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Paroles d'Actu
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26 mars 2015

Michel Goya : "Combattre Assad nourrirait la lutte contre Daesh"

   Le 19 mars, Daesh revendiquait l’attaque meurtrière contre le musée du Bardo, à Tunis (21 victimes). Le lendemain, plus de 130 personnes perdaient la vie lors d’attentats perpétrés par le groupe d’al-Baghdadi à Sanaa, la capitale du Yémen. La Tunisie, au centre du Maghreb ; le Yémen, à l’extrême-sud de la péninsule arabique : deux localités fort éloignées du cœur de cible traditionnel de l’organisation terroriste (les terres sunnites dIrak et de Syrie). Un constat, amer : s’agissant de Daesh, de sa force d’attraction et de sa capacité de nuisance, plus grave, des racines du mal qui font pour elle office de carburant, rien, absolument rien n’est réglé.

   Le 19 mars, peu avant de prendre connaissance d’un article mentionnant la revendication de l’attentat du Bardo, et cinq mois après la mise en ligne de notre première interview, jenvoyai trois nouvelles questions à M. Michel Goya, docteur en histoire et écrivain militaire de renom (outre ses nombreuses parutions physiques, il alimente régulièrement son blog que je vous invite à parcourir, La Voie de l'épée). Ses réponses, érudites et très éclairantes sur une situation bien sombre, me sont parvenues le 25 mars. Une fois de plus, je l’en remercie. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

Michel Goya : « Combattre Assad

nourrirait la lutte contre Daesh »

 

ISIS

Source : lungchuak.com (septembre 2014)

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Michel Goya. On ne compte plus les atrocités, les crimes contre l’humanité et la culture perpétrés par l’État islamique. Les armées gouvernementales et coalisées semblent en mesure de reprendre l’initiative, ici ou là, mais, dans le même temps, l’organisation paraît confirmer son assise sur des portions vastes de l’Irak et de la Syrie. Que sait-on de la manière dont les populations sunnites de ces terres reçoivent et perçoivent ce groupe, dont on sait qu’il a pu prospérer du fait des postures pro-chiites à l’excès de l’ancien gouvernement irakien ? L’EI est-il en passe de réussir à se constituer, par le clientélisme sectaire dont il sait faire preuve, par la terreur qu’il fait régner auprès de qui s’oppose à lui, une assise populaire pouvant préfigurer la formation d’un État-nation ?

 

Michel Goya : Bonjour. Rappelons pour commencer une évidence. Daesh, comme tous les groupes armés, fonctionne par adhésions individuelles et allégeances collectives. Sa première force provient du désarroi de la population sunnite, syrienne et irakienne, persécutée par les régimes chiite ou alaouite de Bagdad et de Damas mais aussi menacée par les Kurdes. Cette communauté sunnite a besoin de protecteurs et parmi tous les groupes disparates qui sont apparus, Daesh est celui qui est visiblement le plus organisé et le plus puissant, accessoirement un des rares qui apparaisse aussi comme honnête. Bien plus que l’idéologie, c’est cette force, manifeste surtout depuis la prise spectaculaire de Mossoul (en juin 2014, ndlr), et cette capacité de protection qui ont séduit. À partir de là, c’est un cercle positif qui s’est mis en place pour lui, le succès attirant les allégeances qui elles-mêmes ont favorisé le succès.

 

L’Organisation État islamique (OEI) a bénéficié également du vide politique régional et des contradictions ou faiblesses de ses ennemis. Assad est un allié objectif de l’OEI, qui lui permet de s’afficher comme un rempart contre le terrorisme alors qu’il ne la combat pas. Il préfère la laisser prospérer à l’encontre de celles qu’il combat réellement. L’OEI ne s’y pas trompée qui effectivement ne combat non plus guère le régime de Damas. Le gouvernement irakien s’est perdu dans son sectarisme et apparaît désormais dans les provinces sunnites comme une puissance étrangère et hostile soutenue par l’Iran. Le Kurdistan et les organisations kurdes comme le Parti de l’Union démocratique (PYD) apparaissent de leurs côtés comme des rivaux dans la maîtrise de ressources locales, mais ce sont aussi des rivaux voire des ennemis de Bagdad et d’Ankara. Hostile aux groupes kurdes mais aussi à Assad, la Turquie a été très bienveillante vis-à-vis de Daesh tandis que les États et riches particuliers du Golfe, souvent concurrents entre eux, se sentant menacés par le développement du « Croissant chiite » et favorisant le radicalisme ont fini par aider aussi, au moins indirectement, à l’établissement du l’OEI.

 

L’OEI a ainsi pu relativement facilement s’imposer dans une grande partie des provinces sunnites avec maintenant la possibilité de s’y installer suffisamment durablement pour, à la manière d’un véritable État, s’y procurer des ressources endogènes durables, par l’endoctrinement des jeunes dans les écoles par exemple. Il est donc urgent d’enrayer cette dynamique mais, pour l’instant, la Coalition manque trop de volonté et de cohérence pour cela.

 

PdA : Au début du mois de mars, l’organisation terroriste nigériane Boko Haram, elle aussi de sinistre notoriété, prêtait officiellement allégeance à l’État islamique et à son chef, le calife autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi. La réalisation d’un califat appliquant à la lettre une lecture ultra-rigoriste de l’Islam compte parmi les objectifs communs à bon nombre de groupes de ce type, partout dans le monde. Faut-il redouter une généralisation de ces hommages portant soumission à l’EI et, de fait, front commun ? Quid d’Al-Qaïda : est-il réaliste d’imaginer al-Zaouahiri ou certains de ses agents locaux prêter allégeance à al-Baghdadi ?

 

M.G. : Il y a effectivement une concurrence entre les deux grandes organisations, à la manière de deux grandes entreprises se disputant un marché. Cette concurrence n’est pas nouvelle en réalité. La ligne du groupe d’Abou Moussab al-Zarquaoui, devenu après de nombreuses hésitations la filière irakienne d’Al-Qaïda avant de devenir l’État islamique en Irak en 2006, tranchait déjà avec celle de Ben-Laden et surtout d’al-Zaouahiri. Le fait est qu’Al-Qaïda a perdu de son aura depuis la mort de Ben Laden en 2011 et un certain nombre d’échecs. L’OEI, par ailleurs beaucoup moins regardante sur les adhésions, est désormais l’étoile montante. L’allégeance de Boko Haram, au-delà du monde arabe donc, et de plusieurs groupes en Afrique du nord ou au Yemen témoignent de cette influence croissante. À la manière de l’URSS et de l’internationale communiste, il y a, et c’est nouveau, conjonction d’un territoire et d’un réseau, et alors même que l’expansion territoriale en Irak et en Syrie marque le pas, celle du réseau semble s’accélérer. On peut imaginer des conversions de groupes affiliés à Al-Qaïda ou des scissions internes. Si la marginalisation d’al-Zaouahiri, qui n’a pas le charisme de son prédécesseur, est peut être concevable, sa conversion paraît en revanche très peu probable. Cette expansion de l’OEI est une preuve par ailleurs de la faible efficacité, voire de la contre-productivité de la stratégie appliquée par la Coalition. Les allégeances se sont multipliées depuis la début de la campagne aérienne en août 2014.

 

Pour autant, les deux organisations rivales peuvent coopérer sur le terrain et plus on s’éloigne du centre de l’action et plus les frontières sont poreuses, pour preuve les actes terroristes du 7 au 9 janvier à Paris, perpétrés par des individus coopérant entre eux et se réclamant simultanément des deux obédiences.

 

PdA : La victoire surprise du Likoud lors des législatives israéliennes du 17 mars annonce une continuation de la politique d’intransigeance de Benyamin Nétanyahou vis-à-vis de la question de l’État palestinien. Voilà qui vient compléter un tableau qui, pour l’heure en tout cas, ne prête guère à l’optimisme quant à l’avenir de la région. Quel regard portez-vous, précisément, sur ce tableau ? « What’s next ? », diraient les Américains : avez-vous quelques intimes convictions ou, en tout cas, des craintes ou - pourquoi pas - des espoirs bien ancrés sur cette question ?

 

M.G. : La situation ne porte effectivement pas à l’optimisme. Plus de vingt ans après l’espoir des accords d’Oslo, la situation des territoires palestiniens paraît bloquée pour de longues années, les principaux protagonistes semblant finalement s’en satisfaire, prisonniers par ailleurs de processus politiques internes qui empêchent des ruptures courageuses. À moins d’évolutions internes profondes dans la société israélienne et une pression forte de la communauté internationale, des États-Unis, en premier lieu, on ne voit pas comment cela pourrait changer.

 

Le retour à la paix en Syrie et en Irak paraît encore plus problématique. La clé réside sans doute dans la sécurité de la population sunnite locale. Cela peut passer par la création d’un nouvel État, un Sunnistan, dont il faut espérer et tout faire pour qu’il ne soit pas aussi un Djihadistan. Cela peut passer, et ce serait sans doute préférable, par la transformation radicale des régimes de Damas et de Bagdad en systèmes réellement pluralistes et ouverts. Il est de bon ton de critiquer l’intervention occidentale contre Kadhafi. Je pense que c’est surtout la gestion ou la non-gestion de l’après Kadhafi qu’il faut critiquer. La non-intervention en Syrie a abouti finalement à une situation bien pire. Peut-être n’avons-nous saisi l’occasion, lorsqu’il était temps, d’aider militairement une rébellion syrienne qui n’était pas encore radicalisée. Il n’est peut-être pas encore trop tard et l’action contre l’OEI n’exclut pas la lutte contre Assad. Je pense même qu’elles se nourriraient l’une, l’autre. C’est peut-être la première priorité, la seconde étant d’empêcher à tout prix la prise de contrôle de l’État irakien par les partis chiites soutenus par l’Iran. On aurait pu y penser avant du côté américain car il n’y a guère de surprise dans cette évolution depuis 2004. En résumé, la solution est d’abord politique avant d’être militaire, sinon la disproportion immense des forces entre l’OEI et la Coalition aurait permis de résoudre le problème depuis longtemps.

 

Michel Goya

 

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10 mars 2015

Jean Besson : "Tout doit être tenté pour sauver ERAI"

   Il y a deux ans, j'invitai M. Pierre-Jean Baillot, directeur général adjoint de l'association de développement économique Entreprise Rhône-Alpes International (ERAI), à nous présenter les activités de cette structure d'exception et à partager avec les lecteurs de Paroles d'Actu quelques unes de ses convictions fortes quant à la capacité de la France à réussir dans la mondialisation. En ce mois de mars 2015, ERAI, dont les finances dépendent largement de subsides versées par le Conseil régional rhônalpin, affiche des perspectives singulièrement dégradées depuis le rejet par une alliance composite d'élus de sa dernière subvention en date.

   Sa disparition est désormais devenue une hypothèse hautement plausible. C'est dans ces conditions, étant entendu - et assumé - que je tiens en haute estime ce que font ERAI, son président Daniel Gouffé et ses équipes, que j'ai proposé à M. Jean Besson, sénateur honoraire, administrateur de l'association et ex-vice-président de la Région, d'écrire une tribune pour le blog sur cette question précise. En 2012, il m'avait déjà accordé une première interview. Cette dernière contribution, passionnée et résolument engagée, m'est parvenue ce jour, le 10 mars 2015. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil DeferEXCLU

 

PAROLES D'ACTU - LA PAROLE À...

Jean Besson: « Tout doit être tenté

pour sauver ERAI »

 

Jean Besson

 

« Mort annoncée d'ERAI : Du gâchis »

 

   Gâchis. C'est le mot qui me vient pour qualifier la situation. Les élus qui ont rejeté le financement d'ERAI portent une lourde responsabilité. Ont-ils mesuré les conséquences de leur vote et de cette alliance contre nature, UMP-EELV-FN ? Et pourtant ERAI ne fait pas de politique, son parti c'est l'entreprise. Créé par Alain Mérieux sous la présidence du regretté Charles Béraudier, cet outil performant à l'international que beaucoup de Régions nous envient, a été soutenu et développé sous toutes les majorités qui se sont succédées à la Région.

   Alors oui, c'est du gâchis : 126 collaborateurs sacrifiés, des femmes et des hommes d'un grand professionnalisme. Des centaines d'entreprises rhônalpines lâchées dans la nature avec l'arrêt des contrats et la fermeture des antennes qui les hébergent à travers le monde. À l'heure où tout doit être fait pour développer notre commerce extérieur, c'est un message particulièrement négatif qui est envoyé aux investisseurs et aux PME-PMI qui ont plus que jamais besoin d'exporter.

   Comme l'a dit le Président (PS du Conseil régional de Rhône-Alpes, ndlr) Jean-Jack Queyranne, ces élus régionaux ont pris une décision grave qui met un terme brutal à un savoir-faire de plus de vingt ans.

   Mais aujourd'hui il faut rester encore optimiste et parler d'avenir. Tout doit être tenté pour assurer la survie de cet outil. En tant qu'ancien vice-président de la Région chargé des affaires européennes et de l'international, membre du conseil d'administration d'ERAI, je ne peux me résoudre à cette disparition.

   Les acteurs de bonne volonté doivent se mettre autour de la table et trouver des solutions pour continuer l'accompagnement des entreprises à l'export. Soyons-en convaincus, avec la fusion des Régions Rhône-Alpes et Auvergne, demain, les besoins seront encore plus grands.

 

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30 décembre 2014

Jean-Christian Petitfils : "Le sursaut de l'aristocratie fut le moteur premier de la Révolution"

Pour cette dernière publication de l'année, c'est un invité de choix qui a accepté de répondre à ma sollicitation : l'historien de renom Jean-Christian Petitfils, auteur de nombreuses biographies - de rois de France, notamment - de référence. La thématique du jour : la Révolution, 225 ans après 1789. Je remercie M. Petitfils pour la bienveillance qu'il a manifestée envers ce projet ; pour sa générosité, dont témoignent les réponses qu'il a apportées à mes trois questions. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

QUESTIONS D'HISTOIRE - PAROLES D'ACTU

Jean-Christian PETITFILS

 

« Le sursaut de l'aristocratie fut

le moteur premier de la Révolution »

 

Le Serment du Jeu de paume

Le serment du Jeu de Paume le 20 juin 1789

(Jacques-Louis David)

 

Q. : 17/12/14 ; R. : 29/12/14

  

Paroles d'Actu : Bonjour, Jean-Christian Petitfils. La Charte « octroyée » par Louis XVIII en 1814 maintient, dans une large mesure, les acquis de la Révolution, l'égalité civile notamment. La Révolution a éclaté vingt-cinq ans plus tôt en partie parce que Louis XVI, attaché à d'anciennes traditions du royaume, avait rendu de leurs prérogatives - et de leur capacité d'opposition - aux privilégiés. S'ensuivit, face aux difficultés financières aiguës de l'État, face à l'immobilisme né de la restauration de ces corps intermédiaires, la convocation des états généraux - assemblée qui allait rapidement sur la question de sa représentativité, ou plutôt de sa non-représentativité, se rebiffer...

Louis XIV, marqué au fer du souvenir de la Fronde, avait en son temps installé, affermi le pouvoir personnel du roi, qui était souvent, jusqu'alors, menacé, par les reliquats puissants de la société féodale. L'erreur majeure des rois de France n'a-t-elle pas été, avant 1789, de n'avoir pas joué la carte de la représentation nationale, populaire face à une société de classes ? Une telle évolution eût-elle été possible, sérieusement envisageable ?

 

Jean-Christian Petitfils : La Charte constitutionnelle de 1814, « octroyée » par Louis XVIII, était une tentative, comme dit son préambule, de « renouer la chaîne des temps que de funestes écarts avaient interrompue ». Tout en acceptant les grands principes d’égalité civile et de liberté d’opinion, proclamés par la Révolution, la Restauration instituait une monarchie équilibrée, avec un pouvoir royal limité et une représentation du pays, chargée de voter les lois, au moyen d’une Chambre des pairs et d’une Chambre des députés, cette dernière désignée par le suffrage censitaire. En réalité, le régime revenait sur un événement majeur survenu dès le début de la Révolution, en juin-juillet 1789 : l’accaparement par les états généraux de la souveraineté nationale et, de ce fait, des pouvoirs législatif et constituant. De là avait surgi une nouvelle légitimité, sur laquelle il était bien difficile de revenir vingt-cinq ans plus tard. En tout cas, la monarchie rénovée n’eut pas le temps de s’ancrer dans le pays, et le régime fut emporté par suite des erreurs de Charles X, dernier petit-fils de Louis XV.

 

La monarchie d’Ancien Régime pouvait-elle installer un régime représentatif, comme l’avait fait l’Angleterre en 1688, avec la « Glorious Revolution » ? On observera que les Anglais s’épargnèrent de poser la question de la souveraineté et se contentèrent de limiter les prérogatives du trône par un contre-pouvoir de nature aristocratique. Aujourd’hui encore, la souveraineté pleine et entière appartient à la reine s’exprimant au milieu des conseillers du « Parliament ». Pure fiction sans doute, mais qui garde sa force symbolique et sa puissance stabilisatrice. Les habitants du Royaume-Uni sont à la fois sujets de Sa Gracieuse Majesté et citoyens de la démocratie la plus tolérante du monde. L’évolution institutionnelle s’est faite en douceur à partir du XVIIIe siècle.

 

Il en est allé autrement en France, pour au moins deux raisons. D’abord, le refus obstiné des Bourbons de s’appuyer sur une représentation de la nation (fût-elle différente de l’archaïque système corporatif des états généraux, réunis, pour la dernière fois avant 1789, sous la régence de Marie de Médicis en 1614). Ensuite, l’incapacité de la noblesse française à limiter la puissance royale, tout en contenant l’effervescence populaire. La noblesse, en effet, n’avait ni la richesse terrienne et commerciale de la Gentry anglaise, ni sa position dans la société. À la fin du règne de Louis XIV, ses effectifs étaient tombés, du fait de la Guerre de Succession d’Espagne, de 200 000 personnes à 130 000. Sous le règne de Louis XV, pas plus les anoblissements que les usurpations de noblesse ne furent suffisants pour combler les rangs du second ordre. Au contraire, au moment où une bourgeoisie industrieuse aspirait à s’y intégrer, on assiste à son repli identitaire. C’est certainement cette réaction aristocratique qui fut le moteur premier de la Révolution, qui commence en 1787 et non en 1789.

 

PdA : La tentative de fuite de Louis XVI, au mois de juin 1791, encouragée en partie par la violence de certaines factions révolutionnaires, contribuera à précipiter, dans leur déroulé tragique, les événements à suivre : l'entrée en guerre de la France contre l'Autriche et les couronnes européennes, la chute de la monarchie, l'exécution du roi déchu.

Quelle image, quels sentiments l'historien que vous êtes prête-t-il à l'homme, au souverain que fut Louis XVI ? A-t-il sincèrement été, bon an mal an, prêt à endosser, pour lui et la suite de sa dynastie, le costume du monarque constitutionnel ?

 

J.-C.P. : Louis XVI était un roi réformateur. Les historiens ne l’ont pas suffisamment souligné. Bien avant 1789, il avait pris conscience de la nécessité de transformer les institutions, en introduisant une fiscalité plus égalitaire et une représentation des administrés par la généralisation des assemblées provinciales, en pays d’états comme en pays d’élections. Les projets de Turgot, de Calonne et même ceux moins audacieux de Mgr de Loménie de Brienne se heurtèrent à l’obstruction systématique des ordres privilégiés et des parlements.

 

Après la fin de l’absolutisme et les tragiques journées d’octobre 1789, qui virent le retour du roi à Paris, Louis XVI a tenté de s’accommoder de la Révolution. Son discours du 4 février 1790 devant l’Assemblée nationale était, à mon avis, sincère. Il souhaitait trouver un terrain d’entente avec les parlementaires. Même après Varennes, il chercha la voie de la conciliation en jurant fidélité à la Constitution le 14 septembre 1791 : s’il n’en approuvait pas toutes les dispositions, il demeurait persuadé qu’avec le temps on en corrigerait les erreurs. En attendant, il les respectera scrupuleusement, se contentant d’exercer les prérogatives qui lui avaient été concédées, comme le droit de veto suspensif. Mais, la nouvelle assemblée, la Législative, nettement plus à gauche que la Constituante, sabota le système, s’acharnant à humilier le roi et à restreindre ses pouvoirs. Elle sera finalement balayée comme la monarchie constitutionnelle par le coup de force du 10 août 1792, préparé et déclenché par les sans-culottes.

 

PdA : Avançons dans le temps... Si l'on regarde son histoire, il apparaît que la France a mis longtemps avant de trouver, puis de stabiliser le régime dans lequel les valeurs issues de sa Révolution allaient, sur la durée, s'incarner. À quel moment positionneriez-vous l'installation de la République en tant qu'organisation stabilisée, légitimée pour de bon aux yeux du plus grand nombre ?

 

J.-C.P. : On peut estimer que le régime républicain ne se stabilise vraiment qu’après la Première Guerre mondiale, lorsque les catholiques, qui avaient combattu dans les tranchées avec les autres Français, mais qui s’étaient tenus à l’écart jusque-là de la République anticléricale, se rallièrent massivement aux institutions avec la Chambre Bleue horizon. Ultérieurement, le pays traversa sans doute de graves tensions, notamment lors du 6 février 1934 ou de l’arrivée au pouvoir du Front populaire, mais à aucun moment l’idée d’un retour à la monarchie ne parut sérieuse. De ce point de vue, la Révolution était close, le régime de Vichy n’étant qu’une tragique parenthèse.

 

Jean-Christian Petitfils

 

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26 novembre 2014

André La Rocque : "Le Suicide français de Zemmour, un livre d'espérance"

Sur le site du Bréviaire des Patriotes, auquel il collabore régulièrement, André La Rocque, 20 ans, se présente comme un « jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel ». Je lui ai demandé d'écrire pour Paroles d'Actu un texte non contraint exprimant le ressenti, les réflexions que lui ont inspirés ses lectures attentives du Suicide français d'Éric Zemmour (Éd. Albin Michel). Je le remercie d'avoir accepté de se prêter au jeu. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

PAROLES D'ACTU - LA PAROLE À...

André LA ROCQUE « Le Suicide français

de Zemmour, un livre d'espérance »

 

   À coup sûr, les historiens du futur feront un cas d'école de l'épisode abracadabrantesque qui a touché la France en ces jours d'automne. Injures, réquisitoires malhonnêtes et bande de ridicules se sont courus après. Que s'est-il passé ? Un penseur réac' a rédigé de sa main un recueil s'opposant, non sans talent, à la pensée tout autant bienséante que mortifère qui gouverne une époque gangrenée, profondément malade.

   Chacun en France s'attendait évidemment à ces cuistreries de rebellocrates, s'attendait à ce que l'on cisaille un tel livre façon Petit Journal. Naturellement, il fallait faire croire que le poil à gratter qui s'était glissé dans leur chemise repassée ne tracassait pas plus que ça. Le pire, c'est que, plus on en faisait, plus Le Suicide français se vendait. Comme des petits pains. Le serpent se mordait la queue. Il se la mord encore.

   Si Monsieur Zemmour a fait peur à tant de monde, si on l'a tant invité - en vue de le démolir -, c'est certainement parce que sa critique du capitalisme contemporain est, à ce jour, la plus adéquate. N'en déplaise aux plus puristes des marxistes, il y'a bien « des » capitalismes, selon les ans. On parle d'un système qui ne cesse de digérer les oppositions qu'on lui soumet. Rappelons qu'il tire un immense profit des ventes de papiers anticapitalistes. Mais l'essentiel réside ailleurs.

   Le capital a le pouvoir ravageur de se remodeler, de s'adapter pour semer ses contradicteurs les plus féroces. À la fin du XIXème siècle, les prolétaires, pétris de culture marxiste, avaient pris conscience de leur intérêt de classe; les capitalistes ont finement confondu les intérêts ouvriers avec les leurs. De sorte qu'en cas d'effondrement du système, tout le monde a des acquis à perdre. En mai 68, c'est une critique "artistique" qui a pris le pas dans la confrontation au système : « Vais-je perdre ma vie à la gagner ? », « Dois-je me résoudre à pourrir au sein de ma civilisation ? ». Comme toujours, la critique de la société de consommation est passée à la trappe. On se demande si, en ce cas, là n'était pas son destin congénital. Le capitalisme moderne a parfaitement su monnayer les idéaux de liberté, a offert Paris-Plage à ceux qui en demandaient une sous les pavés. Il a joyeusement piétiné les frontières nationales, dont il devait s'extraire, pour son grand bonheur, imposer l'insécurité de l'emploi, et tant d'autres maux... C'est cela aussi, la liberté, cruelle et oppressante. [1]

   Ils ont gagné, ils gagnent, les richards : ils réduisent le monde entier à un simple magasin mondial dans lequel les hommes, apatrides et asexués, finissent parfaitement corvéables et consommateurs débridés, démunis de tout complexe civilisationnel. On ne disposerait plus, en leur projet nihiliste, de la moindre attache traditionnelle, serions des êtres remplaçables, simples individus nés on ne sait trop où pour on ne sait trop quoi. Une atomisation générale. Le merveilleux portrait zemmourien de l'ancien patron de Renault, Louis Schweitzer, fortuné sans morale, mondialiste convaincu en faits et en pensées, engagé à SOS Racisme, transcrit un idéal-type du monde dans lequel nous vivons.

   L'illustre philosophe Jean-Jacques Rousseau a si justement écrit, « Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d'aimer ses voisins. » [2] On admire les flux lorsque l'on vit dans les aéroports; la race sédentaire les maudit car elle vit sur des racines. Seuls les naïfs seront étonnés que la caste médiatico-politique ait préféré passer du temps d'antenne sur la prétendue réhabilitation de Vichy - sur laquelle on ne s’appesantira pas -, plutôt que pour cette critique, mère de toutes les autres.

   Il s'agit de comprendre que le système se rit des internationalistes de tout poil, de l'esprit de Woodstock. La pensée forte de Marx s'arrête ici devant toute application positive : elle constitue la négation même du politique. Toute interprétation de Marx est, de fait, hautement contestable. Dans sa vision le capitalisme prépare son lit de mort, et l'Homme, être tranquille, patiente à son chevet. Il apparaît que changer la réalité que nous connaissons contraint à l'action. C'est de raison que la réaction s'impose comme le seul recours : il ne saurait y avoir de justice sociale en l'absence d'un État providence, autonome et stratège. Et il n'y a, de nos jours, de patriotisme véritable que dans la réaction.

   L'Histoire, la tradition, la nation... Tant d'êtres que les amis du grand marché veulent voir s'éteindre, au profit d'une fantasmagorique citoyenneté du monde. C'est à ces êtres martyrs qu'il convient de se raccrocher, pour que jamais la culture de l'oubli ne puisse nous rogner, ce jusqu'au cœur de ce que nous portons. C'est aux négateurs de la mémoire et de l'âme que nous devons répondre, à ceux qui jouissent d'une conception bien insultante de l'humanité. Il faut le clamer : en vitupérant contre les racistes, les ennemis de la cause du peuple, les barons de la peur, ils ne font que renvoyer leur propre visage sur leurs contradicteurs.

   Je suis convaincu que ce n'est pas le brillant historien auteur de Mélancolie Française et de ce bel essai qui me contredira. Son rapport passionnel avec le roman national a de quoi nous inspirer. Mais, au-delà de l'historien, Éric Zemmour a le mérite évident de ramener la réalité en termes de classes et de dynamiques, plutôt qu'aux termes de cas singuliers et de relativisme permanent. Il est cet homme au cœur "vieille France" qui, comme tant de Français, ne peux endurer davantage le mépris constant des plateaux télé. Il est de sa génération, témoin de l'installation et de l'enracinement d'une idéologie. Ce droit-de-l'hommisme, qui a conquis et enlaidi les faits sociaux majeurs de notre civilisation : la politique, la chanson, l'art en général, la justice, le football...

   C'est bien l'histoire d'une revanche sur le roman national qui est entre nos mains, d'une revanche sur l'idéal républicain comme sur la France éternelle. Tout y passe : la course folle vers l'Union oligarchique européenne, le féminisme et l'antiracisme forcenés et obligatoires, le « libertarisme » prosélyte, la haine de soi, le triomphe du marché, BHL, Coluche, Lilian Thuram... Il est louable qu'il ait abordé les problèmes ainsi : on retient bien mieux l'emblématique que le pompeux. On en ressent peu à peu la médiocrité qui nous est parvenue aujourd'hui.

   « L'optimiste est un imbécile heureux. Le pessimiste est un imbécile malheureux. » écrivait feu Georges Bernanos. [3] Tous attestent que le journaliste Zemmour souffre de la seconde tare. D'aucuns brocardent le constat pathologique qui coule de ces pages, la névrose qui pousserait les Français au suicide. Mais, comme l'a relevé si justement Jean-Marie Le Méné sur Radio Courtoisie, il « déconstruit les déconstructeurs » [4], et, par conséquent, deux négations ne pouvant former qu'un positif, c'est un livre d'espérance.

   Ce récit est un voyage dans les abysses de la modernité; il n'est sous aucun prétexte en opposition avec le Roman de Jeanne d'Arc de Philippe de Villiers. Il doit soulever le cœur de chaque être français afin que renaisse, brille à nouveau et de mille éclats la France d'antan, la France véritable, la France de Clovis à Rousseau, la France comme phare des nations. Pour qu'elle soit prête à accueillir ce nouveau Bonaparte que ce peuple mérite et appelle de toute son âme. Une idée si épurée peut très bien se passer des corps intermédiaires qui ne cessent de la souiller.

 

1   Pour poursuivre cette critique utopiste du capitalisme moderne, nous conseillons vivement l'ouvrage duquel est inspiré largement cet écrit : BOLTANSKI Luc, CHIAPELLO Ève, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999, 843p.

2   L’Émile ou De L’Éducation (Livre premier), Paris, The Hague Chez Jean Néaulme, 1762.

3   Les grands cimetières sous la lune, Paris, Éditions du Seuil (1997), 1938.

4   RADIO COURTOISIE. « Entretien avec Éric Zemmour ». 12 Octobre 2014

 

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3 octobre 2014

Michel Goya : "Les États irakien et syrien sont morts et vivants à la fois"

   La Turquie vient officiellement de grossir les rangs de la coalition ad hoc formée contre l'État islamique. Cette organisation extrémiste, qui contrôle à ce jour de larges pans de territoires irakien et syrien - ressources incluses -, vise à établir, en lieu et place d'États sécularisés en voie de décomposition, un califat se réclamant des interprétations les plus radicales de l'Islam sunnite. Pour les théoriciens du Daech, les ennemis à combattre et à réduire pour accomplir leur dessein sont tout désignés : ceux qu'ils voient comme des "hérétiques" (les Chiites), des "infidèles" (les Chrétiens d'Orient, notamment), plus leurs alliés de circonstance. Assiste-t-on, nonobstant l'issue de l'expérience criminelle E.I., à un rebattement profond des cartes dans cette région déjà tellement troublée ? La carte du Proche-Orient sortira-t-elle inchangée de ces nouvelles convulsions ?

   J'ai souhaité poser quelques questions au Colonel Michel Goya, l'inviter à évoquer cette situation infiniment complexe et ses implications potentielles pour la suite. Cet auteur et analyste de renom, régulièrement consulté par les hautes autorités militaires, avait consacré il y a cinq ans l'ouvrage Irak : les armées du chaos à la guerre voulue par George W. Bush en 2003 - et dont l'héritage pèse lourd, aujourd'hui. Il a accepté de nous apporter quelques éclairages, ce dont je le remercie bien sincèrement. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

MICHEL GOYA

Auteur de l'ouvrage Irak : les armées du chaos

 

« Les États irakien et syrien

sont morts et vivants à la fois »

 

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Q. : 14/09/14 ; R. : 02/10/14

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Michel Goya. Il y a cinq ans, dans Irak : les armées du chaos, votre ouvrage publié aux éditions Economica, vous traitiez de la gestion par l'Amérique de sa guerre d'Irak, débutée en 2003...

L'émergence et la progression spectaculaire de l'État islamique en Irak et au Levant, groupe extrémiste qui souhaite instaurer un califat de doctrine sunnite et en finir avec ce qu'ils appellent l'« hérésie chiite », ce phénomène-là ne signe-t-il pas de la manière la plus claire qui soit le naufrage du « Freedom Agenda », projet chimérique - et vicié d'une méconnaissance coupable des réalités de terrain - que portèrent de concert l'ex-président américain George W. Bush et son entourage néoconservateur ?

 

Michel Goya : Dans cette application de la théorie des dominos, l’idée était de provoquer une démocratisation du monde arabe par l’exemple vertueux du « nouvel Irak ». Le résultat est pour le moins mitigé. L’Irak est effectivement devenu une démocratie, quoique très fragile et très imparfaite, et son économie est en croissance. Le lien avec les soulèvements du « Printemps arabe » est difficile à établir mais on ne peut l’exclure. On notera à cet égard que le peuple tunisien a été beaucoup plus efficace dans l’application du Freedom Agenda que l’armée américaine. Pour autant, bien sûr, ces transformations ont suscité des réactions fortes. Pour Mao Zedong, une crise, c’est la révélation et la résolution de contradictions cachées. Le monde arabo-musulman a révélé ainsi ses contradictions mais ne les a pas, loin de là, résolues.

 

À la confluence des lignes de fractures confessionnelles entre Sunnites et Chiites, ethniques entre Arabes, Perses, Kurdes et Turcs, l’Irak constituait une clé de voute et Saddam Hussein était la pièce maîtresse de cette clé de voûte. La destruction brutale du système de pouvoir saddamiste a alors entraîné la fin de l’équilibre sociétal, irakien d’abord, puis régional. En deux ans, les États-Unis ont débarrassé l’Iran de deux ennemis majeurs, Saddam Hussein et les Taliban, tout en se présentant comme une menace majeure pour Téhéran. La « débaasification », la suppression de forces de sécurité dominées par les Sunnites, la mise en place d’institutions démocratiques, tout favorisait la mainmise des grands partis chiites irakiens. Pour autant, avec une pratique politique différente, le nouveau basculement des Sunnites dans la rébellion était peut-être évitable.

 

PdA : Avec cette question, justement, je rebondirai sur la précédente. Le pouvoir sorti des urnes après cette guerre d'Irak a fait la part belle aux Chiites, majoritaires dans le pays, ce qui a sans doute contribué à conforter des franges importantes de la minorité sunnite, ancienne tenante du pouvoir, dans une posture d'opposition potentiellement dangereuse. Quelques années plus tard, dans un contexte général de « Printemps arabe », le soutien occidental apporté aux rebelles combattant en Libye a permis la chute de Kadhafi. Aujourd'hui, la Libye n'est pas loin du chaos.

Aussi difficile soit-elle à admettre pour qui, de bonne foi, souhaiterait projeter des idéaux louables dans les affaires du monde, aussi dérangeante soit-elle sur le plan des principes, cette situation ne pousse-t-elle pas à opposer à la vision idéaliste un réalisme affirmé en matière d'affaires étrangères, un réalisme qui ne serait pas dénué de cynisme mais nous imposerait de constater qu'il y avait, sous Kadhafi, sous Hussein, la présence d'États forts, à même de "tenir" et de combattre leurs extrémistes, tandis que le caractère sunnite du pouvoir baasiste irakien constituait, en soi, un pion essentiel à l'équilibre général des forces dans la région, au regard notamment de l'Iran chiite ?

Cet état de fait, d'affaiblissement général des États au profit des groupuscules terroristes ne va-t-il pas faire de Bachar el-Addad, le paria d'il y a un an, un partenaire incontournable pour la suite ?

 

M.G. : Il y a une alternative entre les régimes autoritaires et l’opposition islamiste. Les problèmes de la Libye viennent aussi de l’absence de projet international de stabilisation du pays après la chute du régime. Les causes en sont connues depuis l’enlisement afghan jusqu’aux réticences du monde arabe à voir à nouveau des troupes occidentales sur son sol mais aussi avec ses contradictions paralysantes. Les exemples du Cambodge, de la Bosnie et du Kosovo, témoignent pourtant qu’avec une volonté forte et des moyens militaires importants, on peut parvenir à stabiliser une région. Le problème est qu’entre les errements américains, la faiblesse des Européens et la division des Arabes, il est difficile d’avoir une politique cohérente. Quant à une alliance avec Assad, ce serait militairement inutile (d’ailleurs Daech et l’armée d’Assad ne se combattent pas) et politiquement désastreux.

 

PdA : Quels devraient être, de votre point de vue, le montage et la stratégie de la coalition pour vaincre l'E.I.I.L. et, surtout, pacifier la région ? Devrions-nous prendre part à ce second objectif, d'ailleurs ?

 

M.G. : Le problème tactique est complexe. De 2001 à nos jours, aucune organisation armée du Grand Moyen-Orient, du Hezbollah libanais au réseau Haqqani en passant par l’armée du Mahdi, n’a jamais été détruite. Le seul exemple de succès est le rétablissement de la sécurité en Irak en 2008, et le facteur principal en a été le retournement des organisations nationalistes sunnites contre les groupes radicaux de l’État islamique en Irak. Celui-ci s’est retrouvé réduit et marginalisé, sinon complètement détruit. La vraie force de l’État islamique est d’avoir su renouer avec les groupes sunnites, il est vrai en réaction à l’attitude du gouvernement de Bagdad et, bien sûr, de celui de Damas. L’État islamique apparaît ainsi comme le plus puissant défenseur des Sunnites de la région, surtout après sa victoire spectaculaire de Mossoul.

 

La lutte contre l’État islamique doit donc se dérouler simultanément dans les champs militaire et politique, les deux devant se nourrir et non se contredire. Militairement, les frappes aériennes ne suffiront évidemment pas et il sera nécessaire de reprendre le terrain. Il reste à déterminer qui sera capable de reprendre ce terrain entre les Peshmergas (les combattants kurdes, ndlr), l’armée irakienne et les forces sunnites alliées à la coalition. Cette reprise de contrôle ne servira cependant à rien si les causes politiques qui ont permis le développement de l’État islamique sont toujours là.

 

PdA : Je signalerai également, à ce stade de notre entretien, que vous êtes un fin connaisseur en matière d'histoire militaire et d'histoire tout court. Celle notamment de la Première Guerre mondiale, à laquelle vous avez consacré plusieurs études.

Vous savez ce qu'il y a d'artificiel dans la carte des frontières du Proche-Orient, dessinée pour l'essentiel après l'effondrement de l'Empire ottoman, il y a un peu moins d'un siècle. Les voyez-vous évoluer, ces frontières, dans les prochaines années ? Si oui, voulez-vous expliciter pour nous cette prédiction ?

 

M.G. : De fait, les frontières issues des accords Sykes-Picot n’existent plus, puisque la Syrie et l’Irak sont durablement divisés. Pour autant, on ne voit pas émerger avant longtemps de structure politique cohérente dans le chaos des provinces sunnites. Ces deux États sont donc à la fois morts et vivants et cela peut durer longtemps. Le Kurdistan irakien est indépendant de fait mais pas officiellement depuis vingt-huit ans. On peut imaginer la création officielle d’un Sunnistan syro-irakien, mais il s’agit d’une perspective très lointaine.

 

PdA : Quels sont vos projets, Michel Goya ?

 

M.G. : Je suis en train d'écrire une "Histoire de la France en guerre depuis 1962". Je m'attaquerai ensuite à une "biographie tactique" d'Erwin Rommel.

 

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21 septembre 2014

Éric Anceau : "Napoléon III a été un modernisateur, un visionnaire..."

   On ne compte plus les articles, les études, les ouvrages qui ont été et sont consacrés à Napoléon Ier, peut-être le plus emblématique des grands personnages de l'histoire de France. J'ai eu, pour ce qui le concerne, le bonheur d'interroger M. Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, à deux reprises, en décembre 2013 et en septembre de cette année. Je pourrais presque parler de "trilogie " en évoquant, aux côtés de ces deux interviews, le document qui suit.

   M. Éric Anceau, grand spécialiste du XIXe s. et du Second Empire, a accepté de répondre à mes questions sur Louis-Napoléon Bonaparte/Napoléon III, l'"autre" Napoléon, celui que Victor Hugo qualifia de « petit » dans un pamphlet retentissant (1852), celui auquel notre invité a consacré un ouvrage de référence. Les réponses qu'il m'a apportées sont réellement passionnantes, je le remercie pour cela. Le texte de cet entretien vous permettra, je l'espère, de vous (re)plonger dans cette époque, de prendre quelques instants pour réfléchir à ce que fut la carrière, à ce qu'est l'empreinte véritable de ce personnage finalement assez méconnu, ce "neveu de" devenu chef d'État : le premier de nos présidents, le dernier empereur français. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

ÉRIC ANCEAU

 

« Napoléon III a été un modernisateur,

un visionnaire... »

 

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Napoléon III remettant au baron Haussmann le décret d'annexion des communes limitrophes, le 16 février 1859

(Adolphe Yvon)

 

Q. : 13/08/14 ; R. : 20/09/14

  

Paroles d'Actu : Bonjour, Éric Anceau. Je vous remercie d'avoir accepté d'évoquer pour Paroles d'Actu ce personnage historique finalement assez méconnu, d'abord identifié sous le nom de Louis-Napoléon Bonaparte, avant d'être appelé par son nom de règne impérial, Napoléon III. On a tous appris, à l'école ou dans les manuels, qu'il était le neveu de Napoléon Ier. Je crois qu'il y a, sur cette question, quelques remises en cause. Quels ont été les derniers développements en la matière ?

 

Éric Anceau : Depuis le milieu du XIXe s. court sur son ascendance une rumeur persistante. Son opposant politique, Victor Hugo, écrivait de lui qu’il était « l’enfant du hasard dont le nom est un vol et la naissance un faux ». Partant du fait avéré que sa mère, Hortense de Beauharnais (fille de Joséphine, future impératrice de Napoléon Ier, ndlr) a eu, par la suite, un fils de sa liaison avec Flahaut, le futur duc de Morny, elle aurait eu Louis-Napoléon d’une relation adultérine. Pour essayer de démêler le vrai du faux, Gérard Lucotte, docteur en génétique et spécialiste du chromosome Y, a fait une importante communication le 2 décembre 2013 dont il ressort l’absence de parenté masculine entre les deux empereurs, Napoléon Ier et Napoléon III.

 

Si cette découverte est confirmée par une contre-expertise (qui me semble nécessaire), il n’en ressort pas obligatoirement que Louis-Napoléon (Napoléon III) n’est pas le fils de Louis, roi de Hollande et le neveu de Napoléon. Il se peut aussi que ce soit à la génération antérieure que ce soit produit la naissance adultérine. Napoléon et Louis ne sont peut-être que demi-frères par leur mère Letizia. En tout état de cause, de plus amples investigations sont nécessaires sur l’ADN de Louis.

 

Relativisons également les conséquences de cette découverte à deux niveaux : Hortense était elle-même belle-fille et fille adoptive de Napoléon Ier d’une part, et Napoléon III tirait aussi une grande part de sa légitimité du suffrage universel masculin d’autre part.

 

PdA : En 1848, à la faveur d'une victoire écrasante auprès de l'électorat universel masculin, il devient le premier de nos présidents de la République. Comment le nom de Bonaparte se porte-t-il dans les esprits français de l'époque ?

 

É.A. : Depuis la chute de l’Empire en 1815, une grande partie des Français ont la nostalgie de Napoléon. La politique intérieure et extérieure des monarchies censitaires qui lui succèdent entre 1815 et 1848, l’exil de Sainte-Hélène et la publication du Mémorial, la légende entretenue par les grognards, la propagande bonapartiste, le rôle des colporteurs, les chansons de Béranger entretiennent le « napoléonisme » des campagnes.

 

PdA : Que sait-on, au mois de décembre 1848, de cet homme qui, en un rien de temps, vient d'être propulsé à la tête de l'État ?

 

É.A. : Louis-Napoléon est déjà connu des Français. Il a vainement tenté, par deux fois, de renverser la monarchie de Juillet par des coups d’État à Strasbourg en 1836 et à Boulogne en 1840. Enfermé à la forteresse de Ham, il rédige un ouvrage sur l’extinction du paupérisme qui le rend populaire dans une partie des masses, puis il s’évade spectaculairement. Il profite de sa parenté au cours de la campagne présidentielle de la fin novembre et du début décembre 1848. Ajoutez-y un discours rassembleur et des moyens de propagande très modernes ! Le scrutin du 10 décembre est un raz-de-marée. (Il obtient sur son nom 5,4 millions de voix, soit 74,3% des suffrages exprimés, ndlr)

 

PdA : On avance un peu dans le temps... Après de longs mois de conflits avec une Assemblée nationale dominée par le "Parti de l'Ordre" - des royalistes, pour l'essentiel -, Bonaparte entend par son coup d'État du 2 décembre 1851 s'affranchir des limitations strictes que la Constitution prévoit pour le mandat présidentiel et affirmer, affermir l'exécutif face à une branche législative prépondérante, cela en s'appuyant directement sur le peuple, par la voie des plébiscites. Un an plus tard, l'Empire sera fait...

Peut-on dire de ce Bonaparte-là qu'il a été, au vu de son parcours, un partisan authentique du suffrage universel direct ?

 

É.A. : Louis-Napoléon cherche à établir un lien direct avec le peuple par le biais des plébiscites. Il en organise un en décembre 1851 pour approuver son coup d’État et un autre, en novembre 1852, pour passer à l’Empire. On peut parler de « césarisme démocratique », en ce sens que Louis-Napoléon rétablit dans sa plénitude le suffrage universel amputé par la majorité parlementaire royaliste en mai 1850, mais qu’il encadre strictement ce suffrage lors de ces deux consultations et plus largement dans toutes les élections  qui se déroulent sous le nouveau régime.

 

PdA : Quelle eût été, dans son idéal d'organisation politique, la place dévolue à la représentation nationale ?

 

É.A. : Depuis ses écrits de jeunesse, il évoque la souveraineté populaire. Il dénonce le dessaisissement du peuple au nom de la souveraineté nationale et du gouvernement représentatif au sens où l’entendaient Sieyès et, désormais, son contemporain Guizot. Il n’a que mépris pour les « discussions stériles » des parlementaires, comme il les appelle. L’exercice du pouvoir et les difficultés qu’il rencontre avec l’Assemblée législative de 1849 à 1851 confortent son sentiment. On peut ici parler d’antiparlementarisme.

 

La Constitution du 14 janvier 1852 en porte la trace. Le Corps législatif n’est qu’une assemblée législative parmi d’autres, encadré à l’amont par le Conseil d’État et à l’aval par le Sénat. Il n’a pas l’initiative des lois, qui relèvent uniquement du chef de l’État. Il se contente de voter les projets de lois et l’impôt et ne peut les amender qu’à la marge, au terme de débats réduits et strictement encadrés. Le risque de les lui voir rejeter est limité par le système de la candidature officielle, qui produit d’énormes majorités gouvernementales.

 

PdA : J'aimerais à présent, si vous le voulez bien, vous inviter à évoquer quelques aspects importants de la politique extérieure du Second Empire. L'époque est romantique. Elle est celle des libérations nationales (Pologne, Italie...). L'Empereur des Français lui-même s'y est intéressé, parce qu'il avait la sensibilité de son temps et parce qu'il savait calculer - compétence qu'il ne fut pas le seul, alors, à maîtriser...

Son soutien à la cause italienne l'a conduit à reproduire un schéma presque traditionnel de notre diplomatie : une ligne dure vis-à-vis de l'Autriche, une relative bienveillance à l'égard de la Prusse, la seconde s'affirmant toujours davantage en Allemagne aux dépens de la première, et avec des dispositions autrement plus aventureuses, plus directement hostiles à la France. Quelques fourberies bien placées jetteront la suspicion sur notre pays. Quant à l'affaire d'Espagne, elle provoquera la fureur d'une France à l'orgueil blessé et soudera les États allemands autour de Berlin, l'agressé de la guerre qui démarre...

L'habileté virtuose de Bismarck a compté pour beaucoup dans l'unification allemande autour de la Prusse, ce fait majeur qui bientôt engendrera bien des périls et des malheurs pour la France et pour l'Europe. Quid, à votre avis, considérant ses erreurs tactiques et stratégiques, des responsabilités de Napoléon III sur cette question cruciale ?

 

É.A. : Louis-Napoléon a toujours été sensible aux nationalités et au droit pour elles de disposer d’elles-mêmes. En cela, il a été un adversaire irréductible du Congrès de Vienne de 1814-1815 qui a recomposé la carte de l’Europe après la chute de son oncle. Jeune homme, il s’est enflammé pour la cause des Grecs qui cherchaient à se libérer du joug ottoman, dans les années 1820. Par ses origines, l’histoire de l’Empire et l’exil italien des Bonaparte, l’Italie morcelée alors en une dizaine d’États lui a été particulièrement sympathique. Il a participé à l’insurrection des Romagnes contre les Autrichiens, en 1831, et a failli y laisser la vie, comme son frère aîné. Devenu empereur, il aide Cavour à réaliser l’unité italienne autour du royaume de Piémont-Sardaigne au tournant des années 1850-1860. Il en fait de même, quelques années plus tard, avec Bismarck et la Prusse, sans être aussi dupe qu’on l’a prétendu.

 

Le chef de l’État connaît les intérêts de la France et n’entend pas les brader. La raison prime les sentiments. Ainsi, il n’accorde pas de soutien à l’insurrection polonaise contre la Russie, en dépit du lobbying intense qui s’exerce dans son entourage le plus direct. Il joue les médiateurs et essaie de régler la crise par un congrès international, mais n’insiste pas devant le refus ou les réticences des autres puissances. La victoire écrasante des Prussiens sur les Autrichiens à Sadowa, le 3 juillet 1866, achève de lui ouvrir les yeux sur le danger que représente Berlin. Dès lors, il cherche à renforcer la puissance militaire de la France et à limiter le processus d’unification allemande autour de la Prusse, en soutenant les États périphériques et en essayant de conclure une alliance militaire avec l’Autriche et l’Italie mais celle-ci n’aboutit pas.

 

Napoléon III porte une part de responsabilité dans le déclenchement de la guerre de 1870, en ce sens que c’est à lui que revient le pouvoir ultime de la décider ou de la refuser et qu’il l’accepte, non sans avoir tenté d’en appeler une nouvelle fois à un congrès international. Cependant, sa responsabilité est loin d’être totale, puisqu’en 1870, le régime est devenu semi-parlementaire. Son gouvernement peut démissionner et le Corps législatif peut se montrer plus scrupuleux dans l’examen des pièces qui entraînent l’emballement de la crise de succession d’Espagne (voir : l'affaire de la « dépêche d'Ems », ndlr) et refuser les crédits de guerre. Ni l’un ni l’autre n’agissent en ce sens. Le bellicisme de la presse parisienne et l’emballement ostensible d’une partie de la population, en particulier dans les grandes villes, jouent aussi un grand rôle dans la décision finale du souverain, lui qui a toujours attaché une grande importance à l’opinion.

 

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PdA : Le 19 juillet 1870, la France s'attaque seule à la Prusse - en fait, de facto, à presque toute l'Allemagne. Quels regards les grandes capitales d'Europe portent-elles sur le conflit ?

 

É.A. : Grâce à la manœuvre de Bismarck, la France est d’abord unanimement considérée comme l’agresseur. Le chancelier de la Confédération de l’Allemagne du Nord divulgue habilement à ce moment-là une lettre par laquelle Paris réclamait l’annexion de la Belgique au lendemain de Sadowa, à titre compensatoire. Les Anglais, qui font de la neutralité belge l’une des clés de leur politique continentale, en sont choqués. Italiens et Autrichiens attendent de voir comment la guerre va tourner avant de s’engager aux côtés de la France. La Russie reste neutre. En fait, les grandes puissances ne sont pas mécontentes que Napoléon III, qui domine le jeu diplomatique depuis une quinzaine d’années, doive en rabattre dès les premières semaines de campagne.

 

PdA : La guerre de 1870-71 tournera mal, très mal pour la France. La défaite était inattendue, on peinait même à en concevoir l'idée face à un ennemi que l'on croyait inférieur; elle n'en sera que plus retentissante. Bientôt, l'Alsace et la Lorraine nous seront retirées, le territoire national sera occupé dans l'attente du paiement d'une forte indemnité de guerre. Humiliation suprême, le Reich allemand sera proclamé le 18 janvier 1871 dans la Galerie des Glaces, à Versailles. À cette heure qui voit la naissance d'un nouveau régime impérial outre-Rhin, le Second Empire n'est plus que ruines.

Que sait-on des pensées, des sentiments de Napoléon III à ces moments-là ? Comment analyse-t-il, comment vit-il la déroute militaire, l'effondrement de ce qu'il avait cherché à bâtir ?

 

É.A. : Il vit l’enchaînement des défaites au front jusques et y compris Sedan, bataille au cours de laquelle il cherche la mort au milieu de ses soldats. Il capitule et se retrouve prisonnier en Allemagne jusqu’à la conclusion de la paix. Bismarck se sert alors de lui comme d’une menace pour les républicains qui sont désormais au pouvoir. Libéré en 1871, il se réfugie en Angleterre.

 

Jusqu’à sa mort, il cherche à justifier l’entrée en guerre et la conduite des opérations. Il explique la défaite par l’infériorité numérique de son armée car le Corps législatif a refusé de voter la totalité de la réforme militaire préparée par son ministre de la Guerre, le maréchal Niel. Juste avant de mourir, il cherche à obtenir de son ami et confident le docteur Conneau confirmation que son armée et lui-même se sont comportés bravement à Sedan, de façon à partir en paix.

 

PdA : Dispose-t-on d'éléments susceptibles de nous informer sur ce qu'eurent été les projets, les ambitions de et pour l'Empire, s'il avait perduré ?

 

É.A. : Je ne me lancerai pas dans de l’histoire-fiction. Je dirai simplement que Napoléon III a tenté une « expérience politique », selon ses propres termes, à partir de décembre 1869, en mettant en place l’Empire libéral. Ce régime semi-parlementaire a initié des réformes importantes dans tous les domaines : fin de la candidature officielle, début de décentralisation, régime plus souple de la presse, liberté de l’enseignement supérieur, mesures favorables aux ouvriers.

 

Napoléon III cherchait à transmettre dans de bonnes conditions la couronne à son fils, le prince impérial, dès sa majorité, en 1874. La guerre et l’effondrement du régime n’ont pas plus permis d’assurer cette transmission que de mener à bien l’ensemble de ces réformes.

 

PdA : Avez-vous été étonné, frappé par des découvertes faites à l'occasion de la préparation et de l'écriture de votre Napoléon III (Éd. Tallandier) ?

 

É.A. : Étudier Napoléon III permet de se rendre compte qu’il incarne très bien le XIXe siècle, avec ses grandeurs et ses travers : la soif de découvertes, la foi dans le progrès, l’oscillation entre un idéalisme romantique et un réalisme froid, la volonté de clore la Révolution en trouvant un équilibre entre l’ordre et la liberté…

 

On est aussi frappé par la continuité de ses idées-forces dans tous les domaines. La plupart d’entre elles lui viennent de sa jeunesse et il a cherché à les mettre en œuvre tout au long de sa vie avec ténacité, mais plus ou moins de bonheur. S’il a commis certaines erreurs graves, il a indéniablement été un visionnaire dans de nombreux domaines, de la place qu’il a accordé à l’économie, unique parmi les chefs d’État de son temps, à sa conception des relations internationales.

 

PdA : Le second des Bonaparte ayant dirigé la France ne jouit pas forcément toujours d'une haute estime auprès des historiens. Vous comptez parmi ceux d'entre eux qui le connaissent le mieux. À quoi un bilan honnête et juste de son gouvernement devrait-il ressembler, de votre point de vue ?

 

É.A. : La plupart des historiens s’accordent à dire que le passage de Louis-Napoléon Bonaparte/Napoléon III aux affaires constitue un moment fondamental de la modernisation politique, économique et sociale de la France. Cette réévaluation ne signifie d’ailleurs pas qu’il faut renoncer à porter un regard critique sur chacun des aspects, mais simplement, que le pays a connu alors des transformations majeures, comme le reconnaissaient Gambetta, Hugo ou Zola, qui furent pourtant trois opposants au Second Empire. Que l’on songe à l’urbanisation, au développement des transports, à l’apprentissage du vote…

 

PdA : Cette période de notre histoire qui court de 1852 à 1871 vous inspire-t-elle l'extraction de quelques enseignements qui pourraient être utiles à la France d'aujourd'hui ?

 

É.A. : Faire retour vers cette période de notre histoire permet de comprendre certains blocages dont notre pays souffre encore aujourd’hui et l’impossibilité de faire passer certaines réformes qui sont devenues de véritables serpents de mer : l’État, l’organisation administrative et territoriale, la formation de l’élite, etc... Il est d’ailleurs fascinant de voir comment l’élite française peut reproduire, à plus d’un siècle de distance, et dans le cadre de régimes pourtant si différents, les mêmes erreurs. L’ouvrage que je publierai prochainement sur l’Empire libéral reviendra de façon détaillée sur ces aspects.

 

 

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15 septembre 2014

Edwige Camp-Pietrain : "Le Royaume-Uni n'a jamais constitué un État-nation"

   La semaine qui s'ouvre sera, plus personne n'en doute, l'une des plus cruciales qu'aura connues le Royaume-Uni dans son histoire contemporaine. "L'Écosse doit-elle devenir indépendante ?" : bien aventureux, celui qui, à cette heure, serait prêt à parier lourd sur l'issue de cette consultation locale, dont on sait d'ores et déjà qu'elle sera acceptée et validée par le parlement et le gouvernement britanniques. Trois jours avant le vote, les sondages sont capables de nous dire deux choses : la question passionne et est prise très au sérieux ; le résultat sera très serré.

   Edwige Camp-Pietrain a accepté de répondre aux trois questions que je lui ai adressées, je l'en remercie. Professeur de civilisation britannique à l'Université de Valenciennes, elle est une spécialiste éminente de la thématique de l'autonomie/indépendance écossaise et des rapports qu'entretiennent Londres et les communautés identifiées qui composent le Royaume. Son dernier ouvrage, L'Écosse et la tentation de l'indépendance : Le référendum d'autodétermination de 2014, est paru au mois d'avril aux Presses universitaires du Septentrion. Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

EDWIGE CAMP-PIETRAIN

Professeur à l'Université de Valenciennes

 

« Le Royaume-Uni n'a jamais

constitué un État-nation »

 

Parliament's 1707 Act of Union

The Parliamentary Union of England and Scotland, 1707

(Walter Thomas Monnington)

 

Q. : 13/09/14 ; R. : 14/09/14

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Edwige Camp-Pietrain. Lors du référendum qui se tiendra le 18 septembre prochain, le peuple écossais se prononcera sur cette question cruciale : préservation de l'Union britannique ou indépendance ? En tout état de cause, le résultat sera serré, très serré...

Voulez-vous nous rappeler ce que furent, au moment de son entrée en vigueur, en 1707, les arguments qui présidèrent à la ratification par les parlements anglais et écossais de l'Acte d'Union, acte fondateur du royaume de Grande-Bretagne ?

 

Edwige Camp-Pietrain : Le traité d'Union de 1707 a été signé pour des raisons religieuses (conserver une succession protestante) et économiques (assurer à l'Écosse l'accès au marché et aux colonies de l'Angleterre). Il a été encouragé par la reine Anne. Il reposait sur une fusion des Parlements anglais et écossais pour former le Parlement britannique.

 

Les Écossais ont pu négocier avec les Anglais et obtenir des avantages substantiels : la protection du statut de leur Église établie (l'Église d'Écosse), le maintien de leurs propres systèmes éducatif et judiciaire), la soumission aux mêmes règles économiques et fiscales que les Anglais. En échange, les Anglais se sont assurés de l'exclusion des catholiques de la Succession.

 

PdA : On s'est beaucoup interrogé, ces derniers jours, sur les conséquences qu'un "oui" pourrait avoir pour l'Écosse, notamment sur les plans économique et financier. J'aimerais vous demander de me dire ce que sont celles que vous entrevoyez pour Londres dans cette hypothèse-là ?

À quoi ressemblerait, demain, ce pays dont j'imagine qu'il devrait changer de nom (« Royaume-Uni d'Angleterre, du Pays de Galles et d'Irlande du Nord » ?) et de drapeau, composer avec un prestige amplement diminué et l'exacerbation de ses autres particularismes intérieurs ?

 

E.C.-P. : Les conséquences pour le reste du Royaume-Uni seraient multiples :

- pertes de revenus, notamment parce que le pétrole et le gaz de la mer du Nord se trouveraient dans des eaux écossaises. Le Royaume-Uni ne percevraient plus les taxes des sociétés pétrolières. Il se priverait aussi de recettes à l'exportation.

- risques d'instabilité financière autour de la question de la monnaie et des garanties pour les établissements financiers, car Edimbourg est un grand centre financier qui compte deux des plus grandes banques britanniques et diverses sociétés dont la plupart des clients sont anglais. Il faudrait maintenir la confiance dans la période de transition. Le gouvernement britannique ne veut pas négocier une union monétaire avec l'Écosse indépendante, car il craint de devoir soutenir un État fragile. Mais au quotidien, les économies sont étroitement imbriquées et tout changement de monnaie en Écosse perturberait l'activité dans le reste du Royaume-Uni.

- affaiblissement sur la scène internationale : risque de remise en cause du siège britannique au Conseil de Sécurité de l'ONU, de suppression des dérogations au sein de l'UE (comme le rabais sur sa contribution au budget).

- coût du déplacement des armes nucléaires qui se trouvent stationnées en Ecosse, car les indépendantistes refusent de les conserver sur leur sol.

 

PdA : Vous avez beaucoup travaillé sur les questions touchant au réveil des particularismes identitaires, aux moyens entrepris par les parlements nationaux pour tenter d'y répondre. Ce phénomène ne concerne pas uniquement le Royaume-Uni, loin s'en faut : je pourrais citer, en Europe, la Catalogne et le Pays basque, en Espagne ; la Flandre, en Belgique, etc.

Est-ce que la recrudescence du fait identitaire régional nous dit quelque chose de l'état, précisément, de ces États-nations tels que constitués à partir de l'époque moderne ?

 

E.C.-P. : Le Royaume-Uni n'a jamais constitué un État-nation ; c'est un État d'Union, créé par des associations successives de territoires : le pays de Galles a été incorporé en 1536, l'Écosse a signé un traité d'Union en 1707 et l'Irlande a fait de même en 1801, après avoir été une colonie. Puis l'Irlande est devenue indépendante en 1921, tandis que l'Irlande du Nord bénéficiait d'une dévolution du pouvoir jusqu'en 1973. De nouvelles formes de dévolution ont été accordées à l'Écosse, au pays de Galles et à l'Irlande du Nord en 1999. De plus, il n'y a jamais eu d'uniformité dans le statut de chacune de ses composantes, qu'il s'agisse des unions de 1707/1801 ou des dévolutions en vigueur depuis 1999.

 

 

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9 septembre 2014

Thierry Lentz : "L'inconstance diplomatique de Napoléon l'a perdu"

J'ai la joie et le privilège d'accueillir pour la troisième fois Monsieur Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, dans les colonnes de Paroles d'Actu. Notre premier entretien, daté d'août 2013, eut pour objet principal un événement marquant du 20e siècle : l'assassinat de John Kennedy. Le second, publié quatre mois plus tard, fut une occasion passionnante d'évoquer cette figure dont l'étude lui est si chère : celle de Bonaparte. Il a accepté - et je l'en remercie ! - de répondre à nouveau à quelques questions touchant à la carrière et à l'époque de celui qui fut le premier « empereur des Français ». Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

THIERRY LENTZ

Directeur de la Fondation Napoléon

 

« L'inconstance diplomatique

de Napoléon l'a perdu »

 

Waterloo

La Bataille de Waterloo, 18 juin 1815

(Clément-Auguste Andrieux)

 

Q. : 08/09/14 ; R. : 09/09/14

  

Paroles d'Actu : Bonjour, Thierry Lentz. Lorsqu'il revient aux affaires, en 1815, Napoléon paraît enclin à s'adapter aux nouvelles dispositions du pays : il affirme qu'il veut la paix, qu'il ne rejettera pas la Charte en bloc.

Que sait-on de ce qu'étaient, alors, ses projets ?

 

Thierry Lentz : Lorsque Napoléon revient de l’île d’Elbe, il est confronté à d’immenses difficultés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. En France même, contrairement à ce qu’on croit généralement, la première restauration n’a pas été un échec sur le plan politique et institutionnel, pas plus d’ailleurs qu’en politique étrangère, où Talleyrand, puis Louis XVIII, ont su redonner à leur pays une place de choix dans le concert européen en reconstruction.

 

Le premier problème qui se pose à l’empereur est la Charte. Même « octroyée » par le roi, elle constituait une avancée non négligeable vers une sorte de régime libéral, « à l’anglaise », comme on disait alors. Napoléon sent bien qu’il ne peut faire comme si cette constitution n’avait pas existé. Il est donc contraint à son tour de concéder le fameux « Acte additionnel » aux constitutions de l’Empire, dont une partie est rédigée par un de ses adversaires de toujours, Benjamin Constant.

 

Même si les bonapartistes feront grand cas de cet amendement aux constitutions de l’an VIII et de l’an XII, Napoléon n’est pas à l’aise avec celui-ci. Cet homme n’est pas celui de la négociation parlementaire, ni même de la moindre opposition aux projets de l’exécutif. Se débarrasser des aspects les plus contraignants de l’Acte additionnel était sans doute un de ses projets, s’il avait réussi à obtenir la paix de l’Europe.

 

Et c’est là son second problème majeur. Son retour a surpris ses anciens vainqueurs, alors réunis à Vienne. Sous l’impulsion de Talleyrand, ils se sont vite repris et ont signé plusieurs traités visant à la fois à mettre fin à ce qu’ils appellent « l’aventure » et à ne jamais accepter de paix séparée avec Napoléon. Et de fait, pendant toute la durée des Cent-Jours, ils n’auront pas le moindre contact avec lui.

 

Partant de ces deux constats, l’épisode de la campagne de Belgique, qui se termine par le désastre de Waterloo (18 juin 1815), se comprend mieux. Si Napoléon prend l’offensive alors qu’il n’est pas prêt, ça n’est pas pour vaincre avec ses maigres moyens le million d’hommes que les Alliés ont mis en marche, mais c’est pour frapper les esprits par une grande victoire, afin de négocier à l’extérieur et de reprendre les chambres en main à l’intérieur.

 

PdA : Lors de notre interview du mois de décembre, vous aviez notamment évoqué l'échec de Napoléon à bâtir et viabiliser une tierce Allemagne (la Confédération du Rhin) qui eût été résolument indépendante de Vienne et de Berlin - sinon de Paris. « Le retour à l'incertaine bascule entre l'Autriche et la Prusse », affirmiez-vous, « allait s'avérer, à long terme, une calamité pour le continent. » J'aimerais vous inviter à expliciter ce point, à aller plus loin dans la réflexion. Le premier des Napoléon, en molestant les patriotismes, a excité les nationalismes ; le troisième, en cherchant à accompagner leur émergence, a mis à mal l'équilibre européen tel qu'issu du Congrès de Vienne.

Quelle responsabilité prêtez-vous aux deux Napoléon s'agissant de l'unification allemande autour de la Prusse, le plus acharné de nos adversaires de l'Histoire contemporaine et, sans doute, celui qui a fait connaître ses plus grands périls au continent européen durant cette époque ?

 

T.L. : Il est vrai que j'avais déjà développé ce point, la dernière fois, à propos du premier Napoléon.

 

Napoléon manqua avec les États allemands une alliance stratégique, en raison d’une sorte de préjugé qui voulait que la France soit plus forte contre l’Autriche ou la Prusse si l’Allemagne restait divisée. Mais ce qui était vrai en un temps où aucune force n’était en mesure de fédérer la « tierce Allemagne », l’était moins lorsque la France dominait à ce point l’Europe. Napoléon aurait pu créer puis soutenir une entité politique solide dans la partie sud de l’espace germanique, avec les États les plus ouverts à l’influence française : Bavière, Bade, Wurtemberg, les deux Hesse, voire la Saxe. Il eût fallu pour cela assigner des buts finis au système napoléonien et avoir une vision de l’Europe future. Napoléon n’avait pas clairement cette vision et c’est pourquoi il ne s’éloigna pas des traditions diplomatiques, alors même que les États qui auraient pu constituer le socle d’un accord de grande ampleur ne demandaient qu’à se rapprocher de lui.

Leur premier objectif était de se débarrasser du Saint-Empire, ressenti comme un obstacle à leur indépendance. Mais l’empereur ne sut pas approfondir les rapprochements franco-allemands. Il voulut seulement les mettre au service de ses propres desseins. Le renoncement à la couronne impériale par François d’Autriche (1806) permit pourtant une redistribution des cartes : Vienne était exclue de l’Allemagne, avec la complicité des États moyens. C’est alors que Napoléon tenta d’organiser la coopération au sein de la Confédération du Rhin créée par le traité du 12 juillet 1806. Elle compta une quarantaine d’adhérents autour de la France. L’empereur en était le « protecteur ». Les premiers fruits de l’accord furent récoltés sur le terrain de la guerre franco-prussienne (1806) et de la paix de Tilsit (1807) : après avoir confiné l’Autriche au sud, l’empereur des Français rejeta la Prusse vers le nord. 

Un espace politique et géographique s’ouvrait. Il aurait fallu l’occuper et en renforcer les composantes. On put le croire avec cette Confédération, dont le texte fondateur prévoyait des institutions politiques communes : l’archevêque de Mayence, Dalberg, fut désigné prince-primat et président d’un « collège des rois », d’une diète confédérale qui aurait dû s’assembler à Mayence… mais ne fut jamais réunie. La Confédération du Rhin ne fut qu’un outil militaire, permettant certes aux alliés de se protéger les uns les autres mais servant surtout à appuyer les projets napoléoniens : il y eut environ 125 000 Allemands dans la Grande Armée de 1812. L’historien Michel Kerautret a pertinemment comparé ce montage à l’Otan. Les autres domaines de coopération restèrent du ressort des relations bilatérales, ce qui avec l’empereur des Français était synonyme de dialogue entre fort et faible.

Finalement, Napoléon se servit surtout de la Confédération du Rhin pour maintenir la division de l’Allemagne, désormais sous autorité française, et non tenter une « union » politique autour de la France. La dureté des règles du Blocus continental, le favoritisme commercial, les tentatives d’imposer des solutions juridiques et administratives auxquelles toutes les élites allemandes n’étaient pas favorables, le mépris manifesté aux princes confédérés n’étaient sans doute pas de bonne politique pour souder la tierce Allemagne à la France. L’effondrement de l’Allemagne « napoléonienne » en 1813, le retour à l’incertaine bascule entre l’Autriche et la Prusse allaient s’avérer à long terme une calamité pour le continent. En ayant sanctionné aussi durement la Prusse après 1806 et en ayant manqué l’Allemagne, Napoléon en porte une part de responsabilité.

Source : http://parolesdactu.canalblog.com/archives/2013/12/28/28736160.html, décembre 2013.

 

Ce qui suivit est une histoire qui ne concerne qu’indirectement la France. Son tort fut de rester seulement observatrice – mais pouvait-elle faire autrement ? - de la montée en puissance de la Prusse. Elle ne réagit que lorsqu’il fut trop tard, après la défaite autrichienne de Sadowa (1866).

 

Quoi qu’on puisse penser des qualités personnelles de Napoléon III, sa politique allemande fut inepte. Il se laissa entraîner sur la pente de ce qu’il croyait être une diplomatie « savante », avec le fameux épisode des « pourboires », et ne réussit qu’à se couper de l’Angleterre (qui faisait alors la pluie et le beau temps dans le monde) pour finalement se retrouver seul face à la Prusse et aux États allemands. Il était l’empereur et est donc le premier responsable de la catastrophe.

 

PdA : L'historien n'a évidemment pas vocation à être un moraliste, et il est toujours plus aisé, forcément, de jauger les arguments, de juger les décisions après coup. Cela dit, quelles ont été, à votre sens, les erreurs les plus graves et lourdes de conséquences qu'a commises Napoléon ?

 

T.L. : La question est trop vaste pour qu’on puisse y répondre brièvement. Pour résumer, l’échec de Napoléon vient de sa politique étrangère, qui était une politique de rapports de force, presque jamais de collaboration. On vient d’en donner l’exemple avec l’Allemagne, mais on pourrait les multiplier. Vainqueur, il n’a jamais su négocier des paix qui n’étaient pas des punitions, alliant l’abaissement du vaincu et les avantages léonins pour l’Empire.

 

Certes, sa politique est plus complexe qu’on ne le croit généralement. Dire qu’il était seulement un conquérant est insuffisant, de même que tout ramener à une continuation de la lutte entre l’Ancien Régime et la Révolution. Il faut ajouter à l’analyse l’incontestable persistance des données permanentes des relations internationales en Europe : nécessité pour la Russie de se positionner dans le concert européen, pour la Prusse d’asseoir sa place dans l’ensemble germanique, pour l’Autriche de l’en empêcher, pour l’Empire ottoman de survivre, etc...

 

On rappellera aussi que l’épisode napoléonien s’inscrivit dans le cadre d’une seconde « guerre de Cent Ans » entre la France et l’Angleterre, commencée sous Louis XIV et achevée à Waterloo, affrontement entre « l’équilibre », cher aux Britanniques (l’Europe est constituée de puissances moyennes qui se neutralisent), et le « système » (l’Europe s’organise autour d’une ou deux puissances majeures).

 

On peut le démontrer par l’absurde : la grande coalition anti-napoléonienne de 1814 mit quatorze ans à se constituer, ce qui montre qu’avant cela, la prépondérance française convenait à nombre d’acteurs, qui comptaient en profiter pour asseoir leur propre position. Ceci n’empêche pas de considérer que les choix stratégiques de Napoléon furent discutables et, au final, fautifs… puisqu’il chuta et, avec lui, la domination française sur le continent.

 

À sa décharge, on dira que l’empereur des Français tenta l’unification continentale avec les méthodes de son temps. Il installa la prépondérance française, parfois certes avec le soutien de la frange « éclairée » des pays bouleversés, mais toujours par le jeu de la force militaire et la contrainte. « La France avant tout », écrivait-il. Autour de cette maxime, il avança en opportuniste, n’ayant pas, au fond, de projet défini.

 

Il parlait de son « système » sans jamais dire ce qu’il était et où il s’arrêterait. Il n’y a rien de moins compatible avec la vie internationale que de laisser ses rivaux et ses alliés dans une telle incertitude. Pour dire les choses trivialement, il voulut courir tous les lièvres à la fois, changeant souvent d’ambition et modifiant ses alliances-pivôt au gré de ses besoins : l’Espagne jusqu’en 1808, la Russie à partir de 1807, l’Autriche après 1810.

 

PdA : Après lui, de nombreuses autres années et expériences ont été nécessaires à la France pour se façonner un régime qui sache marier valeurs de la Révolution et maintien de l'ordre, libertés publiques avancées et État fort. La République elle-même a, dans l'histoire de son développement, dans le détail de son organisation, connu pas mal de zones de turbulences avant de s'établir.

Est-ce que, pour vous, la République telle que voulue et dessinée par De Gaulle à partir de 1958 constitue, sur le papier en tout cas (j'insiste sur ce point, surtout en ce moment), une bonne synthèse ; le régime qui, tout bien pesé, sied à la France ? Quels amendements lui apporteriez-vous ?

 

T.L. : Je ne suis pas légitime à donner un avis sur la situation actuelle autrement qu’au titre d’observateur et de citoyen. Sur le plan institutionnel, je considère que les institutions de la Ve République sont excellentes, à ceci près que le quinquennat les a affaiblies. Le président n’est plus un arbitre fort, dans ce schéma, il est le véritable chef du gouvernement et celui de la majorité parlementaire.

 

Nous subirons encore longtemps les inconvénients de la réforme voulue par Jacques Chirac pour son confort personnel et en vue d’obtenir un second mandat. Pour le reste, le citoyen que je suis ne peut être que désappointé par ce que les circonstances et les hommes, je veux parler des deux derniers présidents, ont fait de la fonction présidentielle. Aucun des deux n’a compris que le président de la République est, si j’ose dire, le « roi de France ».

 

Puisque vous me posez la question, l’amendement que je ferais à l’actuelle constitution serait de rétablir le septennat. Mais vous avez compris que c’est impossible, parce que ça n’est plus à la « mode ». Partant, je ne serais pas étonné que nous allions droit à la crise de régime, et que les apprentis-sorciers qui parlent de « VIe République » - sans jamais nous dire ce qu’ils y mettent - ne soient dominants au moment où il faudra trancher. Mais je ne veux pas aller plus loin dans le commentaire.

 

PdA : Voyez-vous dans l'histoire napoléonienne quelques leçons qu'il conviendrait de tirer et qui, à votre avis, mériteraient d'être énoncées aujourd'hui, au regard de telle ou telle question de politique intérieure, de telle ou telle affaire touchant aux relations internationales ?

 

T.L. : Là aussi, vaste sujet. Napoléon a régné il y a deux cents ans… Il n’a certes pas été le champion des libertés individuelles et là, il ne nous aide guère. Mais il n’en a pas moins donné un « style » qui pourrait inspirer : volonté, travail, courage. Il a légué des principes : unité nationale, respect de l’État, ordre et application de la loi, qui est rare et claire. Vous le voyez, c’était vraiment il y a deux cents ans !

 

PdA : Quels sont vos projets pour la suite, Thierry Lentz ?

 

T.L. : Mon prochain ouvrage, sur la campagne et la bataille de Waterloo, devrait être en librairie fin janvier 2015.

 

PdA : Merci infiniment !

 

Thierry Lentz

 

 

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9 août 2014

Antoine Coppolani : "Nixon était capable du meilleur... comme du pire"

   Le 9 août 1974, à midi - heure locale -, la démission de Richard Nixon devint effective. Cette décision, le 37e président des États-Unis l'avait annoncée au peuple américain et au monde la veille, par une allocution restée célèbre. « D'après les discussions que j'ai eues avec des membres du Congrès et d'autres leaders, j'ai conclu qu'à cause de l'affaire du Watergate, je n'aurais sans doute plus l'appui du Congrès, appui que je considère comme indispensable pour prendre des décisions très difficiles et pour m'aider à accomplir les devoirs de ma charge dans le sens des intérêts de la nation. Quand je commence quelque chose, je le termine. Abandonner mes fonctions avant que mon mandat ne soit terminé est contraire à tous mes instincts. Mais comme Président, je dois faire passer en premier les intérêts des États-Unis. » (source : Larousse) 

   L'ampleur des événements, de leurs déflagrations, la teneur des révélations du scandale dit du « Watergate » - appellation générique par laquelle on a pris l'habitude de désigner toute une série de (mé)faits allant bien au-delà du cambriolage de 1972 - ne laissaient plus d'alternative : chacun en convenait, Nixon allait devoir partir, de gré ou de force. Son départ volontaire, s'il fut loin de la fin de carrière dont il aurait rêvé, lui évita au moins la disgrâce suprême : l'impeachment par le Congrès. Le gouvernement allait pouvoir recommencer à travailler, le pays commencer à panser ses plaies. Dans les deux cas, la tâche sera longue et difficile. La grâce octroyée par Gerald Ford à son prédécesseur, en septembre 1974, lui coûtera - on peut sérieusement le penser en tout cas - l'élection de 1976. Pour le reste, le bilan, le bottom line, les historiens jugeront.

   Que reste-t-il, quarante ans après, du scandale du « Watergate », de la présidence de Richard Nixon ? Réduire la seconde au premier serait, à l'évidence, simpliste à l'excès. Le sénateur Bob Dole n'avait-il pas promis, à l'heure des obsèques de l'ancien président, en 1994, que l'on parlerait bientôt de la dernière moitié du XXe siècle comme de l'« ère Nixon »; ce même Nixon qu'on avait recommencé, les dernières années, à consulter, à louer pour son expertise en matière de politique étrangère ? Voici, en marge de l'anniversaire de cette démission, une interview de M. Antoine Coppolani, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paul-Valéry Montpellier III et auteur d'un ouvrage remarquable, sobrement intitulé Richard Nixon (Éd. Fayard, 2013). Merci, Monsieur ! Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

ANTOINE COPPOLANI

Auteur de Richard Nixon

 

« Nixon était capable du meilleur...

comme du pire »

 

Richard_Nixon

(Source des photos : A. Coppolani)

 

Q. : 07/08/14 ; R. : 09/08/14

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Antoine Coppolani. Le 9 août 1974, Richard Nixon mettait prématurément fin à son mandat. Celui qui, vingt et un mois plus tôt, avait été réélu triomphalement allait quitter la présidence des États-Unis par la (toute) petite porte, frappé de disgrâce. S'il n'avait démissionné, il aurait très probablement été destitué par le Congrès...

Cette affaire dite du « Watergate » aura empoisonné la vie politique américaine pendant deux longues années. Obstructions à la justice, abus de pouvoirs, de la confiance que les citoyens avaient placée en lui, en leur président : le traumatisme est réel auprès du public américain. Quel regard portez-vous, quarante ans après le départ de Nixon, sur cette affaire incroyable ?

 

Antoine Coppolani : Oui, une affaire « incroyable », et en tout cas inédite, qui a conduit à la seule et unique démission d’un président américain. À maints égards, l’ombre du Watergate plane depuis sur la vie politique américaine. C’est devenu l’archétype du scandale politique, celui à l’aune duquel tous les autres sont mesurés. Il n’est que de voir la pléthore de suffixes « gate » accolés, aux États-Unis, en France, et de par le monde, à toute une série d’affaires. À ce jour, bien sûr, aucune d’entre elles n’est capable de rivaliser avec le scandale suprême, le Watergate.

 

Or, le Watergate, c’est tout à la fois peu de choses, mais aussi, de façon indéniable, un scandale d’exception. « Peu de choses », je conviens que cette expression puisse choquer le lecteur. Elle reprend en somme la ligne de défense de Nixon. Le Watergate ? Pas même un « cambriolage de troisième ordre », comme l’avait appelé son attaché de presse : une « tentative de cambriolage de troisième ordre » avait corrigé Nixon en 1972. Pas de quoi fouetter un chat; une sordide et banale affaire d’espionnage politique. C’est d’ailleurs cette perception des faits, et sans doute le cynisme de l’opinion publique, habituée à pire, qui explique que de nos jours les sondages révèlent que, pour les jeunes adultes américains, le Watergate n’est pas vraiment un scandale politique d’exception...

 

Et pourtant ! Le Watergate fut un scandale politique d’exception, pour au moins deux raisons. La première, l’inouïe entreprise de dissimulation, entrave à la justice et abus de pouvoirs caractérisés; le fameux cover-up, qui conduisit Nixon à demander à la CIA d’intervenir pour que le FBI suspende son enquête sauf à nuire aux intérêts de la sécurité nationale des États-Unis. La seconde, c’est que le cambriolage des locaux du Comité national démocrate, sis dans l’immeuble du Watergate, à Washington, D.C., ne fut que la partie émergée de l’iceberg. Rapidement, le terme Watergate devint un terme générique, embrassant tout ce que l’Attorney General John Mitchell appela les « horreurs de la Maison-Blanche » (Mitchell lui-même finit en prison pour avoir trempé dans ces basses oeuvres). La somme de ces indélicatesses ou délits flagrants en vint à constituer une nébuleuse épaisse d’actes illégaux et répréhensibles. C’est aussi cela, le « vrai » Watergate.

 

PdA : Le personnage de Nixon a quelque chose de fascinant et dont l'étude relèverait sans doute, pour partie, de la psychanalyse : il a été, au cours de sa longue carrière, capable d'authentiques moments de grandeur (je pense à la manière avec laquelle il a choisi de gérer sa défaite contestable face à Kennedy en 1960, notamment) et, à d'autres moments, coupable des bassesses les plus inexcusables. Comment percevez-vous l'homme Richard Nixon ?

 

A.C. : S’il y a un mot qui caractérise Nixon, c’est bien celui de « paradoxe ». Je crois juste la définition que donnait de lui H.R. Haldeman - son plus proche collaborateur avec Kissinger -, l’homme qui fut le secrétaire général de la Maison-Blanche avant d’être envoyé, lui aussi, en prison par le Watergate. Il comparait la personnalité de Nixon aux multiples facettes d’un cristal de quartz : « Certaines brillantes et étincelantes, d’autres sombres et mystérieuses. […] Certaines fort profondes et  impénétrables, d’autres superficielles. Certaines douces et polies, d’autres brutes, rugueuses et coupantes. ».

 

Nixon était capable du meilleur, comme du pire. Paradoxe ultime, il savait faire preuve de beaucoup de grâce et de qualités d’homme d’État dans les crises et la défaite. Mais il était en revanche beaucoup moins noble dans la victoire et le succès. Vous citez à juste titre son attitude irréprochable en 1960 lors de sa défaite, d’un cheveu, contre Kennedy. Or, en 1972, alors qu’il avait écrasé McGovern, le candidat démocrate et que tous les sondages le donnaient, depuis des mois, gagnant, il eut une attitude beaucoup moins noble, et même quasiment pathologique. Ses proches, en particulier Charles Colson, un autre des protagonistes centraux du Watergate, ont décrit un Nixon renfermé et paranoïaque à l’heure de son triomphe. Et, à peiné réélu, il accumula d’ailleurs des erreurs qui allaient contribuer à sa chute, comme celle d’exiger une démission collective immédiate de ses collaborateurs à la Maison-Blanche ! Comme si on changeait une équipe qui gagne...

 

PdA : « Le jugement de l'histoire », disait Nixon, « repose sur ceux qui l'écrivent ». À quoi un bilan honnête, juste de sa présidence devrait-il ressembler, à votre avis ?

 

A.C. : Il allait même plus loin que cela. « L’histoire me traitera bien. Les historiens probablement pas, car ils sont pour la plupart de gauche », affirmait en 1988 Richard Nixon durant l’émission Meet the Press. Bref, Nixon a cherché à politiser une domaine qui ne devrait pas l’être, celui de la recherche historique. Et, lui-même, comme Kissinger, tous deux auteurs prolixes, se sont personnellement chargés d’écrire « leur » histoire, ou en tout cas leur « part de vérité ». Aussi, tenir la balance égale, parvenir à un bilan équilibré sont-ils des tâches ardues.

 

C’est ce que je me suis efforcé de faire, dans ma biographie, en ayant pour fil conducteur une masse considérable et précieuse d’archives inédites ou nouvellement déclassifiées. La tâche, une fois encore, était ardue : j’y ai donc consacré plus de huit années et j’ai jugé nécessaire de dépasser les mille pages de texte, car les débats et polémiques abondent dans la longue carrière de Nixon : anticommunisme; Chasse aux sorcières, Guerre froide; Vietnam/Cambodge; Chili; Realpolitik; crimes de guerres, voire crimes contre l’humanité; droits civiques/discrimination positive; Watergate, etc.

 

PdA : Reste-t-il encore quelque chose de l'affaire du « Watergate », de Nixon aujourd'hui ?

 

A.C. : De l’affaire du Watergate, sans nul doute, comme évoqué en réponse à votre première question. De Nixon, sans nul doute aussi, ne fût-ce que par ses succès éblouissants en politique étrangère. « L’ouverture » de la République populaire de Chine, un des éléments les plus fondamentaux de l’histoire du XXe siècle, en est le témoin. Et c’est sur cet héritage que nous vivons encore aujourd’hui, avec la place de plus en plus grande prise par la Chine sur échiquier mondial. « Nixon goes to China » : cette expression est le pendant du Watergate. Les deux côtés du bilan de Nixon. Sa face obscure, le Watergate, et sa face brillante, un succès diplomatique extraordinaire, devenu un modèle que cherchent à imiter les chefs d’État. Imaginez un Obama qui se rendrait à Téhéran avant de conclure la paix au Proche-Orient...

 

Nixon avait pris conscience de l’affaiblissement relatif des États-Unis à la fin de la décennie soixante et au début de la décennie soixante-dix (Vietnam, parité stratégique avec l’Union soviétique, concurrences économiques nouvelles de la CEE et du Japon, divisions et fractures profondes de la société américaine…). La moindre de ses qualités n’est pas d’être parvenu, dans ce contexte très défavorable, à avoir redonné toute leur place et leur poids aux États-Unis dans le concert des nations.

 

Antoine_Coppolani_Hano_

 

 

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2 juin 2014

Isabelle Bournier : "Le combat n'est pas terminé..."

      Cette semaine, une bonne partie de la planète portera, au moins l'espace d'un instant, un regard sur la vieille terre de Normandie. Sur ses plages, cette région où, il y a tout juste soixante-dix ans, le sort de l'Europe, le salut du continent s'est joué. Le débarquement allié, porté par la plus formidable armada de tous les temps, allait signaler aux armées de l'ombre, aux populations asservies et au monde l'imminence de la dernière phase de la lutte pour la libération et, à terme, signer l'anéantissement du système nazi. Combien de Britanniques, de Canadiens, d'Australiens... Combien d'Américains... De combattants des "forces libres" de pays opprimés comme la France, la Belgique, la Pologne, etc., etc. ? Peu, très peu d'entre eux seront présents sur les plages de Normandie cette année. Ils furent et resteront, pour l'Histoire, les héros du 6 juin 44.

      Isabelle Bournier, directrice culturelle et pédagogique du Mémorial de Caen et auteure de nombreux ouvrages destinés à la jeunesse a accepté, à ma demande, d'évoquer pour Paroles d'Actu les commémorations de 2014 et, au-delà, sa conception de la notion de transmission. Je l'en remercie... Une exclusivité Paroles d'Actu. Par Nicolas Roche, alias Phil Defer. EXCLU

 

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

ISABELLE BOURNIER

Directrice culturelle et pédagogique du Mémorial de Caen

 

« Le combat n'est pas terminé... »

 

Mémorial

(Source des photos : I. Bournier, Mémorial de Caen)

 

Q. : 31/05/14 ; R. : 02/06/14

 

Paroles d'Actu : Bonjour, Isabelle Bournier. Vous êtes directrice du département culturel et pédagogique du Mémorial de Caen et participerez, à ce titre, aux commémorations du 70e anniversaire du débarquement allié en Normandie. Les cérémonies de cette année revêtiront-elles un caractère réellement particulier et, si oui, pourquoi ?

 

Isabelle Bournier : Cette année, les commémorations du 70e anniversaire du débarquement revêtiront pour le Mémorial de Caen un caractère particulier. Plus que jamais, ces journées réaffirmeront les valeurs qui ont été défendues par les Nations représentant le monde libre lors de la libération de l'Europe. Parmi elles, la défense de la démocratie et le respect des libertés. C'est à travers des rencontres, des expositions, un forum économique international (le Freedom and Solidarity Forum) et la tenue d'une session du Parlement européen des jeunes que le Mémorial de Caen entend se tourner vers l'avenir et réfléchir à sa construction à partir des valeurs portées par la Libération.

 

PdA : Quelles émotions, quelles réflexions vous inspire-t-elle, cette fameuse journée du 6 juin 1944 ?

 

I.B. : Le 6 juin est une journée toujours très forte émotionnellement. Même si on sait que la réussite du débarquement n'a finalement été confirmée que quelques jours plus tard, quand les têtes de pont alliées ont été suffisamment étendues, le 6 juin reste LA journée qui symbolise le début de la libération de l'Europe. La présence des vétérans, leur visite sur les plages, leur recueillement dans les différents cimetières et les rencontres qu'ils ne manqueront pas de faire avec les habitants de Normandie resteront inoubliables.

 

PdA : Vous avez écrit nombre d'ouvrages touchant à l'Histoire, destinés à la jeunesse. Parmi vos thèmes de prédilection : le D-Day, bien sûr, la Deuxième guerre et ses conséquences, la reconstruction d'un vivre-ensemble apaisé et plus serein sur le plan international. Vous voyez-vous comme une "passeuse de mémoire" ?

 

I.B. : Je préfèrerais me définir - et cela en toute modestie - comme une "passeuse d'histoire" plutôt que comme une "passeuse de mémoire". Pour bien appréhender la construction mémorielle, il faut connaître l'Histoire. Pas seulement le récit événementiel, mais aussi comprendre l'humain plongé au cœur de la guerre. Et l'humain, ce n'est pas que le civil pris au piège des combats, c'est aussi le combattant, à la fois acteur et victime de la guerre.

 

PdA : Quel est, au fond, le sens du message que vous souhaiteriez adresser aux jeunes d'aujourd'hui, aux citoyens de demain ?

 

I.B. : Pour écrire aussi des documentaires pour la jeunesse sur le thème des droits de l'Homme, je dirais que nous continuons aujourd'hui à être acteurs de l'Histoire. Si l'Histoire est derrière nous, elle nous est utile pour construire l'avenir. Nous aurions tort de croire que le combat est terminé en matière de défense des droits humains, de promotion de la démocratie et de protection des libertés.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

I.B. : À travers mes prochains projets, je continuerai ce "travail d'histoire" à destination des plus jeunes, espérant leur apporter un éclairage qui leur donnera quelques clés pour comprendre le monde dans lequel ils vivent et prendre conscience que le monde de demain, c'est eux qui le construiront - si possible, en tenant compte des terribles erreurs du passé.

  

Façade Mémorial 

 

      Les questions en +

 

PdA : Y'a-t-il des chiffres, des faits, des visages que vous aimeriez que nos lecteurs gardent à l'esprit à propos du Débarquement ? (Q. : 02/06/14 ; R. : 14/06/14)

 

I.B. : Je pense que le chiffre de 156 000 qui correspond au nombre d'hommes débarqués le 6 juin est à retenir. Avec les 5 000 navires et les quelque 20 000 véhicules, il témoigne de l'immense effort militaire mis en place par les Alliés pour reprendre pied en Europe de l'Ouest. Il rappelle aussi l'énorme préparation des armées alliées qui, pendant presque 20 mois, ont recruté des hommes, entraîné ceux qui étaient désormais devenus des GIs ou des Tommies, et produit une quantité de matériel absolument exceptionnelle pour se lancer à l'assaut du IIIe Reich.

 

PdA : Quel est votre ressenti, quelques jours après le 6 juin ? Que retiendrez-vous des commémorations de ce 70e anniversaire ? (Q. : 09/06/14 ; R. : 14/06/14)

 

I.B. : J'ai personnellement beaucoup apprécié ce 6 juin 2014 et, au-delà de cette journée, l'ensemble des commémorations qui ont su, plus que d'habitude, rendre hommage aux vétérans tout en parvenant à donner une vraie place à la jeunesse. Lors de ce 70e anniversaire, les projets pédagogiques menés par les enseignants et leurs élèves ont été d'une grande qualité. Plus originaux, plus aboutis... On a bien senti que les rencontres entre les vétérans et les adolescents seraient, pour beaucoup, les dernières, et il flottait dans l'air une impression de profond respect et en même temps d'immense curiosité.

 

Isabelle Bournier

 

 

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