lettre à Jacques Brel) en 1990, son unique clip. Ce clip était diffusé sur la chaîne M6, de temps en temps. J'ai d'abord été intrigué. À l'époque je devais être encore fan de Jeanne Mas, dont la carrière s'effondrait… Puis, je suis tombé, dans un livre, sur un extrait du texte de L'Aigle noir. J'avais l'impression d'en connaître la musique. J'avais dû l'entendre tout petit et elle avait dû marquer mon inconscient. Je me suis ensuite tout simplement procuré une compilation de Barbara et là, cela a été le coup de foudre intégral. L'impression de rencontrer une âme soeur, quelqu'un qui me comprenait, que je comprenais et qui pansait mes plaies. Elle parlait à l'humain, pas au "consommateur". C'est ainsi qu'elle a déjoué toutes les stratégies commerciales et toutes les lois de ce métier.

 

Barbara est un formidable contrexemple de la société de consommation des années 1960 à 1990. C'est une exception culturelle à elle toute seule ! Elle représente pour moi l'exigence et la liberté. Dans la chanson française, Barbara a participé plus activement que l'on pense au mouvement de libération des femmes des années 60 et 70, par le simple fait de son existence, sans pour autant insister sur un quelconque engagement. En partant de son histoire personnelle, elle a touché à l'universel.

 

Son oeuvre est aussi avant tout un acte de résilience, le moyen de sublimer l'irréparable pour survivre et vivre. Avec les années, ses chansons d'amour adressées à l'autre sont devenues des chants adressés aux autres en général : Perlimpinpin, Mille chevaux d'écume, Le jour se lève encore, Vivant poème… C'est une oeuvre résolument moderne, intemporelle et transgénérationnelle.

 

PdA : Quel est, s'agissant de Barbara, le sens de votre démarche artistique ? L'interpréter avec le respect et la conviction qui sont les vôtres, c'est une façon de perpétuer son oeuvre, de continuer à la faire vivre ?

 

M.R. : C'est tout cela à la fois, et j'essaie de le faire du mieux que je peux, comme je peux. Je me sers bien sûr de ma propre histoire, je choisis les chansons en fonction de mon vécu. Je ne chante rien par hasard. C'est pour cela qu'il m'a parfois fallu des années avant de pouvoir chanter tel ou tel titre. Il me fallait attendre de l'avoir vécu pour mieux le comprendre. J'ai en face de moi une oeuvre écrite par une femme depuis ses 30 ans environ, jusqu'à ses 66 ans. Et je suis un homme de 37 ans. Je dois tenir compte d'un souci de crédibilité d'ordre physique, une crédibilité liée à mon apparence, et une autre beaucoup plus intime, liée à mon évolution personnelle, à ma vie intérieure. Il faut que tout cela coïncide, pour que ça sonne et que le message passe. Cela peut paraître compliqué, mais c'est finalement très simple, très instinctif comme travail. Plus simple à exécuter qu'à expliquer.

 

J'y ai ajouté une autre exigence : celle de tenter de faire découvrir, au milieu des succès, des titres méconnus. C'est le cas actuellement de chansons comme Je t'aime, Pleure pas, Le minotaure, entre autres, que je chante sur scène et que je viens d'enregistrer. Je ne cherche pas à révolutionner le son de Barbara mais juste à prolonger, à ma manière, la vie de chansons que j'aime, à travers le prisme de la scène, avant tout. Les enregistrements de Barbara sont là et si un public les découvre ou les redécouvre grâce à moi, c'est mon plus grand bonheur. J'essaie d'être un passeur.

 

PdA : J'ai lu que, peu avant sa disparition, elle avait soutenu très symboliquement dans la poursuite de vos rêves - on pourrait presque parler de passage de flambeau - le tout jeune homme que vous étiez alors. Voulez-vous nous en parler ?

 

M.R. : Non, non, Barbara ne m'a passé aucun flambeau, on ne peut pas dire ça. Elle m'a envoyé un télégramme en septembre 1997 dans le cabaret où je chantais, ce qui m'a infiniment touché. Je lui avais fait parvenir une vidéo de mon spectacle, dans lequel je chantais une ou deux de ses chansons, et elle m'a fait ce petit signe. Elle était très à l'écoute de ce qui se faisait, que cela ait un rapport ou non avec elle. Elle vivait recluse mais était restée en contact, à sa manière, avec le monde extérieur, ce qui est finalement assez rare chez les artistes de cette dimension. Elle avait gardé la curiosité et le goût des autres.

 

PdA : Nous célébrions il y a quelques jours le cinquantième anniversaire du Traité de l'Élysée, qui marqua une nouvelle étape dans la réconciliation franco-allemande. Vous avez chanté Göttingen à Göttingen, un moment très fort, j'imagine ?

 

M.R. : Un moment intense. C'était le 9 juin 2007, jour de l'anniversaire de Barbara, qui aurait eu 77 ans. C'était au Junges Theater, rebaptisé le cinéma Lumière, là où Barbara est venue chanter en 1964 et là où elle a créé la fameuse chanson, après l'avoir écrite en une demi-heure dans le petit jardin qui jouxte le théâtre. J'ai l'impression que le théâtre n'a pas changé depuis les années 60. C'est fou le chemin de cette chanson. Le public la savait par cœur et j'ai dû la chanter deux fois dans le spectacle. Elle est vraiment devenue l'hymne de cette réconciliation franco-allemande. Le lendemain, j'ai visité l'ancien camp de concentration de Dora, pas loin de Göttingen. Une "Rose Barbara" est discrètement et symboliquement plantée près de l'entrée du réseau de tunnels dans lesquels les détenus travaillaient et mouraient…

 

PdA : Vous venez de vous produire au Vingtième Théâtre, à Paris, pour Mathieu Rosaz chante Barbara. Quel bilan en tirez-vous ? Quel est votre rapport à la scène, au public ?

 

M.R. : D'abord, je constate que, même sans tapage médiatique, le public est là, avec les fidèles qui viennent et reviennent et les nouveaux, entraînés par le bouche à oreille. Je retiens l'intensité de l'échange avec certains après le spectacle, la sincérité évidente de leurs témoignages. C'est ce qui me donne envie aussi de continuer. Je constate que, pour l'instant, le temps joue en ma faveur. J'ai gagné en sobriété, en puissance et en intériorité. Je me sens de plus en plus dans l'épure et dans le détachement par rapport au "modèle", de plus en plus connecté à moi-même, à la fois plus perméable mais aussi plus fort, plus solide. Je force moins la main, je laisse les gens venir à moi. Je ne cherche pas à les regarder par exemple, ni particulièrement à leur plaire. Je ne suis plus trop dans la tentative de séduction. En quelque sorte, je laisse au public un plus grand droit de regard. Je n'impose rien, je propose. Ils prennent ou pas, ils se servent, nous partageons les chansons. Et nous respirons mieux qu'avant, je pense.

 

PdA : Parmi ces références que vous reprenez, je note qu'il y a également quelqu'un que j'aime beaucoup, Véronique Sanson...

 

M.R. : Véronique Sanson est, avec Barbara, l'artiste qui m'a le plus touché. C'est aussi quelqu'un qui est allé très loin dans l'intime. Presque trop loin, parfois, car elle se protège moins que Barbara, ou, du moins, différemment. Elle s'expose beaucoup plus aussi, notamment sur le plan médiatique, à une époque où ce qu'on appelle le "buzz" règne… C'est avant tout une grande musicienne de la période post-Beatles, au carrefour de beaucoup d'influences, que ce soit dans la pop, la musique brésilienne, le jazz, le blues, la musique classique où la chanson française traditionnelle. Une personne d'un grand magnétisme. Bref, je l'aime.

 

PdA : Quels sont, dans le patrimoine comme sur la nouvelle scène, les artistes que vous aimez, que vous suivez ?

 

M.R. : Comme je le dis plus haut, la chanson française (et internationale) me passionne. Avec une nette préférence pour les musiciennes. Donc, je peux m'intéresser autant à l'apport d'une Yvette Guilbert  il y a plus de cent ans, qu'à celui d'une Camille aujourd'hui. Sans pour autant connaître absolument toutes leurs chansons. Mais ce sont deux artistes qui ont, entre autres, fait avancer les choses et qui, tout en restant fidèles à une tradition, renouvellent ou ont renouvelé le genre scéniquement.

 

J'ai, avec un ami, créé une page Facebook qui s'appelle "Les chanteuses échevelées" et qui nous permet d'évoquer toutes ces figures connues ou méconnues. Nous avons choisi une marraine virtuelle : Marie Laforêt. Marie Laforêt est un véritable cas, pas toujours connue pour les bonnes raisons. Elle a dit un jour : « Je suis la fille légitime de Sheila et Barbara » ! Du pain béni pour nous! Laforêt fut, on le sait peu, une pionnière de la world music en France. L'une des premières notamment à importer en France et à faire voyager dans le monde des chants d'Amérique du Sud, des musiques Yiddish, à chanter dans 5 ou 6 langues, bref, à prendre des risques, quitte à brouiller bien des pistes ! C'est ce qui nous intéresse. Sur cette page Facebook, vous entendrez parler aussi bien de Brigitte Fontaine que d'Isabelle Mayereau, Maria Bethania, Blossom Dearie, Dusty Springfield, Marie-Paule Belle, Marie-José Vilar, Anne Sylvestre, Juliette Gréco, Claire Diterzi, Ute Lemper, Anna Prucnal, Amalia Rodriguez, Mercedes Sosa, Barbara Carlotti, Ingrid Caven, Elisa Point, Cora Vaucaire, Michèle Bernard, Pascale Borel, Françoise Hardy... et beaucoup d'autres ! 

 

PdA : Nous avons beaucoup parlé de vos hommages à d'autres artistes jusque là. Il serait injuste de ne pas évoquer vos créations originales, qui gagnent réellement à être connues. Comment définiriez-vous votre univers, Mathieu Rosaz ?

 

M.R. : Mon univers découle d'une multitude d'influences musicales, bien sûr, mais aussi cinématographiques, car je suis devenu assez cinéphile, au fil du temps. J'ai ainsi écrit, il y a quelques années, une chanson en hommage à Éric Rohmer, Comme dans un film de Rohmer, qui est une de mes chansons préférées de mon répertoire, mais pas forcément la plus représentative.

 

Et puis, j'essaie, tout simplement, de mettre des mots et des notes sur ce que je vis, rêve ou vois, quand ça vient… Je suis en quête de mélodies et j'aime les textes clairs, concis, précis. Je crois au mot juste, et je le cherche. Je ne le trouve pas toujours. J'aime les formes classiques pour pouvoir aussi mieux m'en éloigner, parfois. J'aime les univers feutrés, je refuse le clinquant, le "bling-bling musical". J'écris peu, par paresse, doute, et démotivation aussi. Je me sens encore écrasé par certaines influences. Si j'ai une idée, je me dis souvent qu'untel l'a déjà très bien traitée, et je trouve cela vain de recommencer, en moins bien. Mais je me soigne ! Il faut qu'une chanson s'impose à moi, que je ne puisse plus lui résister. Je crois que j'ai peur d'écrire. Je m'interdis encore beaucoup trop de choses !

 

PdA : Quelles sont, dans votre répertoire, les chansons pour lesquelles vous avez une tendresse particulière ? Ces cinq ou dix titres que vous aimeriez inviter nos lecteurs à écouter pour mieux vous découvrir ?

 

M.R. : Mon album La tête haute quitte à me la faire couper !, paru en 2009, est mon disque le plus abouti. Particulièrement des titres comme Banale, Pour ne plus retomber, À tes côtés, Fils de famille, Comme dans un film de Rohmer, Promeneur solitaire. Ce disque doit beaucoup aux arrangements musicaux d'Elvire Aucher. Dans mon album de 2005, Je préfère les chansons tristes…, je suis assez fier d'un texte qui a mis certains mal à l'aise car il évoque un sujet délicat, traité à la première personne du singulier (même si ce n'est pas mon histoire personnelle) : Banquette arrière. J'aime les chansons-portraits comme Madame vit à Paris ou les chansons carte-postale comme Je respire à Buenos-Aires ou Triste à Saint-Tropez. Il y a aussi Fragile équilibre, dans une veine romantique que je ne peux renier, ou encore la Chanson de l'acrobate, qui tente de parler de la scène…

  

PdA : La crise de l'industrie musicale, on en entend régulièrement parler. C'est quelque chose qui vous inquiète, qui vous touche ? À quoi votre "modèle économique" (l'expression est laide lorsque l'on parle d'art, mais elle est parlante) ressemble-t-il ?

 

M.R. : J'ai l'impression d'avoir toujours été en crise donc, en fait, la situation actuelle ne change pas grand chose pour moi. Le nouveau disque et le spectacle actuel ont été produits par les Concerts parisiens (agents et producteurs) qui sont, à la base, spécialisés dans la musique classique. Ils ont un réseau de diffusion qu'ils ont développé au fur et à mesure de ces vingt dernières années, mais rien n'est simple. Il y a des artistes pour qui l'agent organise et gère les propositions. En ce qui me concerne, c'est l'inverse, ou presque. Il faut aller au charbon, co-réaliser le spectacle à Paris, louer les espaces publicitaires, trouver et engager une attachée de presse assez courageuse pour défendre un cas pas évident. C'est un réel investissement sur le plan financier, et un vrai risque. Ensuite, il faut vendre le spectacle en démarchant les salles, en les relançant. C'est aussi un gros investissement en terme de temps, d'énergie, de ténacité.

 

En ce qui concerne ce que j'ai chanté en dehors de Barbara, j'en ai toujours été aussi le producteur (3 albums, un single, plusieurs spectacles). Aujourd'hui, il est vrai que je n'ai personnellement absolument plus les moyens financiers de produire un disque, sachant qu'il se vendra peu et de moins en moins physiquement, et que le numérique est très loin de combler pour le moment le manque à gagner de la dématérialisation. Si j'écris de nouvelles chansons, je crois qu'elles prendront vie sur scène, quitte à ne publier ensuite que des versions enregistrées en public, on verra…

 

À mon sens, l'unique moyen de nous sortir de cette crise de l'industrie musicale est de prélever enfin une taxe sur les abonnements aux divers fournisseurs d'accès à internet et sur les disques durs. Taxe reversée proportionnellement aux différents ayant-droits de ce métier. C'est le principe de la licence globale. J'ignore pourquoi nous n'en sommes pas encore là. De toute évidence, en raison d'histoires de très gros sous dans de très hautes sphères. Mais je ne vois aucune autre solution.

 

PdA : Où pourra-t-on vous applaudir prochainement ?

 

M.R. : À Mâcon les 22, 23 et 24 mars, et puis dans diverses salles (programmation en cours), pendant la saison 2013-2014. Et sans doute au Festival d'Avignon, en 2014 !

 

PdA : Quels sont vos projets, vos rêves pour la suite ?

 

M.R. : De la scène avant tout et, un jour peut-être, avoir mon propre théâtre, ou du moins un lieu où l'on chante et où l'on puisse aussi parler, se rencontrer. On a beau tout dématérialiser, on aura toujours besoin des autres en chair et en os !

  

PdA : Un dernier mot, pour conclure ? Merci infiniment !

 

M.R. : Merci à vous !

 

 

Merci encore, cher Mathieu Rosaz, pour cet échange. Bravo pour votre talent, pour votre travail que j'ai eu grand plaisir à découvrir - et que je vais désormais suivre. J'ai pris le temps d'agrémenter le texte de notre entretien de nombreux liens pour vous permettre, amis lecteurs, de rencontrer vous aussi cet artiste qui, définitivement, gagne à être connu. Parcourez sa chaîne YouTube, suivez son actu, achetez son dernier album, si vous êtes séduit(e) ! Merci à vous ! Phil Defer... Un commentaire ?

 

 

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