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Paroles d'Actu
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1 octobre 2017

Sylvie Dutot : « Un déclic, comme une évidence : France Terres d’Histoire devait continuer... »

France Terres d’Histoire (FTH) est un magazine spécialisé diffusé en format numérique et composé depuis quatre ans par des passionnés d’histoire, au premier chef desquels Christian Dutot, à la rédaction en chef, et son épouse Sylvie. Une belle aventure et histoire humaine, qui a malheureusement failli s’arrêter brutalement après le décès bien trop prématuré de Christian Dutot fin 2016... C’était sans compter la détermination courageuse de Sylvie Dutot et des fidèles de FTH. Après le temps de labattement, et quelques mois de battement, il fut décidé que, tel le phénix, le magazine reviendrait. Qu’il vivrait. Pour que la belle aventure humaine continue. Pour ceux qui restent, pour Christian aussi... et surtout pour les lecteurs fidèles, et tous ceux qui aiment l’Histoire. Sylvie Dutot, nouvelle rédactrice en chef de FTH, a accepté de répondre à mes questions : je l’en remercie et souhaite plein succès à leur initiative, et bon vent à leur publication... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Q. : 25/09/17 ; R. : 10/10/17.

Sylvie Dutot: « Il y a eu un déclic, comme une évi-

dence : France Terres d’Histoire devait continuer... »

France Terres d’Histoire

France Terre d'Histoire no 5

 

Paroles d’Actu : Sylvie Dutot bonjour, je suis ravi, véritablement ravi de vous accueillir pour cette interview pour Paroles d’Actu. Nous sommes ici pour parler principalement d’histoire, et en particulier de votre magazine France Terres d’Histoire (FTH), lancé il y a tout juste quatre ans. Mais je ne peux pas ne pas aborder cette ombre qui s’est abattue à la toute fin de l’année dernière sur le magazine et bien davantage, sur votre famille : le décès de Christian Dutot, le bâtisseur et rédacteur en chef de FTH, votre époux et le père de votre fils... J’ai d’abord et avant tout envie de vous demander : comment allez-vous ?

l’après

« Une période de profonde désespérance

dont je suis sortie, plus forte que jamais... »

Sylvie Dutot : Je vais bien. J’ai connu, après la disparition de Christian, une période de profonde désespérance. Et j’en suis sortie, plus forte que jamais, grâce à quelques amis qui m’ont soutenue dans ce moment difficile. Et notre fils, qui est très jeune, se porte bien lui aussi.

 

Christian Dutot

Christian Dutot.

 

PdA : Je souhaiterais si vous le permettez citer à cet instant un de vos messages issus d’une conversation que nous avions eue début janvier, parce que cela m’avait beaucoup touché. « Le magazine est fini. Son rédacteur a disparu. Je suis fière et heureuse d’avoir aidé Christian à réaliser son rêve d’historien. Nous avions un nouveau projet de magazine qui ne verra jamais le jour. C’est ainsi. » Il semblerait, et c’est heureux, que vous ayez finalement choisi de ne pas tourner la page FTH... Parlez-nous de ce projet de nouveau numéro dont vous m’avez entretenu ? Comment avez-vous évolué dans la réflexion, et dans quel état d’esprit vous trouvez-vous aujourd’hui ?

redémarrer

« Beaucoup d’historiens m’ont fait part

de leur regret de voir disparaître ce magazine »

S.D. : Lorsque l’on réalise un magazine à deux comme nous le faisions, et que l’un disparaît, il est logique d’être en proie aux doutes quant à une éventuelle poursuite. Christian Dutot était historien et journaliste. Il écrivait la majeure partie des articles, chroniquait les livres, réalisait les interviews. Nous avions bien réparti les rôles entre nous et il ne me serait pas venu à l’esprit que je puisse un jour le remplacer dans cette fonction de rédacteur en chef. Ces derniers mois, beaucoup d’historiens m’ont fait part de leur regret de voir disparaître ce magazine. Et puis, voici quelques semaines, il y a eu un déclic, et cela s’est imposé comme une évidence. France Terres d’Histoire devait continuer.

 

PdA : Vous êtes donc, désormais, le rédacteur en chef de France Terres d’Histoire, et pour ce prochain numéro, évidemment si particulier, vous aurez pas mal de rôles à assumer. Savez-vous comment vous allez procéder ? Pas trop de stress, de pression ? Avez-vous à ce stade une idée assez précise des thèmes abordés, et des noms de ceux qui contribueront à vos côtés à l’élaboration du magazine  ?

chevilles ouvrières

« La confiance que nous a témoignée

Stéphane Bern nous galvanise »

S.D. : En effet, et c’est avant tout une question d’organisation, et de confiance. Celle de quelques amis historiens, écrivains et journalistes qui ont accepté de m’accompagner dans ce projet. Nous repartons de rien, sans financement ou presque, sans subventions conditionnées par des investissements impossibles pour l’heure, mais on sent qu’il se passe vraiment quelque chose de puissant autour de ce projet. Les énergies sont mobilisées. Pour ma part, je conserve les tâches qui m’incombaient déjà, à savoir, la mise en page du magazine, l’iconographie, les pages actualités, mais je m’occupe en plus de quelques interviews, et d’une partie des chroniques de livres. Accessoirement, j’assure une présence sur les réseaux sociaux et la gestion du site internet.

 

FTH Actualités

Page Actualités de Frances Terres d’Histoire numéro 4.

 

Du stress ? Curieusement non. Ou celui qui mobilise positivement. Et puis je ne suis pas seule. J’ai, pour m’accompagner, écrire des articles, des personnes de talent : Michel Chamard, historien, ancien rédacteur en chef adjoint au Figaro, ancien directeur du Centre vendéen de recherches historiques, chargé de cours à l’ICES, Laurent Albaret, médiéviste et historien de l’aviation dans l’entre-deux guerres, les historiens Émile Kern, Fabrice Renault, l’écrivain et dramaturge Jean-Louis Bachelet, et les historiens qui font l’actualité de la rentrée que nous aurons en interview. Et puis, pour inaugurer la nouvelle rubrique Patrimoine, un article sur Stéphane Bern, qui vient de se voir confié une mission par l’Élysée, visant à la sauvegarde du patrimoine. Il a accordé à Isabelle de Giverny, journaliste et auteur, une interview pour le site de terresdhistoire.fr, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine. Stéphane Bern a découvert le site et le magazine, qu’il a trouvé de très bonne qualité. Nous en sommes ravis et flattés et sa confiance nous galvanise.

 

Stéphane Bern

Interview de Stéphane Bern.

 

PdA : Qu’est-ce qui, à votre sens, singularise et fait l’identité de France Terres d’Histoire au sein du domaine porteur - et plutôt densément peuplé - des magazines d’histoire ? Est-ce qu’on peut dire que votre truc à vous, c’est d’abord l’histoire considérée dans le cadre de territoires, et rattachée à un terroir ?

l’identité France Terres d’Histoire

« Le format numérique apporte une réelle

plus-value à l’iconographie »

S.D. : France Terres d’Histoire a réellement une place à part dans le domaine de la presse historique, en premier lieu en raison de son format exclusivement numérique, qui se veut beau à regarder et intéressant à lire. Le format numérique apporte réellement une plus-value à l’iconographie. Les possibilités de zoom permettent de « visiter » les œuvres, ce qu’un magazine papier ne pourra jamais offrir. Chaque article est richement illustré. C’est un magazine d’actualités, qui consacre une grande partie de ses pages à donner la parole aux historiens, mais aussi à tous ceux qui font de l’Histoire leur métier au sens large. Les livres, essais, romans historiques, travaux de recherches qui paraissent, les documentaires, les expositions à Paris et en régions, et des articles, des dossiers sur des thématiques variées.

 

PdA : On entend souvent dire, souvent davantage d’ailleurs comme une généralité assénée, que les Français pris comme un ensemble uniforme serait mus par une "passion" pour l’histoire. Avez-vous ce même sentiment au vu de vos expériences de terrain au quotidien (connaissances des uns et des autres, manifestations culturelles et festives...) ? Les Français se saisissent-ils suffisamment de leur histoire, et de leur patrimoine ? 

les Français, passionnés d’Histoire ?

« Les Français sont fiers de leur histoire...

et il y a de quoi ! »

S.D. : Oui, les Français ont la passion de l’Histoire. De leur histoire. Ils en sont fiers, et il y a de quoi. La France dispose d’un patrimoine exceptionnel, qui témoigne de la richesse de notre civilisation française, de notre culture, de notre histoire. Le succès des émissions de Stéphane Bern ou de Franck Ferrand montrent cet engouement des Français pour leur histoire et toutes ces manifestations historiques, à travers l’hexagone également. Pour construire son avenir, on a besoin de savoir qui on est, et donc de savoir d’où on vient. Cette histoire commune, c’est notre héritage, ce qui fait l’identité française. Il y a chez nos compatriotes ce désir de continuité, qu’incarne l’histoire de France.

 

PdA : Diriez-vous qu’il y a une "ligne" France Terres d’Histoire, au sens "politique" du terme c’est-à-dire, pour faire (très) schématique, une volonté de mettre en avant une lecture plutôt "conservatrice", ou plutôt "progressiste", ou bien au contraire savamment équilibrée des faits historiques ?

une "ligne" FTH ?

« L’histoire dans toute sa complexité, avec le souci

de comprendre, d’analyser sans a priori »

S.D. : La "ligne" de France Terres d’Histoire, s’il en existe une, est celle que nous partageons avec des millions de Français, celle de la passion de l’Histoire, une histoire qu’il ne convient jamais de juger à l’aune des mentalités actuelles, une histoire qui n’est pas instrumentalisée pour servir telle ou telle idéologie. L’histoire dans toute sa complexité, avec ses facettes glorieuses, et celles qui le sont moins, avec le souci de comprendre, d’analyser sans a priori. Une histoire des faits historiques, replacés dans leur contexte.

 

PdA : Est-ce que vous avez appris quelque chose du monde de la presse et des médias au sens large, peut-être du public aussi, depuis le démarrage de l’aventure FTH ? Avez-vous eu à cet égard, et sans parler bien sûr de la dernière année si particulière et de tout ce qui est attaché, des moments mémorables à la fois d’euphorie pure et de vrai découragement ?

grands moments d’édition

« Les nuits de bouclage avec Christian,

de purs moments d’euphorie... »

S.D. : Je garde en mémoire comme de purs moments d’euphorie ces nuits de bouclage, où Christian et moi-même terminions les derniers textes, l’édito, le choix de la couverture et sa composition au petit matin généralement vers 6 heures avant les premières lueurs du jour. Et lorsque tout cela était terminé, la satisfaction. Ces heures-là étaient magiques. Plus rien ne sera pareil bien évidemment mais j’espère connaître encore, avec mes amis, ces moments d’exaltation. La passion est là bien présente en tout cas !

 

FTH Sommaire no 3

Sommaire de France Terres d’Histoire numéro 3.

 

PdA : Quelle stratégie avez-vous à l’esprit aujourd’hui quant à la promotion de votre magazine ? Est-ce que, par exemple, vous comptez vous placer comme partenaire de telle ou telle manifestation historique ou patrimoniale ? Disposez-vous à ce jour de relais médiatiques ?

stratégies de communication ?

S.D. : Nous avons commencé à nouer quelques partenariats. Le dernier en date est celui conclu avec la société d’histoire militaire La Sabretache. Il s’agit d’une association créée au XIXe siècle par deux peintres, Meissonnier et Detaille et dix autres personnalités civiles et militaires. Ils donnèrent son nom à la société d’archéologie militaire et se fixèrent pour première mission de fonder un musée pour honorer les armées. Cela a donné lieu à la création de l’actuel musée de l’Armée aux Invalides.

Nous sommes prêts à répondre présents pour soutenir les organisateurs de manifestations historiques, de colloques, etc. dans la mesure de nos moyens, dès lors qu’il s’agit de promouvoir la diffusion de l’Histoire auprès du plus grand nombre, et de contribuer à faire connaître les travaux de recherches de la communauté des historiens.

 

PdA : À présent quelques questions d’histoire, sérieuses ou plus décalées...

 

Dans l’entretien récent et très intéressant qu’il vous a accordé autour des Journées européennes du Patrimoine, Stéphane Bern a cette phrase :  « Je ne crois pas qu’en 1789 la France soit passée subitement des ténèbres à la lumière. » Quel est votre avis sur la question, et pensez-vous que ce point fasse encore clivage aujourd’hui en France ?

Histoire et idéologies

« Il faut s’en tenir aux faits, et que les historiens

confrontent leurs arguments »

S.D. : La question de l’Histoire en France est un sujet hautement politique. Il y a constamment des tentations de relecture des évènements, d’exploitation à des fins idéologiques ou de basse politique. On l’a vu sur les commémorations ces dernières années et les polémiques que cela a pu soulever. On le voit aussi sur les programmes scolaires et l’occultation de certains personnages historiques, la mise en valeur de certains chapitres au détriment de d’autres, ce qui peut amener à une perception déséquilibrée et sans doute fausse des réalités historiques. Je pense à Dimitri Casali qui, à juste titre, milite pour une histoire plus équilibrée et moins partisane enseignée à nos enfants. Il a même publié un manuel d’Histoire destiné aux collégiens, et qui a recueilli un certain succès. Nous aurons l’occasion d’en discuter avec lui, lors du prochain numéro de France Terres d’Histoire à paraître fin octobre, il publie deux nouveaux ouvrages à la rentrée. Oui, il y a sans cesse cette tentation de manipulation de l’Histoire. Il faut s’en tenir aux faits, et que les historiens confrontent leurs arguments, fondés sur le fruit de leurs recherches. L’histoire, rien que l’histoire. Ce pourrait être notre deuxième slogan !

 

PdA : Quels sont, parmi les personnages qui ont fait l’histoire, ceux que vous placeriez, sur la base de critères qui vous seraient propres, un cran ou deux au-dessus des autres ? En somme, votre "panthéon" perso, de ceux que vous admirez et qui vous inspirent ?

panthéon personnel

« Louis XIV, Napoléon et le général de Gaulle ont,

chacun, incarné l’État à leur façon »

S.D. : Immédiatement je pense à trois personnages qui ont véritablement marqué leur temps et continuent encore aujourd’hui à rayonner : Louis XIV, qui fut un grand roi, Napoléon Bonaparte, et le général de Gaulle. Ils ont incarné l’État chacun à leur façon et continuent à être des références ; encore très récemment où on établissait le parallèle entre le Président Emmanuel Macron et Napoléon. On n’a toujours pas fini d’étudier leur personnalité, l’œuvre de leur vie, et ce en quoi ils continuent encore aujourd’hui à influer sur notre quotidien. De fabuleux destins, de grands hommes.

 

FTH Napoléon

Extrait de FTH numéro 4.

 

PdA : Si on vous donnait la possibilité de vivre vingt-quatre heures à la date (qu’on suppose ici passée), au lieu de votre choix, précisément, quel voyage choisiriez-vous ?

voyage dans le temps

S.D. : Je choisirais évidemment le jour qui me permettrait de changer le destin de Christian, mais, ce n’est pas forcément l’objet de votre question. Dans le même ordre d’idée, je choisirais un jour et un lieu qui me permette dans la mesure du possible d’empêcher une des grandes catastrophes du XXe siècle, contrarier le destin d’Hitler par exemple. Justement, Thierry Lentz vient de publier Le diable sur la montagne – Hitler au Berghof 1922-1944 aux éditions Perrin, un bon moyen de repérer les lieux de villégiature du Führer.

 

PdA : Si, un peu dans la même logique, vous pouviez vous entretenir une heure avec une personnalité historique, qui recueillerait vos suffrages et pour quel type de conversation... ?

entretien historique

S.D. : Je choisirais Jésus Christ, mais une heure ne suffirait pas pour tout ce que je voudrais savoir !

 

PdA : Vous m’avez indiqué être disposée également à relancer l’activité d’édition de livres d’histoire des entreprises, et c’est une très bonne chose. Parlez-nous de cela ? Comment ces démarches sont-elles reçues sur le terrain ?

histoires d’entreprise

S.D. : En effet, je relance également Histoire-Entreprise.fr, l’édition de livres d’histoire d’entreprises. Il s’agit d’ouvrages publiés à la demande des entreprises, fondations, institutions publiques ou privées, le plus souvent à l’occasion d’anniversaires. Source de motivation en interne, élément de valorisation auprès des partenaires, des clients et du grand public, témoignage de la pérennité d'une structure et reflet de ses évolutions, la vie de l'entreprise représente une aventure humaine collective. Il est important pour elle de conserver une trace de ce vécu collectif, qui risque de tomber irrémédiablement dans l’oubli, une fois les témoins disparus. Pour ce faire, nous faisons appel à des rédacteurs, spécialistes dans différents domaines d’activités qui ont tous déjà publié de nombreux ouvrages dans les grandes maisons d’édition. Du dépouillement des archives à l’impression du livre, c’est un travail vraiment passionnant, qui nous fait plonger à chaque projet au cœur même de l’histoire d’une entreprise. 

 

PdA : Je rebondis pour cette question sur la précédente, et je me dévoile un peu en partageant avec vous une idée qui me titille depuis longtemps. On ne compte plus les cas de solitude et de désœuvrement destructeur, notamment chez nos anciens, alors qu’ils sont porteurs d’une mémoire et donc de l’histoire collective. Tristesse de cette époque, on va maintenant payer des gens de la Poste pour qu’ils aillent voir s’ils vont bien. Je trouverais formidable - et dans l’idée cela rejoint votre activité d’édition de l’histoire des entreprises - qu’on les incite, sur la base du volontariat et contre un peu de beurre dans les épinards, à solliciter leur mémoire pour raconter leur histoire, précieuse pour leurs proches (et je sais de quoi je parle), et pour la collectivité. On réhabiliterait en quelque sorte le métier d’écrivain public (je crois qu’une telle initiative avait été prise durant le New Deal, sous Roosevelt), on rendrait de leur dignité et un peu de pouvoir d’achat à nos anciens en s’attachant à faire que leurs histoires ne tombent pas dans l’oubli. On pourrait même confier cela à une Agence de la Mémoire (son acronyme à double-sens serait tout trouvé : AGEM). Que pensez-vous de l’idée et croyez-vous que ça puisse marcher ?

mémoires et Histoire

« L’histoire c’est cela, la somme des vécus,

individuellement et collectivement... »

S.D. : Voilà une belle formule, « Agence de la Mémoire » ! De telles pratiques existent au sein de certaines institutions, je pense par exemple à l’Inra (Institut national de la Recherche agronomique) pour lequel nous avons travaillé, dans le cadre d’Histoire-Entreprise. L’institut a depuis de nombreuses années mis en place une structure chargée de collecter le témoignage des salariés et des retraités, sur le déroulement de leur carrière, leurs relations entre collègues, les rapports avec la hiérarchie. Ces témoignages font l’objet d’enregistrements sonores, puis sont retranscrits par écrit dans des recueils. Ils constituent une véritable mémoire des personnels scientifiques et techniques. Il y a par ailleurs des écrivains publics qui proposent leurs services pour collecter les souvenirs familiaux. Mais être rémunéré par la collectivité pour se raconter me paraît difficile à mettre en œuvre, il y a trop de volontaires prêts à le faire bénévolement.

Mais cela n’est pas sans évoquer pour moi l’objet du dernier ouvrage de Jacques-Olivier Boudon, historien, spécialiste du XIXe siècle qui publie chez Belin Le plancher de Joachim – L’histoire retrouvée d’un village français. Il a analysé et reconstitué l’histoire d’un modeste menuisier des Hautes-Alpes, Joachim Martin, et de la communauté villageoise des Crots, à quelques kilomètres d’Embrun. Ce menuisier a laissé, en 1880-1881 un témoignage inédit, en utilisant un moyen pour le moins inhabituel puisqu’il a écrit au verso du plancher qu’il posait dans un château, le château de Picomtal. Ont ainsi été retrouvés 72 planches portant sur une face des écrits abordant différents thèmes. Il était sûr de laisser un témoignage qui ne serait pas découvert avant de nombreuses années, bien après sa mort. C’est une histoire extraordinaire que Jacques-Olivier Boudon nous conte dans son ouvrage, et bien sûr il en sera question dans France Terres d’Histoire. Nous éprouvons tous le besoin à un moment ou un autre de raconter et de témoigner, de transmettre. L’histoire c’est cela, la somme des vécus individuellement et collectivement.

 

PdA : Quels seraient vos arguments pour inciter les passionnés d’histoire, ou même les simples curieux, à découvrir France Terres d’Histoire ?

arguments découverte

S.D. : La réponse est dans la question, si vous êtes passionnés d’Histoire et curieux, alors forcément vous aurez envie de lire France Terres d’Histoire. Il est incontournable !

 

Sylvie Dutot

Sylvie Dutot.

 

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2 septembre 2017

Pierre Sevaistre: « Le Japon peut-il prétendre à un leadership régional s'il se refuse à reconnaître des faits historiques ? »

Le Japon, Pierre Sevaistre le connaît très bien, intimement sans doute, et comme on l’imagine on n’est pas forcément intime facilement avec ce pays. Il le "pratique" au quotidien depuis plus de 40 ans (à la base, il conseillait des groupes industriels français et japonais) et maîtrise sa langue. Au fil du temps il s’est pris à interroger ses moeurs, à regarder de plus près ses habitudes, son rapport au monde et au passé, son passé. Dans son récent ouvrage, intitulé Le Japon face au monde extérieur : Une histoire revisitée (Indes savantes, 2017), il s’attache à dresser une histoire critique du Japon jusqu’à nos jours, et à travers elle il nous livre un regard sans concession sur le pays et son peuple, mais empreint de tendresse pour ce qui est devenu sa terre d’adoption. Un livre dense et riche, qui apprendra beaucoup à qui ambitionnerait de mieux connaître l’histoire du Japon, et peut-être de cerner quelque chose de l’âme japonaise. Merci à Pierre Sevaistre d’avoir accepté de répondre à chacune de mes questions. Le tout est agrémenté de photos de son cru, d’illustrations qu’il a sélectionnées et commentées... Merci à Bruno Birolli, fidèle du blog, qui a permis cette sympathique et enrichissante rencontre - une de plus ! Un clin doeil enfin à Julien PeltierUne exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Pierre Sevaistre: « Le Japon peut-il prétendre

à un leadership régional s’il se refuse à

reconnaître des faits historiques ? »

Le Japon face au monde extérieur - Une histoire revisitée

Le Japon face au monde extérieur

Le Japon face au monde extérieur :

Une histoire revisitée (Indes savantes, 2017).

 

Paroles d’Actu : Bonjour Pierre Sevaistre, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions pour Paroles d’Actu, autour de votre ouvrage Le Japon face au monde extérieur : Une histoire revisitée (Indes savantes, 2017). Avant toute chose, et en laissant pour l’instant de côté votre chapitre japonais, pourriez-vous nous parler de vous, vous "raconter" en quelques mots ?

parcours personnel

« Il y a dans ma famille, des deux côtés,

des gènes baladeurs. Partir à l’étranger

n’était pas étonnant après tout... »

Pierre Sevaistre : Né en 1950, je suis un baby-boomer. J’ai donc été élevé pendant la guerre froide, pris entre la peur des Soviétiques et l’admiration de la toute-puissance américaine. Mon père officier de marine avait été affecté à Toulon et c’est pourquoi j’y ai fait mes études, chez les pères salésiens d’abord puis chez les maristes. Après un court mais marquant séjour en terminale au Prytanée militaire de La Flèche, j’ai rejoint la région parisienne pour des études supérieures, préparation puis école de commerce. Je suis franco-français mais il y a dans ma famille des deux côtés des gènes baladeurs hérités de marins ou de diplomates. Partir à l’étranger comme je l’ai fait juste après avoir eu mon diplôme n’était pas étonnant, après tout...

Après une longue carrière dans les affaires, dont une bonne partie dans l’automobile et au Japon, j’ai pris ma retraite dans ce pays parce que ni mon épouse japonaise ni moi-même ne sentions le besoin de rentrer en France. Nous sommes installés à Yokohama et c’est là que j’ai entrepris de partager ce que j’ai appris sur le Japon dans ce que je pensais être un livre unique mais qui est en passe de devenir une série d’ouvrages spécialisés par thème, le premier étant l’histoire des relations extérieures du Japon.

 

Hikawamaru

« Symbole du port de Yokohama, le Hikawamaru, rescapé de la guerre du Pacifique »

 

PdA : Quand, et dans quelles conditions avez-vous "rencontré" le Japon ? Quelles impressions cette terre et son peuple vous avaient-ils alors laissées, et sur quels points votre ressenti a-t-il évolué à mesure que vous les avez mieux appréhendés, au fil de vos séjours ?

la rencontre du Japon

« J’ai découvert qu’au Japon, on reste à jamais

un étranger. Mais cela ne pose pas problème. »

P.S. : La réponse complète à cette question figurera dans mon livre numéro trois sur les Français du Japon (le deuxième qui est à paraître aux Indes savantes est sur la langue japonaise). En fait ma rencontre avec le Japon est le résultat d’une erreur. J’ai rejoint les rangs de Michelin en 1975 dans l’espoir qu’ils me fassent revenir au Brésil, où je venais d’exécuter un contrat de trois ans au consulat de Rio, mais ils m’ont envoyé au Japon. Ce qui m’a frappé dans ce pays, et c’est aux antipodes culturels du Brésil, c’est la quasi impossibilité de s’intégrer dans la population. On reste à jamais un étranger ! Pourtant cette position d’étranger s’avère assez confortable à l’usage et au fil des années vous vous rendez compte que si vous ne vous êtes toujours pas fondu dans la masse, vous parvenez néanmoins à coexister harmonieusement avec elle. Mes amis et relations japonais ont fini par presque oublier ma différence et de mon côté je n’ai plus conscience de la nationalité des gens que je rencontre, à tel point que je suis devenu incapable de répondre à la question « Dites-nous, ils sont comment les Japonais ? ». Je ne sais plus, il n’y en pas deux pareils.

 

PdA : Dans votre livre, on apprend, point je crois assez méconnu, que le Japon a connu une période de christianisation relativement dynamique à partir du XVIème siècle, opérée par des missionnaires catholiques plus ou moins délicats venus d’Europe. Certaines zones, comme celle de Nagasaki, ont été particulièrement concernées par ce processus d’évangélisation qui a connu, expliquez-vous, un coup d’arrêt avec l’avènement au pouvoir du shogunat Tokugawa, porteur d’une conception féodale, très hiérarchisée de la société qui s’accommodait mal du message théoriquement égalitaire des chrétiens. Le christianisme en tant que corps organisé a-t-il joué un rôle, notamment politique, durant la période Edo ? Que reste-t-il, aujourd’hui, de cette aventure du christianisme sur la terre du Japon ?

le catholicisme au Japon

« Le rejet par le Japon du catholicisme fut

essentiellement une décision politique »

P.S. : Sur ce sujet également je suis en train de penser à un nouveau livre sur le christianisme au Japon autour de la question lancinante posée par Shûsaku Endô dans ses romans et en particulier dans Silence : christianisme et Japon sont-ils compatibles ? Le Japon, qui avait importé à partir du Vème siècle l’écriture, la philosophie et la religion chinoises, s’est rebellé mille ans plus tard contre les influences occidentales, et cela après 90 ans de compagnonnage. Ce rejet n’a pas été celui de tout un peuple, qui avait accueilli ces nouvelles influences de manière somme toute positive, ni même celui de la classe des samouraïs puisqu’il y a eu des daïmyos chrétiens dont le plus remarquable est Ukon Takayama, béatifié en février de cette année. Le rejet a été le fait de la famille Tokugawa, appuyée par le clergé bouddhique qui l’un et l’autre voyaient dans le catholicisme et l’influence occidentale une menace à leurs prérogatives. Le Japon a beaucoup emprunté à la Chine mais, contrairement à la Corée par exemple, il n’a que très partiellement adopté le confucianisme. L’unification du Japon par les Tokugawa a été un premier coup porté au féodalisme puisque tous les clans féodaux devenaient vassaux d’Edo. Plus que du féodalisme lui-même, on peut je crois dire que le christianisme au Japon a été victime de la centralisation politique japonaise qui avait besoin d’une hiérarchie absolue et ne s’en est jamais vraiment relevé.

 

Les missionnaires

« L’arrivée des Portugais et des missionnaires au 16ème siècle »

 

PdA : On associerait volontiers la période dite "Edo" (1603-1868), celle du shogunat Tokugawa, au principe d’une fermeture volontaire (Sakoku) du Japon au monde extérieur (la Chine a eu des périodes comparables). Quelles furent les raisons de cet isolement, et a-t-il réellement été appliqué de manière stricte, dans les faits ? Si oui, cette fermeture a-t-elle eu pour effet, du point de vue du pouvoir en place, de préserver (peut-être en fait de "pétrifier" ?) une espèce d’"harmonie" de la société ?

le sakoku, ou isolement volontaire

P.S. : Une chose que j’ai découverte en écrivant ce livre est que l’on recherche vainement des motivations idéologiques derrière les grands mouvements politiques ou sociaux au Japon, car ils sont le plus souvent le résultat d’opportunités sur un terreau culturel et social. Par exemple, l’une des principales réalisations de la révolution Meiji, l’abolition du féodalisme, n’était dans aucun programme. Elle est devenue inévitable lorsque la junte des clans vainqueurs s’est rendu compte que pour tenir tête aux étrangers, il fallait le faire au niveau national ce que ne permettait pas la structure féodale de l’État. De la même manière la fermeture du pays sous les Tokugawa pendant l’ère Edo était un moyen d’assurer la pérennité du régime en évitant toute interférence de l’extérieur. Cela a été facilité par le terreau culturel du shintoïsme, qui fait grand cas de la pureté et pour qui l’étranger est fortement suspect de ce point de vue, mais la raison principale était une question de commodité politique.

Ryôtarô Shiba, auteur très célèbre de récits historiques, a écrit à ce sujet-là des lignes intéressantes. Il fait la distinction entre culture (bunka) et civilisation (bunmei). Pour lui, la culture, comme par exemple la poésie de cour sous l’ère Heian, n’était destinée qu’à un groupe limité et n’avait pas d’autre objectif que d’être appréciée au sein de ce groupe. La civilisation en revanche est fondée sur des principes et a des prétentions à l’universalité. Il en donne pour exemple la civilisation française de la Révolution fondée sur des principes de liberté et de droits ainsi que la chinoise confucéenne, construite sur les rites et l’obéissance. Pour Shiba, le Japon est un pays de culture, pas de civilisation.

« L’isolation du pays a assuré la paix

pendant deux cent cinquante ans »

Cette fermeture a été très hermétique même si le shogounat a toujours gardé le contrôle des quelques canaux de contact avec l’extérieur et en particulier les Hollandais de Dejima. L’isolation du pays a assuré la paix pendant deux cent cinquante ans, ce qui n’avait rien d’évident pour un pays entièrement aux mains de guerriers, et a assuré la progression culturelle et sociale du pays, mais en vase clos.

 

PdA : Peut-on dire de cette période d’isolement, avec tout ce que cela peut impliquer s’agissant des échanges commerciaux, et surtout humains et d’idées qui n’ont pas lieu, ou pas autant qu’ils auraient pu, qu’elle a été déterminante quant au retard technologique criant qui est celui du Japon au moment où le pays rencontre, médusé, les "bateaux noirs" du commodore Perry ?

Perry et le fossé technologique

P.S. : Il y a quelques années, il y a eu une épidémie d’une sorte de choléra à Bali, que seuls les Japonais attrapaient. Le Japon, trop aseptisé, avait perdu ses défenses naturelles. Il s’était passé la même chose pendant l’ère Edo. L’absence de guerre interne avait rendu les armes à feu inutiles, sabres et lances suffisant largement pour les duels qui étaient demeurés la seule activité belliqueuse des samouraïs. La fermeture des frontières avait arrêté la construction navale et seul Satsuma, qui exerçait une souveraineté discrète et partagée sur l’archipel des Ryûkyû, avait des bateaux de haute mer. Les étudiants de rangaku, les sciences hollandaises, avaient bien eu accès à toutes sortes de livres techniques, militaires ou médicaux occidentaux mais cela restait un sujet d’étude et ne passait pas dans la vie courante.

« Un seul des bateaux du commodore Perry

contenait plus de canons que dans tout le Japon »

Cela explique l’impuissance devant laquelle s’est trouvé le shogounat à l’arrivée du commodore Perry ; un seul de ses quatre bateaux avait plus de canons à bord que dans tout le Japon. Le shogounat, bien informé par les Hollandais, avait tout de suite compris la situation mais les clans de l’opposition, Chôshû et Satsuma qui s’étaient attaqués aux étrangers ou avaient provoqué leur colère, ont dû attendre d’être écrasés pendant les guerres anglo-satsuma en 1863 et de Shimonoseki en 1864 pour s’en convaincre. C’est à ce moment que le mouvement jô-i (rejeter les étrangers) est devenu tôbaku (abattre le shogounat).

 

PdA : Cet épisode des bateaux noirs du commodore Perry, dans les années 1850, met donc en lumière l’archaïsme du Japon face aux grandes puissances technologiques occidentales. Incapable de défendre le pays, le shogunat Tokugawa se voit contraint de céder du terrain sur des questions relevant de l’empereur. Un bouleversement qui sera suivi, quelques années après, par un renversement politique : la chute du pouvoir du shogunat Tokugawa au profit d’une restauration de l’autorité de l’empereur. Ainsi s’ouvre l’ère Meiji (1868-1912). Dans les faits, l’ouverture forcée du pays par les occidentaux a-t-elle réellement tenu le rôle décisif dans ce bouleversement politique ? Comment y a-t-on réagi, dans la population japonaise ?

les dessous de la "restauration Meiji"

P.S. : Quand j’ai commencé à écrire mon livre, je pensais que la révolution Meiji avait été l’histoire d’une lutte entre l’empereur et le Shogoun, et que le premier l’ayant emporté avait été restauré dans ses anciens pouvoirs. En pratique les choses se sont passées de manière très différente.

D’abord ni l’empereur ni le Shogoun n’ont réellement eu voix au chapitre. L’empereur Kômei avait une volonté propre mais il était partisan de laisser le pouvoir temporel au Shogoun, et quant à son successeur, le jeune Mutsuhito, futur empereur Meiji, il n’avait que quinze ans lors de son accession au trône et donc on ne lui demandait pas son avis. Du côté Shogoun, c’est encore pire car sur les quatorze ans qu’a duré la période Bakumatsu ils ont été au nombre de quatre : Ieyoshi, mort juste après le deuxième passage de Perry, Iesada faible de corps et d’esprit, Iemochi, monté sur le trône à quatorze ans et mort à vingt. Seul le dernier Yoshinobu était maître de sa destinée mais il était trop tard et il ne put résister plus d’un an.

De plus l’empereur n’avait pas perdu ses pouvoirs temporels au moment de l’avènement de l’ère Edo. Il les avait perdus bien avant, au moins en 1185, début du shogounat de Kamakura, avec Minamoto no Yoritomo. S’il avait gardé la signature de certains actes, c’était purement formel et son refus de signer le traité avec les États-Unis avait été aussi inattendu et inconvenant que la décision de Naosuke II (il faut lire ii) de passer outre.

« Dans les faits, l’empereur n’a pas

réellement été restauré dans ses pouvoirs »

Toute cette révolution a en fait été une lutte de clans féodaux de l’extérieur qui ne supportaient plus la domination d’une dynastie Tokugawa décadente, le tout étant attisé par les nobles de la cour impériale, les kuge, qui voyaient là l’occasion d’obtenir un pouvoir qu’ils n’avaient jamais eu.

Les étrangers ont été le catalyseur qui ont cristallisé toutes ces oppositions. Ils ont provoqué la réaction mais ne sont pas intervenus directement ensuite. La question s’est réglée entre Japonais. L’empereur n’a pour moi pas été restauré. Il a été placé comme symbole par les dirigeants des clans victorieux, Chôshû, Satsuma et quelques kuge afin de permettre à des domaines féodaux férocement indépendants de travailler ensemble. L’empereur avait nominalement tous les pouvoirs, mais en pratique n’en avait aucun. Pourtant comme il a pleinement assumé son rôle de symbole il a acquis une vénération populaire considérable dont les dirigeants politiques successifs se sont servis, pour le meilleur puis pour le pire.

 

Meiji

« L’empereur Meiji »

 

PdA : L’ère Meiji marque donc, nominalement, la restauration du pouvoir impérial, la fin de l’isolement volontaire du Japon et sa "modernisation" technologique et socio-économique. Est-ce que cette modernisation s’est faite "à marche forcée", avec des résistances fortes, ou bien a-t-elle été globalement comprise et approuvée une fois le changement de régime acté ? Par qui a-t-elle été conduite ?

bouleversements et résistances

P.S. : Un livre très intéressant est celui de Ryôtarô Shiba, nommé Le nuage sur la colline. À travers l’histoire de trois personnages de Matsuyama dans le Shikoku, les deux frères militaires Akiyama et le poète Shiki Masaoka, il raconte l’évolution du Japon depuis la révolution Meiji, lorsque l’ensemble des samouraïs se sont retrouvés au chômage jusqu’à la victoire sur la Russie en 1905. La grande question était bien sûr le sort des familles de samouraïs, ces deux millions de personnes dont la caste avait tenu le haut du pavé pendant si longtemps.

« Dès les années 1870, les samouraïs ont perdu leur

monopole de la guerre, qui s’est démocratisée »

Il y eut la guerre de Seinan en 1877, une révolte des samouraïs de Satsuma qui avaient appelé à leur tête Takamori Saigô, l’un des héros de la révolution, mais les rebelles furent écrasés par une armée qui déjà comptait dans ses rangs des soldats issus des classes bourgeoises ou paysannes. C’est probablement le clan de Chôshû, avec le penseur Shôin Yoshida, puis les chefs de guerre Shinpei Takasugi et Masujirô Ômura, qui avaient eu l’intuition d’utiliser la population civile dans les opérations guerrières jusque-là réservées aux samouraïs.

Une fois qu’il a été entendu que la classe des samouraïs était définitivement dissoute, l’énergie considérable des anciens guerriers a pu être redirigé vers des activités modernes, armée, enseignement ou affaires, bientôt complétées par celles des classes populaires instruites grâce aux temples bouddhistes et voyant là une possibilité de promotion sociale qui leur avait été refusée jusqu’alors. La présence des étrangers dans les villes ouvertes du Japon, Yokohama, Nagasaki, Hakodate ou Kobe et leur statut d’exterritorialité était un rappel constant du retard vis-à-vis de l’Occident et l’humiliation qui s’ensuivait une motivation puissante pour aller de l’avant.

 

Constitution Meiji

« Promulgation de la constitution Meiji »

 

PdA : La guerre russo-japonaise de 1904-1905, qui aboutit sur une victoire de l’empire nippon, marque avec éclat l’ascension du Japon parmi les grandes puissances impérialistes, jusque là toutes occidentales. On repense évidemment, à ce moment-là, à l’humiliation subie par la Chine, découpée en zones d’influence occidentales, et à celle vécue par le Japon lors de son ouverture contrainte, un demi-siècle plus tôt. Est-ce à partir de ce point, de cette guerre réussie, que l’on assiste à une montée en puissance irraisonnée, chez les militaires et chez certains politiques, de l’idée d’expansionnisme, d’une régénération du monde asiatique "conduite" par les Japonais, du militarisme forcené ?

vers l’expansionnisme japonais

P.S. : La première guerre sino-japonaise de 1894, et celle contre la Russie dix ans après, ont eu comme origine le statut de la Corée dont à tort ou à raison le Japon estimait qu’elle était essentielle à sa défense. La victoire sur les armées chinoise du Beiyang avaient fait du Japon avec Taiwan une puissance coloniale. Mais le Japon n’avait pas accepté de devoir rendre sous la pression des Russes, Allemands et Français la péninsule du Liaodong que leur avaient cédée les Chinois et cela d’autant plus que les Russes quelques années après allaient s’y installer et y construire la base de Port-Arthur. La guerre contre les Russes était largement défensive mais en obtenant le sud de Sakhaline, des positions dans le Liaodong et en ouvrant la voie à la colonisation de la Corée, il est sûr que cette victoire est montée à la tête de bien des Japonais et en particulier à certains de leurs militaires.

« Le tournant a été la première Guerre mondiale »

Il n’y a pas eu de doctrine expansionniste dès le début, mais le tournant a été la première guerre mondiale. Les Japonais y ont participé comme alliés des Britanniques et dans le but quasi avoué de récupérer les colonies allemandes à Tsingtao et dans le Sud-Pacifique. En même temps, la Chine était devenue une proie tellement tentante que d’incident en incident les militaires ont commencé à la grignoter, chaque fois couverts par les autorités civiles. Les doctrines coloniales et autre Grande Sphère de Coprospérité asiatique ont été inventées après-coup pour rationaliser la situation. Les notions de libération de l’Asie du joug colonial occidental ne sont arrivées que très tard et n’ont d’ailleurs pas convaincu grand-monde.

 

PdA : On avance un peu dans le temps et, vous l’indiquiez, les choses se précisent. Fin des années 1920, début des années 30 : plusieurs "incidents", provoqués par des militaires japonais stationnés sur la terre convoitée de Mandchourie, contre des positions chinoises. L’objectif : s’emparer (dans un premier temps) de la Mandchourie, terre riche de ressources et marchepied vers d’ambitieuses visées asiatiques, sur des prétextes chinois. Le vrai-faux attentat de Mukden, en 1931, restera dans les mémoires et enclenchera, dans la violence, une perpétuelle fuite en avant qui ne s’achèvera qu’en 1945. On assiste à un phénomène qui se reproduira : quelques militaires un peu têtes brûlées bougent, et finalement, à défaut d’être pleinement approuvés, de fait ils sont couverts et suivis par leurs supérieurs, jusqu’au sommet de la pyramide. La base qui entraîne la tête. Comment expliquer ces manifestations d’insubordination tellement surprenantes par rapport à l’idée qu’on se fait du militaire japonais ? Est-ce inédit dans l’histoire du pays ?

insubordinations dans l’armée

P.S. : Je pense que l’on peut expliquer l’insubordination des militaires japonais par l’héritage des samouraïs. Il ne faut pas oublier qu’en plus des incidents en Chine, l’attentat contre Zhang Zuolin en 1928, l’incident de Mukden en 1931, celui de Shanghai en 1932 et finalement celui du Pont de Marco Polo en 1937, il y a eu toute une série d’attentats terroristes et de tentatives de coups d’État au Japon du fait de militaires extrémistes. Militaires d’active, premiers ministres ou ministres en activité, hommes d’affaires ont été assassinés par des jeunes officiers fanatiques et cela sans punition, du moins jusqu’à l’assassinat du général Tetsuzan Nagata et la tentative de putsch du 2 février 1936, pour lesquels les auteurs ont été fusillés.

« La loyauté au chef faisait partie du bushidô,

pas la notion de discipline... »

La plupart des officiers d’avant-guerre étaient des descendants de samouraïs devenus militaires lors de Meiji. Il faut être conscient du fait qu’à la base les samouraïs n’étaient pas des soldats, c’étaient des guerriers fascinés par l’exploit individuel et la perspective d’une belle mort. Si la loyauté au chef faisait partie du bushidô, en revanche aucune trace de notion de discipline. Dans tous les assassinats d’étrangers pendant la période Bakumatsu, on a vu que le fait de tuer un adversaire, même dans le dos, était acceptable à condition d’être fait avec un sabre et de mettre sa propre vie en péril.

 

PdA : On s’enfonce dans les années 30. Le Japon, en Chine (la guerre est ouverte à partir de 1937), en Corée, et dans les terres d’Asie orientale. On s’enfonce dans l’horreur de ce que fut l’aventure impérialiste du Japon de ces années-là, violente et émaillée de crimes, et bien souvent d’atrocités. Vous vous êtes plongé dans pas mal d’archives d’époques, de nombreux documents japonais : que sait-on de la manière dont la population japonaise est informée des événements qui courent depuis 1937 (l’effroyable massacre de Nankin par exemple) jusqu’aux dernières heures de la guerre du Pacifique, en 1945 ? La propagande joue-t-elle à plein pour exciter un nationalisme, peut-être déjà sous-jacent ? La population est-elle globalement derrière son armée, en bloc "comme un seul homme", ou bien trouve-t-on ici ou là des initiatives significatives de résistance, peut-être de pacifisme militant ?

fuite en avant et opinion publique

P.S. : On a parfois appliqué au Japon militariste une remarque faite à l’origine pour la Prusse selon laquelle dans les pays normaux, le peuple a une armée mais que là, c’est l’armée qui a un peuple. À son apogée, l’Armée de terre impériale avait 8 millions d’hommes - plus de 10% de la population totale. Il n’y avait aucune place pour la contestation ; dès avant la guerre, des opposants comme l’écrivain communiste Takiji Kobayashi mouraient sous les coups de la Haute Police spéciale. Après que la guerre ait été déclarée, la Kempeïtaï, ou gendarmerie militaire était devenue omniprésente et avec l’aide des associations patriotiques de quartier la moindre manifestation de doute était qualifiée de hikokumin, antinationale, et impitoyablement réprimée. Au début, le peuple était enthousiaste et saluait les victoires successives de ses soldats, soutenu en cela par une presse sans nuance. À aucun moment la population n’a été au courant des exactions commises par son armée dans les territoires occupés. Ils n’ont vu de Nankin que des défilés de victoire.

« À aucun moment, il n’y a eu

d’opposition construite »

Quand les soldats japonais ont commencé à mourir en nombre sur le sol chinois, l’Armée se débrouillait pour avertir les familles de telle manière qu’il ne soit pas possible d’avoir une vue générale des pertes, que l’on ne puisse faire des statistiques. L’une des raisons qui ont poussé l’Armée de terre à refuser tout accommodement et à ouvrir les hostilités avec les Anglo-Américains était qu’ils avaient déjà perdu en Chine près de 200 000 hommes et que se retirer aurait voulu dire que ces âmes de héros avaient été sacrifiées pour rien. La seule manière pour l’Armée de terre de ne pas reconnaître sa responsabilité était d’envoyer toujours plus des siens à la mort, jusqu’à envisager l’anéantissement total du pays dans le gigantesque sacrifice des 100 millions, le ichi oku no gyokusai. La population est passée de la ferveur nationaliste à la résignation mais à aucun moment y a-t-il eu d’opposition construite. De toute façon, il n’y avait plus d’hommes adultes, ils étaient tous sur le front et leurs supérieurs avaient sur eux droit de vie et de mort.

 

PdA : L’attaque surprise par les Japonais de la base navale américaine de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, entraîne définitivement toute la puissance américaine dans la bataille devenue mondiale, dans le camp des Alliés. Qu’est-ce qui détermine les décideurs japonais à prendre cette décision radicale, dont ils savent qu’elle leur aliénerait de manière acharnée les États-Unis et mettrait en péril tout leurs plans asiatiques ? Est-ce qu’on croit à ce moment-là à une victoire, et est-ce qu’une victoire est crédible à la fin 1941 ?

l’Amérique dans la bataille

« L’Armée a, avec Tôjo, dramatiquement négligé

l’importance des questions logistiques »

P.S. : On parle toujours de Pearl Harbor, qui pour le Japon a eu lieu le 8 décembre, mais en même temps que l’attaque sur Hawaï, l’Armée de terre envahissait la Malaisie, les Philippines et Hong-Kong. Pearl Harbor était la contribution de la Marine à une attaque généralisée contre les Anglo-Américains à laquelle elle s’était longtemps opposée. L’Armée avec Tôjô, n’avait aucune vision stratégique. Elle croyait à la supériorité morale du combattant japonais, voulait prendre ce qu’elle pouvait prendre sans penser au coup d’après notamment aux questions logistiques. On dit que sur les trois millions de soldats japonais tombés pendant la guerre, la moitié est morte de faim ou de maladie. Cette guerre était ingagnable. L’amiral Yamamoto le savait-il, lui qui a dit qu’il pouvait garantir un an de victoires mais pas plus ? C’est difficile à dire. Je pense personnellement que raisonnablement il pensait la guerre ingagnable mais que parce qu’on ne peut pas aller au combat sans espoir, il avait fini par tomber dans le rêve de rééditer la bataille de Tsushima et décourager les Américains de se battre loin de chez eux. Roosevelt pensait cette guerre inévitable mais a probablement été surpris par l’efficacité et la pugnacité des Japonais. Pearl Harbor a été pour lui le moyen de mobiliser son opinion publique et de la faire entrer en guerre contre ce qu’il pensait être son véritable adversaire, l’Allemagne nazie.

 

PdA : Août 1945 : le soleil de l’Empire qui le voulait levant s’éclipse alors que l’Amérique vient de recourir, pour abréger la guerre dans le Pacifique et impressionner les Soviétiques, à une arme nouvelle, "dont la force relève de la force élémentaire de l’univers, de celle qui alimente le Soleil dans sa puissance" d’après le mot de Truman. Hiroshima, Nagasaki, les deux bombes atomiques. Deux questions sur ce point : 1/ croyez-vous que la guerre se serait éternisée s’il n’y avait eu ce recours à une telle arme ? 2/ l’horreur généralement (et justement !) associée à ces deux bombardements et à leurs suites a-t-elle d’une certaine manière fait passer le Japon dans le camp des victimes de la guerre, et si oui cela a-t-il eu un impact sur la manière dont le pays a été traité après la reddition, et peut-être sur la reconstruction historique au Japon ?

l’atome et la paix

P.S. : D’abord un point de détail : ce sont les Chinois qui voyaient le soleil se lever sur le Japon et lui ont donné ce nom. Nippon ou Japan sont des transcriptions de la prononciation des caractères chinois, soleil et origine. Les Japonais s’appelaient eux-mêmes le "pays de Yamato".

« Jusqu’aux bombes atomiques, la conférence

impériale était profondément divisé sur

la question de la reddition... »

Pour en arriver au cœur de votre question, il est difficile de dire si la guerre se serait éternisée sans les bombes mais c’est possible. Les décisions ultimes étaient prises par la conférence impériale qui regroupait devant l’empereur le gouvernement et l’état-major général. Dans la constitution de Meiji, l’Armée et la Marine n’étaient pas sous l’autorité du gouvernement mais directement sous celle de l’empereur, c’est-à-dire de personne. L’empereur ne pouvait qu’approuver des propositions qui lui étaient faites par le comité Armée-Gouvernement, or celui-ci était divisé et ne pouvait se mettre d’accord. L’empereur avait fait savoir qu’il était partisan d’accepter la déclaration de Potsdam qui demandait la reddition inconditionnelle et il était soutenu par le Premier ministre, l’amiral Suzuki, le ministre des Affaires étrangères Tôgô et le ministre de la Marine, l’amiral Yonai. De l’autre côté il y avait le ministre de l’Armée, le général Anami et les deux chefs d’état-major, le général Umezu et l’amiral Toyoda. Trois contre trois, impossible de décider, les partisans de la résistance faisant des plans pour armer les ménagères avec des bambous taillés en pointe de manière à tuer tellement d’Américains qu’ils finiraient par demander grâce ou alors le Japon périrait tout entier dans cette ultime bataille pour la métropole. Il a fallu les deux bombes nucléaires et l’invasion de la Mandchourie par les Soviétiques pour que l’Amiral Suzuki se décide à bousculer les conventions et à demander à l’empereur de décider, ce qu’il fit sur le champ.

Les Américains n’avaient pas moyen de savoir ce qui se passait dans les instances dirigeantes japonaises et en plus ils étaient pressés parce qu’ils ne voulaient pas attendre que les Soviétiques débarquent dans le nord du Japon. Ces bombes n’étaient peut-être pas nécessaires mais je pense qu’elles étaient inévitables. Elles ont eu effectivement la conséquence de faire basculer les Japonais dans le camp des victimes et de leur éviter de se poser la question de la responsabilité de la guerre. Le procès de Tokyo était censé résoudre ce problème, mais il est loin d’y être parvenu.

 

PdA : Après la reddition du Japon, le général américain MacArthur assume la direction du pays, qu’il va conduire durant une phase transitoire, guidant et accompagnant les premiers pas de sa démocratisation. De nombreux dirigeants et officiers de la période précédente seront exécutés après procès pour leur responsabilité relative au déclenchement et à la conduite de la guerre - ce sera notamment le cas de l’ancien Premier ministre Tôjô. L’empereur Hirohito, lui, est avec sa famille lavé de toute culpabilité : MacArthur a été ému de son volontarisme à assumer personnellement les responsabilités de la guerre et les dirigeants du pays se sont accordés en ce sens. Déchu de son statut divin, il est maintenu à la tête de l’État, dans une fonction purement symbolique. Que pensez-vous à titre personnel, Pierre Sevaistre, de l’attitude et des éventuelles responsabilités de l’empereur durant la guerre ? Le sort qui lui a été fait après la guerre était-il la meilleure des solutions envisageables ?

l’empereur et ses responsabilités

P.S. : Je pense que MacArthur avait assez vite compris la mentalité japonaise et qu’il pourrait bénéficier de la docilité de la population à condition de s’assurer de celle des dirigeants. Pour cela il était préférable de garder un rôle même symbolique à l’empereur.

« Hirohito tenait avant tout

à la continuité dynastique »

Je crois que les responsabilités de l’empereur sont assez claires dans toute cette période malheureuse. Il a soutenu l’entrée en guerre contre la Chine en 1937 parce que comme tout le monde il pensait que ce serait l’affaire de trois semaines et qu’il n’était pas possible de renoncer à une telle opportunité. En revanche il était opposé à l’extension de la guerre aux Anglo-Américains car il avait vu le bourbier dans lequel s’était enlisée l’Armée de terre et ne faisait aucune confiance à Tôjô pour proposer des stratégies gagnantes. À la fin de la guerre, c’est vraiment lui qui a décidé d’arrêter les hostilités. Il est probable que son principal souci n’était pas humanitaire mais la continuité dynastique. Si le peuple disparaissait, l’institution impériale en ferait autant et il valait mieux s’en remettre à l’ennemi qu’à ses propres généraux pour la protéger. L’avenir montrera que ce calcul était juste.

Il est probable que MacArthur ne pouvait pas faire autrement. On peut tout au plus regretter que l’indulgence se soit étendue à toute la famille de l’empereur et en particulier à ses oncles Asaka et Kan’in-no-Miya, militaires de carrière et auteurs de crimes de guerre en Chine.

 

MacArthur et Hirohito

« Imaginer l’inimaginable (MacArthur et Hirohito) »

 

PdA : Une évocation à présent de l’économie du Japon, non sans avoir rappelé que vous êtes depuis bien des années consultant auprès de grandes entreprises, françaises notamment, dans le pays. Après la guerre, on a parlé à juste titre, au vu de son rapide redressement et de la croissance fulgurante de son économie, d’un "miracle japonais". À la pointe sur de nombreux secteurs technologiques, l’économie japonaise tenait, derrière l’américaine, une seconde place apparemment solide. Puis il y eut, à peu près à partir du début des années 1990, un affaissement progressif, une interminable atonie alors que les émergents, eux, montaient clairement en puissance. Quels ont été les atouts déterminants de l’économie japonaise au temps de sa superbe, après la guerre ? Qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, constitue ses plus grands freins ? Certains des atouts d’hier sont-ils devenus par la suite des handicaps ?

l’économie japonaise

« Le problème numéro 1 du Japon

est sa démographie déclinante »

P.S. : La grande force du Japon est sa cohésion sociale et sa plus grande faiblesse est cette même cohésion sociale. Lorsqu’il y a des objectifs clairs vers lesquels il est possible de mobiliser un grand nombre de personnes, employés ou citoyens, les Japonais sont irrésistibles. Lorsque les objectifs deviennent moins clairs et moins pressants, ils retombent dans leurs clans et leur chapelles, perdant de vue l’intérêt général et tuent l’initiative au profit du respect des hiérarchies. J’ai pu voir pendant mes années Nissan comment le fait de faire tomber des cloisons interdépartementales pouvait faire des miracles mais on voit aussi dans une entreprise aussi emblématique que Toshiba comment la prise inconsidérée de risques et la dissimulation systématique ont pu mettre en danger la survie même de l’organisation. Beaucoup de sociétés étrangères qui avaient fait une croix sur le Japon au profit de la Chine sont revenus dans l’archipel qui offre des possibilités beaucoup moins risquées mais le Japon doit résoudre un certain nombre de problèmes dont le premier est démographique. Quel est le devenir d’un pays dont la population est en diminution rapide ?

 

PdA : Dans votre ouvrage, évoquant l’actualité récente du Japon, vous n’hésitez pas à critiquer les tenants du Parti libéral-démocrate, principal parti conservateur et actuellement majoritaire à la chambre basse, pour certains aspects de sa politique, relativement notamment au monde extérieur, et à ses rapports controversés à des éléments de mémoire collective (je pense aux visites répétées du Premier ministre Shinzo Abe au sanctuaire Yasukuni, temple du révisionnisme japonais). Ces questions-là font-elles l’objet de débats véritables et vivaces au Japon ? Est-ce que le rapport du Japon au monde, à sa propre histoire, soulève pour vous de réelles inquiétudes ?

Abe, passé, présent

P.S. : J’ai toujours été stupéfait de l’inertie de la population japonaise devant les attaques répétées d’Abe et de son entourage contre la démocratie. La loi sur le secret de la presse ou celle toute récente sur les conspirations, qui permet de punir des crimes non encore commis, auraient fait descendre toute la France dans la rue. Pas ici ! Les étudiants ont bougé contre la réinterprétation de l’article 9 de la constitution, mais pour moi c’est moins la révision de cet article qui pose problème que la manière et les raisons pour lesquelles cela est fait. Abe veut laisser son nom dans l’histoire comme celui qui a effacé la honte de la défaite en changeant une constitution imposée par le vainqueur. Il veut réhabiliter son grand-père, le premier ministre Kishi, qui s’était attaqué à la même tâche mais a été écarté du pouvoir avant d’y être parvenu.

« Le peuple japonais, indulgent pour les atteintes

à la démocratie, est intraitable sur les

questions d’honnêteté »

Ironiquement Abe, dont la popularité n’avait pas été égratignée par ces initiatives, a plongé dans les sondages à la suite de scandales de favoritisme. Le peuple japonais est indulgent pour les atteintes à la démocratie mais il est intraitable sur des questions d’honnêteté. Comme je le disais précédemment, l’idéologie est peu présente au Japon mais la pureté reste une valeur essentielle.

Abe voudrait refaire du Japon un pays normal, mais comment exercer un quelconque leadership régional quand on refuse de reconnaître des faits historiques ? J’avais été scandalisé par les qualificatifs "définitif" et "irréversible" accolés par les Japonais à leur accord sur les femmes de réconfort avec les Coréens. Pour moi cela voulait dire : on vous paie alors maintenant fermez-la. La première chose qu’à fait le nouveau président Moon est de remettre l’accord en question. Cela me paraît parfaitement logique.

 

PdA : À la fin de votre livre, vous mettez en avant l’orgueil national japonais, ce sentiment d’exceptionnalisme qui bien souvent semble déboucher sur de l’arrogance. Vous prenez l’exemple de la pêche à la baleine, auquel le Japon, contre à peu près le reste du monde, n’entend pas renoncer bien qu’elle ne constitue en rien pour lui une nécessité économique. Est-ce que les Japonais ont un problème avec leur propre image et avec le reste du monde ? Y'a-t-il, sans faire de généralisation à outrance, des traits particuliers à avoir à l’esprit quand on veut traiter ou simplement échanger avec un Japonais ?

Japon, introspection

« L’orgueil national est surdéveloppé dans

les classes dirigeantes, peut-être influencées

par l’extrême droite... »

P.S. : L’orgueil national n’est pas une exclusivité japonaise et n’est pas le fait de tous les Japonais. Il est malheureusement surdéveloppé dans les classes dirigeantes qui peut-être sont influencées par l’extrême-droite. Les Japonais manquent souvent de courage intellectuel et sont très faibles devant les critiques internes, emberlificotés qu’ils sont dans toutes les promesses et compromissions qu’ils ont dû faire pour arriver là où ils sont. Peut-être est-ce pour cela qu’ils font si souvent appel au gaiatsu, la pression extérieure, des administrations demandant qu’on leur impose de l’étranger des réformes qu’ils n’ont pas le courage de faire.

La plupart des Japonais n’ont pas de problème manifeste d’orgueil national, mais la minorité qui en souffre est agissante et mène la danse. Le problème est que l’on n’arrive pas à faire bouger la masse sur des idées, seulement sur des émotions ou lorsque l’on touche à son porte-monnaie.

 

PdA : Parlez-nous du Japon que vous aimez, celui que vous aimeriez inviter nos lecteurs à découvrir, lors d’un prochain voyage ? Vos petits coins de paradis, petites et grandes adresses ?

"votre" Japon ?

P.S. : Le Japon que j’aime n’est pas facile à indiquer aux visiteurs. J’ai été pendant des années un habitué de deux petits bars où l’on passait des heures à discuter de toutes sortes de choses en ingurgitant de grandes quantités de bière mais les patronnes sont l’une décédée et l’autre à la retraite, et les clients dispersés. C’était un vrai moyen de voir le Japon de l’intérieur mais pour être franc je n’ai plus la patience ni la résistance à l’alcool pour essayer de les remplacer. Je m’étais aussi lancé assez profondément dans la calligraphie en kana, ce qui était aussi un moyen de faire partie d’un de ces cercles typiquement japonais mais là aussi, le temps passant, j’ai fini par laisser tomber.

« Ma ville, Yokohama, est la plus

internationale du Japon »

Un autre Japon que j’aime beaucoup est celui dans lequel je vis, le centre historique de Yokohama. L’histoire n’y a pas encore deux cent ans mais elle est présente partout, malgré les ravages du séisme de 1923 et des bombardements de 1945. Tous les jours, je passe devant l’emplacement de l’ancien consulat français, et je ne peux m’empêcher de penser que mon arrière-arrière-grand-oncle Maxime Outrey y travaillait lorsqu’il était ministre plénipotentiaire à Yokohama entre 1868 et 1871. Yokohama fait face à la mer, alors que Tokyo lui tourne le dos. Comme toutes les villes du Japon c’est une juxtaposition de villages mais c’est aussi la ville la plus internationale du Japon. À la piscine où je vais chercher un peu de fraîcheur les jours d’été on entend toutes les langues, dont beaucoup de chinois. Peut-être que cette coexistence harmonieuse pourra être un exemple pour le reste du Japon.

 

Starbucks

« Mon bureau pour réunions et meetings, le sutaba (Starbucks) de Motomachi »

 

PdA : Si vous deviez choisir : votre chez-vous, je n’ose dire votre patrie, aujourd’hui c’est la France ou le Japon ?

alors, le Japon... ou la France ?

« J’envisage de passer le reste

de mes jours au Japon »

P.S. : J’ai choisi de rester au Japon parce que malgré les tremblements de terre, les centrales nucléaires qui fusionnent et les impôts, c’est un pays où il fait bon vivre et où j’envisage de passer le reste de mes jours. Pourtant ce n’est pas ma patrie, je ne suis ici qu’un invité. Ma patrie c’est la France mais par la grâce des voyages aériens et de l’internet il est toujours possible de rester en contact avec sa famille et ses amis. Et puis, il y a tous les Français du Japon, ceux sur lesquels je suis en train d’écrire mon troisième livre et plus particulièrement ceux de Yokohama avec lesquels on peut aller prendre une bière au club étranger, dernier vestige de l’époque exterritoriale de la ville.

 

PdA : Quels sont vos projets, vos envies pour la suite, Pierre Sevaistre ?

« Je voudrais tenter d’écrire un roman »

P.S. : Mes projets sont essentiellement littéraires. Publier mon livre sur la langue japonaise, terminer d’écrire celui sur les Français du Japon et en entamer un autre sur les chrétiens de ce pays. Après ces essais, je voudrais tenter un genre nouveau, le roman en écrivant l’histoire de cette partie de ma famille qui s’était installée à Bagdad et y a rempli au travers de cinq générations les fonctions de drogmans, des intermédiaires accrédités de l’empire Ottoman. Sur le Japon, je peux écrire à partir de ce que j’ai en tête en complétant par des recherches de temps en temps. Pour la famille Outrey, c’est plus compliqué, je ne suis jamais allé en Irak, ni en Perse, pas plus qu’à Jérusalem ou Constantinople. Il y a un gros travail de voyage et de documentation à faire et faire un roman plutôt qu’un essai est un nouveau défi.

 

Bay Bridge

« Vu de chez moi, le port de commerce et le Bay Bridge »

 

PdA : Que peut-on vous souhaiter ?

« Voir Jérusalem... »

P.S. : Que la carcasse suive. Avec l’âge, la mécanique commence à se déglinguer d’ici et là. Cela peut être simplement gênant et parfois handicapant. J’aimerais bien pouvoir aller à Jérusalem une fois dans ma vie.

 

PdA : Un dernier mot ?

« Le Japon de demain s’ouvrira forcément »

P.S. : J’exerce des fonctions de responsabilité dans la communauté internationale catholique de Yokohama. Les deux communautés, internationale et japonaise se côtoient dans la même église, la première qui ait été construite au Japon après la réouverture du pays. Il n’est pas facile de faire coexister deux groupes séparés par une telle barrière de langue mais c’est un laboratoire passionnant pour le Japon de demain qui d’une manière ou d’une autre devra s’ouvrir de manière croissante à l’extérieur.

 

Selfie

« Selfie devant le port de Yokohama »

 

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17 août 2017

Barthélémy Courmont: « La stratégie de Kim Jong-un, une acrobatie périlleuse... »

Barthélémy Courmont, directeur de recherche à lIRIS et universitaire spécialiste des affaires stratégiques des zones Asie-Pacifique et du nucléaire militaire, est auteur de nombreux ouvrages dont, parmi les plus récents, Le Japon de Hiroshima - L’Abîme et la résilience (Vendémiaire, 2015). Dans un contexte de tensions renouvelées entre la Corée du Nord de Kim Jong-un et les États-Unis, présidés depuis janvier par Donald Trump, il a accepté ma proposition d’un nouvel échange inédit pour Paroles d’Actu (deux articles ont été réalisés précédemment, un premier autour de la bombe sur Hiroshima, en 2013, un second sur la Corée du Nord, déjà, l’an dernier). Je le remercie d’avoir accepté, cette nouvelle fois, de se prêter au jeu. Et aurai à cet instant une pensée pour Barcelone, cité qui vient d’être frappée par le terrorisme... un rappel qu’au moins pour l’heure, nombre des menaces encourues ne se jouent pas d’État à État mais qu’elles sont plus diffuses, sournoises, moins structurées et prévisibles... et ça n’a rien de rassurant. Retour à notre sujet. Pyongyang. Washington. Pékin. Séoul. À des développements riches et éclairants. Bonne lecture. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Barthélémy Courmont: « La stratégie

de Kim Jong-un, une acrobatie

périlleuse... »

Q. : 13/08/17 ; R. : 15/08/17.

 

Kim Jong-un

Illustration : le leader nord-coréen Kim Jong-un. Source : newfocusintl.com...

 

L’escalade verbale à laquelle se livrent Kim Jong-un et Donald Trump préoccupe bon nombre d’observateurs. Y a-t-il de votre point de vue, considérant notamment l’imprévisibilité, et peut-être l’imprudence que donnent à voir les deux protagonistes, matière à plus ample inquiétude qu’à aucun autre moment de cette affaire du nucléaire nord-coréen qui court depuis 25 ans ? Est-ce qu’on est dans une situation où l’on "montre" simplement ses muscles, où les risques sont pesés et contrôlés, ou bien évolue-t-on, fébriles, sur un fil où tout écart pourrait conduire à de potentielles réactions en chaîne catastrophiques ?

préoccupant, vraiment ?

La crise actuelle est indiscutablement l’une des plus tendues entre les deux pays depuis la fin de la Guerre froide, et même depuis la fin de la guerre en Corée en 1953. Elle ne s’appuie cependant pas tant sur une réalité objective que serait des préparatifs à un conflit imminent qu’à une rhétorique agressive dont les deux protagonistes font un usage répété. Pyongyang n’a pas conduit d’essai nucléaire ces derniers mois, et les tirs de missiles pourraient s’apparenter à un « business as usual », compte-tenu du fait que ce pays a tiré plus de 80 missiles depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un. Pas non plus de préparatifs de guerre côté nord-coréen qui pourraient être perçus comme une volonté de reprendre les hostilités stoppées en 1953. En clair, la Corée du Nord n’est pas plus menaçante qu’elle ne l’était il y a quelques mois, et le fait qu’elle ait procédé à de nouveaux tirs de missiles ne doit pas nécessairement être interprété comme un désir de les utiliser. Ou alors cela reviendrait à assimiler arsenal et emploi de la force, et donc remettre à plat toutes les évidences stratégiques. Kim Jong-un est-il un dirigeant imprévisible ? Aucun signe ne semble le démontrer. C’est un dictateur, qui dirige ce qui est l’un des seuls régimes totalitaires de la planète, et a hérité du pouvoir de son père, qui lui-même le tenait de son père. Tout cela, nous le savons. Mais doit-il au prétexte que c’est un dictateur être forcément imprévisible ?

« Il y a un décalage entre la rhétorique

et la réalité objective d’un conflit imminent »

Les mêmes remarques valent pour Donald Trump. Le président américain s’est rendu maître, depuis son élection, et même avant, de déclarations tonitruantes et souvent iconoclastes, pas toujours bienvenues, et souvent contre productives. C’est ce tempérament qui lui vaut la réputation d’être imprévisible et, dans la crise actuelle, fait craindre à de nombreux observateurs qu’il ne mesure pas les conséquences de ses actes, et décide de passer à l’action. Personnellement, j’émettrais des réserves sur ce point. Les maladresses et abus de langage de Donald Trump sont inévitablement un problème pour la politique étrangère américaine, qui montre de nombreux signes d’imprécision, et parfois même d’amateurisme. Pour autant, il serait exagéré d’y voir la marque d’une politique imprévisible. Je dirais même que Donald Trump a une stratégie, assez claire, visant à contraindre Pékin à accroître ses pressions sur Pyongyang. Que cette stratégie soit payante ou vouée à l’échec est une autre question. Et qu’elle soit brutale est évidemment un problème. Mais elle n’est pas imprévisible. Les États-Unis n’ont rien à gagner à engager un conflit armé avec la Corée du Nord, et Donald Trump le sait. Il y a donc un décalage entre la rhétorique et la réalité objective d’un conflit imminent. Mais cela ne doit cependant pas nous écarter du fait que le risque reste toujours présent, compte-tenu des forces en présence, aussi la prudence est de mise, comme elle l’est depuis des décennies.

 

Dans cette surenchère des menaces, Kim Jong-un a annoncé être prêt à effectuer des tests balistiques autour de l’île américaine de Guam. Dans cette hypothèse, des plus préoccupantes, s’ouvrirait alors une phase hautement périlleuse, peut-être explosive, et dont nul ne sait comment elle s’achèverait. Ce qui m’amène à vous poser la question suivante, partant de ce que vous savez et percevez de lui : le leader nord-coréen est-il un illuminé prêt à se suicider et à "suicider" son pays pour un coup d’éclat historique, ou bien est-il ce que je tends à penser, un chef rationnel tenant avant tout à la sauvegarde de son régime - et accessoirement de son pays ?

Kim Jong-un, leader rationnel ?

En menaçant Séoul et Washington de frappes nucléaires de manière répétitive et en faisant usage d’une rhétorique d’une rare agressivité, la Corée du Nord fait partie des grands perturbateurs. Mais que veut exactement le régime nord-coréen, et pourquoi s’est-il lancé dans ce que Kissinger qualifiait en son temps de « stratégie du fou » pour parvenir à ses fins ? Derrière l’image presque caricaturale d’une dictature imprévisible et prête à tout, irrationnelle au point de se lancer dans une guerre nucléaire et niant les réalités de la géopolitique, le jeune dirigeant pourrait en fait avoir, comme son père et son grand-père avant lui, fait des calculs stratégiques précis.

« Le rêve de Kim : voir la Corée du Nord

reproduire le miracle chinois »

Kim Jong-un est un dictateur comme il en existe encore peu en ce début de XXIème siècle, nous l’avons noté, et il est nécessaire de le rappeler. L’aura de sa dynastie et la puissance de son clan en font un dirigeant à part, sans compter que sauf catastrophe, il pourrait être à la tête de son pays pendant une période très longue, en raison de son jeune âge. Mais s’il veut pérenniser son régime, et répondre ainsi à l’impératif qui fut celui de son grand-père et, plus encore en raison d’un contexte très défavorable, son père, il doit s’assurer du soutien de l’élite politique et militaire. En clair, il doit s’assurer que tout le monde dans son entourage se satisfait du maintien du régime, et ne cherche pas à le déstabiliser. Cet impératif lui impose de grands écarts, notamment quand il invite à la signature d’un traité de paix avec la Corée du Sud, avant d’annoncer quelques semaines plus tard que son pays est en guerre avec le voisin du sud (ce qui, techniquement, est vrai depuis l’offensive de 1950 puisqu’aucun traité de paix n’a jamais été signé). Il plaide d’un côté en faveur de réformes économiques, impressionné par les succès du modèle de son immense voisin, la Chine. Son rêve : voir la Corée du Nord reproduire le miracle chinois, la principale (et sans doute pour Kim la plus attrayante) caractéristique de ce miracle étant bien entendu de pouvoir se maintenir au pouvoir. En clair, tout changer pour que rien ne change, l’essentiel, à savoir le régime, en particulier. Il agite de l’autre côté la menace et rompt les quelques rares passerelles permettant un semblant de dialogue pour rappeler à ceux qui l’oublieraient qu’il est le chef suprême dans son pays.

« Entre l’ouverture, qui serait fatale à son régime,

et la guerre, qui ne lui laisserait aucune chance,

une zone grise, risquée, dans laquelle Kim

évolue jusqu’à présent à merveille... »

Dans ce schéma, les menaces d’essais balistiques à trente ou quarante kilomètres de Guam, territoire américain, sont à comprendre de deux manières. D’un côté, il s’agit pour le dictateur nord-coréen de faire la démonstration de ses capacités, et de la portée de tir des missiles dont il dispose. De l’autre, et c’est plus important, il s’agit de poursuivre cette stratégie du pire, ou sur le fil, qui consiste à une surenchère permanente pour être en position de force dans des négociations. Pas de suicide donc, mais une stratégie, risquée, méticuleusement pensée. En fait, Kim estime que les enjeux sont trop importants et que l’hypothèse d’une guerre est très limitée. Il n’a pas tort, mais il prend des risques, c’est certain. Le double problème avec une stratégie sur le fil consiste à s’assurer que le fil sera suffisamment solide, et que l’acrobate gardera l’équilibre de bout en bout. En d’autres termes, pour que sa stratégie s’avère efficace et payante, Pyongyang ne peut se permettre la moindre erreur, que ce soit les fondements sur lesquels elle s’appuie (sa force de frappe nucléaire supposée en particulier) ou les directions prises par le dirigeant, sachant que tout écart pourrait précipiter la chute du régime. On peut bien sûr s’interroger, dans la durée, sur la pertinence d’un tel calcul. Mais quelles sont les autres options qui se présentent aujourd’hui au régime nord-coréen ? L’ouverture lui serait fatale, et la guerre ne lui laisserait pas la moindre chance de succès. Ne reste donc qu’une zone grise entre les deux, sorte de dosage difficile et qui permet de retarder l’échéance de la chute. Jusqu’ici, force est de reconnaître que cette stratégie fonctionne à merveille.

 

À certains égards, la crise actuelle paraît ressembler à celle des missiles soviétiques à Cuba, à l’automne 1962 (même si à l’époque, il y avait équilibre de la puissance de feu, on en est très, très loin ici). La résolution de cette affaire, qui fut en apparence à deux doigts de conduire le monde à la guerre nucléaire, se fit par la conclusion par les dirigeants soviétique et américain, Khrouchtchev et Kennedy, deux hommes raisonnables, d’un compromis en vertu duquel le premier s’engagea à retirer ses missiles de l’île caribéenne, le second à ne jamais l’envahir, et à retirer ses propres missiles de Turquie. L’analogie entre les deux situations fait-elle sens ? L’affaire qui nous occupe aujourd’hui peut-elle être résolue par des compromis auxquels auraient intérêt les uns et les autres ?

comparable à Cuba 1962 ?

« Le budget de défense officiel de Pyongyang

est 500 fois inférieur à celui des États-Unis... »

Souvenons-nous que la crise des missiles de Cuba était un ménage à trois, et que si les deux superpuissances acceptèrent un repli – retrait des missiles pour Moscou, et fin des prétentions sur Cuba pour Washington – La Havane en fut, d’une certaine manière, le grand vainqueur. Le bras de fer Pyongyang-Washington n’est pas un ménage à trois. Il implique plusieurs acteurs, au premier rang desquels la Corée du Sud, la Chine et le Japon, mais dans l’intention de la Corée du Nord, il s’est toujours agit d’un dialogue bilatéral. Et sur ce point, l’administration Trump semble exaucer un vœu formulé par les dirigeants nord-coréens depuis deux décennies, et l’échec des accords multilatéraux de la KEDO (Organisation pour le développement énergétique de la péninsule coréenne, ndlr) de 1994. C’est également, vous le mentionnez, une relation asymétrique, là où le rapport de force de 1962 opposait deux superpuissances. Et c’est justement ce qui pose problème. La Corée du Nord est un État isolé, un État totalitaire, mais c’est aussi et surtout un État faible, dont le budget de défense officiel – ce qui, ne le cachons pas, ne signifie pas grand-chose dans ce pays, mais reste cependant un indicateur – est 500 fois inférieur à celui des États-Unis. Pas d’équilibre de la terreur, et pas d’accord de désarmement ou de contrôle des armements possibles donc. À moins bien sûr d’intégrer dans ce schéma la Chine, ce qui me semble pour ma part très hasardeux.

« Dans cette crise, le risque sécuritaire trouve bien

son origine du côté de la Corée du Nord »

Du point de vue du droit international, rappelons enfin qu’à l’inverse des États-Unis et de l’Union soviétique en 1962, la Corée du Nord est en violation des traités internationaux contenus dans le Traité de Non prolifération et ses différents dérivés. Certes, Pyongyang n’est pas un cas isolé, puisque d’autres pays comme l’Inde, le Pakistan et Israël ont accédé au rang de puissance nucléaire hors TNP – ce qui, au passage, n’a pas entraîné à l’époque de crise sécuritaire majeure. Mais il faut remettre les choses à leur place, et si l’administration Trump se montre brouillonne et peu avisée dans cette crise, c’est tout de même du côté de la Corée du Nord, Etat proliférant, qu’il faut rechercher les sources de ce défi sécuritaire.

« Bientôt, on comptera les points. Quid de Trump ?

Quid, surtout, de l’image des États-Unis ? »

Pour ces raisons, et tant d’autres qui sont spécifiques à la nature du régime nord-coréen, aux implications de Séoul et de Tokyo, mais aussi à l’incroyable ancienneté de cette question insoluble, puisque la guerre de Corée a pris fin en 1953, la question nord-coréenne est un cas unique, et ne saurait être comparée à un évènement comme la crise des missiles de Cuba. C’est pourquoi il convient de s’y pencher avec précaution, et de tenir compte de ces caractéristiques multiples, à condition bien évidemment de vouloir y apporter une réponse crédible. Sur ce point, les tentatives successives des États-Unis depuis la fin de la Guerre froide ont échoué. Donald Trump apporte une nouvelle méthode, qui a peu de chances d’aboutir, mais il ne faut pas non plus y voir une rupture, juste un changement de cap. Une fois que la crise sera terminée, nous pourrons compter les points, ces derniers étant essentiellement basés sur la perception. Kennedy avait su ainsi tirer profit de la crise des missiles de Cuba en 1962, mais qu’en sera-t-il de Trump et, derrière lui, de l’image des États-Unis ? C’est sur ce point que la stratégie du président américain soulève des inquiétudes, et laissera sans doute des traces.

 

Comment regarde-t-on les derniers développements dans les cercles dirigeants de République populaire de Chine, puissance de plus en plus globale et allié historique, mais inquiet, du régime nord-coréen ? De quel poids, de quel "jeu" Pékin dispose-t-il par rapport au régime des Kim ? Peut-on imaginer, dans l’hypothèse d’une escalade assumée par Kim Jong-un, sinon une intervention militaire, un "coup d’État de palais" soutenu voire fomenté par la Chine pour s’assurer la survivance d’un État ami, plus raisonnable ?

la crise vue de Pékin ?

« L’alliance entre la Chine et la Corée du Nord

appartient bel et bien au passé »

D’abord, comme vous l’évoquez, il convient de rappeler que la Chine a pris ses distances avec la Corée du Nord, condamnant systématiquement chaque tir de missile ou essai nucléaire. Pékin a voté la dernière résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU renforçant les sanctions, et a même imposé de manière unilatérale d’autres sanctions. On ne peut dès lors pas vraiment considérer que la Chine soit un allié de la Corée du Nord, plutôt un voisin qui a su tirer profit de manière opportuniste de l’isolement du régime de Pyongyang. Il ne faut pas, de la même manière, sous-estimer l’indépendance dont fait l’objet la Corée du Nord, indépendance érigée en dogme, et affirmée par la doctrine du Juche de Kim Il-song, grand-père de Kim Jong-un. Cette indépendance est présentée par la propagande d’État comme une autosuffisance, dont on connaît bien les limites, mais elle se caractérise surtout par un refus de se plier au bon vouloir des grandes puissances depuis la disparition de l’URSS. En clair, Pyongyang n’attend pas le feu-vert de Pékin, et ne prend pas non plus le soin de communiquer à son voisin sa stratégie, ce qui a pour effet d’irriter de plus en plus le géant chinois, qui n’hésite plus à faire mention d’un « problème » nord-coréen. Le temps où Mao Zedong envoyait ses « volontaires » prêter main forte aux combattants nord-coréens au début des années 1950 est bien loin. Il est très hasardeux de parler d’alliance entre les deux pays désormais. 

Cela dit, la Chine a bien pris la mesure des gains potentiels dans cette crise à épisodes. D’une certaine manière, les appels de l’administration Trump à ce que la Chine fasse preuve d’une plus grande fermeté sont la reconnaissance de l’importance de Pékin. Il y a deux décennies, quand l’administration Clinton signait les accords de la KEDO, Pékin était au second rang, et signait pour ne pas être isolé. Les rapports de force ont changé, et c’est désormais la Chine, et sans doute uniquement la Chine, qui a les cartes en main, à condition, bien entendu de parvenir à raisonner la Corée du Nord et d’éviter une escalade.

« Arbitre de la situation, Pékin sera gagnant

quel que soit l’avenir de la Corée du Nord »

Dans ce contexte, la Chine a une position ambigüe quant à l’avenir du régime nord-coréen. Si celui-ci tombe, il ne sera certes plus une menace sécuritaire pour ses voisins, mais cette chute aurait des conséquences très lourdes sur la Corée du Sud, confrontée à la réalité d’une réunification ingérable, et impliquerait à terme le retrait des forces américaines de la péninsule, voire même du Japon, sinon à en redéfinir la fonction, et donc clairement afficher l’hostilité face à Pékin. En revanche, la chute du régime nord-coréen et une réunification coréenne permettrait à la Chine de mettre en œuvre un vaste projet d’investissements dans la péninsule, de relier par voie terrestre Pékin et Séoul, et d’imposer à la Corée réunifiée un partenariat qu’elle ne pourra pas refuser, et que ni le Japon, ni les États-Unis ne seront en mesure de concurrencer. De son côté, le maintien du régime nord-coréen permet à la Chine de maintenir son rôle d’arbitre, ce qui n’est pas pour lui déplaire, en particulier dans la relation difficile avec les États-Unis. Dès lors, on peut considérer que Pékin gagne quel que soit le scénario de l’avenir de la Corée du Nord.

 

Le nouveau président sud-coréen  Moon Jae-in se tient sur une ligne de conciliation, peut-être même de réconciliation vis-à-vis de Pyongyang. Est-ce qu’au-delà de la rhétorique, il y a de part et d’autre de la zone démilitarisée, le sentiment d’une impatience, d’une nécessité de reprendre des échanges, de renouer des projets ensemble ? Est-on fermé de manière uniforme à cette idée, au sein du régime nord-coréen, ou bien existe-t-il en son sein, disons, une "faction pro-ouverture" significative ?

au sud, l’ouverture ?

Élu le 9 mai dernier, et bénéficiant d’un soutien populaire important, le démocrate Moon Jae-in incarne le nouveau visage de la République de Corée. Un visage qui rompt avec ses deux prédécesseurs conservateurs, Lee Myung-bak et plus encore la présidente déchue Park Geun-hye. Un visage qui semble également déplaire à Donald Trump, le nouvel homme fort de Séoul étant très critique de l’accord sur le déploiement du bouclier antimissile THAAD – qu’il a stoppé à peine entré en fonction dans la Maison-Bleue, avant de demander des renforts à Washington devant les risques récents – et se montrant disposé à renouer le contact avec Pyongyang et à réparer les dégâts avec Pékin – causés au passage par le déploiement des THAAD, que Pékin jugeait dirigés contre la Chine.

« Les nuages pourraient s’amonceler

sur la relation Washington-Séoul, et ce n’est pas

une bonne chose... »

Moon souhaite donc renouer le dialogue avec Pyongyang, coûte que coûte, parce qu’il estime que c’est l’absence de dialogue qui a pourri tout effort de négociation depuis une décennie, et c’est sur cette base que la question nucléaire pourra être abordée. Cette position n’est pas étonnante, quand on sait qu’il œuvra au rapprochement entre les deux pays au temps de la "Sunshine policy". Mais côté américain, on semble faire de la dénucléarisation de la Corée du Nord un préalable à toute négociation, si c’est bien le message que cherche à faire passer l’administration Trump. Bref, les deux alliés vont avoir du mal à s’entendre une fois la crise passée (parce qu’elle passera), et on attend presque avec impatience les réactions américaines si Moon réussit son pari, à savoir renouer le dialogue avec Kim Jong-un, même de manière symbolique. De même, s’il est légitime de la part du président sud-coréen de se préparer au pire dans l’éventualité d’une attaque de son voisin, et cela s’est traduit par la réactivation du dialogue avec Washington sur le déploiement des THAAD, les gesticulations de Donald Trump sont accueillies avec beaucoup d’inquiétudes à Séoul où, faut-il le rappeler, le président américain n’a pas encore désigné d’ambassadeur des États-Unis. En première ligne de la menace nord-coréenne, la Corée du Sud voit son allié américain faire défaut depuis un an. D’abord ces déclarations du candidat Trump l’été dernier, quand il invitait Séoul et Tokyo à assurer leur propre défense face à Pyongyang, et à contribuer financièrement à la présence militaire américaine – ce qui, rappelons-le, est déjà le cas –, puis les tensions actuelles qui créent un sentiment d’impuissance, là où c’est justement Séoul qui devrait être au cœur des négociations. Les nuages pourraient s’amonceler sur la relation Washington-Séoul, et ce n’est pas une bonne chose.

 

Moon Jae-in 

Illustration : Moon Jae-in, le nouveau président sud-coréen. DR.

 

Vous êtes, Barthélémy Courmont, faut-il le rappeler, un grand connaisseur des questions relatives au nucléaire militaire, vous avez consacré au sujet plusieurs ouvrages. Deux questions d’histoire, relatives à un sujet que vous avez beaucoup travaillé, les bombardements atomiques au Japon en août 1945...

 

Pour vous, la bombe du 9 août fut inutile sur le plan politique puisque la décision de capitulation par le Japon avait déjà été prise, après Hiroshima. Les Américains ont-ils eu oui ou non connaissance du message japonais à une heure où ils pouvaient encore interrompre le déluge de mort qu’ils s’apprêtaient à déclencher sur Nagasaki ?

Nagasaki était-elle évitable ?

Après la destruction de Hiroshima, Nagasaki, bombardée à son tour trois jours plus tard, n’apparaît que comme un événement de plus, la deuxième partie d’un épisode. Et pourtant, on peut considérer que le bombardement de Nagasaki fut encore moins justifié que celui d’Hiroshima, et apparaît presque comme un acte gratuit, puisque la capitulation du Japon était certaine, ou presque, l’empereur en ayant validé le principe, comme le ministre des Affaires étrangères Togo, qui fut reçu en audience par Hiro Hito le 8 août, le rapporta. La deuxième attaque nucléaire contre Nagasaki s’est avérée totalement inutile, du moins pour faire plier les autorités japonaises, puisque celles-ci avaient déjà décidé de se rendre. Toutefois, au matin du 9 août, les autorités américaines n’étaient pas encore informées de la décision prise à Tokyo, et par conséquent choisirent de prendre pour cible la deuxième ville japonaise dans un contexte encore marqué par le désir d’influencer les choix des dirigeants japonais.

« La date du bombardement semble avoir

été arrêtée non pas par les autorités politiques,

mais par les militaires chargés de l’opération »

La deuxième bombe atomique aurait ainsi été « malheureusement » lancée trop tôt, la décision d’annuler la mission ayant pu être prise si les informations en provenance de Tokyo avaient été communiquées plus tôt. Pourtant, selon les sources militaires, et les différents témoignages des acteurs du processus décisionnel, la deuxième explosion nucléaire était programmée pour le 11 août. Quand on demanda au général Farrell (second du général Groves, chef du projet Manhattan) s’il avait reçu un ordre urgent de Washington ordonnant le lancement d’une seconde bombe, il a répondu : « Je n’appellerais pas cela un ordre urgent mais une demande de renseignements tendant à savoir comment se poursuivaient nos préparatifs et à permettre au général Groves d’être informé dès que possible du moment où nous serions prêts ». La date du 11 août avait été avancée en raison des prévisions météorologiques qui indiquaient qu’un deuxième bombardement prévu à cette date aurait été difficile. À ce sujet, le général Farrell a précisé : « Nous avons essayé de précéder le mauvais temps. Mais, en second lieu, il y avait le sentiment général que plus tôt cette bombe serait lancée, mieux cela vaudrait pour l’effort de guerre  ». Cette déclaration nous apporte un élément important : la date fixée pour la deuxième mission nucléaire ne fut pas choisie par les autorités politiques américaines, qui avaient opté pour le 11 août, mais semble avoir été arrêtée par les militaires chargés de l’opération. Rappelons d’ailleurs au passage que la date du bombardement de Hiroshima fut-elle-même déplacée, et en l’occurrence reculée. Dans ces conditions, il serait précipité de considérer que la décision d’utiliser la bombe atomique une seconde fois, à Nagasaki, était un choix délibérément politique, mais plutôt un concours de circonstances dramatique, qui aurait pu être évité si les informations avaient pu être transmises plus rapidement depuis Tokyo.

 

Nagasaki

Illustration : Nagasaki après la bombe du 9 août 1945. Source : dailymail.co.uk...

 

Où en êtes-vous de votre réflexion quant à l’hypothèse de l’invitation d’une délégation japonaise à assister aux États-Unis à un essai nucléaire, comme un avertissement avant de frapper des cités ? Les dirigeants japonais auraient-ils été sensibles à la menace, au point de revoir leurs plans de guerre et de paix ? Était-ce simplement réaliste du point de vue américain, Washington ayant besoin d’un coup d’éclat pour démontrer son avance technologique décisive à Staline dans ce qui fut, déjà, un climat de tensions, pré-guerre froide entre vainqueurs que tout opposait ?

une explosion devant les Japonais ? 

« Un essai, et non une frappe nucléaire, aurait

modifié le sort du Japon dans l’après-guerre »

Dans les discussions à Washington qui précédèrent la décision de Harry Truman d’utiliser la bombe atomique à Hiroshima, en particulier celles qui se déroulèrent après le 16 juillet 1945, date du premier essai à Alamogordo, au Nouveau-Mexique, la question de procéder à un essai en présence d’officiels japonais fut évoquée. L’idée était d’effectuer un autre essai, soit aux États-Unis, soit dans la baie de Tokyo, et faire passer le message que sans capitulation sans condition immédiate, les forces américaines commenceraient le bombardement de villes japonaises. Cette idée fut, on le sait, rejetée, et pourtant non seulement elle n’aurait pas fait de victimes, mais en plus elle aurait certainement eu le même effet, si on s’en réfère aux témoignages de ceux qui assistèrent à l’essai d’Alamogordo, et furent subjugués – on le comprend – par la puissance de destruction de la nouvelle arme. Autre élément qui a son importance, cet essai aurait modifié le sort du Japon dans l’après-guerre, celui-ci étant passé instantanément, avec Hiroshima, du camp des agresseurs à celui des victimes dans les représentations qui sont faites de la fin de la guerre du Pacifique.

« Les deux bombes sur le Japon servirent aussi,

pour les Américains, de tests "grandeur nature" »

Alors pourquoi Truman a-t-il finalement choisi de bombarder Hiroshima, puis Nagasaki ? Hiroshima n’avait pas subi le moindre bombardement à aide de bombes incendiaires, et était ainsi totalement intacte. On note d’ailleurs que la ville accueillait de nombreux réfugiés qui avaient fui les autres villes détruites, et trouvé refuge à Hiroshima. De manière très cynique, le bombardement de Hiroshima permettait d’effectuer un test grandeur nature qui rendait impossible toute tentative de réserve quant à la puissance du feu nucléaire. Un message aux Japonais, sans doute, mais aussi aux Soviétiques. Notons d’ailleurs qu’une équipe soviétique envoyée à Hiroshima en septembre 1945 minimisa les effets destructeurs de la bombe, mais ce rapport n’a aucune crédibilité, quand on sait l’ampleur du désastre. Si les Américains avaient atomisé Tokyo, Nagoya ou Osaka, il aurait été plus difficile de « mesurer » les effets véritablement liés à l’emploi de l’arme atomique. En restant dans le cynisme, et pour revenir à Nagasaki, on peut aussi mettre en avant le fait que les États-Unis avaient, dans le cadre du projet Manhattan, mis au point deux armes différentes, l’une à l’uranium, utilisée pour la première fois à Hiroshima, et la seconde au plutonium, testée à Alamogordo et utilisée à Nagasaki.

 

Le Japon de Hiroshima

Le Japon de Hiroshima - L’Abîme et la résilience (Vendémiaire, 2015).

 

La fameuse Doomsday Clock, ou horloge de l’Apocalypse, nous positionnait en début d’année à deux minutes trente de la fin du monde, moins qu’après la relance de la course aux armements sous Reagan en 1984, et à peine plus qu’en 1953, année à partir de laquelle l’Union soviétique rejoint les États-Unis en tant que puissance thermonucléaire... Vous en pensez quoi ?

la Doomsday Clock ?

Cette horloge, basée sur les estimations des scientifiques atomistes de l’Université de Chicago (réputée dans ce domaine, si on se souvient des travaux et des tests d’Enrico Fermi pendant la guerre), est actualisée chaque année depuis 1947, en tenant compte du contexte international de la prolifération et du développement de nouvelles capacités. Elle est en effet historiquement bas, et notons au passage que si 1953 fut l’année du premier essai soviétique d’une bombe thermonucléaire, elle marque aussi la fin de la guerre de Corée, au cours de laquelle l’utilisation de l’arme nucléaire fut suggérée par le général McArthur.

« Tout dépendra de la capacité des différents

acteurs à sortir de la crise de manière

intelligente et raisonnée... »

Cette année, les scientifiques de l’Université de Chicago se basent non seulement sur la persistance d’acteurs de la prolifération, Pyongyang en tête, mais aussi sur la course aux armements, en Asie en particulier, et sur les incertitudes stratégiques entourant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux Etats-Unis. Rappelons toutefois que le réglage de l’horloge fut effectué avant l’arrivée au pouvoir du président américain, ce qui pourrait nous inviter à considérer qu’en l’état actuel des choses, le prochain réglage sera encore plus préoccupant ! Tout dépendra de la capacité des différents acteurs à sortir de la crise de manière intelligente et raisonnée.

 

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est directeur de recherche à l’IRIS. Il est notamment l’auteur

de Le Japon de Hiroshima - L’Abîme et la résilience (Vendémiaire, 2015).

 

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5 juin 2017

Olivier Da Lage : « C'est un quasi-blocus qui frappe le Qatar... »

Olivier Da Lage, journaliste à Radio France internationale, est spécialiste des questions géopolitiques touchant au sous-continent indien (voir sa publication récente, L’Inde : désir de puissance, chez Armand Colin, 2017) et à la péninsule arabique (il est auteur notamment des ouvrages Qatar, les nouveaux maîtres du jeu, Démopolis, 2013, et Géopolitique de l’Arabie saoudite, éd. Complexe, 2006). Alors que nous apprenions, ce matin, la décision collective et unilatérale de rupture par l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats arabes unis et Bahreïn de leurs relations diplomatiques avec le Qatar (information lourde de sens s’il en est), j’ai souhaité poser quelques questions à M. Da Lage. Je le remercie vivement d’avoir accepté de se prêter à l’exercice, d’autant plus que le timing ne lui était pas favorable ; c’est sa quatrième participation à Paroles d’Actu (après une interview sur l’Inde en mars 2017, une tribune sur le terrorisme islamiste en juillet 2016 et un échange sur... l’Arabie et le Qatar, en janvier 2016). Des réponses pour décrypter, un article pour éclairer une situation obscure et complexe, toujours... Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Olivier Da Lage: « C’est un

quasi-blocus qui frappe le Qatar... »

Entretien réalisé le 5 juin 2017.

 

Qatar

Illustration : drapeau du Qatar. Source : aawsat.com...

 

Paroles d’Actu : Olivier Da Lage bonjour. L’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats arabes unis et Bahreïn viennent d’annoncer, et l’information a tout du séisme, la rupture de leurs relations diplomatiques avec le Qatar, accusé de « soutien au terrorisme », y compris al-Qaïda, le groupe État islamique, le Hamas et les Frères musulmans. Comment réagissez-vous, à chaud, vous qui connaissez bien la région ? Est-ce une vraie surprise ?

la rupture, une surprise ?

Olivier Da Lage : Oui et non. Non, car la tension entre le Qatar et ses voisins dure maintenant depuis longtemps. Pratiquement depuis 1995, en fait. En 2014, plusieurs monarchies du Golfe avaient même retiré leurs ambassadeurs pendant neuf mois pour se plaindre du soutien du Qatar aux Frères musulmans et au Hamas, jusqu’à ce que Doha cède, du moins en apparence. Mais depuis plusieurs mois, on voyait bien que la ligne du Qatar, qui refuse de rompre avec l’Iran et qui continue de témoigner une certaine bienveillance, pour ne pas dire un soutien à la mouvance frériste, irritait au plus haut point l’Égypte, l’Arabie saoudite, et les Émirats arabes unis. Quant à Bahreïn, dont le pouvoir est (discrètement) proche des Frères musulmans, il est violemment hostile à tout rapprochement avec l’Iran, considéré comme l’organisateur de l’opposition chiite à la dynastie sunnite des al-Khalifa au pouvoir à Bahreïn.

« Rompre les relations diplomatiques est une

décision grave, belliqueuse ; il n’y a qu’une

étape suivante, c’est la guerre... »

Mais oui, car rompre les relations diplomatique est infiniment plus grave que de retirer ses ambassadeurs. C’est une décision belliqueuse que l’on réserve en principe à un ennemi. Il n’y a qu’une une étape suivante et c’est la guerre. Or, le Qatar est membre fondateur, avec les autres monarchies de la Péninsule arabique, du Conseil de coopération du Golfe (CCG) créé en 1981 et il fait partie de l’alliance militaire dirigée par l’Arabie saoudite qui intervient au Yémen contre les rebelles houthis.

Enfin, la décision prise va même au-delà de la simple rupture des relations diplomatiques et s’apparente à un quasi-blocus puisque les voisins du Qatar bloquent ses frontières terrestres (il n’y en a qu’une : avec l’Arabie), maritimes, et aériennes ce qui revient pratiquement à empêcher Qatar Airways de fonctionner.

 

PdA : La tiédeur de Doha dans la lutte sans merci qu’entend livrer l’Arabie saoudite, championne autoproclamée des sunnites dans la région, à l’influence grandissante de l’Iran chiite, semble avoir pesé lourd dans la décision de ce jour. Peut-on expliquer le non-alignement du Qatar sur les positions de Riyad, tout simplement par une volonté de ne pas se laisser enfermer dans des luttes d’influence destructrices, par une volonté de continuer à parler et à échanger avec tout le monde, ou bien y a-t-il, derrière, des manoeuvres, des calculs moins honorables de la part du Qatar ?

le Qatar, pays non-aligné, ou des eaux plus troubles ?

O.D.L. : Il y a les deux. Mais même si l’on n’est pas obligé de croire sur parole toutes les explications données à Doha, et si le comportement du Qatar vis-à-vis de certains groupes jihadistes en Syrie et en Irak est discutable (mais il ne se différencie pas sur ce sujet de celui de l’Arabie ou de Bahreïn), tout le monde peut comprendre deux facteurs expliquant la politique de Doha :

• Le Qatar partage avec l’Iran l’exploitation d’une gigantesque poche de gaz naturelle se trouvant sous les eaux du Golfe et ne peut donc se permettre d’avoir des relations d’hostilité avec l’Iran ;

« Le Qatar refuse d’être réduit au rôle

de satellite de l’Arabie saoudite »

• Il ne veut pas être réduit au rôle de satellite de l’Arabie saoudite et à tenté depuis vingt ans de s’en différencier en recourant au soft power que ses ressources lui permettent de déployer, dans un premier temps avec talent et efficacité, et, depuis les Printemps arabes de 2011, plus maladroitement et avec des résultats beaucoup plus discutables.

 

PdA : L’accusation de « soutien au terrorisme » portée contre le Qatar dans les termes utilisés par les communiqués en question vous paraît-elle outrancière ou justifiée ? Et si elle est justifiée, la France doit-elle en tirer des conséquences franches quant aux rapports qu’elle entretient avec Doha ? La question vaut aussi pour la Coupe du monde de football 2022, organisée comme chacun sait au Qatar...

le Qatar, sponsor du terrorisme ?

« De ce point de vue, l’Arabie saoudite peut

difficilement se poser en donneuse de leçons »

O.D.L. : Elle est très discutable, malgré les ambiguïtés déjà mentionnées. Et, de ce point de vue, l’Arabie Saoudite peut difficilement se poser en donneuse de leçons. Mais il est vrai que la pression actuelle est pratiquement insupportable pour le Qatar, en partie de son propre fait, mais pas seulement. Dans ces conditions, il n’est pas certain que la Coupe du monde pourra bien avoir lieu comme prévu en 2022 car en ce domaine, Doha doit également affronter les critiques des syndicats et des ONG de défense des droits de l’Homme.

 

PdA : Est-on en train d’assister à votre avis à un rebattement profond des cartes du jeu diplomatique dans la région moyen-orientale ? Pour parler clair : le Qatar va-t-il, de facto, intégrer une zone d’influence iranienne qui n’était pas nécessairement la sienne jusqu’à présent, et quelles conséquences prévisibles cela aurait-il ?

région : vers un bouleversement ?

O.D.L. : Impossible de prévoir les conséquences de ce qui vient de se passer, mais elles sont potentiellement très graves. C’est un avertissement pour tous les pays musulmans qui, comme Oman, le Pakistan, l’Indonésie ou la Malaisie, refusent de s’aligner sur la politique agressive suivie par Riyad depuis deux ans. Mais de là à imaginer un alignement du Qatar sur l’Iran, non, je ne le crois pas du tout.

« Il est très possible que l’Arabie et les Émirats

s’activent pour fomenter un coup d’État

familial au Qatar, des signes vont dans ce sens... »

Il est très possible, en revanche, que l’Arabie et les Émirats s’activent pour fomenter un coup d’État familial au Qatar où tout le monde n’est pas nécessairement favorable à la politique d’indépendance de l’émir. Il’y a des signes qui vont dans ce sens.

 

Olivier Da Lage

Olivier Da Lage est journaliste à Radio France internationale, spécialiste

du sous-continent indien et de la péninsule arabique. 

 

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18 mai 2017

Waleed Al-Husseini: « Ceux qui chérissent la laïcité doivent se souder autour de ses valeurs, et la défendre »

Waleed Al-Husseini, 27 ans, est un auteur palestinien réfugié en France après avoir été incarcéré et torturé en Cisjordanie pour avoir osé critiquer l’islam. Athée depuis qu’il a répudié la religion de ses pères - il est ce qu’on appelle un apostat -, il a fondé en juillet 2013 le Conseil des ex-musulmans de France. Que pense-t-il de la situation dans notre pays ? Il vient de signer un brûlot féroce et dont le titre seul annonce la couleur quant à la thèse qu’il y défend : Une trahison française, « Les collaborationnistes de l’islam radical dévoilés » (éd. Ring, 2017). Les autorités françaises, et à de multiples niveaux des autorités diverses auraient, par lâcheté, ou pire par calcul, été transigeantes avec l’islam radical et avec ceux qui le portent et le propagent. L’ouvrage fera du bruit, il en a déjà fait. Il ne manquera pas, et c’est sain, de provoquer encore et encore des réactions. Et des débats. C’est le propre d’une société démocratique.

Après lecture de cet ouvrage, j’ai souhaité poser quelques questions à Waleed Al-Husseini. Je le remercie d’avoir accepté de se prêter à l’exercice. Je remercie également Laura Magné, la directrice du service presse de Ring, dont l’intervention a été déterminante, et le traducteur de Waleed Al-Husseini, pour son travail remarquable et très rapide. Merci, également, à Fatiha Boudjahlat et à Jérôme Maucourant, pour leur concours et pour les articles qu’ils m’ont déjà apportés sur la laïcité. J’invite le lecteur intéressé à lire en complément, sur ce blog, l’interview que j’ai faite de Pascal Le Pautremat en août 2016, et les contributions récentes, également précieuses, des deux intervenants cités à l’instant. Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Waleed Al-Husseini: « Ceux qui

chérissent la laïcité doivent se souder

autour de ses valeurs, et la défendre... »

Q. : 15/05/17 ; R. : 18/05/17.

 

Une trahison française

Une trahison française, par Waleed Al-Husseini, aux éd. Ring, 2017.

 

Paroles d’Actu : Waleed Al-Husseini bonjour, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Dans le monde catholique, il y a un clergé qui est hiérarchisé et organisé de façon pyramidale. Si à un niveau quelconque de la pyramide un membre du clergé professe une lecture du dogme ou exprime des opinions qui sont contraires aux vues de ses supérieurs, ceux-ci pourront le révoquer et dire, "Non, ça n’est pas la bonne lecture de la religion". Au sommet de la pyramide c’est le Pape qui dit sa conception de la religion ; elle s’applique en cascade et fait autorité partout.

Est-ce qu’il ne manque pas, au moins dans l’islam sunnite, un système d’autorités pyramidales, avec une autorité à sa tête qui clarifierait les choses ? En attendant, "religion de paix" ou "religion de combat", tout le monde dit et pense la sienne, et il y a autant de lectures de l’islam que de croyants et observateurs. Il n’y a certes pas de clergé dans l’islam sunnite, mais y’a-t-il des figures de savants, de sages qui feraient autorité au sein de la communauté sunnite mondiale, et quelle lecture ceux-là ont-ils de l’islam, de son rapport aux femmes et aux autres religions notamment ?

des hiérarchies en islam

Waleed Al-Husseini : L’islam se distingue en effet de la chrétienté notamment sur ce point. En islam, il n’y a pas de clergé organisé, encore moins de hiérarchie. Cette religion, particulièrement sa version sunnite, manque de centralité. De ce fait, il s’agit de l’un des principaux problèmes de l’islam dans l’affrontement de la vie moderne. Ces manquements mettent systématiquement en échec les tentatives de dégager une vision moderniste et réformiste et de conformer la religion aux valeurs universelles. Ils annihilent également les moindres tentatives de donner de l’islam une autre lecture qui dénote de la pensée la plus rétrograde répandue au sein de la communauté. À l’inverse de l’islam dans sa dimension religieuse et spirituelle, les organisations djihadistes et celles relevant de l’islam politique sont bien hiérarchisées. Il convient de noter aussi que, dans la confrontation que mènent actuellement l’islam politique et les groupes djihadistes, ces derniers fonctionnent davantage en réseaux nébuleux qu’en mouvements structurés.

« À travers l’histoire de l’islam, les réformistes

n’ont jamais trouvé un écho positif

dans les sociétés musulmanes »

Quant aux autres écoles de l’islam, elles tentent de présenter d’autres lectures du dogme. Mais il s’agit de tentatives individuelles. À travers l’histoire de l’islam, les réformistes n’ont jamais trouvé un écho positif dans les sociétés musulmanes, encore moins auprès des dirigeants temporels et spirituels. De ce fait, aucune réforme n’a pu aboutir depuis l’avènement de l’islam. Sa vision pour la femme et pour les non-musulmans n’a pas changé d’un iota depuis 1400, car elle est inspirée du Coran, considéré comme la Constitution de la Oumma. Or, le Coran fait de la Femme une mineure éternelle et la soumet à l’Homme, comme il divise le monde en deux catégories : les fidèles et les kouffars (impies). Ceux parmi les musulmans qui considèrent la Femme égale à l’Homme, et qui respectent les gens du Livre (les autres religions monothéistes) sont minoritaires et sont persécutés par les radicaux. Accusés de blasphèmes et qualifiés de renégats, ils sont tous simplement persécutés, exclus de l’islam et emprisonnés. En résumé, les mouvements terroristes et l’islam politique sont hiérarchisés par nécessité organisationnelle et appliquent le Coran à la lettre, alors que l’islam religieux manque de structuration.

 

PdA : Quelle perception avez-vous du monde musulman en France ? Est-ce que, pris comme un ensemble, les musulmans vivent leur foi différemment en France par rapport à d’autres pays ? Comment, par exemple, les musulmans que vous avez rencontrés dans notre pays perçoivent-ils votre statut d’apostat, la promotion que vous en faites, et la notion de liberté religieuse en général ?

les musulmans de France

W.al-H. : Les musulmans en France jouissent de beaucoup plus de liberté dans l’exercice de leur foi que dans les pays musulmans. À titre d’exemple, les chiites en Arabie saoudite et les sunnites en Iran n’ont pas le droit de vivre pleinement leur religion. Les premiers sont persécutés par les autorités wahhabites, et les seconds sont pourchassés par la mollarchie iranienne. Il en est de même pour les pays sunnites du Maghreb qui luttent jalousement contre la chiitisation… La France offre la liberté religieuse à tous. Mais malheureusement, la communauté musulmane en France n’est que la continuité des sociétés d’origine.

« Je ne comprends pas cette complai-

sance qu’on a, en France, avec ceux qui,

comme Hassan Iquioussen, répandent

les idées les plus radicales »

Dans leur diversité (la communauté est essentiellement composée de Turcs, d’Algériens, de Marocains, de Tunisiens et d’Afrique de l’ouest), les musulmans de France ont importé les valeurs et les coutumes de leur pays d’origine, dont certains les ont pourtant fuies. De ce fait, les musulmans vivent dans des ghettos et persécutent les « renégats » en singeant leur pays d’origine. Ils appellent à exécuter ceux qui quittent l’islam, comme Hassan Iquioussen qui incite les musulmans à « tuer les ex-musulmans par 12 balles ». Or, Iquioussen, qui est membre de l’UOIF (Union des organisations islamiques de France, ndlr) et a ses liens avec la sphère politique, n’a jamais été inquiété pour incitation à la violence. Non seulement il n’a pas été arrêté ou interrogé, mais il continue de fréquenter les hommes politiques au nom de l’UOIF. Je ne comprends pas cette complaisance à son égard et à l’égard de ses semblables qui répandent les idées les plus radicales en France.

Concernant ma définition de la liberté religieuse, je pense qu’elle doit se limiter à l’exercice de la foi dans les lieux de culte, sans avoir une quelconque influence sur la sphère politique, l’espace public et l’éducation. La foi doit est un lien vertical entre chaque individu et son Dieu, quel qu’il soit. Mais l’islam dépasse cette dimension et les musulmans tentent de s’ingérer dans les affaires des autres pour répandre leur religion. Ceci passe par la prédication, le prosélytisme et les écoles islamiques qui prolifèrent dans le pays, souvent clandestinement.

 

PdA : Quel regard portez-vous sur les tentatives du pouvoir politique d’organiser l’islam en France, ces quinze dernières années ? L’édifice CFCM (le Conseil français du culte musulman, ndlr) est-il un début de solution aux problématiques rencontrées, ou bien a-t-il d’ores et déjà été noyauté par les intégristes ?

l’islam en France

« Les radicaux ne sont pas seulement ceux

qui portent les armes et commettent

des actes terroristes... »

W.al-H. : Les tentatives d’organiser l’islam en France sont vouées à l’échec, comme je l’ai expliqué dans mon livre. Car les radicaux ont infiltré et noyauté la communauté et toutes les associations et organisations qui en sont issues. Autrement dit, ces associations qui prétendent représenter l’islam sont radicales. Les radicaux ne sont pas seulement ceux qui portent les armes et qui commettent les actes terroristes, mais sont aussi radicaux tous ceux qui ne croient pas aux libertés, et qui veulent imposer les valeurs obscurantistes de l’islam moyenâgeux. Et c’est ce que les associations musulmanes font. À titre d’exemple, elles ont combattu Charlie Hebdo devant les tribunaux avant que des terroristes ne mettent à exécution la même pensée et ne déciment le journal. Donc, il n’y a aucune différence entre les deux branches. Ils combattent la liberté chacun à leur façon. Ils sont noyautés par les Frères musulmans dont l’objectif est d’accélérer l’islamisation par l’éducation, l’invasion culturelle et l’infiltration politique. Leurs moyens diffèrent mais leur objectif est le même.

 

PdA : Existe-t-il un islam des Lumières, et si oui quel est son poids auprès de ceux qui pensent l’islam, et de ceux qui le pratiquent ?

un islam des Lumières ?

« Tout débat sur l’islam est étouffé par

les institutions : lArabie et l’institut Al-Azhar... »

W.al-H. : Historiquement, l’islam est la première religion qui a connu sa révolution réformiste, avec les Mo’tazala. C’était sous l’empire abbasside. Depuis, aucun débat n’est parvenu à rivaliser avec celui proposé par les Mo’tazala. Faut-il rappeler que l’islam est radical par ses textes fondateurs et par le comportement de son fondateur et de ses compagnons ? Chaque initiative de réforme se heurte à cette réalité. Les rares musulmans éclairés qui ont eu le courage d’en débattre ont été marginalisés par les institutions (l’Arabie et l’institut Al-Azhar…).

 

PdA : Est-ce que vous décelez, en France comme ailleurs, dans nos sociétés post-industrielles, matérialistes et souvent égoïstes, un malaise, un terreau rendant irrépressibles une quête de sens, une "recherche de transcendance" faisant de la religion et des "communautés" des refuges naturels ?

l’islam, un refuge face au monde moderne ?

« L’islamisation est programmée

par ce qui est appelé "l’éveil islamique" »

W.al-H. : Je ne suis pas adepte de cette théorie concernant les musulmans de France et d’Europe. Elle peut s’appliquer sur les autres religions mais pas à l’islam. L’islamisation est programmée par ce qui est appelé « l’éveil islamique », lancé dans les années 1980. Quand on a interrogé le télécoraniste Al-Qaradaoui sur ce que l’éveil islamique a réalisé, il a répondu avec fierté : « Regardez le nombre des femmes voilées dans les rues ». Il est vrai que l’individualisme en Occident et la dislocation des valeurs sont un facteur aidant à l’expansion de l’islam, d’autant plus que les marginaux qui ont du mal à s’intégrer dans leur propre société rejoignent l’islam.

 

PdA : L’islam est-il oui ou non, d’après vous, compatible avec la République telle qu’on la conçoit en France ?

l’islam, compatible avec la République ?

« De nombreux prédicateurs placent

la Charia au-dessus de la Constitution »

W.al-H. : Certainement pas. L’islam n’est pas compatible avec la République et ses valeurs. Au contraire, il défend un retour aux valeurs du VIIème siècle avec leurs ségrégations religieuses, notamment contre les juifs, et sexistes à l’égard de la Femme. D’aucune façon le rejet de l’homosexualité, de la liberté sexuelle et de l’égalité ne peuvent se fondre dans celles de la République. D’autant plus que les musulmans revendiquent la primauté de leur appartenance à l’islam à leur nationalité. De nombreux prédicateurs, et pas des moindres, placent la Charia (loi divine) au-dessus de la Constitution (loi terrestre).

 

PdA : Diriez-vous de l’élection d’Emmanuel Macron, et de la nomination à Matignon d’Édouard Philippe, qu’elles vont plutôt dans le bon ou dans le mauvais sens sur les questions relatives à la pratique de l’islam, au religieux et aux communautarismes ? Je précise ma pensée, reprenant en cela des éléments que m’a apportés Jérôme Maucourant pour cette interview : pensez-vous que le président et que le premier ministre, au vu des rapports qu’il a entretenus avec l’islam politique au Havre, ont pris la pleine mesure du danger du communautarisme en France ?

Macron, Édouard Philippe, et les communautarismes

W.al-H. : Le président Macron s’est entouré de plusieurs conseillers de confession musulmane qui ne cachent pas leur attachement à leur pays d’origine. De plus, il a lancé sa campagne électorale depuis l’Algérie où il a été reçu comme un chef d’État et a visité le Musée du Martyr. Tout un symbole. Depuis, les Algériens revendiquent une part de sa victoire, et rappellent qu’il a été élu grâce au vote musulman, la communauté ayant voté contre Marine Le Pen. De ce fait, il pourrait leur être redevable d’une façon ou d’une autre.

« Je comprends que Macron veuille ratisser large...

je crains que cela ne se fasse au détriment

de la laïcité et des valeurs républicaines »

Quant au Premier ministre, Édouard Philippe, sa nomination pourrait constituer le point faible du pouvoir. Car il a des liens avérés avec les islamistes de sa région. Il a également des liens avec le Maroc (jumelage). Je comprends la manœuvre de Macron qui cherche à obtenir une majorité parlementaire, et qu’il ratisse large. Mais je crains que ceci ne se fasse au détriment de la laïcité et des valeurs républicaines, dans le prolongement de la politique du dernier quinquennat.

 

PdA : Cette question m’a été inspirée par Fatiha Boudjahlat, une enseignante très engagée sur les affaires de laïcité et de droits des femmes. Vous vous êtes battu en Palestine et ailleurs. Vous vous battez maintenant en France, pourquoi, sachant que beaucoup de Français s’accommodent fort bien de la situation actuelle ? Je complète : qu’est-ce qui vous anime, et quel est le sens de votre combat, mené parfois au péril de votre vie ?

le sens d’un combat

« Je combats pour faire cesser les tueries

commises au nom de l’islam »

W.al-H. : Je puise ma force des victimes de l’islam qui sont tombées et qui tombent tous les jours dans les pays musulmans et en Europe. Chaque victime me renforce dans ma détermination à lutter contre ce cancer, à expliquer ses dangers et à tenter d’y remédier. Je combats pour faire cesser les tueries commises au nom de l’islam. J’essaie de trouver une sortie de ce tunnel obscur. Je le fais au péril de ma vie, certes. Mais ma vie n’est pas plus chère que celle de tous ceux qui ont péri pour la même cause. Aussi, cesser le combat signifie la victoire des obscurantistes et je ne suis pas prêt à leur offrir cette victoire. Après tout, chaque jour que je vis est un bonus, car j’ai failli perdre la vie en 2010. Depuis, je consacre mon temps et ma vie à la Liberté et aux valeurs de la République.

 

PdA : Quel message souhaitez-vous adresser à nos lecteurs ?

W.al-H. : Mon appel est simple : il faut lutter contre ce fascisme islamiste, par tous les moyens. Il ne faut pas mettre la tête dans le sable pour ne pas voir le danger et dire que tout va bien, quand rien ne va. Au contraire, il ne faut pas avoir peur de mener ce combat y compris contre les collaborationnistes.

 

PdA : Un dernier mot ?

W.al-H. : Pour conclure, j’inviter les lecteurs à rester vigilants et s’armer de courage. Les adeptes de la laïcité, de quelques origines et confessions qu’ils soient, doivent se souder autour de ses valeurs et les défendre pour sauver ce qui peut encore l’être.

 

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11 mai 2017

Carole Burillon : « Les cellules souches pourraient révolutionner les perspectives de l'ophtalmologie »

Une fois n’est pas coutume, je vais parler un peu de moi pour débuter cette intro. Votre serviteur, 32 balais au compteur, au dernier décompte, était myope comme une taupe depuis l’âge de 5 ou 6 ans (du style à avoir de grosses lunettes et surtout de gros verres, un joli -7 à chaque oeil). L’idée d’une opération me titillait, des proches ayant déjà franchi le pas. Et tout les retours que j’avais eus étaient concluants voire - souvent - emballés. Fin 2015 début 2016 l’idée se précise. Ok, je pense que je vais le faire. L’ophtalmo m’a fait une ordonnance et suggéré deux noms. Mais pourquoi eux plutôt que d’autres ? D’ailleurs, où aller ? Pour quel coût ? Je m’aperçois vite que je ne sais rien, rien de rien. Je regarde un peu sur le web qui est réputé dans la région - Lyon. Un nom, l’un des premiers, Carole Burillon, doyen de la Faculté de médecine et maïeutique Lyon Sud, et surtout pour ce qui m’intéresse, chef du service d’ophtalmologie de l’hôpital Édouard Herriot. Je trouve son mail. Je lui explique mon projet, lui dis à quel point je suis intéressé... mais perdu. Rapidement (dans l’heure je crois, je n’en reviens pas) elle me répond, point par point, et me rassure. Il suffisait de presque rien. C’est décidé, si je le fais, ce sera avec elle. Octobre 2016, le rendez-vous pré-opératoire. On valide. La date du passage sous le billard est fixée : ce sera le 22 novembre. Ce jour-là j’ai "retrouvé la vue", sans besoin d’avoir des verres comme intermédiaires entre moi et le monde, et ça va "clairement" me changer un peu la vie...

Ravi de ce bon contact avec Mme Burillon, y compris après l’opération - elle a été dispo pour répondre à chacune de mes questions et éventuelles inquiétudes - j’ai souhaité lui proposer une interview, qui aurait trois objectifs : 1/ permettre à une grande pro dans son domaine de parler un peu d’elle et de son métier ; 2/ l’inviter à évoquer sous divers angles un sujet de santé - les yeux - qui nous touche tous ; 3/ lui poser surtout, cash, les questions que moi je me suis posées au départ, espérant que peut-être ça puisse aider ceux qui, comme moi il y a un an, s’interrogeraient. Je suis ravi que cet échange ait pu se faire. On y apprend beaucoup de choses - que, par exemple, les écrans, ça "fatigue" les yeux mais que ça ne les "abîme" pas. Ces réponses viennent s’ajouter aux autres, précieuses, qu’elles m’a apportées hors article (par exemple, que je garde les traits physiques du myope, que l’opération c’est un peu "avoir triché", et que, N.B. pour moi un fond de l’oeil tous les deux ans s’impose comme pour tout myope "classique"). Cet article, c’est aussi une façon de mettre mon humble projecteur sur cette profession, sur une équipe qui m’a fait une impression aussi chaleureuse que pro. Merci à vous Mme Burillon, et à vous tous ! Une exclu Paroles d’Actu, par Nicolas Roche...

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Carole Burillon: « Les cellules souches

pourraient révolutionner

les perspectives

de l'ophtalmologie »

Carole Burillon est doyen de la Faculté de médecine et maïeutique Lyon Sud,

et chef du service d’ophtalmologie de l’hôpital Édouard Herriot (Rhône).

Carole Burillon

Q. : 26/02/17 ; R. : 19/04/17.

 

Paroles d’Actu : Carole Burillon, bonjour, merci de m’accorder cet entretien. Vous êtes doyen de la Faculté de médecine et maïeutique Lyon Sud, chef du service d’ophtalmologie de l’hôpital Édouard Herriot, et je précise pour les lecteurs que vous m’avez opéré (chirurgie réfractive) et avez corrigé avec succès ma forte myopie en novembre dernier. Voulez-vous nous parler un peu de vous, de votre parcours ? Quand et pourquoi avez-vous décidé de vous spécialiser dans les maladies des yeux ?

Parcours personnel.

 

Carole Burillon : J’ai décidé de faire médecine à l’âge de 11 ans, après un passage à l’hopital Édouard Herriot pour une fracture de l’avant-bras. Aucun médecin dans ma famille. Le père de ma meilleure amie etait un ophtalmologiste de renom et nous faisions des exposés sur l’oeil en SVT, aidées par lui.

 

Une fois interne, j’ai choisi comme spécialité l’ophtalmologie, car c’est beaucoup plus complet qu’on ne l’imagine : il y a de la chirurgie, certes, mais également beaucoup d’affections médicales oculaires, avec des pathologies générales qui ont un retentissement sur l’oeil (endocrinologie, neurologie, médecine interne…). On apprend beaucoup, et c’est cela qui est passionnant. Puis mes patrons ont souhaité que je reste à l’hôpital et j’ai passé les différentes épreuves pour devenir professeur d’université-praticien hospitalier.

 

PdA : Quelques mots d’historique rapide de la chirurgie réfractive, terme barbare qui regroupe en fait les interventions visant à corriger les troubles de la vision (dans le langage courant on parle souvent, un peu abusivement du "laser") ? En quoi ces techniques ont-elles évolué et se sont-elles perfectionnées au fil des années ?

Historique de la chirurgie réfractive.

 

C.B. : Les premiers débuts de la chirurgie de la réfraction (c’est-à-dire : "correction nécessaire pour voir parfaitement") datent de 1980. Le russe Fyodorov inventa la kératotomie (kerato=cornée / tomie=couper) radiaire pour aplatir le centre de la cornée et corriger la myopie. Cela se faisait avec un couteau diamant et on réalisait des incisions radiaires sur la cornée en laissant intacte une zone de 3 à 4 mm au centre. J’ai été une des premières en France à démarrer cette technique avec quelques Parisiens qui sont devenus des amis.

En 1986, je pars à New York et à La Nouvelle-Orléans (USA) pour voir les résultats de cette technique sur de grandes séries, puis à Bochum (Allemagne) pour apprendre le kératomileusis (kerato=cornée / mileusis=taille), ancêtre du LASIK (ce système est tout-manuel, et dune précision limitée).

En 1993, j’ai le premier laser Excimer de toute la région Rhône-Alpes-Auvergne, en prêt à l’hôpital. Ce laser permet d’enlever du tissu cornéen par photoablation, et de corriger les myopies, au début, puis les petits astigmatismes et hypermétropies.

En 1997, naît le LASIK (LASer Intrastromal Keratomileusis) : cela consiste en la réalisation d’un capot cornéen (avec un microkératome manuel), suivie d’un traitement au laser Excimer en dessous. Cette technique permet de corriger des défauts plus importants ; surtout, elle est sans douleur. L’arrivée du laser femtoseconde en 2005 pour faire le capot cornéen permettra une plus grande sécurité et une précision presque parfaite. C’est le LASIK tout laser, tel que vous l’avez eu.

 

PdA : Qui peut bénéficier d’une telle intervention (âge minimum et âge limite, contre-indications...) ?

Quels patients ?

 

C.B. : Il faut avoir un défaut optique stable : donc pas avant la fin de la croissance. Il faut avoir au minimum 18 ans, et il n’y a pas d’âge maximum. Il faut un oeil sain, sans autre pathologie que le trouble réfractif, afin de ne rien compromettre pour le futur du jeune patient. Il ne faut pas être immunodéprimé ou infecté au moment de la chirurgie, ce afin éviter des complications.

 

PdA : Toutes les pathologies liées à la vision sont-elles concernées, potentiellement ?

Quelles pathologies ?

 

C.B. : Tout s’opère, mais il y a des limites en rapport avec l’epaisseur de la cornée que l’on taille pour corriger le défaut. Il faut bien en laisser car c’est le mur antérieur de l’oeil ! En général on ne peut pas corriger des myopies supérieures à 10 dioptries, des astigmatismes et myopies supérieures à 6 dioptries. La presbytie n’est encore pas très bien corrigée mais on peut obtenir des compromis intéressants avec certains patients.

 

PdA : Cette question, je me la suis beaucoup posée moi-même, au moment de prendre la décision de l’opération, donc j’espère qu’elle sera utile à d’autres : une fois qu’on a choisi d’au moins prendre un rendez-vous pour tester la faisabilité d’une telle intervention sur soi, comment bien choisir l’établissement, le médecin auxquels s’adresser ? Public/privé ? Quels sont, là-dessus, les bons réflexes à avoir ?

À qui s’adresser ?

 

C.B. : Cette chirurgie est principalement une chirurgie faite en privé, en secteur libéral. Certains hôpitaux ont proposé un tarif public, un peu inférieur au tarif privé, afin d’attirer de la clientèle et d’amortir les lasers qui sont chers. Cela n’a pas d’importance, il faut surtout choisir le bon chirurgien. Quelqu’un qui connait la cornée, qui est chirurgien, et qui vous explique correctement ce qu’il va se passer. Qui prend le temps de répondre à vos questions. Qui ose vous parler des complications. Qui sait les gérer. Celui-ci connaît son métier. Évidemment, le bouche-à-oreille est important aussi. En dernier, il faut se sentir en confiance. Si l’on doute, il faut fuir !

 

PdA : Une réflexion que beaucoup de gens se font par rapport à la chirurgie réfractive : c’est très coûteux, pas remboursé par la Sécurité sociale, et très peu par les forfaits classiques des mutuelles. Mais je pense qu’il est intéressant d’aller au-delà du constat, et donc de comprendre : pourquoi est-ce si coûteux ? Est-ce que le tarif est fonction du type de structure (hôpital public/structure privée) ? Du nombre d’opérations réalisées ? De la technique employée ? De l’importance de la correction à effectuer ?

La question du coût et du prix.

 

C.B. : C’est coûteux parce que chaque laser coute 500 000€, et qu’il faut up-grader sa machine tous les ans, tellement les evolutions technologiques sont importantes - et le contrat d’entretien est cher. Donc, il faut amortir ces coûts et gagner un peu d’argent évidemment. C’est coûteux aussi parce que sil y a un problème, cela se termine par un procès de nos jours ; la responsabilité du praticien est importante, opérer un oeil sain n’est pas simple, et la pression sur le chirurgien est très forte. Il n’y a pas beaucoup d’écart financier entre les prestations de types public/privé à l’hopital et privé en clinique : cela s’échelonne entre 1 200 et 1 600€ par oeil en moyenne dans notre région.

Je ne supporte pas que les structures privées fassent du low-cost de temps en temps pour attirer les patients : c’est une chirurgie, c’est de la médecine, ce n’est pas une voiture que l’on vend ! ou des habits en solde ! Nous ne sommes pas commerçants.

Les mutuelles ont la charge la plus importante des lunettes et des lentilles : elles devraient prendre en charge correctement cette chirurgie. Malheureusement, cela ne sera pas le cas si nous poursuivons la politique qui a eu cours lors des cinq dernières années. Les mutuelles sont riches, elles ont beaucoup de pouvoirs...

 

PdA : Justement... question liée, je vous la pose en tant que praticienne et en tant que citoyenne : est-ce que vous ne pensez pas qu’on aurait intérêt à prendre en charge en tant que collectivité une partie des dépenses liées à la chirurgie réfractive ? Après tout, quelqu’un qui se fait opérer n’a plus besoin de lunettes au moins pour un temps ; cela décharge d’autant les caisses Maladie de dépenses d’optique. Est-ce qu’en tout cas ce débat existe auprès de ceux qui déterminent ce qui devrait ou ne devrait pas être remboursé par la Sécurité sociale à l’avenir ?

Quels remboursements ?

 

C.B. : Je le redis : la charge financière des lunettes repose sur les mutuelles (la Sécurité sociale ne rembourse que 50€). Donc cela ne repose pas sur l’argent public, il n’y a donc aucune raison pour que cela change. Bien sûr que cela serait bien d’être mieux remboursé par les mutuelles. Mais c’est une chirurgie qui n’est pas obligatoire, qui touche des yeux parfaitement sains. Chacun doit décider tout seul, quand il le souhaite, de se faire opérer. Cette dépense empêche la vulgarisation de cette chirurgie qui, si le patient ne payait plus rien, entraînerait des abus et donc des complications graves. 

 

PdA : On est tous accro, pour le travail ou pour nos loisirs, à des activités sur écran (téléphone, ordinateur), souvent prolongées dans le temps et répétées à l’infini. Est-ce que tout cela fatigue les yeux, voire favorise des problèmes durables de vision, de manière avérée ? Est-ce que, par exemple, on constate de manière anormalement importante des phénomènes de dégradation de l’acuité visuelle de jeunes patients corrélée à un usage abusif d’écrans ? Et y a-t-il, en la matière, de bons conseils de réflexes sains à adopter pour préserver ses yeux de ce mal du siècle ?

Nos yeux face aux écrans.

 

C.B. : Les écrans fatiguent les yeux, comme un footing fait mal aux muscles des jambes…, etc. Oui, le maintien des yeux fixés sur l’ordinateur et immobiles, aggrave la sécheresse oculaire : il ne faut pas hésiter à se lubrifier les yeux au cours de la journée avec des unidoses de collyres hydratants. La position de l’ordinateur est importante, on doit baisser les yeux pour lire sur l’écran et ne pas les lever (écran placé assez bas). Par contre, ce travail intensif avec les yeux nous fait découvrir des petits défauts réfractifs que l’on n’aurait pas corrigés autrefois, ou des insuffisances de convergence qu’il faut rééduquer. Mais pas d’"usure" au vrai sens du mot !

 

PdA : Quelles sont, s’agissant de l’ophtalmologie au sens large, les perspectives d’amélioration des techniques et soins les plus innovantes parmi celles qu’on peut anticiper ? Je pense notamment au traitement des maladies qui peuvent entraîne la cécité : est-il imaginable qu’à terme on réussisse à enrayer et à corriger ces processus, voire guérir la cécité elle-même ?

Recherche : quelles perspectives ?

 

C.B. : La chirurgie de la cataracte, déjà très simplifiée, va bientôt être entièrement réalisée au laser également, avec plus de securité et de précision. C’est encore cher, donc la diffusion sera lente. Mais les plus grosses revolutions seront l’apport des cellules souches qui vont remplacer les cellules malades et effectivement éviter la cécité dans certaines affections héréditaires ou acquises. Je souhaite que nous puissions avancer sur ce domaine le plus rapidement possible. J’ai déja travaillé sur les cellules souches épithéliales en 2010, mais je suis bloquée par les autorités de sécurité sanitaire qui sont très frileuses quant à ce type de recherche.

 

PdA : Quels sont vos projets, vos envies pour la suite ?

Des projets.

 

C.B. : Mes projets à l’hôpital sont de former mon successeur, en étant fière de lui (ou d’elle). Je suis en cours. Que mon service soit reconnu par mes pairs, mais cela, c’est plus difficile, en raison des jalousies humaines...

Mes projets à la faculté de médecine sont d’aider au mieux à faire grandir mes étudiants afin qu’ils deviennent de bons médecins, ayant confiance en eux, aimant ce qu’ils font et aimant leurs patients. Tout cela est indispensable pour bien faire ce métier, sans compter ses heures.

 

PdA : Que peut-on vous souhaiter ?

Des souhaits.

 

C.B. : Me souhaiter que je garde la bonne santé qui me suit depuis toujours, et qui me permet d’avancer. Me souhaiter de toujours croire en ce que je fais et de le faire bien.

 

PdA : Un dernier mot ?

Le mot de la fin.

 

C.B. : Si c’était à refaire, je recommencerais médecine, et peut-être que j’essaierais une autre spécialité car tout est tellement enrichissant... J’aimerais tellement avoir plus d’heures dans une journée, je n’arrive pas a faire tout ce que je veux…

Merci de me donner l’occasion de partager toutes ces réflexions avec vous !

 

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4 mai 2017

« Macron ou Le Pen, la laïcité est perdante », par Fatiha Boudjahlat

Fatiha Boudjahlat, enseignante, militante au Mouvement républicain et citoyen (MRC) et auteure de Féminisme, tolérance, racisme, culture : Le grand détournement, essai à paraître aux éditions le Cerf, s’est imposée en quelques mois parmi les contributeurs les plus fidèles de Paroles d’Actu. Trois tribunes lui ont été accordées jusquà présent avec en toile de fond lélection présidentielle : « L'identité républicaine, la plus universelle des singularités » (janvier), « Le retour de la IIIe République » (mi-avril) et « Macron, le rêve américain et la simulation du partage » (écrite juste après le premier tour). Comme pour les trois mousquetaires, voici un quatrième texte, le dernier avant l’ultime round de l’élection - il date de quelques heures après le grand  pugi... débat à deux. Sur un des thèmes qui lui sont chers, très chers : la laïcité, valeur cardinale. Merci Fatiha ! Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Débat

Illustration : Europe 1

 

« Macron ou Le Pen,

la laïcité est perdante. »

par Fatiha Boudjahlat, le 4 mai 2017

On se souvient de la punchline que Clinton infligea à George Bush Père lors de sa première candidature : « It’s the economy stupid ». Cette campagne présidentielle montre au contraire que tout ne se réduit pas à l’économie. La laïcité, le rapport à la Nation, au communautarisme, la lutte contre l’islamisme, s’avèrent déterminants pour le vote du dimanche 7 Mai. Emmanuel Macron et Marine Le Pen, tous deux fans de Jeanne d’Arc, n’ont ni l’un ni l’autre un rapport sain à la laïcité.

« Sur la laïcité, le FN n’a entamé

son virage républicain qu’en apparence...

et dans une visée électoraliste »

Le FN a réalisé un rapt de la laïcité, qui n’est pas dû à la fille, mais au père. Lors d’un discours prononcé au Bourget en novembre 2006, Jean-Marie Le Pen déclarait : « Ils ont cassé l’égalité républicaine. Ils ont cassé l’égalité par l’abandon de la laïcité, seul principe capable de maintenir le "vivre ensemble", malgré nos diversités ancestrales ou récentes, par la frontière bien marquée entre la sphère publique et la sphère privée... Laïcité abandonnée par clientélisme communautaire, cette sordide soumission aux lobbies et autres minorités qui a récemment donné une loi liberticide de plus. Laïcité abandonnée par la mise en avant permanente et arrogante d’origines ethniques souvent mythifiées, au détriment des valeurs communes. Ces valeurs communes unificatrices qui faisaient de la France un pays de diversité et de fraternité où le Breton, comme l’Auvergnat, l’Antillais comme le Savoyard étaient à la fois fiers de leur région ou contrée d’origine. »* Le parti du culte à Jeanne d’Arc en tant que combattante de la foi et de la royauté française, défend à présent ce qu’il méprisait naguère : il a entamé son virage ‘républicain’, en apparence et dans une visée électoraliste. C’est un détournement massif. Le FN est dans une laïcité à géométrie variable, douce avec les chrétiens, dure avec les autres religions du Livre et en particulier, l’islam.

* Vie publique, les discours dans l’actualité.

« L’extrême-droite n’est pas laïque,

elle est anti-islam et lie cette religion

à une ethnie envahissante »

Dans une interview donnée au magazine hebdomadaire Famille Chrétienne*, Marine Le Pen offre un exemple de cette laïcité à géométrie variable : « Je souhaite une laïcité renforcée, parce que je suis une pragmatique : aujourd’hui, la France est confrontée à la montée du fondamentalisme islamiste. Celui-ci se sert de l’argument de la liberté pour en réalité diffuser son idéologie. (...) Pour bloquer ce fondamentalisme islamiste, cela nécessite quelques sacrifices pour les autres religions, notamment pour nos compatriotes de confession juive, en renonçant au port de la kippa dans l’espace public. » Marine Le Pen et l’extrême-droite ne trouvent rien à redire aux revendications des catholiques intégristes. Ses préconisations sont en infraction avec les lois et les jurisprudences européennes et internationales qui posent comme principe la liberté de manifester ses croyances religieuses. On peut être contre le voilement mais aussi, pour prendre la formule Macronienne, « en même temps » être contre son interdiction totale par la loi, qui ne pourra de toute façon jamais être obtenue. Ce ‘renforcement’ concernerait aussi la communauté juive appelée à faire des efforts… de discrétion. À la question, dont la formulation est contestable, du journaliste « Le christianisme et l’islam doivent-ils être traités de manière identique au nom de la laïcité ? Pourquoi faire payer au christianisme les difficultés posées par l’islam ? », Marine Le Pen répond : « Pourquoi se créer des inquiétudes, alors que l’intégralité de l’inquiétude devrait être concentrée sur la montée en puissance du fondamentalisme islamiste, dont, il faut bien le dire, les chrétiens et les juifs peuvent être en particulier des victimes directes. » L’extrême-droite n’est pas laïque, elle est anti-islam et lie cette religion à une ethnie envahissante. La sémantique du FN a changé au sein du Rassemblement Bleu Marine, auteur d’un rapt des mots et des symboles de la République, alors même que la députée frontiste Marion Maréchal-Le Pen s’est dite appartenir à une génération « un peu saoulée par les valeurs de la République » et pour qui « la République ne prime pas sur la France »**. Cette conception de la laïcité portée par le FN n’a rien de républicain. La brutalité des promesses de Marine Le Pen ont peu à voir avec l’autorité dont ses électeurs l’investissent. Son interview valide les thèses indigénistes, qui seraient les grands gagnants de l’élection de Le Pen. Dans l’ouvrage Fatima moins bien notée que Marianne***, François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils affirment que « la laïcité est pour certains politiques devenue un instrument d’agression des minorités ». La laïcité est fustigée comme « conquérante », « extensive », c’est « une laïcité de conquête coloniale », et on repense au vocabulaire de safari employé par Macron : « chasse » et « traque »… La « neutralité laïque servant de paravent aux discriminations »****.

* Certains catholiques aiment se faire peur, article mis en ligne le 8 mars 2017.

** Article éponyme du Point, mis en ligne le 27 avril 2016.

*** Éditions de l’Aube, janvier 2016.

**** Pour une critique complète du livre : http://la-sociale.viabloga.com/news/fatima-moins-bien-notee-que-marianne-cette-nouvelle-sociologie-contre-la-science-et-contre-l-intelligence

« Emmanuel Macron a créé le cadre sémantique,

presque jurisprudentiel, permettant toutes

les revendications communautaristes »

Emmanuel Macron n’est pas plus exemplaire. On se rappelle  son interview par Jean-François Kahn sur la laïcité* qui avait suscité un émoi légitime. Ce n’est pas une maladresse, mais l’expression tranquille de sa pensée empreinte de libéralisme politique. Rappelons cette série d’actes : l’hommage qu’il a rendu à Jeanne d’Arc, son pèlerinage au Puy du Fou aux côtés du désormais frontiste de Villiers, ses rencontres avec des représentants religieux. Il déclarait : « Quand certains réclament des menus dans les écoles sans aucun accommodement et veulent que tous les enfants mangent du porc, ils pratiquent une laïcité revancharde dangereuse ». La laïcité deviendrait dangereuse parce qu’elle serait ‘revancharde’ à l’encontre de l’islam et des Arabes. Avec une alternative qu’il ose poser sans nuance et sans honnêteté : dans les écoles de notre pays, il y aurait soit des menus confessionnels, soit le porc serait obligatoire. Le site de son mouvement « En Marche », à la rubrique laïcité, il y a quelques mois, affichait le même vocabulaire agressif, parlant de « chasse au foulard dans les universités », de « traque dans les sorties scolaires » de « celles et ceux qui peuvent avoir des signes religieux ». Interrogé sur l’islam en France par Jean-François Kahn, Emmanuel Macron répond : « Et qu’on demande à des gens d’être des musulmans modérés ! Demanderait-on à des catholiques d’être modérés ? Non ! On demande à des gens de faire ce qu’ils veulent avec la religion pour eux-mêmes et d’être dans un rapport de respect absolu avec les règles de la République. (…) Dans le champ public, je ne leur demande qu’une seule chose : qu’ils respectent absolument les règles. Le rapport religieux renvoie à la transcendance et, dans ce rapport-là, je ne demande pas aux gens d’être modérés, ce n’est pas mon affaire. Dans sa conscience profonde, je pense qu’un catholique pratiquant peut considérer que les lois de la religion dépassent les lois de la République  ». Avec comme final cette envolée lyrique : « La République est ce lieu magique qui permet à des gens de vivre dans l’intensité de leur religion ». S’il devient légitime que les pratiquants considèrent que les « lois de la religion dépassent les lois de la République », c’est que la loi qui devrait s’appliquer à tous peut être subordonnée aux préceptes religieux d’une communauté et de ses leaders. Même si E. Macron précise qu’il s’agit des convictions personnelles des croyants, ceux-ci ne manqueront pas de vouloir mettre leurs actes en conformité avec leurs convictions profondes, et un candidat à l’élection présidentielle leur en aura donné quitus en validant la primauté des normes religieuses particulières, donc communautaristes, sur le Droit qui s’applique sur l’ensemble du territoire. Emmanuel Macron évoque avec une joie toute évangélique « l’intensité » de la pratique religieuse. C’est un élément de langage derrière lequel les extrémistes s’abritent quand on les renvoie à leurs pratiques rétrogrades : il ne s’agirait en fait que d’orthodoxie. Interrogé par Ali Baddou sur son refus de serrer la main des femmes**, le président-fondateur de l’ONG religieuse Baraka City s’était justifié en donnant l’exemple des juifs orthodoxes qui s’en abstenaient tout autant. Il se décrivait lui et sa pratique religieuse comme « orthodoxes ». On rejettera une pratique religieuse radicale, rétrograde, obscurantiste, mais si elle n’est qu’orthodoxe, nous ne nous y opposerons plus, notamment parce qu’une telle pratique se présente comme conforme au dogme, et que la critiquer reviendrait à s’en prendre au dogme. Les extrémistes, dont nous avalisons la stratégie en adoptant leurs éléments de langage, pourront maintenant dire qu’ils ne font que vivre « dans l’intensité » de leur foi. Emmanuel Macron a créé le cadre sémantique, presque jurisprudentiel, permettant toutes les revendications communautaristes. Il a même pris le contre-pied de l’arrêt de la Cour de Justice de l’Union européenne*** qui a expliqué dans un renvoi préjudiciel qu’une entreprise était tout à fait dans son droit en interdisant dans son règlement intérieur le port du foulard dans certains cas, comme celui de la mise en contact avec les clients. Ce fut une grande victoire pour celles et ceux attachés à la laïcité et opposés à la banalisation du voilement comme pratique ordinaire de l’islam. Emmanuel Macron lui, a préféré évoquer ces femmes en foulard empêchées de travailler. Quant à l’UOIF, qu’il a encore prétendu ne pas connaître lors du débat face à Marine Le Pen, lui qui connaît tant de choses, on ne peut s’étonner de son refus de rejeter le soutien que cette organisation islamiste lui apporte, elle ne fait en effet que « vivre dans l’intensité de sa foi ». Cette formule se referme comme un piège et banalise toutes les radicalités.

* Mis en ligne le 1er octobre 2016.

** Ancienne émission dominicale de Canal +, en date du 24 Janvier 2016.

*** http://curia.europa.eu/…/applica…/pdf/2017-03/cp170030fr.pdf

« Aucun des deux candidats ne défend

une vision de la laïcité conforme à celle des

républicains dignes de ce nom »

Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont une vision de la laïcité opposée en apparence. Mais à la vision multiculturaliste et communautariste de Macron répond la vision identitaire de Marine Le Pen : c’est toujours une conception de la Nation atomisée en segments ethniques, loin de celle à laquelle sont attachés les républicains : un corps politique indivisible. Quel que soit le vainqueur, la laïcité sans adjectif est perdante, ceux qui y sont attachés n’avaient d’ailleurs  guère de représentant durant cette campagne. C’est une drôle de défaite...

 

Fatiha Boudjahlat

Enseignante et militante au sein du Mouvement républicain et citoyen (MRC),

Fatiha Boudjahlat est avec Célina Pina la cofondatrice du mouvement Viv(r)e la République.

Elle est auteure de l’essai à paraître (aux éd. du Cerf) :

"Féminisme, tolérance, racisme, culture : Le grand détournement".

 

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4 mai 2017

« La science-fiction, viatique pour électeur indécis (France, 7 mai 2017) », par Jérôme Maucourant

Alors qu’au lendemain du débat qui a opposé les deux finalistes de l’élection présidentielle tout désormais nous donne à croire qu’Emmanuel Macron sera le prochain président de la République, je vous invite vivement à découvrir la contribution qui suit. Son auteur est Jérôme Maucourant, il est chercheur en sciences économiques et enseignant. Ce texte, né dune invitation que je lui ai soumise il y a une dizaine de jours, est exigeant mais riche et enrichissant. Ce regard porté sur le scrutin, sur les forces en présence, visibles et sous-jacentes, le tout utilement mis en perspective, est âpre et sans concession. À la fin, le message est clair, mais avec une infinité de nuance, parce que rien nest simple ou évident nen déplaise à ceux qui ont la leçon de morale - républicaine, forcément - facile : oui, il faut voter pour « Nicole Thibodeaux ». Mais pas un chèque en blanc. « Exigeons du Prince en cours d’élection qu’il donne un signal clair qu’il n’abusera pas du pouvoir. (...) Demandons-lui qu’il existe vraiment et qu’il ne soit pas cet androïde incarnant [cette froide abstraction quon a tous pris lhabitude dappeler] "le système" ». Merci à vous, Jérôme Maucourant, et merci à la fidèle Fatiha Boudjahlat pour sa précieuse intermédiation. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

The Simulacra

Illustration : http://www.flickriver.com

 

« La science-fiction, viatique

pour électeur indécis (France, 7 mai 2017) »*

par Jérôme Maucourant, le 3 mai 2017

Une prophétie américaine

Philip K. Dick fut rendu célèbre, juste avant sa mort, grâce à une remarquable adaptation cinématographique de l’un de ses romans : Blade Runner. Il est également l’auteur de Simulacres (The Simulacra, 1964), autre œuvre de science-fiction d’une redoutable pertinence pour penser notre monde contemporain. Pas simplement parce qu’on y voit le dernier psychanalyste en exercice : notre monde n’est-il pas celui où la quête de soi a cédé le pas à la recherche de simples techniques efficaces d’influence sur soi comme sur autrui ? Dans ce monde sans âme existe un Président : un androïde, en réalité. La first Lady, Nicole Thibodeaux, exerce la réalité du pouvoir et ne connaît pas l’usure du temps car elle est remplacée par des actrices lorsque le vieillissement fait son œuvre. Plus encore, les partis républicain et démocrate ne font plus qu’un, et la puissance des firmes est telle qu’elles en viennent à contrôler la politique et à s’immiscer de façon suffocante dans l’intériorité de chacun. Et l’odeur du nazisme imprègne ce monde de bien des façons…

« Philip K. Dick avait en son temps parfaitement

saisi le système de simulacres propre au capitalisme

post-totalitaire de la consommation de masse »

Plus de cinquante années après son achèvement, ce texte touffu - mais fort riche - se révèle une anticipation de notre brûlante actualité : Dick avait parfaitement saisi le système de simulacres, économiques comme politiques, propre au capitalisme post-totalitaire de la consommation de masse. Les vies politiques, en France ou aux États-Unis, s’inscrivent dans un paradigme dont nous voyons, jour après jour, l’actualisation de toutes les virtualités. La vérité était chose rare dans l’univers de Simulacres : Trump n’a fait que célébrer, de la façon la plus grotesque qui soit, cette vérité de l’absence de vérité et cette autre vérité que tout est permis. Comme Monsieur Jourdain, Trump fait donc du Nietzsche sans le savoir**. Il nous dévoile un monde de faux semblants, et c’est bien pour cela qu’il attise le ressentiment d’un certaine bourgeoisie intellectuelle-libérale, tellement à l’aise dans ce monde, avide du monopole de la critique et, bien sûr, libérée de tout souci de la vérité depuis bien longtemps***

* Je remercie Nicolas Roche de m’avoir donné l’idée de ce texte qui justifie le bien-fondé de cette pétition « Pas de chèque en blanc pour Emmanuel Macron ».

** « Non, ceux-ci sont loin d’être des esprits libres, car ils croient encore à la vérité... Lorsque les Croisés se heurtèrent en Orient sur cet invincible ordre des Assassins, sur cet ordre des esprits libres par excellence, dont les affiliés de grades inférieurs vivaient dans une obéissance telle que jamais ordre monastique n’en connut de pareille, ils obtinrent ,je ne sais par quelle voie, quelques indications sur le fameux symbole, sur ce principe essentiel dont la connaissance était réservée aux dignitaires supérieurs, seuls dépositaires de cet ultime secret : "Rien n’est vrai, tout est permis"... ». Voir Frédéric Nietzsche, La Généalogie de la Morale, 1887.

*** Son slogan pourrait être celui-ci  : tout n’est que relatif. Sauf cet énoncé…

Hermann Goering voyage dans le temps

L’affaire Mehdi Meklat – du nom de celui qui a envoyé des dizaines de milliers de tweets antisémites et homophobes – illustre parfaitement cette tendance d’une certaine bourgeoise à admirer le lumpenprolétariat. Celui-ci ose, en effet, ouvertement, s’asseoir sur toute forme de règles morales. Tout ce que le Haut-Paris compte de ces très intellectuels jouisseurs transgressifs connaissait parfaitement l’identité de l’auteur à la une de ses magazines ; et d’ailleurs, même après que cela fut connu, France-Culture se bornait à dire que tout cela était fort « complexe »*... Comment cette fraction de l’intelligentsia peut-elle décemment en appeler à la lutte contre le fascisme par un vote Macron le 7 mai 2017, alors qu’elle ne cesse de chérir ce qu’elle désigne par « fascisme » par ailleurs ? D’ailleurs, ces intérêts établis de la sphère culturelle ont assurément oublié que c’est probablement la complexité de Jean-Marie Le Pen qui permet de comprendre son négationnisme ! Mais, deux poids, deux mesures : le père Le Pen n’est pas un « indigène de la République » … Que le lecteur n’oublie pas aussi que, dans un admirable rituel d’inversion, c’est une supposée « fachosphère » qui serait coupable d’une cabale visant Meklat, jeune prodige supposé et déjà publié par le Seuil… Qui ne voit que ce reniement de la morale la plus élémentaire, cette négation de la common decency chère à Orwell, peut nourrir un désir réactif d’ordre qui conduit à bien des dérives ?

« Macron personnifie une politique

post-moderne qui fait bon marché

systématiquement de la vérité » 

Or, notre très probable président, Emmanuel Macron, incarne-t-il une parole de vérité et de courage qui irait à l’encontre de ces tendances néfastes de notre temps ? Il semble que non et qu’il personnifie au contraire une politique post-moderne qui fait bon marché systématiquement de la vérité. Il ne s’agit plus d’user de la ruse, chose naturelle en politique, mais de dire tout et son contraire. Comme vouloir combattre le multiculturalisme et nier simultanément l’existence d’une culture française. Anti- et pro-communautaristes peuvent ainsi se réjouir. Plus encore, au soir du premier tour de l’élection présidentielle, Macron se découvre, en premier lieu, curieusement, « patriote », thème jamais abordé jusque là. Comme ce mot est un fétiche de Marine le Pen, il se l’approprie sans vergogne pour mieux la qualifier de « nationaliste ». Mais, comment être patriote et nier la culture d’un peuple ? Expliquez cela aux Algériens et Irlandais : ils ne comprendront pas. Personne, à dire vrai, ayant quelque bonne foi en cette affaire ne peut comprendre les mots vides de Macron.

* Xavier de La Porte, « Mehdi Meklat : Internet est un lieu encore plus compliqué pour les gens complexes », La Vie numérique, le 21.02.2017 : « Oui, peut-être… Il y a sans doute chez Mehdi Meklat une complexité qui nous échappe, et lui échappe aussi. Mais voilà, qui d’autre que lui peut le savoir, à condition que lui-même le sache ? Une seule chose est certaine dans cette histoire : avec sa capacité de mémorisation, avec les possibilités qu’il offre de jouer avec les identités, avec ce qu’il permet de cette parole mi-privée mi-publique, avec le sentiment d’impunité qu’offre cette parole, Internet est un lieu compliqué. Mais c’est un lieu encore plus compliqué pour les gens complexes ». URL : https://www.franceculture.fr/emissions/la-vie-numerique/mehdi-meklat-internet-est-un-lieu-encore-plus-complique-pour-les-gens

Ne pas nommer l’ennemi ou la politique de la crainte

Il se découvre aussi, immédiatement après sa révélation patriotique, un grand penchant anti-terroriste. Fort bien. Mais c’est en 2012, avant que tant de grands crimes ne suivent, que Mohamed Merah a assassiné des enfants juifs parce juifs, premier crime de ce genre depuis 1945. Comment peut-on découvrir, ainsi, en une soirée électorale, un tel problème ? N’a-t-il pas déclaré ainsi : « Je ne vais pas inventer un programme de lutte contre le terrorisme dans la nuit »* ? Pour un ancien ministre, candidat depuis quelque temps déjà, la découverte de cette réalité sociale et de l’échec de la politique conduite par le gouvernement auquel il a appartenu est, pour le moins, inquiétante.

Il est encore plus inquiétant de refuser de désigner l’ennemi, ses dispositifs mentaux et matériels, autant de devoirs essentiels du vrai politique. Or, épousant la lâcheté d’un certain libéralisme multiculturel, Macron refuse toute critique sérieuse de l’islamisme (ou islam politique) par peur de critiquer l’islam lui-même ; cette équivalence entre islam et islamisme est d’ailleurs l’inadmissible dogme fondateur de l’idéologie totalitaire des Frères Musulmans. Ne pas combattre ouvertement l’islamisme est une grave faute morale et politique, car l’existence même d’une telle matrice idéologique permet que s’installe chez certains esprits l’idée que le passage à l’acte terroriste est légitime. Alors que l’État social est une réalité en  France, que tant de migrants veulent la rejoindre, que nous sommes loin de la situation de l’Irak détruit par les Anglo-Britanniques ou d’Alep anéantie par les Russes, c’est la « société française » que Macron fustige ! L’Express a ainsi rapporté, rappelons-nous**, que, selon le possible président, « la société française doit assumer une "part de responsabilité" dans le "terreau" sur lequel le djihadisme a pu prospérer. Il a notamment évoqué une disparition de l’idéal républicain de mobilité sociale ». Les morts du Bataclan auraient-ils donc quelque part de responsabilité dans cet assassinat de masse qui les a frappés ?

« Qui ne voit les gages de politiquement correct

adressés par Macron aux ténors d’une bourgeoisie

communautaire émergente ? »

Qui ne voit les gages de politiquement correct adressés ici par Macron aux ténors d’une bourgeoisie communautaire émergente***, jalouse de son capital victimaire ? C’est pourquoi il est une d’indulgence étonnante comme en témoigne son attitude**** face aux comportements communautaristes présents dans son mouvement*****. Faut-il rappeler qu’il n’y a pas d’islamisme modéré ? La logique intellectuelle du CCIF – « frériste » - s’inspire de penseurs comme Sayyed Qotb dont on peut dire le dogme en quelques mots avec un célèbre penseur marxiste arabe : « L’islam, selon Qotb, et avec lui tous les fondamentalistes serait différent et spécifique parce qu’il ne sépare pas le domaine religieux (la croyance) de celui du social (l’organisation du pouvoir de la  famille, de la vie économique »******. Il n’existe pas quelque chose comme un totalitarisme « modéré » avec des expressions parfois « radicales ». Le totalitarisme religieux (islamisme à la Hassan al-Banna, Sayyed Qotb et Tariq Ramadan) ou racial (nazisme) est un totalitarisme. On ne peut transiger avec lui : on doit le combattre.

Sans doute, moins que les questions politiques, la question économique ne se prête pas à autant de manœuvres visant à divertir l’attention de l’électeur. Longtemps, on a reproché à Macron de ne pas avoir un programme : c’était là une injustice affreuse. Car, notre probable président a toujours fait de la soumission aux normes de l’Union européenne l’essentiel de ses préoccupations. Bien sûr, le mot de soumission - comme acceptation de l’hégémonie du capital allemand et imitation d’un modèle de domination pour les autres classes dominantes de l’Europe - n’est pas mis en avant. Il s’agit plutôt, comme on le fait depuis trente ans,  d’affirmer qu’il faut adapter les Français frileux et arriérés aux « grands vents » de la mondialisation et de « construire l’Europe » etc. Comme si les inégalités n’avaient pas explosé, comme si Trump et Poutine n’étaient pas aux commandes …

* Sur RTL, rapporté par France Télévisions, le 21/04/2017.

** Le 23 novembre 2015, selon L’Express, publié le 23/11/2015.

*** Dont une expression associative est le Collectif contre l'Islamophobie en France (CCIF).

**** A propos de la récente affaire Saou : « C’est un type bien. C’est un type très bien, Mohamed. Et c’est pour ça que je ne l’ai pas viré », dit-il selon l’échange diffusé sur le Facebook Live de la station de radio. Tout juste le candidat admet-il « un ou deux trucs un peu plus radicaux. C’est ça qui est compliqué. » Voir LeFigaro.fr, « Macron qualifie de "type bien" son ex-référent accusé d’accointances avec le CCIF », le 15/04/2017.

***** Ces dires rapportés par le Figaro sont fiables : il n’y a pas d’exagération relativement à la vidéo disponible. Quoi qu’on pense du Figaro par ailleurs... L’extrême-droite islamiste, incarnée par le CCIF et ses satellites, bénéficie encore ici de la « complexité » de la situation. Complexité alléguée dont ne bénéficie pas l’extrême droite traditionnelle ni ceux qui se refusent à signer un chèque en blanc à Macron  pour le second tour ne la présidentielle : ceux-là sont considérés comme moralement condamnables, comme Jean-Luc Mélenchon, et non pas comme politiquement discutables. Cette moralisation du débat public et ce « deux poids, deux mesures » systématique a quelque chose de proprement intolérable.

****** Samir Amin, La déconnexion – comment sortir du système mondial, Paris, La découverte, 1986.

L’arrivée de Thorstein Veblen

« La fonction de protection, propre

millénaire du pouvoir, doit-elle être

effacée de la discussion politique ? »

L’autre problème – étroitement lié aux précédents -, c’est-à-dire la « subordination de l’industrie à la finance », pour reprendre un mot du grand économiste et sociologue américain, Thorstein Veblen*, n’est jamais posé par Macron. Ses actes, lorsqu’il était ministre, laissent présager plutôt un dédain de l’économie matérielle**, alors qu’elle doit être la fin de la politique économique, la finance n’étant qu’un moyen. Tout se passe comme si il suffisait de faire en sorte que les marchés soient les plus souples possibles, qu’aucune entrave ne leur soit  opposée pour que chacun puisse goûter des dividendes de la liberté capitaliste. Pourtant, la crise de 2008 a eu lieu ! Doit-on également occulter les dégâts causés par une concurrence inique portant sur les règles (environnementales, fiscales, sociales), et non pas sur les seuls biens et services ? Comme si la fonction de protection*** – propre millénaire du pouvoir – devait être effacée de la discussion politique. Il est certes évident que les intérêts établis (de plus en plus héréditaires) de notre société ne veulent pas d’obstacle à leur démesure…

* Sur cet auteur : http://thorstein.veblen.free.fr.

** « Tant pis si ce grand ministre de l’Économie a vendu deux aéroports, notamment celui de Toulouse-Blagnac, stratégique puisque Airbus y a une partie de ses usines. Et tant pis s’il l’a bradé pour une rentrée d’argent rapide et facile, à un riche Chinois qui depuis est en fuite parce qu’il est poursuivi par la justice de son pays. Comment imaginer que pour faire rentrer de l’argent, il ne vendra pas les bijoux de famille, puisqu’il n’a qu’un attachement vague à la France, lui qui incarne la mondialisation et ce qu’elle porte de dilution des identités nationales. Non, il incarne la réussite. » Voir Fatiha Boudjahlat, « Macron, le rêve américain et la simulation du partage », le 24 avril 2017.

*** Voir du regretté Philippe Cohen, Protéger ou disparaître. Les élites face à la montée des insécurités, Gallimard, 1999.

Peut-on raisonnablement voter pour Macron ?

Dans de telles conditions, voter en faveur de Macron serait pure déraison, si n’existait, en face de lui, une candidate effectivement redoutable, Marine Le Pen. Non que le Front national soit fasciste* : c’est plus un avatar de cet inquiétant mouvement de fond des sociétés occidentales qui a permis à des Trump, Orban etc. d’accéder au pouvoir. Parler de façon inconsidérée du fascisme, comme certains parlent de génocide à tout propos (souvent les mêmes), ne fait que démobiliser les consciences et banalise des événements comme la Shoah. En vidant les mots de leur sens, on produit le contraire de ce qui est attendu. Le problème est plutôt que Marine Le Pen ne soit pas républicaine au sens de la tradition française du républicanisme. Celle-ci se fonde sur la déclaration française des droits de l’homme et du citoyen, ce qui interdit de mépriser autant l’un que l’autre. Et c’est pourquoi les transferts de souveraineté faisant éclater l’identité toute française entre citoyenneté et nationalité** vont contre l’esprit de notre république, c’est pourquoi la doctrine de la « préférence nationale » mutile son âme. Il n’est point besoin d’agiter l’épouvantail du fascisme.

Il ne s’agit nullement donc de nier la légitimité de l’organisation politique d’un peuple singulier sous la forme de la nation et le droit de ce peuple à organiser la venue d’autres hommes sur son territoire. Mais, dès que des hommes vivent ou travaillent dans le territoire de la République, ils bénéficient d’une égale dignité (qui n’existe pas nécessairement dans leur pays d’origine, d’où leur arrivée). C’est notamment vrai dans le cadre du travail : comment penser de façon républicaine que les droits sociaux attachés aux travailleurs puissent varier selon l’origine de ceux-ci, sinon à nier leur égale dignité ? On mesure l’extraordinaire responsabilité de ceux qui, détruisant le cadre de la souveraineté nationale, favorisent le recours à un parti qui prétend la défendre… On objectera que bien des « républiques » (en Turquie, en Iran etc.) font des discriminations selon l’origine et qu’un même mouvement s’enclenche en Europe. Disons que, d’un point de vue français, ce sont des États, et non des républiques, et que dans certains cas, ces États ont un régime économique et un système politique qui les rapprochent, effectivement, du vieux fascisme européen. Raison de plus pour les combattre ouvertement, notamment sous le drapeau de la laïcité, ce que ne fait pas Macron.

« Ce n’est pas tant le racisme que le sentiment

d’une confiscation de la démocratie

qui alimente le vote FN »

Comment alors s’assurer que le Pen ne soit pas élue ? Il suffit d’entendre la rue, qui ne veut redonner un blanc-seing à un président élu comme le fut Jacques Chirac en 2002, et donc de s’engager à former un gouvernement d’union nationale qui autorise, sur certains points, la consultation du peuple par voie référendaire. Notamment pour faire évoluer le système de représentation afin que ne se reproduise plus jamais une situation où, avec 17 % des inscrits au premier tour, l’on puisse aisément gouverner la Nation toute entière en empêchant tout débat de fond. Le fait de refuser, par avance, toute discussion sur ce point au nom d’un supposé danger fasciste, c’est exciter les citoyens à manifester leur colère en votant Le Pen en raison de ce sentiment de dépossession monstrueux qui ne peut que justement les saisir. Ce n’est donc pas par racisme que, fondamentalement, tant de citoyens se sentent autorisés à un tel vote mais parce que la démocratie leur est confisquée.

Macron peut accéder au pouvoir, les cosouverains doivent même lui donner ce mandat ; mais, il ne doit pas abuser de ce pouvoir. Malheureusement, il ne donne aucun signe de renoncer par avance à cet abus que lui permet cette situation extraordinaire. Tous ceux qui estiment normal de ne pas exiger de Macron quelque engagement de la nature de ceux que nous évoquons, qui nous pressent de se fier à sa seule personne comme le réclame le vénérable maire de Lyon, ne font que favoriser un vote de protestation. Jamais le libéralisme n’a justifié autant de distance par rapport à l’exigence démocratique : persévérer ainsi, c’est construire les fondements d’une apocalypse en 2022.

* On ne peut à tort et à travers qualifier de néofascistes ces nouvelles formes politiques. Le fascisme doit être pensé avec des matériaux historiques rigoureux, qu’on peut trouver par exemple dans les Essais de Karl Polanyi (Seuil, 2008 ; inspiré par ces thèses, voir Jérôme Maucourant, « Le nazisme comme fascisme radical », Augustin Giovannoni, Jacques Guilhaumou, Histoire et subjectivation, Kimé, pp.197-218, 2008). Un des facteurs essentiels du fascisme est la non-reconnaissance des élections démocratiques (qu’elles soient politiques ou syndicales) et la dictature économique des propriétaires des moyens de productions. C’est pourquoi le nazisme a impliqué une privatisation de la politique économique du Troisième Reich (comme l’a suggéré Nobert Frei dans L’État hitlérien et la société allemande - 1933-1945, Le Seuil, 1994). La planification nazie était l’expression même d’un pouvoir de classe. L’entreprise, à l’image de la “communauté nationale”, est dirigée par un “Führer” qui n’est rien d’autre que l’ancien patron. Or, le capitalisme ne veut plus, pour l’essentiel, perpétuer sa domination par ce genre de procédés qui impliquait les camps et la terreur au quotidien. L’actuelle mondialisation est bien plus efficace, à cet égard, outre qu’elle est porteuse de profits bien plus amples et aisés à obtenir que par un recentrage de l’économie sur un cadre national ou même continental. Nul hasard donc à ce que la colère contre le système socio-économique se nourrisse du mépris du verdict des urnes… Orban et (Marine) Le Pen ne n’inscrivent pas dans le sillage de Hitler, dont Polanyi nous rapporte ces propos : « la démocratie en politique et le communisme en économie sont fondés sur des principes analogues ». Beaux paradoxes de notre temps ! Enfin, le fascisme comme le nazisme, qui était un fascisme radical, se proposait de créer un homme nouveau. Karl Polanyi précisait ce point en commentant la signification d’une institution fasciste : les corporations. Elles brouillaient la distinction entre l’économique et la politique au seul profit de l’économie de la façon suivante : «  [Les corporations] se transforment en dépositaires de presque tous les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires qui relevaient auparavant de l’État politique. L’organisation effective de la vie sociale repose sur un fondement professionnel. La représentation est accordée à la fonction économique : elle devient alors technique et impersonnelle. Ni les idées ni les valeurs ni le nombre des êtres humains concernés ne trouvent d’expression dans ce cadre. Un tel ordre ne peut exister sur la base de la conscience humaine telle que nous la connaissons. La période de transition vers un autre type de conscience est nécessairement longue. Hitler parle en termes de générations pour donner une idée de sa durée. » (Essais de Karl Polanyi, op. cit., p. 394).

** Voir Claude Nicolet, Histoire, Nation, République, Paris, Odile Jacob, 2000.

Déjouer le jeu des simulacres politiques en dépit d’un nécessaire vote Macron

L’antisémitisme, qui s’est développé sur fond d’une mondialisation libérale, s’est infiltré comme jamais à gauche, comme le montre l’affaire Meklat. Le communautarisme – lié fondamentalement à cet antisémitisme - ne semble pas constituer un problème pour Macron. Comme l’illustre la belle métaphore des voyages dans le temps d’Hermann Goering à la rencontre de Nicole Thibodeaux, la question nazie, cette maladie de la modernité, demeure irrésolue. Dick avait aussi bien anticipé cette constitution d’un parti unique de la pensée unique : Macron se veut ainsi le chef du parti du « progrès », d’une gauche et d’une droite réunifiées sous sa férule. Le parti du « progrès » - dans sa terminologie - s’oppose aux conservateurs de tous ordres : peu lui importe que, parmi ses conservateurs, nombreux sont ceux qui veulent conserver la nature, une certaine idée de la société, de l’école, et que, pour eux, à la différence de Macron, le but est tout et le mouvement n’est rien.

« Oui, il faut voter pour Nicole Thibodeaux...

mais pas sans garantie ! »

Faut-il voter pour Nicole Thibodeaux, allégorie d’un pouvoir politique se vidant de sa substance aux profits de puissants intérêts privés ? Oui. Mais, de grâce, cessons de faire la leçon de morale à ceux qui craignent légitimement la possibilité d’un terrible abus de pouvoir. Exigeons du Prince en cours d’élection qu’il donne un signal clair qu’il n’abusera pas du pouvoir. Bref, demandons-lui qu’il existe vraiment et qu’il ne soit pas cet androïde incarnant le « système » ; selon ce terme si curieusement « populiste »* qu’il emploie, comme Marine Le Pen… En général, ceux qui ne posent pas cette question essentielle favorisent le contraire de ce qu’ils souhaitent. Mais certains, parmi eux, nous le savons, se réjouissent, en réalité, de cette aubaine qui permettra à l’Union européenne de continuer à défaire la République.

Il nous faut voter pour Nicole Thibodeaux : Dick, au secours !

* Selon l’AFP, 16/11/2016, « Emmanuel Macron a levé mercredi à Bobigny le faux suspense en annonçant sa candidature "irrévocable" à l’élection présidentielle, en opposition au "système", compliquant encore les projets de son parrain en politique, François Hollande ». URL : http://www.lepoint.fr/politique/emmanuel-macron-candidat-a-l-election-presidentielle-16-11-2016-2083431_20.php

 

Jérôme Maucourant

Jérôme Maucourant est chercheur associé

en sciences économiques (délégation CNRS au lab. HiSoMA).

 

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24 avril 2017

« Les défis du prochain président français en matière de défense », par Guillaume Lasconjarias

Le premier tour de l’élection présidentielle s’est tenu hier ; tirer les enseignements du scrutin n’est pas l’objet du présent article, dont le corps a d’ailleurs été écrit quelques jours avant le vote, le 18 avril. Son auteur, que je remercie ici, est un fidèle de Paroles d’Actu, Guillaume Lasconjarias, chercheur au collège de Défense de l’OTAN. Il a accepté, à ma demande, de plancher sur un sujet à enjeu majeur pour le futur locataire de l’Élysée : les priorités et défis à venir en matière de défense. Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche

 

Armée de l'air

Photo : O. Ravenel @ Armée de l’Air.

 

« Les défis du prochain président français

en matière de défense »

par Guillaume Lasconjarias, le 18 avril 2017

Celui ou celle qui entrera à l’Élysée le 7 mai prochain n’aura que peu de temps ou de latitude pour savourer sa victoire, tant son agenda diplomatique et sécuritaire requerra son attention. Après une campagne électorale où les questions de défense ont pris une place plus importante qu’à l’accoutumée, le nouvel élu se trouvera placé face à de lourdes responsabilités, dans un environnement stratégique volatile, complexe et en recomposition. Face à une administration américaine difficile à cerner, dans une Europe qui se cherche après le Brexit, avec un Moyen-Orient toujours rongé par la crise syrienne, et le suspens d’une Corée du Nord jouant avec le feu nucléaire, les incertitudes pèsent sur la place et le rôle que souhaite jouer la France.

Bien évidemment, les défis de l’heure nécessitent de jongler entre de multiples priorités, et quitte à faire des choix, il s’agit peut-être de souligner ceux qui permettront à la France de tenir sa place et de garder sa voix dans le concert des nations. Pour cela, cinq priorités doivent être considérées.

L’épineuse question du budget de défense.

Tous les principaux candidats se sont entendus sur une nécessaire hausse de la part du PIB consacré à la défense, pour atteindre – selon un horizon plus ou moins long – le chiffre de 2% (hors pensions, suivant les normes que retient l’OTAN). Pour la France, qui est actuellement à 1,79%, cela signifierait une hausse régulière pendant la durée de toute la prochaine législature. Si l’année 2016 a marqué un coup d’arrêt à l’érosion continue du budget de la défense avec, pour la première fois depuis 35 ans, un rebond (et près de 650 millions d’euros injectés), politiques et militaires s’accordent sur le besoin de poursuivre en ce sens. Encore s’agira-t-il de savoir à quoi consacrer ce budget : maintien et remplacement d’équipements dont certains sont à bout de souffle, acquisition de nouvelles capacités, modernisation de la dissuasion nucléaire ? Tout est urgent.

Le renouvellement de la dissuasion nucléaire.

Là encore, peu de divergences entre les candidats, qui jugent que la dissuasion nucléaire est la clé de voûte de la défense française. Donc, et à l’exception de Mélenchon, tous gardent les capacités duales (aéroportée et sous-marine), mais ils devront songer à leur modernisation. Pesant actuellement autour de 10% du budget total de la défense, le coût devrait progresser pour doubler dans les dix prochaines années, passant de 3,5 à près de 6 milliards par an. Les nombreux chantiers d’études – de la nouvelle génération de sous-marins lanceurs d’engins aux missiles – ne manquent pas ; ils forceront à des choix critiques : soit le renoncement à l’une des deux capacités, soit une cannibalisation accrue sur les forces conventionnelles, soit – et c’est le plus souhaitable – une augmentation réelle du budget de la défense. 

La lutte contre le terrorisme.

« Comment garantir la sécurité

des citoyens sans obérer les capacités

opérationnelles des armées ? »

Depuis le Livre blanc de 2008 qui a intégré la notion de continuum sécurité-défense, les armées se sont affirmées dans la lutte contre le terrorisme, autant par le biais d’interventions extérieures (en Afghanistan puis au Mali) que dans des opérations intérieures. Mais le choix de déployer plus de 10 000 soldats en permanence après les attentats de 2015 dans le cadre de l’opération Sentinelle pose de vraies questions sur la séparation des rôles entre forces de l’ordre et forces militaires, comme sur l’efficacité d’un tel dispositif. Comment garantir la sécurité des citoyens sans obérer les capacités opérationnelles des armées ? Les réflexions sur l’essor de la réserve militaire et la création d’une garde nationale semble une piste, comme sur une meilleure répartition des tâches entre les armées (dont la gendarmerie) et la police.

Accroître les cyber-capacités.

Après une campagne présidentielle américaine où l’on a accusé la Russie de manipuler les votes, le risque de cyber attaques ou pour le moins de cyber influence sur les élections semble suffisamment sérieux pour que les autorités françaises aient pris des mesures actives. La France s’est déjà dotée de moyens – avec l’Agence nationale de la Sécurité des Systèmes d’information (ANSSI) et la création en janvier dernier d’un « cyber commandement » –, mais il faut encourager cette priorité nationale. Cela passe notamment par un renforcement des capacités technologiques comme techniques, une politique de ressources humaines ambitieuse (en lien avec les entreprises privées et les écoles pour favoriser le recrutement) et une réflexion doctrinale pour adapter notre outil de défense en allant pourquoi pas vers une quatrième armée.

Europe de la défense ou volet européen de l’OTAN.

La France doit-elle revoir ce qu’elle attend de sa participation à des alliances de défense ? Qu’il s’agisse de sa réintégration pleine et entière à l’OTAN en 2009 ou de ce qu’elle espère de ses voisins européens, les dernières années n’ont pas permis de définir les attentes de Paris. Le BREXIT offre peut-être l’occasion d’une coopération renforcée avec l’Allemagne mais aussi avec l’Italie et l’Espagne, à condition que l’Union européenne accepte de passer à la vitesse supérieure. D’un autre côté, les effets de chaud et froid soufflés par l’administration Trump incitent les membres européens de l’OTAN à dépenser plus et mieux pour ne plus se satisfaire d’une position de « passager clandestin ». Dans tous les cas, Paris devra être au centre du jeu pour convaincre ses partenaires que la puissance militaire française sert les intérêts de ses alliances en même temps que les siens propres.

« Plus que des choix, les options du prochain

Président seront surtout des arbitrages... »

Entre grandeur militaire à retrouver, stratégie sur le long terme à définir et budget à consolider et préserver, le 8e président de la Ve République devra accepter que ses choix, quels qu’ils soient, seront avant tout des arbitrages.

 

Guillaume Lasconjarias 2017

Normalien agrégé, Guillaume Lasconjarias est chercheur au collège de Défense de l’OTAN.

 

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16 avril 2017

« Médias et Wikipédia : le triomphe médiatique des obscurantistes », par Dimitri Casali

L’oeuvre de Dimitri Casali, historien, essayiste auteur de nombreux publications traitant de l’histoire de France, est tout entière empreinte de l’idée suivante : il faut s’attacher à transmettre un récit dont le peuple puisse être fier, il en va de la cohésion nationale, elle-même fonction du respect que devraient inspirer le pays et son passé, de la foi que ce passé devrait insuffler dans l’avenir. Cette position, celle des tenants de ce que l’on appelle le « récit national », est controversée, parce qu’on la soupçonne régulièrement de trop mettre l’accent sur la lumière, d’occulter le moins glorieux - quand tant d’autres se complaisent à dessein dans le travers opposé. Nous ne trancherons pas ici ce débat. Mais, sept mois après sa première tribune dans Paroles d’Actu, j’ai souhaité à l’occasion de l’élection présidentielle approchant lui offrir un espace de tribune libre ayant rapport au scrutin. Sa production, qui coïncide avec la sortie récente de son dernier ouvrage en date (La longue montée de l’ignorance, éd. First), "tape" plus large et plus profond que la présidentielle : « Médias et Wikipédia : le triomphe médiatique des obscurantistes ». La culture et ses lignes de front... Une exclu Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche

 

La longue montée de l'ignorance

La longue montée de l’ignorance, éd. First

 

« Médias et Wikipédia : le triomphe médiatique

des obscurantistes »

par Dimitri Casali, le 15 avril 2017

Un nouveau plafond de verre est en train de voir le jour. Il concerne tous ceux qui veulent déconstruire notre héritage. Faire table rase de nos racines historiques, voilà bien un projet totalitaire. L’ignorance a toujours été un outil des dictateurs pour asservir les peuples. Mais si les tenants de la table rase sont omniprésents dans les médias ils se font ravageurs sur le Net et en particulier sur Wikipédia. C’est à un vrai plafond que va se heurter la nouvelle génération : celui du réel, car dans les classements internationaux notre école et nos universités n’en finissent pas de chuter. Comment ne pas s’en inquiéter ? Car la culture est aussi ce qui redonne de la force et de l’espoir, ce qui permet de se sentir rattaché à son pays. Là où le « vivre ensemble » ne propose pour relier les individus que le vide de la théorie, la culture générale rassemble les individus, car elle leur permet de se sentir reliés les uns aux autres à travers une histoire commune. Que l’histoire de France ait été faite par tant de nouveaux arrivants qui vouaient un culte à la culture, la littérature, l’histoire françaises n’est pas un hasard.

Grâce à la science, l’homme a cru en la certitude que la connaissance le sortirait des ténèbres. Or, malgré les découvertes scientifiques majeures, l’obscurité est plus que jamais présente à ses côtés. Aujourd’hui, il y a une peur viscérale de la régression, du déclassement, de la déchéance même. La croyance fondamentale dans le progrès, ou même dans le retour des cycles crise/développement, ne fonctionne plus et cela nous oriente vers des solutions radicales. Les actes terroristes au nom des religions en sont l’expression la plus violente. On peut se rendre compte de la montée de l’ignorance et du déclin intellectuel et moral qu’elle entraîne de multiples façons : en regardant la télé, en écoutant la radio, en surfant sur Internet, d’où suintent de partout l’idéologie du relativisme où tout se vaut, le laisser-aller, l’abandon, le reniement, l’habitude de se vautrer dans la détestation de tout ce qui est beau et grand. Nous descendons toujours plus bas dans la déchéance médiatico-politique.

« Pourquoi voit-on si peu de savants

à la télévision ? »

La médiocrité des débats politiques télévisés et des propos politiques ou culturels en est la preuve. Cette plongée dans le néant d’idées, dans l’ivresse narcissique, dans la violence sectaire, dans le culte de l’anecdotique n’est rien d’autre que le reflet du vide absolu de nos dirigeants actuels. Et l’on pourrait se demander pourquoi nous voyons si peu de savants à la télévision. On en voyait dans les grandes émissions comme « Apostrophes », « Bouillon de culture », « Le Grand Échiquier » pour ne citer qu’elles. Les vrais savants sont ceux qui connaissent les limites de leur savoir, c’est-à-dire l’infini de leur ignorance… d’où sans doute une grande modestie et une aversion pour les projecteurs.

Tout cela est d’une infinie gravité, car cela reflète l’abêtissement de notre société, conséquence d’un long déclin de l’intelligence, de l’ouverture d’esprit, de l’esprit critique. L’éducation et la culture à travers les médias devraient être le grand dessein du futur, le but ultime, le vrai miracle qui pourrait avoir, avec un énorme investissement financier, un réel effet. Elles seraient les seuls antidotes à la prise en main par des intégristes religieux ou médiatiques transmettant leurs transes à des foules assommées par la misère et abruties par l’ignorance. Lorsque le journaliste Jean-Michel Apathie déclare que son rêve est de « raser le château de Versailles », on reste dans la même logique, une logique négationniste qui vise à détruire tout ce qui nous a précédés, à détruire nos racines. Le 9 novembre 2016 sur la chaîne de télévision Public Sénat, invité de l’émission « On va plus loin », il explique doctement : « L’esprit politique français est fabriqué par le souvenir de Louis XIV, de Napoléon et du général de Gaulle, quand on fait de la politique en France, madame, c’est pour renverser le monde, moi si un jour je suis élu président de la République, savez-vous quelle est la première mesure que je prendrai ? Je raserai le château de Versailles […]. Ce serait ma mesure numéro un, pour que nous n’allions pas là-bas en pèlerinage cultiver la grandeur de la France. » Voici un bel exemple de crétinisation, d’ignorance contre laquelle il nous faut nous mobiliser, surtout quand il est fourni par un journaliste qui intervient dans les chaînes et radios publiques. Rien n’exige que l’entrée dans l’ère postmoderne se fasse par la trahison des héritages les plus nobles et des idéaux les plus élevés.

« Faire ses devoirs ne consiste plus à chercher

dans des livres mais à taper des mots-clés »

Pourtant en ce début de XXIe siècle, jamais nous n’avons été aussi connectés, avec une quantité d’informations qui semble illimitée. La connaissance semble partout, à portée de clic. Ainsi, Internet a changé la scolarité des élèves. De nos jours, faire ses devoirs ne consiste pas à chercher dans des livres des informations pour pouvoir répondre à des questions, mais à taper des mots-clés dans des moteurs de recherche. Autant dire que cette méthode ne favorise ni la réflexion personnelle ni la mémoire. Sans compter que les "sources" consultées par les élèves ne sont pas nécessairement fiables, y compris l’incontournable encyclopédie en ligne Wikipédia.

Wikipédia offre un parfait exemple de la façon dont Internet organise la connaissance du point de vue problématique de la popularité. Si la population est constituée, comme le disait Stuart Mills et avant lui Platon, d’une majorité de sots et d’une minorité de sages, la notion même de savoir collectif n’est pas sans poser un problème. De fait, Internet a ouvert la voie à la culture de l’amateur, si omniprésente que par contrecoup, l’expertise et le savoir perdent du terrain. Wikipédia ne compte pas moins de 600 articles (!) rattachés au personnage Homer des Simpsons, contre un peu moins de la moitié au Homère de l’Odyssée...

« Sur les réseaux sociaux, une sorte d’état de nature

proche de celui que décrivait Hobbes »

Force est de constater que quinze ans après son lancement, l’encyclopédie en ligne est omniprésente. Google et Wikipédia sont étroitement liés puisqu’en règle générale le moteur de recherche renvoie en premier résultat à l’article de l’encyclopédie en ligne. Or, Wikipédia est par définition bourrée de demi-vérités et d’erreurs. Selon les mécanismes de la e-réputation, l’internaute prend d’autant plus de poids qu’il partage, discute, écrit et commente beaucoup. Que ce soit sur Wikipédia, parmi ses followers actuels et potentiels, sur Twitter ou au sein de son réseau d’"amis" sur Facebook, le plus actif est systématiquement plus respecté, plus écouté. Il en résulte une sorte d’état de nature proche de celui décrit par le philosophe Hobbes, où les plus bavards imposent leur loi et où des sujets futiles qui passionnent les internautes l’emportent sur des sujets ardus. Ainsi Wikipédia ne compte pas moins de 600 articles (!) rattachés au personnage Homer des Simpsons, contre un peu moins de la moitié au Homère de l’Odyssée... L’article consacré à Star Wars est plus long que celui sur la guerre en Irak et celui consacré au général français Gallieni – accusé notamment d’avoir été un massacreur à Madagascar (avec des chiffres à l’appui totalement faux), est un monceau de désinformations... Enfin la notice de l’homme politique André Tardieu, trois fois président du Conseil dans la période 1929-1932 le décrit comme un affairiste crypto-fasciste...

« Sur l’histoire et la politique, Wikipedia est un lieu

où se jouent des guerres idéologiques »

Ce qui est problématique, c’est que de plus en plus de journalistes se contentent de recopier par paresse les informations qu’ils trouvent sur Wikipédia, sans vérifier les sources. En réalité, les domaines où Wikipédia compte très peu d’erreurs sont les domaines scientifiques pointus, où les intervenants sont en grande majorité des spécialistes. Les autres domaines, comme l’histoire ou la politique, sont souvent l’objet de guerres idéologiques. Les contre-vérités se glissent d’autant plus facilement que l’anonymat du web permet de faire intervenir un ou des contributeurs à sa place. Mais la principale plaie de l’encyclopédie en ligne sont les affabulateurs, ceux qui s’amusent à insérer des erreurs. Rappelons que Wikipédia est contrôlée par des "patrouilleurs" bénévoles volontaires qui peuvent être n’importe qui, spécialiste ou non. Ils ne peuvent donc évidemment pas tout vérifier et n’ont pas la science infuse. Quant à la "neutralité" de Wikipédia, elle est jour après jour totalement remise en cause. Ainsi, il y a deux mois j’en ai même fait la triste expérience avec des attaques particulièrement odieuses et diffamatoires puisque sur ma notice Wikipédia il était carrément écrit  : « Dimitri Casali  ennemi de la démocratie… ». J’ai dû remuer ciel et terre pour faire supprimer cette ignominie. Cette encyclopédie en ligne à laquelle tout le monde a accès et peut raconter n’importe quoi devient un véritable péril. C’est devenu une sorte de Big Brother. Bientôt, les gens vont s’auto-censurer pour éviter de se retrouver dans ma situation où mes détracteurs viennent impunément contrefaire la vérité à mon sujet...

« Nos ancêtres, c’est nous dans le passé,

nos descendants nous dans l’avenir...

il convient de ne pas l’oublier »

Malgré cela nous devons continuer à nous battre pour nos valeurs et repères. Notre pays ne pourra résister longtemps aux assauts quotidiens des médias, des contempteurs de la pensée unique, des 80% des journalistes ignares et du gauchisme culturel tout puissant. Ce maelström communicationnel entretient la montée du multiculturalisme, du communautarisme et d’un altermondialisme désintégrant notre identité culturelle qui nous rappelait le génie de la civilisation française. Je vais vous avouer ma grande faute que l’on me reproche chaque jour : c’est d’avoir voulu rester fidèle à la mémoire de nos pères et à notre "Grande Nation", comme on l’appelait au XIXème siècle, qu’ils avaient su bâtir. Car nos ancêtres, c’est nous dans le passé, nos descendants, c’est nous dans l’avenir... Je fais donc le vœu que des plus jeunes m’entendent et prennent enfin le relais.

 

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