L'histoire commence il y a une bonne douzaine d'années. L'auteur de cette intro - entamée un 27 juin, jour de la St-Fernand - devait avoir dix-sept ans. Il, ou, pour plus de facilité, je, venais, alors, de créer mon forum d'actu sur la plate-forme Aceboard, le Forum 21 - disparu depuis, en même temps que la plate-forme. J'ai invité quelques contacts à m'y rejoindre, démarché quelques admin inscrits sur le forum support d'Aceboard. Parmi eux : un certain Giros, webmaster d'un site dédié à Michel Sardou. Sardou, je connais, pas mal, sans plus. De lui, j'aime quelques chansons, dont Le France. Avec Gianni - alias Giros -, nous sympathisons. Il a rejoint F21, je rejoins sa communauté, dédiée au chanteur. J'y rencontre des gens très sympa - dont Dominique, alias Lanatole, je la salue ici, ainsi que Gianni, et ceux qui me reconnaîtront -, y trouve une belle ambiance conviviale. J'y ai découvert, ai aimé de nombreux titres - dont L'An Mil, qui donne son nom au site, à la communauté bâtis par Gianni. Une œuvre parfois controversée. Une œuvre, une carrière riches, incontestablement.

   Automne 2012 : Paroles d'Actu existe depuis une quinzaine de mois. Pouvoir poser quelques questions à Sardou ? J'adorerais, évidemment. Je cherche les coordonnées de son agent sur internet, je lui présente mon blog, lui soumets ma proposition. Je réessaierai à la toute fin de l'année, puis au début de 2013. Une réponse de l'agent m'encourage à accélérer un peu, à rédiger mes questions - chose que je ne fais pas sans un "OK" préalable en général. Je n'ai pas le "OK" de principe, mais j'ai les questions en tête : perte de temps ou pas, on verra... Elles sont un peu différentes de celles qui lui sont posées habituellement dans les médias, lors des interviews de promo, parce que, je le crois en tout cas, je connais bien son répertoire. La rédaction et l'envoi se font le 26 janvier 2013 - jour de son anniversaire, je le sais et ne manque pas de le lui souhaiter, au passage. Le 28, je reçois un mail. Je le découvrirai rapidement : il ne connaîtra pas de suite... mais constitue déjà, en soi, une belle victoire.

   « Je serais ravi de répondre à vos questions (...) mais, de grâce, n'en posez pas trop à la fois. Cela ressemblerait à un livre écrit à deux. De plus, je n'aime pas parler de moi. À la question des regrets, je n'en ai aucun. Ceux qui n'ont pas compris à l'époque ne comprendront pas plus demain. Pour le reste, j'ai suivi une route; celle qu'il y avait devant moi. J'ai commencé à écrire très jeune, ce qui pourrait expliquer quelques maladresses, mais je ne m'excuse jamais. Sauf quand je suis impoli. L'avenir ? Je verrai bien. Ou mieux, je ne le verrai pas. Il est désormais derrière moi. Bien à vous, Michel. » Sa tournée-marathon de 2012-2013 - qui sera interrompue par ses problème de santé - vient de démarrer. Il a pris le temps de m'écrire ces quelques mots. Il n'y aura pas - en dépit des quelques amendements apportés au texte - de suite... mais je suis content. Et je l'en remercie.

   Sardou, Vox populi, écrit par le biographe Frédéric Quinonéro, est sorti il y a tout juste un an, à la fin juin 2013. Je saisis l'occasion, lui propose une interview autour de son livre, autour de Sardou. Cet entretien, je le veux construit autour de chansons souvent méconnues, que j'aime et que j'aimerais inviter nos lecteurs à découvrir ou redécouvrir. J'ai pris le temps de parsemer ce document de liens vidéo qui sont, de la part de celles et ceux qui les ont publiées sur YouTube ou Dailymotion, autant de témoignages d'affection, d'admiration pour lui. S'il exige un procès, je le perdrais, tant pis... Et le blog s'en irait, j'ai pas payé l'crédit... Que ces vidéos soient prises comme telles : elles ne détourneront pas celui qui les aimera d'une consommation tarifée de l'artiste, elle l'inciteront au contraire à l'achat de titres en téléchargement légal, d'album physiques.

   Merci, un grand merci à Frédéric Quinonéro : il a joué le jeu, il l'a fait rapidement, avec beaucoup de générosité. Ses réponses sont éclairantes, passionnantes, empreintes de sympathie, de respect pour un chanteur qu'il a appris, au fil des années, à aimer. Sardou, Vox populi est à découvrir chez tous les bons libraires. Il mérite d'être découvert, de la même manière que son sujet qui, lui, gagnerait à être redécouvert. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

FRÉDÉRIC QUINONÉRO

Auteur de Sardou, Vox populi

 

« Sardou a traduit en chansons

l'âme d'un peuple »

 

Sardou Vox Populi

(Source des photos : F. Quinonéro)

 

Q. : 26/06/14 ; R. : 26/06/14

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Frédéric Quinonéro. Quel était votre rapport à Michel Sardou, à son œuvre, au personnage, avant de vous lancer dans le projet Vox populi ?

 

Frédéric Quinonéro : J’ai des souvenirs de disques de lui, achetés quand j’étais enfant : J’habite en France, Je t’aime, je t’aime, La Maladie d’amour. Adolescent, quelques chansons m’ont marqué, mais le personnage me rebutait. Élevé dans les valeurs humanistes de gauche, je ne pouvais tolérer qu’on use de son statut d’artiste pour se prononcer publiquement en faveur de la peine de mort, à un moment crucial où l’opinion publique réclamait à cor et à cri la tête d’un homme – finalement, cet homme fut emprisonné, puis un innocent, inculpé dans une autre affaire, fut guillotiné. Je ne pouvais tolérer davantage que soit évoqué sur le mode nostalgique « le temps béni des colonies » (j’avoue que je ne percevais pas le second degré).

 

Avec le recul, je me rends compte que je ne le détestais pas tant que ça, Sardou. Je me souviens de fêtes de village où j’aimais entendre l’orchestre entonner Je vais t’aimer, La Vieille ou Le France, alors que je m’interdisais d’acheter les disques. Même J’accuse, j’aimais bien ! Notamment son intro très pompière… C’était beaucoup pour le principe : dans une famille de gauche, il ne faisait pas bon être fan de Sardou. D’autant qu’il avait construit son image et sa notoriété sur l’art de la provocation, un art qu’il partageait avec son parolier Pierre Delanoë, qui était tout de même un vieux réac ! Le temps aidant, les esprits s’apaiseront de façon bilatérale.

 

PdA : Quelle est l’histoire de cet ouvrage, publié l’année dernière aux éditions Didier Carpentier ?

 

F.Q. : Deux déclarations du chanteur : l’une contre l’exil fiscal, l’autre en faveur du mariage pour tous – avec sa façon très personnelle de l’exprimer, se déclarant « pour le mariage des tantes » -, ont eu raison de mes réticences. J’ai même pris beaucoup de plaisir à la rédaction de ce livre et au travail de recherche qu’il a demandé. J’en profite pour remercier les fans, très sympathiques, qui m’ont aidé à l’iconographie, en particulier Fabien Chaise, webmaster d’un site dédié au chanteur. Le titre s’est tout de suite imposé à moi : Vox populi. Mon éditeur n’était pas très emballé, il voulait que j’en change. Mais j’ai insisté.

 

PdA : Commençons... par le commencement. Michel Sardou, né le 26 janvier 1947, est un authentique enfant de la balle : Fernand et Jackie, ses parents, sont comédiens. Le théâtre le tente; il suit des cours, se lie d’amitié avec un camarade, un certain Michel Fugain... avec lequel, bientôt, il s’essaiera à la chanson (1965). C’est le début de l’épisode Barclay. Le prologue...

 

F.Q. : Chez les Sardou, la tradition du spectacle se transmet en effet de génération en génération. Michel a fondé son éducation dans les salles de théâtre et de cabarets, ou sur les tournages de films de cinéma, où il suivait ses parents. Le déclic s’est opéré un dimanche après-midi sur la scène du Châtelet où sa mère, qui jouait dans une opérette, l’a attiré en fin de représentation sous les applaudissements du public. Pour lui, cependant, la chanson prendra le pas sur la comédie. Presque par accident. Apprenti comédien qui court le cachet, il s’associe avec Michel Fugain, copain de galère, pour écrire des chansons. Un jour de 1965, ils présentent l’une d’entre elles, Les Arlequins, devant Régis Talar, chez Barclay. Sardou chante, Fugain l’accompagne à la guitare. Un contrat est bientôt signé. Et le disque sort le 10 novembre, dans l’indifférence.

 

PdA : 1967 : il agace, déjà... Face à l’escalade vietnamienne, la France de De Gaulle prend ses distances avec Washington. Sardou, lui, chante Les Ricains. S’ils n’étaient pas là, affirme-t-il, « vous seriez tous en Germanie ». C’est sans doute vrai. Mais loin, dans le contexte, d’être du goût de tout le monde...

 

F.Q. : Et pour cause. Sardou réagit surtout contre la vague prosoviétique qui rejette l’Amérique, impliquée dans la guerre du Vietnam. Il rappelle au passage que la France était bien contente d’accueillir les Américains en 1944. La chanson sort en janvier 1967, au moment où De Gaulle, au nom de la souveraineté nationale, a sorti la France de l’OTAN et demandé aux Américains d’évacuer les bases implantées dans le pays. Le Général va donc « déconseiller » (comme on dit alors) la chanson polémique de Sardou à l’ORTF. Elle passe alors inaperçue et sera réhabilitée à l’orée des années 70. Dans l’intervalle, Sardou aura enfoncé le clou avec Monsieur le Président de France !

 

PdA : On avance un peu dans le temps... Eddie Barclay, estimant - il a du nez ! - que Sardou n’est pas fait pour ce métier, rompt leur contrat. Le chanteur saisit la balle au bond : il crée, avec le compositeur Jacques Revaux et le producteur Régis Talar - deux futurs fidèles parmi les fidèles - le label Tréma. Les premiers gros succès publics émergent au tout début des années 70... En 1973, ce sera, l’air de rien, la chanson-miracle : La Maladie d’amour...

 

F.Q. : La carrière de Sardou explose au début de 1970, avec Les Bals populaires. S’ensuivent, dans la même cuvée, J’habite en France, Bonsoir Clara et Le Rire du sergent. Il hésite entre ce répertoire pompier et la chanson sentimentale, représentée par Je t’aime, je t’aime ou Un Enfant. Fort de ces succès, le chanteur s’offre son premier récital à l’Olympia, en janvier 1973. Puis, La Maladie d’amour devient le tube incontournable de l’été et lui permet de gagner la fidélité d’un très large public populaire.

 

PdA : Son meilleur album est sans doute celui de 1976. Parmi les chansons moins connues, deux pépites : La Vieille, Je vous ai bien eus... Sur ce 33T, on retrouve la torride Je vais t’aimer. Et cette supplique d’une ancienne gloire nationale, Le France, qui fait mouche dans un pays qui, depuis quelques années, s’interroge, doute de lui et de son avenir...

 

F.Q. : C’est aussi son album le plus controversé, avec des titres revendicateurs comme J’accuse et l’insupportable Je suis pour. On y trouve aussi Le Temps des colonies, qui aborde sur un ton humoristique un sujet tabou. Sa tournée 1976 est émaillée de manifestations. On veut l’interdire de chanter, et on finit par y parvenir. Un journal titre « Heil Sardou ! » C’est dire la violence dont il fait l’objet.

 

On en oublie que, sur le même album, Sardou est capable de tendresse avec La Vieille et aborde le sujet délicat du suicide dans Je vous ai bien eus, une chanson mal comprise à sa sortie. Personnellement, j’adore l’emphase de Je vais t’aimer et le lyrisme du France, que je prends toujours plaisir à entendre et dont la puissance de l’interprétation m’émeut aux larmes.

 

PdA : Les tubes s'enchaînent sans discontinuer... les polémiques aussi. L’album de 76, (vous en parliez à l'instant) c’est aussi celui de Je suis pour, de J'accuse, du Temps des colonies. Quelques années plus tôt, il y avait eu Les Villes de solitude. Sardou est un artiste engagé, il se fait, dans le texte, volontiers provocateur. Chacun de ces titres va, pour des raisons différentes, en faire la cible de nombreuses attaques - parfois excessives ou à côté de la plaque, quelquefois violentes... En 1977-78, le climat est tendu, très tendu : des « comités Anti-Sardou » voient le jour, on retrouvera même une bombe au Forest National de Bruxelles... Comment vit-il cette époque ?

 

F.Q. : Il la vit très mal, forcément. En mars 1977, lassé d’être escorté par un commando de CRS et sans doute affolé de la tournure prise par les événements – on a tout de même attenté à sa vie ! -, il met un terme à sa tournée et s’offre des vacances en attendant que le calme revienne. Heureusement, il trouve des soutiens dans le métier, y compris parmi des personnalités de gauche, comme Yves Montand ou Jean Ferrat, qui réprouvent cette façon radicale de condamner un artiste et de porter atteinte à la liberté d’expression. Cependant, Sardou met la pédale douce et aborde pour son retour un répertoire qui ne prête pas à conséquence. Pour un temps, du moins. Ainsi, il triomphe à nouveau avec En chantant et La Java de Broadway.

 

PdA : Le temps s’écoule... il semble avoir un peu perdu de son goût pour la provocation. La décennie 80 s’ouvre, elle sera difficile pour pas mal d’artistes de sa génération. Lui va s’offrir une nouvelle jeunesse, conquérir de nouveaux publics. Sur son album de 1981, il y a cette chanson obscure qui raconte un banal mariage irlandais, chanson à laquelle – c’est ce qu’il affirmera plus tard, en tout cas - il ne croyait pas. Le morceau s’appelle Les Lacs du Connemara...

 

F.Q. : Elle fait partie de ces chansons tellement rebattues – il n’y a pas de mariage ou de fête familiale sans Les Lacs du Connemara - qu’elle en devient insupportable. En 1981, une autre chanson à succès suscitait tout de même un tollé chez les féministes : Être une femme, qui ravivait avec un humour douteux le caractère macho et misogyne du chanteur.

 

PdA : Milieu-fin des années 80 : les « comités anti-Sardou » ont vécu. L’époque est moins passionnée politiquement parlant. Lui s’est assagi, il divise moins. Ces années-là, il y aura, tout de même, deux chansons coup-de-poing, parmi ses plus emblématiques, ses plus belles aussi : il s’insurge des dérives, des trahisons du régime communiste soviétique dans Vladimir Ilitch (1983), s’interroge sur la condition féminine en terre d’Islam dans Musulmanes (1986)...

 

F.Q. : Même si Sardou se défend de les avoir écrites en réaction à une actualité, ces deux thèmes empruntent à l’air du temps. Vladimir Ilitch s’inscrit à une période de « guerre fraîche » entre l’Est et l’Ouest, juste avant la chute du régime soviétique et la fin d’une ère qui opposait deux systèmes. La chanson, qui semble glorifier Lénine et une certaine idéologie égalitaire, s’avère en fait un pamphlet anticommuniste, selon le parti pris du co-auteur Pierre Delanoë. Plus enclin aux envolées romanesques, Michel Sardou privilégie le souffle épique de l’Histoire.

 

C’est dans cet esprit qu’un soir, au milieu du désert saharien, alors qu’il court en pleine aventure du Paris-Dakar, il écrit Musulmanes, l’une de mes chansons préférées. L’album sort en 1986, après une vague d’attentats islamistes. Sardou s’élève contre l’amalgame fait entre musulmans et islamistes et se réjouit que son public entonne avec lui un hymne à la gloire des femmes arabes. Le métier semble réhabiliter Sardou : la chanson est récompensée aux Victoires de la Musique.

 

Sardou Vox Populi 2

 

PdA : Sardou a souvent chanté l’Amérique, ses mythes éternels et, plus souvent qu’à son tour, les désillusions qu’elle lui a inspirées : La Vallée des poupées (une très belle chanson de 1976), Huit jours à El Paso (1978), Happy birthday (1986)... La fascination est toujours là (Préservation en 1981, Chanteur de jazz en 85, Mam'selle LouisianeLe Blues black brothers et Au nom du père en 90...) mais le rêve a du plomb dans l’aile...

 

F.Q. : Dans mon livre, je consacre un chapitre à cette fascination de Sardou pour l’Amérique. Son répertoire est en effet riche de références au pays de l’oncle Sam, à commencer par Les Ricains, bien sûr, et affirme un proaméricanisme nourri dès l’adolescence par le cinéma et l’image d’un pays sublimé par ses grands espaces, ses voitures rutilantes et la possibilité fantasmée d’y faire fortune. C’est aussi la mère patrie du blues et du jazz. Longtemps, Sardou sera habité par cet attrait pour l’Amérique.

 

PdA : Dans son répertoire, on trouve également de nombreuses chansons épiques, des chansons sur lesquelles souffle un vent d’histoire... Il y a Danton en 1972, La Marche en avant en 73, Verdun en 79, Qu’est-ce que j’aurais fait moi en 98, La Bataille en 2000, sans oublier, bien sûr, les grandioses L’An mil, datée de 1983, et Un jour la liberté, de 89... Sardou aime l’Histoire, et quand il la chante, il y a toujours un message en filigrane...

 

F.Q. : C’est un autre chapitre du livre, « Notre histoire et la mémoire des vieux », titre emprunté aux Routes de Rome. Outre sa passion pour l’Histoire, qu’il transmettra à son fils Romain, Sardou aimait imposer ce type de chansons dans ses spectacles, afin de leur conférer une composante théâtrale. Ce fut notamment le cas d’Un jour la liberté, qui célébrait en 1989 le bicentenaire de la Révolution française et faisait l’objet d’un final de douze minutes à Bercy, avec le renfort de cent comédiens, mis en scène par Robert Hossein.

 

Dans ce répertoire, j’ai une tendresse particulière pour Verdun - j’aimais beaucoup cet album en 1979, en particulier Je ne suis pas mort, je dors et L’Anatole - et aussi pour Qu’est-ce que j’aurais fait, moi ?, un titre hélas méconnu, sur un thème déjà abordé par Jean-Jacques Goldman dans Né en 17 à Leidenstadt.

 

PdA : « Qu’est-ce qu’ils vont dire à la maison ? Un garçon qui aime un garçon... » Le Privilège sort en 1990. Avec cette très belle chanson, qui nous dit le désarroi d’un jeune garçon s’apprêtant à faire son coming out, il espère surclasser Comme ils disent d’Aznavour. Et amende - en même temps qu’une phrase de J’accuse - un peu plus son image...

 

F.Q. : Il m’a paru évident de consacrer un chapitre au thème de l’homosexualité, tant le sujet semble interpeller le chanteur. Il y fait allusion dans nombre de chansons, par des allusions souvent moqueuses ou méprisantes à ses débuts : Le Rire du sergent, Le Surveillant général et J’accuse qui, en effet, sera revu et corrigé dans les années 90. Sardou s’excusera de ses dérapages de jeunesse, en créant notamment Le Privilège, qui dénonce l’amalgame entre homosexualité et perversion.

 

Sardou a cette qualité d’évoluer de façon intelligente et de reconnaître ses torts. C’est ce qui le rend attachant. Une image m’a marqué lors des manifestations pour le mariage homosexuel : cette pancarte levée où était écrit « Même Sardou est pour ! ». J’avais contacté l’auteur de la photo, afin de la publier en illustration de ce chapitre. Hélas, il n’a pas voulu la céder, même moyennant rétribution.

 

PdA : Sa mère Jackie disparaît en 1998, vingt-deux ans après Fernand (« 1976, c’est la mort de mon père, et cette impression folle que ses dernières paroles n’étaient pas les dernières... » in 1965, datée de 1985). Il leur a consacré, au fil des années, de nombreux hommages (reprenant dans ses tours de chant Aujourd’hui, peut-être, de son père), écrit des textes plus ou moins biographiques mais empreints de tendresse : Une fille aux yeux clairs (1974), Les Noces de mon père (1981), Il était là (Le fauteuil) et le sketch Maman (1982), Les Yeux de mon père (2006)... Quels rapports entretenait-il avec ses parents ?

 

F.Q. : Michel Sardou disait de son père qu’il lui avait tout appris sans jamais lui avoir rien enseigné. Ils n’ont pas eu le temps de beaucoup se parler, tous les deux. Fernand Sardou est mort trop tôt, et Michel a idéalisé ce père un peu bougon et taiseux, mais tendre, comme l’étaient ces hommes du Midi que Pagnol a immortalisés dans ses films.

 

L’image de la mère a naturellement pâti de cette idéalisation du père, d’autant que Jackie était plutôt dirigiste et envahissante. La mère et son fils, qu’elle appelait « Mon minou », étaient très proches. Michel Sardou a mesuré le poids de son absence au lendemain de sa mort. Ce soir-là il chantait à Nancy. Et a failli craquer en interprétant Une fille aux yeux clairs, la chanson que Jackie disait sienne.

 

PdA : À partir de la fin des années 90, celui qui n’est « plus un homme pressé » a desserré les poings. Il s’est trouvé un nouvel équilibre personnel, se soucie moins de politique, - la dispensable Allons danser (2006) ou la trop méconnue Le Monde où tu vas (1994) mises à part. Il entame de nouvelles collaborations; ses créations à venir toucheront, au fond, à l’essentiel : l’amour (Tu te reconnaîtras, en 1997, Je n’oublie pas, Même si, Dis-moi en 2004, Nuit de satin et Je serai là en 2006, Et puis après en 2010...), le temps qui passe, ses bilans... (Putain de temps, en 1994, La Rivière de notre enfance et La vie, la mort, etc. en 2004, Les Jours avec et les jours sans, La dernière danse en 2006...) Que vous inspirent-elles, ses années les plus récentes ?

 

F.Q. : Vous oubliez un succès marquant : Le Bac G, dont j’aime beaucoup la mélodie et le texte, en dépit de ce passage polémique sur les lycées poubelles, qui avait enragé Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale. J’aime aussi Putain de temps, Le monde où tu vas, Rebelle, Je n’oublie pas. Des chansons qui me parlent.

 

Cette période est teintée d’une douce mélancolie et d’une nostalgie parfois amère que je partage. J’aime aussi l’homme qu’il est devenu. Je pense que la présence d’Anne-Marie Périer à ses côtés n’y est pas pour rien.

 

PdA : J’ai eu à cœur, tout au long de cet entretien, d’évoquer des titres peu connus, parmi ceux que j’aime. J’aurais également pu citer - même si l’occasion ne s’est pas présentée - d'autres chansons qui mériteraient d’être découvertes ou redécouvertes, comme Un Enfant (1972), Les vieux mariés (1973), Un Roi barbare (1976), les superbes Je vole (1978) et Je ne suis pas mort, je dors (1979), les émouvantes Victoria et La Pluie de Jules César (1980), Le mauvais homme (1981), Si l’on revient moins riches (1983), L’Acteur (1987), Le Successeur, Dans ma mémoire elle était bleue, Vincent (1988), Espérer (2004), Rebelle (2010)... J’en passe... Quelles sont, dans son répertoire, les chansons que vous préférez, et pourquoi ?

 

F.Q. : Ma préférée d’entre toutes est Je vole. Quand elle est sortie, je n’avais pas compris qu’elle évoquait un suicide, je pensais simplement que le garçon de la chanson faisait une fugue. Et pourtant, cette chanson m’émouvait aux larmes. Parmi celles que vous citez, j’aime surtout L’Acteur - j’étais élève au cours Florent quand elle est sortie, elle parlait donc forcément au cœur d’un apprenti acteur -, Les vieux mariés - j’aime cette idée que la vieillesse puisse être sereine -, Je ne suis pas mort, je dors et Vincent. Je pourrais encore citer Dix ans plus tôt, un tube d’été sur lequel j’ai connu mes premiers flirts, et Je viens du Sud, pour des raisons géographiques évidentes (Frédéric Quinonéro est un enfant du Gard, ndlr). Il y en a plein d’autres…

 

PdA : Qu’avez-vous appris à propos de Sardou à l’occasion du travail, des recherches que vous avez menés pour l’écriture de votre livre ?

 

F.Q. : Je ne crois pas avoir appris beaucoup de choses sur Sardou que je ne savais déjà, car malgré tout j’ai toujours suivi sa carrière et grandi avec ses chansons. J’ai surtout appris à passer outre les idées préconçues. J’ai appris qu’il était très agréable d’écrire un livre sur un artiste dont on n’est pas a priori fan et de se rendre compte qu’au fond on l’apprécie beaucoup plus qu’on ne le pensait. Le répertoire de Sardou se prête en outre à l’analyse, ce qui est pain bénit pour un écrivain.

 

Dans le travail d’écriture d’un livre, il y a toujours un moment difficile où l’on cale, où c’est douloureux et où l’on éprouve le besoin de faire un break. Ça n’a pas été le cas avec ce livre-là. Ce fut un vrai bonheur du début à la fin. J’ai trouvé un rythme dès le départ, et il ne m’a pas quitté.

 

PdA : « Qui êtes-vous, Michel Sardou ? » On ne compte plus les pages qui, années après années, ont été noircies autour de cette question. Il n’a jamais cessé d’être populaire - et cela dure depuis quarante-cinq ans - mais dans pas mal d’esprits subsistent, bien ancrés, quelques résidus de sa mauvaise réputation... Quelle image vous êtes-vous forgée de lui ?

 

F.Q. : L’image d’un homme rebelle, mais ce n’est pas fait pour me déplaire. Il est, selon le mot de François Mitterrand, un « homme à angles aigus », mais qui a tendance à les arrondir avec le temps.

 

PdA : Ses contours sont encore - et c’est heureux - en train d’être dessinés, affinés : il est toujours actif et reviendra probablement à la chanson dans les années à venir. Cela dit, quelle est et quelle sera, à votre sens, l’empreinte Sardou sur le patrimoine musical français ?

 

F.Q. : Pour moi, Sardou est le chanteur populaire par excellence, d’où le titre éloquent de mon livre. C’est un artiste fédérateur, qui a su plaire à toutes les couches sociales et traduire en chansons l’âme d’un peuple. Quand on est populaire un jour, on l’est toujours. Cette image de lui restera. Inévitablement.

 

PdA : Quel message souhaiteriez-vous lui adresser, à l’occasion de cette interview ?

 

F.Q. : Pourquoi ne pas m’avoir répondu quand je vous ai informé de mon projet d’écrire ce livre ? Je suis sûr que nous aurions eu des tas de choses intéressantes à nous dire et que nous aurions passé un agréable moment. Dommage.

 

PdA : Quels sont vos projets pour la suite, cher Frédéric Quinonéro ?

 

F.Q. : Le 14 octobre prochain, je publie une énorme biographie de Johnny Hallyday aux éditions de l’Archipel. J’ai hâte !

 

PdA : Un dernier mot ?

 

F.Q. : Espérer.

 

PdA : Merci... Salut !

 

Frédéric Quinonéro

 

 

Que vous inspirent l'œuvre, le personnage de Michel Sardou ? Quelles sont, parmi ses chansons, celles que vous préférez ? Postez vos réponses - et vos réactions - en commentaire ! Nicolas alias Phil Defer

 

 

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