Barthélémy Courmont, directeur de recherche à lIRIS et universitaire spécialiste des affaires stratégiques des zones Asie-Pacifique et du nucléaire militaire, est auteur de nombreux ouvrages dont, parmi les plus récents, Le Japon de Hiroshima - L’Abîme et la résilience (Vendémiaire, 2015). Dans un contexte de tensions renouvelées entre la Corée du Nord de Kim Jong-un et les États-Unis, présidés depuis janvier par Donald Trump, il a accepté ma proposition d’un nouvel échange inédit pour Paroles d’Actu (deux articles ont été réalisés précédemment, un premier autour de la bombe sur Hiroshima, en 2013, un second sur la Corée du Nord, déjà, l’an dernier). Je le remercie d’avoir accepté, cette nouvelle fois, de se prêter au jeu. Et aurai à cet instant une pensée pour Barcelone, cité qui vient d’être frappée par le terrorisme... un rappel qu’au moins pour l’heure, nombre des menaces encourues ne se jouent pas d’État à État mais qu’elles sont plus diffuses, sournoises, moins structurées et prévisibles... et ça n’a rien de rassurant. Retour à notre sujet. Pyongyang. Washington. Pékin. Séoul. À des développements riches et éclairants. Bonne lecture. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Barthélémy Courmont: « La stratégie

de Kim Jong-un, une acrobatie

périlleuse... »

Q. : 13/08/17 ; R. : 15/08/17.

 

Kim Jong-un

Illustration : le leader nord-coréen Kim Jong-un. Source : newfocusintl.com...

 

L’escalade verbale à laquelle se livrent Kim Jong-un et Donald Trump préoccupe bon nombre d’observateurs. Y a-t-il de votre point de vue, considérant notamment l’imprévisibilité, et peut-être l’imprudence que donnent à voir les deux protagonistes, matière à plus ample inquiétude qu’à aucun autre moment de cette affaire du nucléaire nord-coréen qui court depuis 25 ans ? Est-ce qu’on est dans une situation où l’on "montre" simplement ses muscles, où les risques sont pesés et contrôlés, ou bien évolue-t-on, fébriles, sur un fil où tout écart pourrait conduire à de potentielles réactions en chaîne catastrophiques ?

préoccupant, vraiment ?

La crise actuelle est indiscutablement l’une des plus tendues entre les deux pays depuis la fin de la Guerre froide, et même depuis la fin de la guerre en Corée en 1953. Elle ne s’appuie cependant pas tant sur une réalité objective que serait des préparatifs à un conflit imminent qu’à une rhétorique agressive dont les deux protagonistes font un usage répété. Pyongyang n’a pas conduit d’essai nucléaire ces derniers mois, et les tirs de missiles pourraient s’apparenter à un « business as usual », compte-tenu du fait que ce pays a tiré plus de 80 missiles depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un. Pas non plus de préparatifs de guerre côté nord-coréen qui pourraient être perçus comme une volonté de reprendre les hostilités stoppées en 1953. En clair, la Corée du Nord n’est pas plus menaçante qu’elle ne l’était il y a quelques mois, et le fait qu’elle ait procédé à de nouveaux tirs de missiles ne doit pas nécessairement être interprété comme un désir de les utiliser. Ou alors cela reviendrait à assimiler arsenal et emploi de la force, et donc remettre à plat toutes les évidences stratégiques. Kim Jong-un est-il un dirigeant imprévisible ? Aucun signe ne semble le démontrer. C’est un dictateur, qui dirige ce qui est l’un des seuls régimes totalitaires de la planète, et a hérité du pouvoir de son père, qui lui-même le tenait de son père. Tout cela, nous le savons. Mais doit-il au prétexte que c’est un dictateur être forcément imprévisible ?

« Il y a un décalage entre la rhétorique

et la réalité objective d’un conflit imminent »

Les mêmes remarques valent pour Donald Trump. Le président américain s’est rendu maître, depuis son élection, et même avant, de déclarations tonitruantes et souvent iconoclastes, pas toujours bienvenues, et souvent contre productives. C’est ce tempérament qui lui vaut la réputation d’être imprévisible et, dans la crise actuelle, fait craindre à de nombreux observateurs qu’il ne mesure pas les conséquences de ses actes, et décide de passer à l’action. Personnellement, j’émettrais des réserves sur ce point. Les maladresses et abus de langage de Donald Trump sont inévitablement un problème pour la politique étrangère américaine, qui montre de nombreux signes d’imprécision, et parfois même d’amateurisme. Pour autant, il serait exagéré d’y voir la marque d’une politique imprévisible. Je dirais même que Donald Trump a une stratégie, assez claire, visant à contraindre Pékin à accroître ses pressions sur Pyongyang. Que cette stratégie soit payante ou vouée à l’échec est une autre question. Et qu’elle soit brutale est évidemment un problème. Mais elle n’est pas imprévisible. Les États-Unis n’ont rien à gagner à engager un conflit armé avec la Corée du Nord, et Donald Trump le sait. Il y a donc un décalage entre la rhétorique et la réalité objective d’un conflit imminent. Mais cela ne doit cependant pas nous écarter du fait que le risque reste toujours présent, compte-tenu des forces en présence, aussi la prudence est de mise, comme elle l’est depuis des décennies.

 

Dans cette surenchère des menaces, Kim Jong-un a annoncé être prêt à effectuer des tests balistiques autour de l’île américaine de Guam. Dans cette hypothèse, des plus préoccupantes, s’ouvrirait alors une phase hautement périlleuse, peut-être explosive, et dont nul ne sait comment elle s’achèverait. Ce qui m’amène à vous poser la question suivante, partant de ce que vous savez et percevez de lui : le leader nord-coréen est-il un illuminé prêt à se suicider et à "suicider" son pays pour un coup d’éclat historique, ou bien est-il ce que je tends à penser, un chef rationnel tenant avant tout à la sauvegarde de son régime - et accessoirement de son pays ?

Kim Jong-un, leader rationnel ?

En menaçant Séoul et Washington de frappes nucléaires de manière répétitive et en faisant usage d’une rhétorique d’une rare agressivité, la Corée du Nord fait partie des grands perturbateurs. Mais que veut exactement le régime nord-coréen, et pourquoi s’est-il lancé dans ce que Kissinger qualifiait en son temps de « stratégie du fou » pour parvenir à ses fins ? Derrière l’image presque caricaturale d’une dictature imprévisible et prête à tout, irrationnelle au point de se lancer dans une guerre nucléaire et niant les réalités de la géopolitique, le jeune dirigeant pourrait en fait avoir, comme son père et son grand-père avant lui, fait des calculs stratégiques précis.

« Le rêve de Kim : voir la Corée du Nord

reproduire le miracle chinois »

Kim Jong-un est un dictateur comme il en existe encore peu en ce début de XXIème siècle, nous l’avons noté, et il est nécessaire de le rappeler. L’aura de sa dynastie et la puissance de son clan en font un dirigeant à part, sans compter que sauf catastrophe, il pourrait être à la tête de son pays pendant une période très longue, en raison de son jeune âge. Mais s’il veut pérenniser son régime, et répondre ainsi à l’impératif qui fut celui de son grand-père et, plus encore en raison d’un contexte très défavorable, son père, il doit s’assurer du soutien de l’élite politique et militaire. En clair, il doit s’assurer que tout le monde dans son entourage se satisfait du maintien du régime, et ne cherche pas à le déstabiliser. Cet impératif lui impose de grands écarts, notamment quand il invite à la signature d’un traité de paix avec la Corée du Sud, avant d’annoncer quelques semaines plus tard que son pays est en guerre avec le voisin du sud (ce qui, techniquement, est vrai depuis l’offensive de 1950 puisqu’aucun traité de paix n’a jamais été signé). Il plaide d’un côté en faveur de réformes économiques, impressionné par les succès du modèle de son immense voisin, la Chine. Son rêve : voir la Corée du Nord reproduire le miracle chinois, la principale (et sans doute pour Kim la plus attrayante) caractéristique de ce miracle étant bien entendu de pouvoir se maintenir au pouvoir. En clair, tout changer pour que rien ne change, l’essentiel, à savoir le régime, en particulier. Il agite de l’autre côté la menace et rompt les quelques rares passerelles permettant un semblant de dialogue pour rappeler à ceux qui l’oublieraient qu’il est le chef suprême dans son pays.

« Entre l’ouverture, qui serait fatale à son régime,

et la guerre, qui ne lui laisserait aucune chance,

une zone grise, risquée, dans laquelle Kim

évolue jusqu’à présent à merveille... »

Dans ce schéma, les menaces d’essais balistiques à trente ou quarante kilomètres de Guam, territoire américain, sont à comprendre de deux manières. D’un côté, il s’agit pour le dictateur nord-coréen de faire la démonstration de ses capacités, et de la portée de tir des missiles dont il dispose. De l’autre, et c’est plus important, il s’agit de poursuivre cette stratégie du pire, ou sur le fil, qui consiste à une surenchère permanente pour être en position de force dans des négociations. Pas de suicide donc, mais une stratégie, risquée, méticuleusement pensée. En fait, Kim estime que les enjeux sont trop importants et que l’hypothèse d’une guerre est très limitée. Il n’a pas tort, mais il prend des risques, c’est certain. Le double problème avec une stratégie sur le fil consiste à s’assurer que le fil sera suffisamment solide, et que l’acrobate gardera l’équilibre de bout en bout. En d’autres termes, pour que sa stratégie s’avère efficace et payante, Pyongyang ne peut se permettre la moindre erreur, que ce soit les fondements sur lesquels elle s’appuie (sa force de frappe nucléaire supposée en particulier) ou les directions prises par le dirigeant, sachant que tout écart pourrait précipiter la chute du régime. On peut bien sûr s’interroger, dans la durée, sur la pertinence d’un tel calcul. Mais quelles sont les autres options qui se présentent aujourd’hui au régime nord-coréen ? L’ouverture lui serait fatale, et la guerre ne lui laisserait pas la moindre chance de succès. Ne reste donc qu’une zone grise entre les deux, sorte de dosage difficile et qui permet de retarder l’échéance de la chute. Jusqu’ici, force est de reconnaître que cette stratégie fonctionne à merveille.

 

À certains égards, la crise actuelle paraît ressembler à celle des missiles soviétiques à Cuba, à l’automne 1962 (même si à l’époque, il y avait équilibre de la puissance de feu, on en est très, très loin ici). La résolution de cette affaire, qui fut en apparence à deux doigts de conduire le monde à la guerre nucléaire, se fit par la conclusion par les dirigeants soviétique et américain, Khrouchtchev et Kennedy, deux hommes raisonnables, d’un compromis en vertu duquel le premier s’engagea à retirer ses missiles de l’île caribéenne, le second à ne jamais l’envahir, et à retirer ses propres missiles de Turquie. L’analogie entre les deux situations fait-elle sens ? L’affaire qui nous occupe aujourd’hui peut-elle être résolue par des compromis auxquels auraient intérêt les uns et les autres ?

comparable à Cuba 1962 ?

« Le budget de défense officiel de Pyongyang

est 500 fois inférieur à celui des États-Unis... »

Souvenons-nous que la crise des missiles de Cuba était un ménage à trois, et que si les deux superpuissances acceptèrent un repli – retrait des missiles pour Moscou, et fin des prétentions sur Cuba pour Washington – La Havane en fut, d’une certaine manière, le grand vainqueur. Le bras de fer Pyongyang-Washington n’est pas un ménage à trois. Il implique plusieurs acteurs, au premier rang desquels la Corée du Sud, la Chine et le Japon, mais dans l’intention de la Corée du Nord, il s’est toujours agit d’un dialogue bilatéral. Et sur ce point, l’administration Trump semble exaucer un vœu formulé par les dirigeants nord-coréens depuis deux décennies, et l’échec des accords multilatéraux de la KEDO (Organisation pour le développement énergétique de la péninsule coréenne, ndlr) de 1994. C’est également, vous le mentionnez, une relation asymétrique, là où le rapport de force de 1962 opposait deux superpuissances. Et c’est justement ce qui pose problème. La Corée du Nord est un État isolé, un État totalitaire, mais c’est aussi et surtout un État faible, dont le budget de défense officiel – ce qui, ne le cachons pas, ne signifie pas grand-chose dans ce pays, mais reste cependant un indicateur – est 500 fois inférieur à celui des États-Unis. Pas d’équilibre de la terreur, et pas d’accord de désarmement ou de contrôle des armements possibles donc. À moins bien sûr d’intégrer dans ce schéma la Chine, ce qui me semble pour ma part très hasardeux.

« Dans cette crise, le risque sécuritaire trouve bien

son origine du côté de la Corée du Nord »

Du point de vue du droit international, rappelons enfin qu’à l’inverse des États-Unis et de l’Union soviétique en 1962, la Corée du Nord est en violation des traités internationaux contenus dans le Traité de Non prolifération et ses différents dérivés. Certes, Pyongyang n’est pas un cas isolé, puisque d’autres pays comme l’Inde, le Pakistan et Israël ont accédé au rang de puissance nucléaire hors TNP – ce qui, au passage, n’a pas entraîné à l’époque de crise sécuritaire majeure. Mais il faut remettre les choses à leur place, et si l’administration Trump se montre brouillonne et peu avisée dans cette crise, c’est tout de même du côté de la Corée du Nord, Etat proliférant, qu’il faut rechercher les sources de ce défi sécuritaire.

« Bientôt, on comptera les points. Quid de Trump ?

Quid, surtout, de l’image des États-Unis ? »

Pour ces raisons, et tant d’autres qui sont spécifiques à la nature du régime nord-coréen, aux implications de Séoul et de Tokyo, mais aussi à l’incroyable ancienneté de cette question insoluble, puisque la guerre de Corée a pris fin en 1953, la question nord-coréenne est un cas unique, et ne saurait être comparée à un évènement comme la crise des missiles de Cuba. C’est pourquoi il convient de s’y pencher avec précaution, et de tenir compte de ces caractéristiques multiples, à condition bien évidemment de vouloir y apporter une réponse crédible. Sur ce point, les tentatives successives des États-Unis depuis la fin de la Guerre froide ont échoué. Donald Trump apporte une nouvelle méthode, qui a peu de chances d’aboutir, mais il ne faut pas non plus y voir une rupture, juste un changement de cap. Une fois que la crise sera terminée, nous pourrons compter les points, ces derniers étant essentiellement basés sur la perception. Kennedy avait su ainsi tirer profit de la crise des missiles de Cuba en 1962, mais qu’en sera-t-il de Trump et, derrière lui, de l’image des États-Unis ? C’est sur ce point que la stratégie du président américain soulève des inquiétudes, et laissera sans doute des traces.

 

Comment regarde-t-on les derniers développements dans les cercles dirigeants de République populaire de Chine, puissance de plus en plus globale et allié historique, mais inquiet, du régime nord-coréen ? De quel poids, de quel "jeu" Pékin dispose-t-il par rapport au régime des Kim ? Peut-on imaginer, dans l’hypothèse d’une escalade assumée par Kim Jong-un, sinon une intervention militaire, un "coup d’État de palais" soutenu voire fomenté par la Chine pour s’assurer la survivance d’un État ami, plus raisonnable ?

la crise vue de Pékin ?

« L’alliance entre la Chine et la Corée du Nord

appartient bel et bien au passé »

D’abord, comme vous l’évoquez, il convient de rappeler que la Chine a pris ses distances avec la Corée du Nord, condamnant systématiquement chaque tir de missile ou essai nucléaire. Pékin a voté la dernière résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU renforçant les sanctions, et a même imposé de manière unilatérale d’autres sanctions. On ne peut dès lors pas vraiment considérer que la Chine soit un allié de la Corée du Nord, plutôt un voisin qui a su tirer profit de manière opportuniste de l’isolement du régime de Pyongyang. Il ne faut pas, de la même manière, sous-estimer l’indépendance dont fait l’objet la Corée du Nord, indépendance érigée en dogme, et affirmée par la doctrine du Juche de Kim Il-song, grand-père de Kim Jong-un. Cette indépendance est présentée par la propagande d’État comme une autosuffisance, dont on connaît bien les limites, mais elle se caractérise surtout par un refus de se plier au bon vouloir des grandes puissances depuis la disparition de l’URSS. En clair, Pyongyang n’attend pas le feu-vert de Pékin, et ne prend pas non plus le soin de communiquer à son voisin sa stratégie, ce qui a pour effet d’irriter de plus en plus le géant chinois, qui n’hésite plus à faire mention d’un « problème » nord-coréen. Le temps où Mao Zedong envoyait ses « volontaires » prêter main forte aux combattants nord-coréens au début des années 1950 est bien loin. Il est très hasardeux de parler d’alliance entre les deux pays désormais. 

Cela dit, la Chine a bien pris la mesure des gains potentiels dans cette crise à épisodes. D’une certaine manière, les appels de l’administration Trump à ce que la Chine fasse preuve d’une plus grande fermeté sont la reconnaissance de l’importance de Pékin. Il y a deux décennies, quand l’administration Clinton signait les accords de la KEDO, Pékin était au second rang, et signait pour ne pas être isolé. Les rapports de force ont changé, et c’est désormais la Chine, et sans doute uniquement la Chine, qui a les cartes en main, à condition, bien entendu de parvenir à raisonner la Corée du Nord et d’éviter une escalade.

« Arbitre de la situation, Pékin sera gagnant

quel que soit l’avenir de la Corée du Nord »

Dans ce contexte, la Chine a une position ambigüe quant à l’avenir du régime nord-coréen. Si celui-ci tombe, il ne sera certes plus une menace sécuritaire pour ses voisins, mais cette chute aurait des conséquences très lourdes sur la Corée du Sud, confrontée à la réalité d’une réunification ingérable, et impliquerait à terme le retrait des forces américaines de la péninsule, voire même du Japon, sinon à en redéfinir la fonction, et donc clairement afficher l’hostilité face à Pékin. En revanche, la chute du régime nord-coréen et une réunification coréenne permettrait à la Chine de mettre en œuvre un vaste projet d’investissements dans la péninsule, de relier par voie terrestre Pékin et Séoul, et d’imposer à la Corée réunifiée un partenariat qu’elle ne pourra pas refuser, et que ni le Japon, ni les États-Unis ne seront en mesure de concurrencer. De son côté, le maintien du régime nord-coréen permet à la Chine de maintenir son rôle d’arbitre, ce qui n’est pas pour lui déplaire, en particulier dans la relation difficile avec les États-Unis. Dès lors, on peut considérer que Pékin gagne quel que soit le scénario de l’avenir de la Corée du Nord.

 

Le nouveau président sud-coréen  Moon Jae-in se tient sur une ligne de conciliation, peut-être même de réconciliation vis-à-vis de Pyongyang. Est-ce qu’au-delà de la rhétorique, il y a de part et d’autre de la zone démilitarisée, le sentiment d’une impatience, d’une nécessité de reprendre des échanges, de renouer des projets ensemble ? Est-on fermé de manière uniforme à cette idée, au sein du régime nord-coréen, ou bien existe-t-il en son sein, disons, une "faction pro-ouverture" significative ?

au sud, l’ouverture ?

Élu le 9 mai dernier, et bénéficiant d’un soutien populaire important, le démocrate Moon Jae-in incarne le nouveau visage de la République de Corée. Un visage qui rompt avec ses deux prédécesseurs conservateurs, Lee Myung-bak et plus encore la présidente déchue Park Geun-hye. Un visage qui semble également déplaire à Donald Trump, le nouvel homme fort de Séoul étant très critique de l’accord sur le déploiement du bouclier antimissile THAAD – qu’il a stoppé à peine entré en fonction dans la Maison-Bleue, avant de demander des renforts à Washington devant les risques récents – et se montrant disposé à renouer le contact avec Pyongyang et à réparer les dégâts avec Pékin – causés au passage par le déploiement des THAAD, que Pékin jugeait dirigés contre la Chine.

« Les nuages pourraient s’amonceler

sur la relation Washington-Séoul, et ce n’est pas

une bonne chose... »

Moon souhaite donc renouer le dialogue avec Pyongyang, coûte que coûte, parce qu’il estime que c’est l’absence de dialogue qui a pourri tout effort de négociation depuis une décennie, et c’est sur cette base que la question nucléaire pourra être abordée. Cette position n’est pas étonnante, quand on sait qu’il œuvra au rapprochement entre les deux pays au temps de la "Sunshine policy". Mais côté américain, on semble faire de la dénucléarisation de la Corée du Nord un préalable à toute négociation, si c’est bien le message que cherche à faire passer l’administration Trump. Bref, les deux alliés vont avoir du mal à s’entendre une fois la crise passée (parce qu’elle passera), et on attend presque avec impatience les réactions américaines si Moon réussit son pari, à savoir renouer le dialogue avec Kim Jong-un, même de manière symbolique. De même, s’il est légitime de la part du président sud-coréen de se préparer au pire dans l’éventualité d’une attaque de son voisin, et cela s’est traduit par la réactivation du dialogue avec Washington sur le déploiement des THAAD, les gesticulations de Donald Trump sont accueillies avec beaucoup d’inquiétudes à Séoul où, faut-il le rappeler, le président américain n’a pas encore désigné d’ambassadeur des États-Unis. En première ligne de la menace nord-coréenne, la Corée du Sud voit son allié américain faire défaut depuis un an. D’abord ces déclarations du candidat Trump l’été dernier, quand il invitait Séoul et Tokyo à assurer leur propre défense face à Pyongyang, et à contribuer financièrement à la présence militaire américaine – ce qui, rappelons-le, est déjà le cas –, puis les tensions actuelles qui créent un sentiment d’impuissance, là où c’est justement Séoul qui devrait être au cœur des négociations. Les nuages pourraient s’amonceler sur la relation Washington-Séoul, et ce n’est pas une bonne chose.

 

Moon Jae-in 

Illustration : Moon Jae-in, le nouveau président sud-coréen. DR.

 

Vous êtes, Barthélémy Courmont, faut-il le rappeler, un grand connaisseur des questions relatives au nucléaire militaire, vous avez consacré au sujet plusieurs ouvrages. Deux questions d’histoire, relatives à un sujet que vous avez beaucoup travaillé, les bombardements atomiques au Japon en août 1945...

 

Pour vous, la bombe du 9 août fut inutile sur le plan politique puisque la décision de capitulation par le Japon avait déjà été prise, après Hiroshima. Les Américains ont-ils eu oui ou non connaissance du message japonais à une heure où ils pouvaient encore interrompre le déluge de mort qu’ils s’apprêtaient à déclencher sur Nagasaki ?

Nagasaki était-elle évitable ?

Après la destruction de Hiroshima, Nagasaki, bombardée à son tour trois jours plus tard, n’apparaît que comme un événement de plus, la deuxième partie d’un épisode. Et pourtant, on peut considérer que le bombardement de Nagasaki fut encore moins justifié que celui d’Hiroshima, et apparaît presque comme un acte gratuit, puisque la capitulation du Japon était certaine, ou presque, l’empereur en ayant validé le principe, comme le ministre des Affaires étrangères Togo, qui fut reçu en audience par Hiro Hito le 8 août, le rapporta. La deuxième attaque nucléaire contre Nagasaki s’est avérée totalement inutile, du moins pour faire plier les autorités japonaises, puisque celles-ci avaient déjà décidé de se rendre. Toutefois, au matin du 9 août, les autorités américaines n’étaient pas encore informées de la décision prise à Tokyo, et par conséquent choisirent de prendre pour cible la deuxième ville japonaise dans un contexte encore marqué par le désir d’influencer les choix des dirigeants japonais.

« La date du bombardement semble avoir

été arrêtée non pas par les autorités politiques,

mais par les militaires chargés de l’opération »

La deuxième bombe atomique aurait ainsi été « malheureusement » lancée trop tôt, la décision d’annuler la mission ayant pu être prise si les informations en provenance de Tokyo avaient été communiquées plus tôt. Pourtant, selon les sources militaires, et les différents témoignages des acteurs du processus décisionnel, la deuxième explosion nucléaire était programmée pour le 11 août. Quand on demanda au général Farrell (second du général Groves, chef du projet Manhattan) s’il avait reçu un ordre urgent de Washington ordonnant le lancement d’une seconde bombe, il a répondu : « Je n’appellerais pas cela un ordre urgent mais une demande de renseignements tendant à savoir comment se poursuivaient nos préparatifs et à permettre au général Groves d’être informé dès que possible du moment où nous serions prêts ». La date du 11 août avait été avancée en raison des prévisions météorologiques qui indiquaient qu’un deuxième bombardement prévu à cette date aurait été difficile. À ce sujet, le général Farrell a précisé : « Nous avons essayé de précéder le mauvais temps. Mais, en second lieu, il y avait le sentiment général que plus tôt cette bombe serait lancée, mieux cela vaudrait pour l’effort de guerre  ». Cette déclaration nous apporte un élément important : la date fixée pour la deuxième mission nucléaire ne fut pas choisie par les autorités politiques américaines, qui avaient opté pour le 11 août, mais semble avoir été arrêtée par les militaires chargés de l’opération. Rappelons d’ailleurs au passage que la date du bombardement de Hiroshima fut-elle-même déplacée, et en l’occurrence reculée. Dans ces conditions, il serait précipité de considérer que la décision d’utiliser la bombe atomique une seconde fois, à Nagasaki, était un choix délibérément politique, mais plutôt un concours de circonstances dramatique, qui aurait pu être évité si les informations avaient pu être transmises plus rapidement depuis Tokyo.

 

Nagasaki

Illustration : Nagasaki après la bombe du 9 août 1945. Source : dailymail.co.uk...

 

Où en êtes-vous de votre réflexion quant à l’hypothèse de l’invitation d’une délégation japonaise à assister aux États-Unis à un essai nucléaire, comme un avertissement avant de frapper des cités ? Les dirigeants japonais auraient-ils été sensibles à la menace, au point de revoir leurs plans de guerre et de paix ? Était-ce simplement réaliste du point de vue américain, Washington ayant besoin d’un coup d’éclat pour démontrer son avance technologique décisive à Staline dans ce qui fut, déjà, un climat de tensions, pré-guerre froide entre vainqueurs que tout opposait ?

une explosion devant les Japonais ? 

« Un essai, et non une frappe nucléaire, aurait

modifié le sort du Japon dans l’après-guerre »

Dans les discussions à Washington qui précédèrent la décision de Harry Truman d’utiliser la bombe atomique à Hiroshima, en particulier celles qui se déroulèrent après le 16 juillet 1945, date du premier essai à Alamogordo, au Nouveau-Mexique, la question de procéder à un essai en présence d’officiels japonais fut évoquée. L’idée était d’effectuer un autre essai, soit aux États-Unis, soit dans la baie de Tokyo, et faire passer le message que sans capitulation sans condition immédiate, les forces américaines commenceraient le bombardement de villes japonaises. Cette idée fut, on le sait, rejetée, et pourtant non seulement elle n’aurait pas fait de victimes, mais en plus elle aurait certainement eu le même effet, si on s’en réfère aux témoignages de ceux qui assistèrent à l’essai d’Alamogordo, et furent subjugués – on le comprend – par la puissance de destruction de la nouvelle arme. Autre élément qui a son importance, cet essai aurait modifié le sort du Japon dans l’après-guerre, celui-ci étant passé instantanément, avec Hiroshima, du camp des agresseurs à celui des victimes dans les représentations qui sont faites de la fin de la guerre du Pacifique.

« Les deux bombes sur le Japon servirent aussi,

pour les Américains, de tests "grandeur nature" »

Alors pourquoi Truman a-t-il finalement choisi de bombarder Hiroshima, puis Nagasaki ? Hiroshima n’avait pas subi le moindre bombardement à aide de bombes incendiaires, et était ainsi totalement intacte. On note d’ailleurs que la ville accueillait de nombreux réfugiés qui avaient fui les autres villes détruites, et trouvé refuge à Hiroshima. De manière très cynique, le bombardement de Hiroshima permettait d’effectuer un test grandeur nature qui rendait impossible toute tentative de réserve quant à la puissance du feu nucléaire. Un message aux Japonais, sans doute, mais aussi aux Soviétiques. Notons d’ailleurs qu’une équipe soviétique envoyée à Hiroshima en septembre 1945 minimisa les effets destructeurs de la bombe, mais ce rapport n’a aucune crédibilité, quand on sait l’ampleur du désastre. Si les Américains avaient atomisé Tokyo, Nagoya ou Osaka, il aurait été plus difficile de « mesurer » les effets véritablement liés à l’emploi de l’arme atomique. En restant dans le cynisme, et pour revenir à Nagasaki, on peut aussi mettre en avant le fait que les États-Unis avaient, dans le cadre du projet Manhattan, mis au point deux armes différentes, l’une à l’uranium, utilisée pour la première fois à Hiroshima, et la seconde au plutonium, testée à Alamogordo et utilisée à Nagasaki.

 

Le Japon de Hiroshima

Le Japon de Hiroshima - L’Abîme et la résilience (Vendémiaire, 2015).

 

La fameuse Doomsday Clock, ou horloge de l’Apocalypse, nous positionnait en début d’année à deux minutes trente de la fin du monde, moins qu’après la relance de la course aux armements sous Reagan en 1984, et à peine plus qu’en 1953, année à partir de laquelle l’Union soviétique rejoint les États-Unis en tant que puissance thermonucléaire... Vous en pensez quoi ?

la Doomsday Clock ?

Cette horloge, basée sur les estimations des scientifiques atomistes de l’Université de Chicago (réputée dans ce domaine, si on se souvient des travaux et des tests d’Enrico Fermi pendant la guerre), est actualisée chaque année depuis 1947, en tenant compte du contexte international de la prolifération et du développement de nouvelles capacités. Elle est en effet historiquement bas, et notons au passage que si 1953 fut l’année du premier essai soviétique d’une bombe thermonucléaire, elle marque aussi la fin de la guerre de Corée, au cours de laquelle l’utilisation de l’arme nucléaire fut suggérée par le général McArthur.

« Tout dépendra de la capacité des différents

acteurs à sortir de la crise de manière

intelligente et raisonnée... »

Cette année, les scientifiques de l’Université de Chicago se basent non seulement sur la persistance d’acteurs de la prolifération, Pyongyang en tête, mais aussi sur la course aux armements, en Asie en particulier, et sur les incertitudes stratégiques entourant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis. Rappelons toutefois que le réglage de l’horloge fut effectué avant l’arrivée au pouvoir du président américain, ce qui pourrait nous inviter à considérer qu’en l’état actuel des choses, le prochain réglage sera encore plus préoccupant ! Tout dépendra de la capacité des différents acteurs à sortir de la crise de manière intelligente et raisonnée.

 

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est directeur de recherche à l’IRIS. Il est notamment l’auteur

de Le Japon de Hiroshima - L’Abîme et la résilience (Vendémiaire, 2015).

 

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