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Paroles d'Actu
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29 juillet 2016

« De Vigipirate à Sentinelle vers une Garde nationale ? », par Alain Coldefy

L’amiral (2S) Alain Coldefy, directeur de la prestigieuse Revue Défense Nationale, est de ces voix de militaires auxquelles on prête l’oreille dans un pays qui, pendant longtemps, s’est peut-être senti moins directement concerné par les questions de défense. La réalité froide du terrorisme de masse qui, depuis dix-huit mois, a frappé le territoire national à au moins trois reprises et causé plus de 230 morts violentes, ne pouvait pas ne pas remettre la sécurité, la défense, le policier et le militaire au cœur des préoccupations premières de nos concitoyens.

M. Coldefy, qui avait déjà répondu aux questions de Paroles d’Actu en décembre dernier, a fort aimablement accepté la proposition d’article que je lui ai soumise le 17 juillet - soit trois jours après l’attentat de Nice - autour de la thématique suivante : « Quels dispositifs sécuritaires face à la menace terroriste en France ? ». Son texte m’est parvenu ce jour, au lendemain de la confirmation par le président de la République de la constitution d’une « garde nationale ». Synthèse et point de vue d’un expert, précieux parce qu’éclairants - qu’il en soit, ici, remercié. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Sentinelle 2016

Patrouille de soldats à Paris dans le cadre de l’op. « Sentinelle », nov. 2015. Cr. photo : Charles Platiau/Reuters.

 

« De Vigipirate à Sentinelle

vers une Garde nationale ? »

par l’amiral Alain Coldefy, le 29 juillet 2016

Le président de la République a décidé le 28 juillet 2016 la constitution d’une « Garde nationale » à partir des éléments existants des réserves opérationnelles. Ce n’est pas la première fois que le chef de l’État en parle, mais il semble à de nombreux observateurs que le projet pourrait aller à son terme à la suite des récents attentats.

C’est le moment de s’interroger sur le dispositif sécuritaire qui se met en place dans notre pays, au fil tragique des attentats meurtriers qui frappent délibérément « à l’aveugle », les auteurs et leurs commanditaires le revendiquent haut et fort.

Quelques mots d’abord sur le terrorisme...

Le terrorisme est un mode d’action, comme l’espionnage, la piraterie, l’esclavage ou le brigandage. C’est un mode d’action quasi « éternel », et « qui le restera », pour paraphraser un grand homme de l’histoire de France. Mais le terrorisme, pour terrible qu’en soient les effets sur les populations, n’a jamais détruit aucun État digne de ce nom.

La guerre est également un mode d’action, mais ce qui fait la différence, c’est qu’elle est un affrontement temporaire et par les armes entre deux adversaires ou ennemis, et, dût-elle durer cent ans, elle s’achève un jour par nature. En revanche, la guerre peut détruire des États, nul besoin d’être historien pour le savoir.

La « guerre contre le terrorisme » ou « la France est en guerre » sont donc deux expressions qui pourraient apparaître comme pleines de sens « politique », dans les rapports entre l’État et les citoyens, et vides de sens « pratique » comme cela est expliqué plus haut.

« On a mis dix ans à comprendre Mein Kampf...

ne refaisons pas les mêmes erreurs ! »

En réalité, et c’est la mondialisation de l’information et des espaces qui entre autres le permet, nous sommes entrés dans un siècle où tout est lié, tout événement a des répercussions mondiales instantanées :

  • La France doit combattre loin de ses frontières des groupes armés de terroristes qui ont un objectif politique assumé  : construire un État nouveau sur un territoire qu’ils auront conquis par la lutte armée et détruire dans le même temps nos sociétés. Ils l’ont écrit il y a une dizaine d’années et Gilles Kepel rappelle souvent que c’est le délai qu’il a fallu en France pour traduire – trop tard – Mein Kampf et découvrir qu’Hitler avait lui aussi écrit et décrit sa volonté de détruire la France. La cécité niaise, stratégique et politique, qui avait prévalu entre les deux guerres n’a toujours pas servi de leçon aujourd’hui.
     
  • Et simultanément, elle doit prévenir sur son sol national des attentats de toutes sortes et revendiqués comme terroristes par leurs auteurs.

L’exercice est donc délicat et on ne peut que se louer de la maïeutique intellectuelle, soutenue certes par les « kalachnikov » des assassins, qui a fait prendre conscience aux Français et à leurs dirigeants qu’il s’agissait d’un même « combat ».

Ces préliminaires permettent peut-être d’éclairer la question lancinante des dispositifs sécuritaires à mettre en place pour faire face à la menace terroriste en France.

Car au vu de ces éléments, on voit mieux qu’il s’agit, pour prendre une image concrète, de « gripper » cette « vis sans fin » de la terreur qui s’enfonce dans les ventres mous des démocraties.

Des principes forts

Deux principes forts doivent ensuite être soulignés quand on aborde maintenant la question des moyens, au sens large, à mettre en œuvre.

Le premier principe est qu’ils doivent être pérennes car la menace est malheureusement pérenne. Un médecin, William Dab, s’interrogeait récemment avec pertinence dans cette optique sur ce que la lutte contre les pandémies peut nous apprendre face à la menace terroriste.

« Trois piliers essentiel : Renseignement, Police, Justice.

Si l’un d’eux flanche, tout l’ensemble est bancal. »

Ces moyens reposent sur un triptyque bien connu : le Renseignement, la Police et la Justice. Quand l’un des piliers flanche, l’ensemble est bancal.

Le renseignement fonctionne plutôt correctement au vu des informations connues du grand public. Les terroristes sont rapidement identifiés, et il est évident, même si c’est moins dit, que nombre d’actions ont pu être évitées de façon préventive grâce aux moyens mis en œuvre dans ce domaine.

On peut cependant se risquer à deux remarques.

La première est que nous avons hérité de la guerre froide un dispositif, une culture, des méthodes et une organisation du renseignement dédiés au contre-espionnage avec des caractéristiques propres – temps long, réseaux, désinformation, etc… Ce mode opératoire a bien fonctionné jusqu’à la guerre en Irak et l’on se souvient du « jeu de cartes » représentant les responsables de la mouvance de Saddam Hussein. Depuis, il s’agit d’intervenir « urbi et orbi » dans un contexte de contre-terrorisme qui présente d’autres caractéristiques : médiatisation, rôle des opinions publiques, mise en avant permanente des responsables politiques, etc…

La deuxième est que l’intégration du renseignement, en termes d’organisation, est encore inachevée. Les armées, dès la chute du Mur, ont créé ex nihilo une direction interarmées du renseignement militaire, qui n’était pas évidente a priori (fusionner les spécialistes de l’analyse spectrale des bruits rayonnés par un sous-marin soviétique en Atlantique nord et ceux de l’action humaine en profondeur sur les théâtres terrestres par exemple) mais a fait avec le temps preuve de son efficacité. Les sources du renseignement sont multiples, internationales et nationales, et cette intégration est impérative. Pour ce faire, les militaires ont une recette éprouvée : un seul chef pour une mission bien définie et des moyens correctement adaptés….

Les forces de sécurité font preuve au quotidien de leur professionnalisme et il y a peu de commentaires à faire. Elles disposent d’effectifs importants au plan national - la Police nationale comme la Gendarmerie nationale sont chacune plus importantes en personnel que l’armée de Terre – et sont complétées des polices municipales, de la sécurité civile, du système de santé, des pompiers civils et militaires, etc... Ces forces sont suremployées et doivent de plus en plus intervenir en faisant usage de leurs armes létales. L’appel aux forces armées, dans son principe, est donc cohérent.

« Le terrorisme doit être traité dans le cadre

des lois ordinaires de la République »

La justice enfin. La criminalité est pérenne, le terrorisme en fait partie, se traite en démocratie par les lois ordinaires de la République, c’est le second principe. L’exception, comme son nom l’indique, doit rester exceptionnelle car elle réduit temporairement le champ d’action de la justice au profit de l’administration. Ce n’est pas le sujet de cet article, donc nous ne développerons pas ce point. Il est évident que c’est à l’heure actuelle le point de faiblesse du dispositif pour des raisons qui tiennent essentiellement à un budget notoirement insuffisant depuis des années. Il est clair également que depuis l’épisode du « mur des cons » on peut s’interroger sur les motivations de certains - imagine-t-on dans une caserne ou un commissariat un tel spectacle ? L’absence assumée du renseignement dit « pénitentiaire » est également un point de faiblesse. Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt.

Il est donc naturel de reconsidérer le rôle de l’armée dans le cadre ainsi brossé.

Et l’on s’apercevra immédiatement que l’armée n’est pas conçue pour cette mission. Les forces armées sont en effet faites pour protéger le territoire national contre des agressions extérieures et les Français de par le monde. Le militaire, soldat, marin, aviateur est formé pour le combat contre un ennemi et il est dépositaire dans ce cadre de la violence de l’État avec le devoir de détruire ceux qui, de l’étranger et à l’étranger, s’attaquent à la France. Ceci n’a rien à voir avec le mandat des forces de police, quel que soit leur statut, civil ou militaire. Ces dernières couvrent une palette extrêmement vaste d’interventions, qui concernent nos concitoyens (grève ou défilé par exemple) et n’autorisent l’ouverture du feu qu’en cas avéré de légitime défense (forces de police civiles).

En revanche, et parce que l’armée dispose parfois de moyens matériels qui font défaut à la sécurité publique (hôpitaux des armées pour le virus Ebola ou l’anthrax en 2001, engins de déminage sophistiqués, ou autres), elle a pour mission de porter son concours au ministère de l’Intérieur quand ce dernier la sollicite. Dans le cas extrême de catastrophes nationales, tout le monde est « sur le pont » évidemment.

Ce concours s’est progressivement étendu au renforcement des capacités de surveillance (Vigipirate) et des capacités de surveillance et d’intervention (Sentinelle) qui ont montré leurs limites légales et réglementaires.

« Les forces de police sont exténuées, l’armée de Terre

employée en soutien de leur mission est exsangue »

Depuis la recrudescence des attentats, il a fallu élever considérablement le niveau de protection si bien qu’aujourd’hui les forces de police sont exténuées et que l’armée de Terre, qui a apporté un soutien (les 10 000 hommes déployés depuis janvier 2015) qui n’était pas prévu par la loi, donc pas financé et désormais insoutenable en termes d’effectifs, est exsangue.

Pour réduire la contrainte sur les forces « régulières », de nombreuses voix se sont élevées pour faire appel aux « réserves », ce vivier de citoyens volontaires, vivier à la fois réel et fictif. Pour résumer, la réserve opérationnelle, qui est la seule concernée, est constituée de personnes (civiles sans expérience ou anciens militaires) qui contractent un engagement à servir, entre un et cinq ans, sur la base d’une durée limitée par an (environ deux mois) et avec l’assurance d’une formation et d’un entraînement d’un mois par an. Mais cette réserve, pour ce qui concerne les armées, a pour mission de compléter les capacités des armées d’active et elle est donc formée et entraînée dans ce but. Or nous avons vu que ce n’est pas le but des armées d’active d’assumer le rôle de force de police. Il y a donc un hiatus de base qu’il faut prendre en compte. Et il y a une deuxième difficulté, d’ordre budgétaire ; la sécurité des Français n’a pas de prix mais elle a un coût que l’État n’a jusqu’alors été capable d’assumer qu’en partie – il y a en effet 28 000 réservistes opérationnels sur un total qui devrait être de 40 000 après avoir été régulièrement revu à la baisse. Inadéquation de la formation et insuffisance budgétaire doivent donc être traitées sans attendre.

La France n’est pas un cas particulier. Dans tous les pays occidentaux, la réserve opérationnelle a pour but de compléter les capacités que les armées ne peuvent entretenir en permanence. Aux États-Unis par exemple, la Garde nationale (US National Guard) est le réservoir des armées de Terre et de l’Air qui ne peuvent se déployer à l’extérieur sans les réservistes qui la composent (par exemple en fournissant la moitié des effectifs de l’US Army en Irak). Elle intervient seule sur le sol américain car par tradition l’armée proprement dite n’intervient pas dans les pays de culture anglo-saxonne.

En France, la Gendarmerie nationale a un système de réserves efficace et cohérent avec ses activités et la Police peut disposer mais en nombre beaucoup plus réduit d’anciens policiers.

Alors quel avenir pour une Garde nationale ?

Puisque l’objectif est fixé, regardons comment l’atteindre. On a déjà signalé la contrainte budgétaire qu’il ne faut surtout pas minimiser. Le coût, pour la société comme pour le bon fonctionnement de l’économie - amputée par roulement de ces travailleurs - de 40 à 50 000 réservistes opérationnels est certainement voisin de près d’un demi-milliard d’euros par an en flux (équipement, formation, entraînement, dépliement, logement, nourriture, compensations, etc.) Elle ne peut être assumée que par un redéploiement de dépense publique en dehors des ministères de l’Intérieur, de la Défense et de la Justice, sinon ce serait une politique de Gribouille. Il faudra dans le même temps prévoir les effectifs indispensables aux armées dans le fonctionnement actuel (renforts en Opérations extérieures, en état-major, dans les forces, etc..) car sinon ce serait amputer les armées de leur efficacité opérationnelle.

Si ces deux conditions sont remplies, la République ouvre une nouvelle page de son Histoire, déjà entrouverte dans le passé et dans d’autres circonstances, mais qui n’a jamais vraiment correspondu dans la durée à la culture de notre société.

« La Garde nationale, une aventure qu’il faut tenter... »

Mais ne serait-ce que pour montrer à notre ennemi - de l’extérieur et de l’intérieur - que la France agit et réagit, c’est une aventure qu’il faut tenter. Nul doute que le sens civique de nombre de nos concitoyens trouvera un lieu privilégié d’expression au sein de la future Garde nationale.

 

Alain Coldefy

 

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21 juillet 2016

« La France et l'EI : vers une guerre perpétuelle ? », par Olivier Da Lage

Olivier Da Lage, journaliste de longue date à RFI, est spécialiste du Moyen-Orient. En janvier dernier, il avait répondu à quelques questions pour Paroles d’Actu touchant en particulier à lArabie Saoudite en tant que chef de file du monde sunnite et propagateur d’une lecture de l’Islam qui lui est propre. Il a accepté, quelques jours après l’odieux attentat qui a frappé Nice le 14 juillet au soir, de saisir la proposition de tribune libre qui lui a été faite. Je len remercie : sa contribution est fort instructive, même si elle n’est pas des plus rassurantes... Je vous invite également à lire en complément, toujours dans nos colonnes, le texte qu'avait signé Guillaume Lasconjarias au mois de mars. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Aux armes

Sur une vitre de la Promenade des Anglais, juillet 2016. Crédits photo : Laurent Vu/Sipa.

 

« La France et l’EI : vers une guerre perpétuelle ? »

par Olivier Da Lage, le 20 juillet 2016 

Il a fallu deux jours pour que l’organisation de l’État islamique revendique l’attaque de Nice du 14 juillet dans laquelle plus de 80 personnes ont perdu la vie et plus de 200 ont été blessés. Mais que le chauffeur meurtrier qui a fauché d’insouciants touristes venus voir le feu d’artifice soit un jihadiste patenté ou un paumé pris de pulsions meurtrières et suicidaires à la fois a finalement peu d’importance. La revendication de l’EI ne laisse aucune place au doute : la France est l’un de ses principaux objectifs.

La France, c’est certain, n’est pas le seul pays considéré comme kafir (infidèle) par le califat autoproclamé. L’ensemble du monde occidental, les musulmans chiites et même la plupart des musulmans sunnites (y compris ceux du Golfe) sont des kouffar (infidèles) selon l’EI et, comme tels, méritent d’être combattus par son armée de jihadistes. Mais pour l’EI, la France est sans conteste un objectif principal, notamment (mais pas uniquement) pour les raisons suivantes :

  • la politique de laïcité mise en avant par l’État français ;

  • les récentes interventions militaires françaises à l’étranger, principalement dans des pays musulmans (Mali, Libye, Syrie, Irak et Afghanistan) ;

  • l’importance de la communauté musulmane sur le territoire français (entre 4 et 5 millions, sur une population totale de 66 millions).

Le concept de laïcité est généralement traduit en anglais par secularism. Mais cela ne rend qu’imparfaitement compte de son contenu. L’Inde et les États-Unis, par exemple, ont une constitution laïque (secular). Mais la religion y est omniprésente dans la sphère publique, y compris étatique. Par contraste, la laïcité française a été forgée au début du XXe siècle afin de rogner l’influence de l’Église catholique en appliquant une stricte séparation entre l’Église et l’État. La loi et la constitution française obligent l’État à être strictement a-religieux. Dans la pratique, cette politique a longtemps été dirigée contre les institutions catholiques.

« Les djihadistes assimilent à dessein la laïcité à la française

à un athéisme inacceptable pour tout musulman pratiquant »

Mais la dynamique actuelle voit un effondrement de la pratique religieuse chez les catholiques (et par conséquent, de l’influence de l’Église) tandis que gonfle le nombre de musulmans. L’islam est donc devenu la principale cible des politiques laïques depuis deux décennies et celles-ci sont souvent mises en avant (et en pratique) d’une façon agressive. C’est la raison pour laquelle de nombreux citoyens français musulmans se sentent marginalisés dans leur propre pays et dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une islamophobie ambiante. Les organisations jihadistes profitent de ce sentiment pour assimiler la laïcité à l’athéisme, ce qui la rend inacceptable pour tout croyant adepte de la foi musulmane. Naguère al-Qaïda, désormais l’État islamique puisent la légitimité de leurs attaques contre la France en tant que pays athée de divers versets du Coran et de plusieurs hadith (les « dits » du Prophète) qui enjoignent aux fidèles de traiter sans pitié les incroyants qui refusent de se convertir à la vraie foi.

En dehors du Royaume-Uni, la France est le seul pays européen disposant d’une puissance militaire significative qui a été déployée hors de ses frontières à de multiples reprises depuis plusieurs décennies. Elles ont été menées principalement en Afrique, mais aussi en Bosnie durant la guerre des Balkans des années 90 ; en Afghanistan après le 11-Septembre ; contre le régime de Mouammar Kadhafi en Libye en 2011 et en Irak et en Syrie au cours des dernières années. L’intervention française au Mali en janvier  2013 a été le facteur décisif empêchant les jihadistes de s’emparer de la capitale Bamako. Jusqu’à ce jour, des unités françaises patrouillent au Mali et y traquent les jihadistes.

Par ailleurs, bien que d’autres pays soient également engagés dans des opérations à l’étranger contre les organisations jihadistes, aucun d’eux (à la possible exception des États-Unis) ne s’en vante aussi ouvertement que la France. En proclamant en toute occasion que la France est l’ennemi intraitable de l’EI et en revendiquant l’élimination physique de ses combattants et dirigeants, les dirigeants français donnent corps au récit de l’EI selon lequel les attentats commis sur le sol français ne sont que de justes représailles pour les morts provoquées en Syrie et en Irak par les bombardiers français. Naturellement, le point de vue français est diamétralement opposé : la France n’a pas d’autre choix que de détruire à la source ceux qui fomentent de l’étranger les attentats contre ses citoyens. Le seul point sur lequel ils semblent être d’accord est que chacun considère l’autre comme un ennemi mortel et irréductible.

« L’EI cherche à susciter des violences anti-musulmans

qui ouvriraient la voie à une guerre civile en France »

La stratégie développée par l’État islamique semble être la suivante : en multipliant les attaques meurtrières en France, l’exaspération des Français non-musulmans (principalement dans les milieux d’extrême-droite) prendra pour cible leurs compatriotes musulmans qui ont la même religion que celle dont se revendiquent les tueurs jihadistes. Si cela se traduit par des représailles violentes contre les musulmans de France, ce qui, pour l’heure, ne s’est heureusement pas produit, cela renforcera leur sentiment d’abandon par les institutions et l’État français, incapable (ou ne voulant pas) assurer leur protection contre la stigmatisation verbale et les attaques physiques. En fait, voici seulement quelques semaines, le chef de la DGSI Patrick Calvar, interrogé par une commission parlementaire, émettait la crainte que des organisations d’ultra-droite ayant recours à la violence se lancent dans une véritable guerre civile contre les musulmans vivant en France.

Comme les autorités françaises ont tendance à répondre à chaque attentat terroriste par une intensification des bombardements en Syrie et en Irak, cela convient à merveille à la stratégie de l’EI et tient de la prophétie auto-réalisatrice. Le fait est que, jusqu’à présent, le gouvernement français a bénéficié du soutien de l’opinion publique qui approuve les représailles militaires à l’étranger après chaque attentat sur le sol français. Pour le moment, du moins, le gouvernement tout comme l’opposition sont plus que jamais convaincus que les représailles militaires sont la bonne réponse au terrorisme et le soutien de l’opinion ne semble pas chanceler. Avec l’élection présidentielle distante de quelques mois seulement, aucun responsable politique ne veut pouvoir être taxé de faiblesse face au terrorisme.

Si toutefois de nouvelles attaques terroristes devaient provoquer toujours plus de victimes, ce qui, aux dires même du Premier ministre Manuel Valls, est hautement probable, les électeurs français pourraient reconsidérer leur opinion et se dire qu’après tout, le coût humain d’une intervention militaire extérieure est un prix trop élevé à payer. Mais même en ce cas, il n’y a bien sûr aucune garantie que l’EI répondrait par un arrêt des attentats à un arrêt (tout aussi improbable) des bombardements français sur ses fiefs de Raqqa et Mossoul. On a, bien au contraire, toutes les raisons de penser que dans un avenir prévisible, la continuation des bombardements français au Moyen-Orient aura pour corollaire le redoublement des attaques terroristes en France. Et inversement.

 

Olivier Da Lage

 

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12 juillet 2016

« L'Europe et les peuples », par Nathalie Griesbeck

Le vote par une majorité d’électeurs britanniques en faveur du retrait de leur État de l’Union européenne, le 23 juin dernier, vient accroître encore l’impression, déjà prégnante au regard de la poussée constante des mouvements anti-UE sur tout le continent, d’un divorce véritable entre les peuples de l’Europe et les institutions communautaires - les « élites » de manière générale. Le 25 juin, deux jours après le référendum, j’ai souhaité proposer à Mme Nathalie Griesbeck, eurodéputée centriste (depuis 2004), pro-européenne convaincue, de nous livrer pour Paroles d’Actu quelques sentiments et pistes de réflexion personnels autour de la thématique suivante : « L’appareil communautaire et les peuples d'Europe peuvent-ils encore être réconciliés ? ». Son texte, reçu ce jour, brosse un tableau assez critique de la manière dont l’Union européenne fonctionne aujourd’hui. Tout cela ne manquera pas d’alimenter les débats dont l’Europe ne pourra de toute façon plus se passer dans les années, voire les mois à venir... Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

UE

Source de l’illustration : huffingtonpost.co.uk.

 

« L’Europe et les peuples »

par Nathalie Griesbeck, le 12 juillet 2016

Le récent référendum au Royaume-Uni a été un véritable électrochoc politique au sein de l’Union européenne. Pour la première fois depuis sa création, un pays a fait le choix de se séparer de l’Union. De cette déchirure, nous devons retenir qu’elle n’est pas un acte isolé. La plupart des consultations électorales de ces dernières années ont témoigné de la méfiance, voire de l’opposition de citoyens européens au processus d’intégration européenne. L’euroscepticisme dont il est ici question semble se répandre en Europe, en même temps que les partis populistes prolifèrent et prospèrent.

Du choc au temps de la réflexion

L’Union européenne n’est pas exempte de reproches. Mais la majorité des citoyens européens ne s’oppose pas à l’idée d’Europe : selon un sondage Eurobaromètre de mars 2016, 54% des Français se voient à la fois français et européens, proportion qui s’élève même à 59% des 18-24 ans !

Si la majorité des citoyens semble attachée à l’Europe, c’est donc que les Européens ne rejettent pas « l’idée » d’Europe, mais l’Europe qu’aujourd’hui on leur propose ou impose ; cette Europe économique, très peu politique et sans protection sociale ; cette Europe qui ne sait pas se faire comprendre, qui paraît lointaine, froide et peu à l’écoute des demandes citoyennes. Enfin cette Europe des États, où ceux-ci décident quasiment de tout sans jamais en assumer les conséquences impopulaires. Ces États qui rejettent en bloc la faute sur cet avatar réducteur nommé « Bruxelles ». Il devient donc urgent de nous plonger dans une réflexion profonde sur les raisons de cette méfiance envers l’Europe.

L’idée d’inclusion citoyenne doit plus que jamais nous servir de boussole. Elle doit être au cœur du nouveau projet européen que nous appelons de nos vœux. Il faut mettre les citoyens en position de pouvoir s’approprier plus aisément les nombreuses particularités de l'Union européenne.

Inclure davantage les citoyens dans le cours des décisions

Des outils et institutions sont spécifiquement dédiés aux citoyens européens : le Médiateur européen, qui examine les plaintes à l'encontre des institutions, organes et agences de l'UE ou encore l’initiative citoyenne européenne qui permet aux citoyens européens d’inviter la Commission européenne à présenter une proposition législative dans un domaine dans lequel l'Union européenne est habilitée à légiférer. Au regard de l’utilisation modeste de ces outils - dont il faudrait simplifier les conditions pour l’initiative citoyenne - la solution passe sans doute par un lien plus direct entre les citoyens et leurs élus.

C’est pourquoi nous demandons depuis des années, que ce soit par la voix de mon parti politique, le MoDem, ou de mon groupe parlementaire, l’Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe (ADLE), que le président de la Commission européenne soit élu au suffrage universel direct. Un pas de plus en faveur de l’implication des citoyens avait été franchi en 2014 avec le processus de « Spitzenkandidat » : pour la première fois, les candidats têtes de liste des partis européens pour les élections législatives étaient en position de devenir Président de la Commission européenne. Mais cette nomination est dans les textes toujours du ressort des États-membres et M. Jean-Claude Juncker, bien que « Spitzenkandidat » du Parti Populaire européen (PPE, la droite européenne) doit sa nomination à la volonté des États-membres.

C’est une réforme indispensable pour aller vers une véritable responsabilisation démocratique de la politique européenne. En l’état actuel des choses, d’un côté les politiques européennes demeurent des compromis dont personne n’est responsable, de l’autre, les citoyens votent lors des élections européennes à travers le prisme des enjeux nationaux. Élire le président de la Commission sur un programme rend son parti et lui-même responsables d’une partie de la politique européenne. C’est-à-dire que lors des élections suivantes, les citoyens pourront voter pour plébisciter ou sanctionner un bilan, et non plus seulement pour se prononcer pour davantage ou moins d’intégration européenne.

Il faut, à mon sens, continuer dans cette voie et sanctuariser ce processus si l’on veut rendre l’Union européenne vraiment plus proche des citoyens.

Rendre plus accessibles les institutions

Le processus législatif européen est assez complexe puisque c’est la Commission européenne qui a l’initiative - et non le Parlement - et ce sont le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne qui décident ensemble, via un processus d’aller et retour du texte entre ces deux institutions. Si des oppositions demeurent au terme du processus entre le Parlement et le Conseil, des comités de conciliation sont formés. Appelés « trilogues », puisque la Commission européenne, le Parlement et le Conseil négocient, ils se déroulent en toute opacité. Cela rend irresponsables les preneurs de décisions et accroît - à juste titre - la méfiance citoyenne. Souhaitant davantage d’accessibilité à l’information, je suis en faveur de la publication des comptes-rendus de ces négociations.

Rendre plus accessibles les institutions ne nécessite pas nécessairement de grandes réformes, mais de petits changements relevant parfois du simple bon sens. Je pense ici à certaines terminologies technocratiques et ridicules. Je prendrai pour exemple le terme de « Conseil », qui désigne à la fois l’organe au sein duquel se réunissent les ministres de chaque gouvernement, le Conseil de l’Union européenne, les réunions des chefs d’États que sont les « Conseils européens » et enfin l’organisation internationale distincte de l’Union, le Conseil de l’Europe ! Cette appellation génère des confusions et suscite une incompréhension dont on se passerait bien envers ces institutions !

Reconstruire un projet européen autour d’une Europe sociale

La construction européenne s’est, depuis son origine, appuyée sur la réalisation d’un marché économique, en passant d’une zone de libre-échange à un marché commun, voire à une union économique et monétaire pour 19 États-membres. Cette remarquable réussite ne saurait cependant occulter le manque criant de protection sociale européenne. Demandée avec une certaine insistance par les citoyens de l’Union, cette Europe sociale concilierait croissance économique et amélioration des conditions de vie et de travail. Des instruments existent déjà dans ce domaine comme le Fonds social européen (FSE) ou le Fonds européen d’ajustement à la mondialisation (FEAM), mais ils sont trop faiblement dotés en ressources pour la mettre réellement en pratique. Surtout, l’Union pourrait affirmer une ambition plus forte dans ce domaine à condition qu’on lui accord cette compétence.

L’événement du Brexit a mis en lumière une incompréhension mutuelle des citoyens européens et de leurs institutions. Le fait est certain, et il est vital pour l’Union de se réformer. Inclusion des citoyens, accessibilité des institutions, Europe sociale constituent des solutions à cette crise. Bref, nous devons aller à contrecourant de certaines voix populistes : plutôt que de « rendre » aux États une souveraineté qu’ils n’ont jamais perdue, intégrons davantage l’Union et passons de l’Union européenne des États à l’Union européenne des citoyens !

 

Nathalie Griesbeck

 

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5 juillet 2016

« À l'heure des défis : l'OTAN et le sommet de Varsovie », par Guillaume Lasconjarias

À quoi sert encore l’OTAN, plus d’un quart de siècle après l’effondrement de cet ennemi a priori (et donc a posteriori) mortel qui lui donnait sa raison d’être, à savoir le « bloc de l’Est » ? Quelles missions l’Alliance atlantique a-t-elle vocation à assumer dans une Europe et un monde en proie à des défis nouveaux ou en tout cas, à des menaces en pleine mutation ? Les délégations nationales qui se réuniront à Varsovie - quel symbole ! - pour le sommet de l’OTAN à la fin de la semaine devront plancher sur ces épineuses questions, redonner un souffle et un cap à cette organisation qui se cherche une stratégie cohérente à l’Est, une organisation à peu près muette en tant que telle sur la Syrie et peu ou en tout cas pas audible autant qu’elle le pourrait sur la question désormais imposante du terrorisme international. Guillaume Lasconjarias, chercheur au sein du Collège de défense de l’OTAN et habitué fidèle de Paroles d’Actu (à lire ou relire : notre interview doctobre 2015, réalisée deux semaines avant les attentats de Paris), a accepté de nous livrer quelques clés pour comprendre et analyser les enjeux de ce sommet. Je l’en remercie. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

OTAN

Au siège de l’OTAN. Source de la photo : usdefensewatch.com.

 

« À lheure des défis : lOTAN et le sommet de Varsovie »

Dans quelques jours, du 7 au 9 juillet, chefs d’État et de gouvernement se retrouveront à Varsovie pour un sommet de l’Alliance atlantique qui devra orienter les principales décisions de 28 alliés dans un environnement toujours plus complexe, plus volatile et pour tout dire, plus dangereux. Alors que la Russie s’affirme comme un acteur toujours plus agressif, que l’État islamique malgré ses reculs n’a rien perdu de ses capacités d’attraction et poursuit ses engagements à mener des attaques terroristes sur le sol occidental, que les nations européennes sont fragilisées par des cohortes de migrants fuyant guerres, conflits et situations économiques désespérées et qui forcent les responsables politiques à reconsidérer le pacte social, comment une alliance pensée pour défendre des valeurs libérales et démocratiques au temps de la Guerre froide peut-elle se régénérer pour demeurer crédible ?

Qu’attendre d’un sommet de l’OTAN et plus spécifiquement, de celui qui vient ? Doit-on souhaiter de nouvelles annonces qui, à l’instar de celles avancées au sommet de Newport (Pays de Galles, en septembre 2014) chercheront à rassurer les alliés en montrant la capacité de l’Alliance à s’adapter au nouveau désordre mondial ? Cherche-t-on au contraire à marquer une pause pour analyser ce qui a été fait et qui devra être accompli ?

Dans l’histoire de l’Alliance, les sommets ont un rôle très particuliers en cela qu’ils servent de point d’orgue et de cap aux nations comme aux éléments qui composent la structure permanente de l’Alliance, son secrétariat international et sa chaîne hiérarchique. Depuis la fin de l’Union soviétique, les sommets se succèdent à intervalles réguliers, soit tous les dix-huit à vingt-quatre mois. Lors de ces rencontres sont mises en avant les grandes décisions qui justifient l’existence de l’Alliance, soit en ouvrant la porte à de nouveaux membres, soit en décidant de poursuivre ou d’étendre des opérations, soit en proposant de nouvelles initiatives destinées à améliorer le fonctionnement interne de l’ensemble. Dans tous les cas, il s’agit de montrer la pertinence de l’OTAN, tout en lui redonnant un « coup de fouet ». En effet, ces moments où le politique s’interroge et s’intéresse à l’alliance est aussi un moyen de forcer la structure à ne pas se contenter d’une routine ou d’une administration qui s’auto-animerait, pour lui redonner son allant et sa motivation.

« Le "retour" de la Russie avec Poutine

a ravivé la flamme otanienne »

Mais qu’attendre de Varsovie ? Depuis deux ans, le travail accompli a été très important. L’alliance, qui au début 2014, semblait être en retrait et cherchait un moyen de ranimer la flamme parmi ses membres a sans nul doute bénéficié du retour de la Russie de Poutine, dont les actions en Crimée puis dans l’est de l’Ukraine ont balayé le rêve d’une Europe libérée de tout conflit. Confrontée à la montée en puissance de Daesh, à une crise syrienne dont nul ne sait l’issue, à la tragédie de l’immigration massive et à la déstabilisation d’États dans sa périphérie, l’OTAN a entamé un travail de réflexion sur ses points forts : répondant aux préoccupations de ses alliés du flanc Est, c’est d’abord à une remontée en puissance qu’elle s’est attelée, ravivant ses capacités militaires et invitant tous ses membres à non plus se plaindre de la dangerosité de l’environnement mais bien à se prendre par la main et à dépenser plus et mieux pour redevenir un acteur politique et militaire crédible. La promesse - bien qu’elle ne soit pas contraignante - d’amener les budgets de défense à 2% du PIB des nations marque en cela un premier tournant.

Le second temps a été de se repositionner face à la Russie. S’il est possible de soupçonner une certaine facilité quant à se redonner un adversaire qui flaire bon le temps passé, les alliés se gardent bien de toute similitude avec la guerre froide. À raison : Poutine n’est pas Staline, la Russie d’aujourd’hui n’a rien de comparable avec l’URSS, et malgré les rodomontades du maître du Kremlin, la puissance russe se débat avec une économie fortement affaiblie, dans un environnement géopolitique où les compétiteurs sont de plus en plus nombreux. Il n’empêche que l’affaire ukrainienne a rappelé que la surprise et la déstabilisation d’un État situé à trois heures d’avion de Bruxelles était une possibilité et que la Russie avait fait quelques progrès en matière de guerre sous le seuil, employant des tactiques hybrides et annulant toute possibilité de réaction de la part du pays visé, comme de ses voisins.

L’OTAN a donc redécouvert une forme de conflit à laquelle elle n’avait plus songé, ses interventions dans les Balkans, puis en Afghanistan l’ayant surtout amenée à réfléchir aux problèmes de reconstruction d’États faillis, occultant parfois l’idée de guerre, quitte à la subir. Ainsi, en Afghanistan pendant douze ans, la notion de campagne de contre-insurrection s’est-elle imposée, forçant les nations contributrices à penser comment des armées doivent parfois se charger de tout pour gagner la paix. La Libye, par certains aspects, a été un cas hors norme, sans engagement au sol et la possibilité de changer le régime du dictateur Kadhafi par une rébellion victorieuse.

« L’OTAN brille par son absence sur la question syrienne »

Toutefois, cette dernière décade a porté en elle les problèmes qui grèvent aujourd’hui l’alliance. La longueur du conflit afghan et l’absence de résultats concrets ont éloigné les opinions publiques et convaincu certains hommes politiques à retirer leurs forces, affaiblissant encore plus l’esprit de la mission. L’action en Libye, quoique réussie d’un point de vue militaire, a donné naissance à deux gouvernements proclamant leurs droits tandis que dans les creux et vides naissait et prospérait l’État islamique. L’alliance s’est trouvée remarquablement silencieuse quant au drame syrien, et si une part non négligeable de ses alliés prend part aux actions contre Daesh au-dessus de la Syrie et de l’Irak, ce n’est pas l’établi qui est à la manoeuvre. Enfin, au regard de la situation dans l’est de l’Europe, une véritable fracture s’est instaurée entre ceux qui voient dans la Russie le nouvel ennemi quand d’autres jugent plus préoccupants les questions migratoires ou le terrorisme.

En réalité, ce qui est en jeu à Varsovie, c’est moins la question des priorités de l’Alliance que sa capacité à créer de la cohésion entre ses membres. L’idée de développer une Alliance capable de penser son environnement à 360 degrés et donc, de se saisir - et potentiellement de traiter - des problèmes survenant à l’est ou au sud sont les conditions de sa pérennité et de sa crédibilité. La mise au point de « directions stratégiques » concourt naturellement à cela, mais il faut poursuivre ses efforts en évitant de séparer les fronts ou de spécialiser les nations. Il est bon de rappeler quels sont les fondamentaux sur lesquels repose cette alliance et notamment le principe de défense collective contenu dans l’article 5 du traité de Washington (1949). Sans doute, au cours des vingt dernières années, a-t-on offert aux autres missions élaborées dans le concept stratégique de 1999 (sécurité coopérative et gestion de crise) une caisse de résonance qu’il convient de ne pas oublier, mais peut-être de considérer comme moins fondamentale à la survie de l’OTAN. Peut-être, comme le suggèrent quelques auteurs, est-il temps de redéfinir ce concept stratégique ou de lui assurer d’autres responsabilités, comme le développement de la résilience au sein des populations de l’Alliance.

« Il est peu probable que le sommet de Varsovie

soit des plus ambitieux pour l’OTAN »

Varsovie, pourtant, risque fort de n’être qu’un rapport d’étape peu ambitieux malgré des déclarations ci et là. L’attente des élections américaines puis, en 2017, de la présidentielle française et de la remise en jeu du mandat de la chancelière allemande plaident pour ne pas prendre de décisions hâtives. La tragi-comédie du « Brexit » et les tensions que traverse l’Union européenne ne font pas non plus le jeu de l’Alliance qui a besoin de partenariats solides pour maintenir une pression sur la Russie. Peut-être ne faut-il pas espérer de grandes mesures ou des décisions marquantes : si les chefs politiques poursuivent et renforcent ce qui a été fait il y a presque deux ans à Newport, ce sera déjà un beau résultat car l’adaptation et la crédibilité de l’OTAN passent plus par une suite de petits pas auxquels chacun contribue qu’à des grandes annonces peu suivies d’effets.

par Guillaume Lasconjarias, le 5 juillet 2016

 

Guillaume Lasconjarias

 

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1 juillet 2016

Julien Holtz : « Il faut se fixer des challenges réalistes, c'est ainsi qu'on progresse... »

Les Jeux olympiques d’été 2016, qui se tiendront à Rio (Brésil), s’ouvriront dans un peu plus d’un mois. Une bonne occasion de se replonger dans la petite et grande histoire de l’Olympisme: ça tombe bien, c’est précisément ce que propose l’ouvrage 100 Histoires de légende des Jeux olympiques, paru chez Gründ il y a quelques semaines. Un beau livre écrit à quatre mains, par un père - le célèbre journaliste sportif Gérard Holtz, qui commentera à partir de demain son dernier Tour de France sur France Télévisions - et son fils - Julien Holtz, jusqu’ici largement méconnu. J’écris « jusqu’ici » parce que j’ai le sentiment qu’après publication de cette interview, ça risque de bouger un peu.

Un long et agréable échange dont je vous remercie, Julien. Le présent article, que je me suis efforcé de ponctuer d’une multitude de liens et visuels pour compléter l’expérience, est une plongée passionnante dans l’univers des JO et du sport de haut niveau en général. Expression d’une passion incontestable, d’une culture solide et de sentiments perso souvent touchants, parfois dérangeants, inspirants dans bien des cas... l’émergence d’un futur journaliste sportif populaire ? La suite le dira... Bonne lecture ! Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

PS : un grand merci, également, à Caroline Destais, sans qui rien cet article naurait pu être réalisé, ainsi qu’à Gérard Holtz, pour ses contributions précieuses (en P.II)

 

Exclusif - Paroles d’Actu

« Il faut se fixer des challenges réalistes,

c’est ainsi qu’on progresse... »

Interview de Julien Holtz

27-29/06/16

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100 Histoires de légende des Jeux olympiques (Gründ, 2016)

 

Partie I : l’interview de Julien Holtz

 

Paroles dActu : Julien Holtz bonjour, merci de m’accorder cet entretien pour Paroles d’Actu à l’occasion de la sortie de l’ouvrage 100 Histoires de légende des Jeux olympiques, que vous avez coécrit avec votre père. On ne présente plus Gérard Holtz, votre père, mais vous, parlez-nous de vous ? de votre parcours ?

 

Julien Holtz : Bonjour ! Gérard n’a plus beaucoup de secret car tout ce qu’il fait est destiné au partage. La télévision, le théâtre, la réalisation, l’écriture. Et c’est vrai que les «  fils de » ont à se faire une place, dans l’ombre de leurs parents. J’avais choisi de faire mon propre chemin : prépa HEC, école de commerce (l’ESC Lille) puis une carrière qui de fil en aiguille m’a mené vers le web et le conseil en expérience utilisateur. Je ne voulais pas devoir mes réalisations et mon épanouissement d’adulte à mes parents. Je ne voulais pas qu’au jour de leur décès, je n’aie rien fait de constructif, et que je sois comme un oiseau tombé du nid avant d’avoir appris à voler… Alors je l’ai fait, j’ai déployé mes ailes. Puis au bout de dix ans de carrière, j’avais des doutes, envie de changer d’air. Gérard m’a écouté, il a eu une opportunité, une occasion en or qu’il a voulu partager avec moi et je l’ai saisie !

 

PdA : Ce florilège de grands moments et noms des JO, publié chez Gründ à quelques semaines de l’ouverture de ceux de Rio, vient à la suite d’une série de livres que vous avez ensemble consacrés, toujours chez le même éditeur, au Tour de France (2013), au sport français (2014) et au rugby (2015). Je ne vais pas vous demander comment vous est venue l’idée de ce dernier opus... mais plutôt comment est née celle de ces ouvrages réalisés avec votre père, et quelques éléments des coulisses de leur élaboration : qui fait quoi/quand/comment ? Est-ce que celui-ci avait une saveur, des traits particuliers par rapport aux autres ?

 

J.H. : Je vous parlais d’une opportunité. C’est tout simplement notre éditeur, Gründ, qui a contacté Gérard fin 2012 alors que la 100ème édition du Tour de France approchait. Gérard m’avait alors parlé d’un livre de photos du Tour à légender. Sans même y réfléchir, même si je n’avais jamais encore confronté ma plume au marché, j’ai dit « oui » ! Nous avons rencontré notre éditeur et découvert qu’il s’agissait en fait d’histoires à choisir et à raconter avec nos mots. D’un album de portraits, d’exploits et de scandales à butiner et picorer.

 

Sur ce premier livre, nous avons un peu tâtonné d’un point de vue méthodologique. Mais il s’avère que la méthode était la bonne et nous avons reproduit la recette sur les trois livres suivants ! Nous sommes « associés » à 50/50 tant sur la recherche d’idées, la liste des histoires, le choix des thèmes, la répartition des textes, le choix des photos, la promo. Un duo équilibré et complémentaire ! Gérard plutôt sur l’histoire et les petits secrets. Moi plutôt sur les scandales, les tragédies, les grands exploits et les images fortes. Gérard source son écriture dans les livres et moi je farfouille sur internet. YouTube est mon ami  !

 

PdA : Dans cet ouvrage riche et agréablement illustré, on retrouve, comme promis, tous les marqueurs qui ont fait l’histoire des Jeux olympiques au 20ème siècle : exploits incroyables et injustices terribles, portraits d’hommes et de femmes d’exception et incursions, souvent, de la grande Histoire dans celle de l’Olympisme. Quelles sont, parmi toutes ces histoires, que vous les ayez « vécues en direct » ou apprises après coup, celles qui, à titre personnel, vous ont le plus marqué et pourquoi ?

 

J.H. : Il y a l’image de Derek Redmond à Barcelone en 1992, foudroyé par un claquage en pleine course du 400m, qui veut passer la ligne quoiqu’il lui en coûte. Son père passe les cordons de bénévoles et saute sur la piste pour le soutenir !

Derek Redmond

Src. de la photo : www.athslife.com. Vidéo : cliquez sur la photo.

Il y a Elizabeth Robinson, championne olympique du 100m en 1928, promise au doublé à Los Angeles en 1932 et qui entre-temps frôle la mort dans un accident d’avion avec son cousin… Prise pour morte, elle avait même été envoyée au croque-mort  ! Figurez-vous qu’en 1936 elle glanera une nouvelle médaille, malgré une jambe raidie, avec le relais 4x100m !

Il a les japonais Nishida et Oe qui en 1936 refusent de se départager sur le podium du saut la perche. De retour au pays, ils couperont leurs médailles d’argent et de bronze pour en ressouder deux, mi-argent mi-bronze !

Il y a Károly Takács, le Hongrois qui mettait dans le mille au tir. Il devra franchir bien des obstacles pour parvenir au titre olympique. Jeune soldat, il n’avait d’abord pas le grade suffisant pour participer aux Jeux. Plus tard, une fois la condition remplie, il s’était blessé à la guerre et avait du apprendre à tirer de l’autre main ! Cela ne l’a pas empêché d’être double champion olympique !

Il y a les immenses exploits, comme Carl Lewis qui égale Jesse Owens aux Jeux de Los Angeles avec quatre titres lors d’une même olympiade. Les stakhanovistes comme Emil Zátopek ou plus récemment Steven Redgrave en aviron.

Dans le sport comme dans la vie, on n’a rien sans travail. Le plaisir est fade, la fierté est inexistante s’il n’y a pas eu de la souffrance pour y parvenir !

 

PdA : Combien d’athlètes présents sur ces pages ou lors de ces manifestations avez-vous pu rencontrer jusqu’à présent ? Que retenez-vous de ces rencontres et comment percevez-vous ces personnalités ? Les classeriez-vous « un peu à part » du commun des mortels ?

 

J.H. : À vrai dire, j’en ai rencontré assez peu. Les grands événements sportifs n’étaient pas mon quotidien, c’étaient mes récréations exceptionnelles. Il me faut reconnaître que j’ai eu une enfance particulièrement privilégiée de ce point de vue-là !

J’ai croisé récemment Marie-Jo Pérec dans un Monoprix du 17ème arrondissement de Paris. Une femme douce, gentille. Une timidité qui cachait certainement une rage de vaincre à toute épreuve. Marie-Jo c’était notre gazelle face aux félines sprinteuses.

À l’intronisation de Renaud Lavillenie à Grévin, j’ai pu échanger quelques mots avec lui et rencontrer aussi la fille de Colette Besson. Renaud est assez fidèle au portait que nous avons fait de lui : on sent sous ce masque de cire une impétuosité et un caractère de feu ! Un vrai voltigeur.

Renaud Lavillenie

Renaud Lavillenie aux J.O. de Londres en 2012. Src. de la photo : http://www.lejdd.fr.

Lors d’un spectacle de Michael Gregorio au Bataclan, j’étais assis derrière Teddy Riner, inutile de vous dire que je n’ai pas vu grand-chose du spectacle tellement le colosse est immense !

Enfin je connais intimement Thierry Rey et il est dans la vie comme il l’était sur les tatamis : un bosseur, un fonceur. Un gars authentique, fidèle et loyal.

 

« Tous ces champions ont eu en eux ce feu sacré

qui les poussait à ne jamais renoncer »

 

J’ai la conviction qu’on ne peut être un champion sans avoir une envie au-dessus de la moyenne. Vouloir réussir, c’est accepter l’idée de sacrifice. Que ce soit en sport comme en business ou dans n’importe quel art. Tous ces champions dont nous racontons l’histoire ont eu en eux ce feu sacré qui les poussait à ne jamais renoncer, ou en tout cas à renoncer plus tard que les autres !

 

PdA : Quels sont les sentiments qui vous habitent lorsque vous vous trouvez, devant votre poste de télé ou dans un stade, face à un exploit authentique ? De l’admiration certainement mais est-ce qu’il n’y a pas aussi, quelque part, une espèce, sinon de jalousie, en tout cas d’envie de se retrouver, à ce moment-là, dans la peau de l’athlète, à sa place ? Avez-vous jamais caressé cette envie, ne serait-ce qu’un temps, d’embrasser vous-même un parcours sérieux de sportif de haut niveau ?

 

J.H. : Je conseille à tout le monde d’avoir des rêves et des projets. De tracer un chemin pour s’approcher au plus près de ce qui vous guide. Je n’ai jamais éprouvé de la jalousie. C’est un sentiment négatif. A contrario l’envie est un élément moteur. Quand je suis dans mon canapé comme téléspectateur, je vis par procuration des émotions intenses. J’adore les retournements de situation, quand le petit dépasse le grand, quand le fort faiblit et que sa carapace se fendille.

 

Être un champion, un sportif de haut niveau ne m’a jamais fait envie. L’écart est bien trop grand pour qu’il fasse envie. C’est comme si je vous demandais, rêveriez-vous d’habiter l’Élysée ou le château de Versailles ? C’est tout simplement irréaliste. En revanche, monter un col mythique du Tour de France, gravir le Mont Blanc, courir un marathon, participer à une course de karting ou de vélo de 24h, ce sont des choses réalistes qui permettent de réaliser des exploits à sa portée. J’ai fait tout ça et à chaque fois, j’ai été fier de moi de le faire, d’y arriver et de progresser.

 

PdA : La question du dopage est omniprésente quand on parle de sport de haut niveau depuis des années et même... bien plus que ça. Est-ce qu’il n’y a pas aussi, là-dessus, une hypocrisie de la part du (télé)spectateur qui demande toujours plus de performances à l’athlète, quel que soit le sport concerné (et je pense évidemment en premier lieu au cyclisme) ? Le doping dans le sport n’est-il pas devenu inévitable au vu des masses financières impliquées ?

 

J.H. : Le téléspectateur n’a rien à voir dans le problème du dopage. C’est dans la nature humaine de chercher le petit truc qui va lui simplifier la tâche et lui donner les 5% ou 10% de performance en plus pour aller chercher la victoire. Astérix, un personnage de BD, en est le meilleur exemple ! Qui n’a pas fait une cure de vitamines avant de passer le bac ? Quel chanteur ne s’est pas saoulé avant un concert (pour ne pas dire pire) ?

Le problème en réalité c’est la suspicion entre les sportifs : Tiens, il marche à quoi lui ? Ben, je veux la même chose ou je veux mieux ! L’engrenage est rapide, au début on prend des petites médications pour récupérer, puis on arrive in fine aux transfusions sanguines, à l’Aicar, etc…

En cyclisme par exemple, il y a une énorme pression sur les coureurs. Leur carrière est tellement précaire et les sponsors veulent un retour sur investissement (qu’on cite le maillot). La tentation est grande de « passer du côté obscur de la force ». C’est presque culturel. Et plus on s’enfonce moins on a de scrupules. L’histoire de Lance Armstrong est le summum.

Le rugby a pris la même direction. Dans les années 80, c’étaient encore des gabarits comme vous et moi. Puis avec le professionnalisme, la multiplication des matches, les nouveaux gabarits de l’hémisphère sud aussi et ce nouveau style de jeu où on n’évite plus le défenseur et l’on cherche  l’impact… Il fallait se muscler, lever de la fonte. Tout cela nous donne des éléments pour comprendre la plongée vers le dopage.

 

PdA : Muhammad Ali, figure de légende par excellence, sur le ring comme à la ville, nous a quittés au début du mois de juin. Que vous inspire le personnage ? Qu’est-ce que vous auriez envie d’écrire sur lui si on vous ouvrait un espace pour le faire ?

 

J.H. : Il y a eu un magnifique film sur lui avec comme acteur principal Will Smith. Son caractère et son aura sont très inspirants. Maintenant écrire sur lui, il y a matière c’est sûr mais la question est « y-a-t-il un public pour ce sujet en France ? »

 

PdA : Lionel Messi, un des meilleurs footballeurs du monde, vient tout juste d’annoncer sa retraite internationale. Est-ce que vous l’intégreriez dans la catégorie des « légendes » du sport ? Question liée : comment définir ce concept de « légende » ?

 

J.H. : Messi est une légende, ne serait-ce que par son palmarès collectif et inviduel. Son histoire comporte tous les ingrédients pour en faire une de nos histoires de légende. Son enfance, sa petite taille, le Barça qui le recueille et l’aide à grandir tant physiquement qu’humainement. Son jeu, sa vista, ses records… Typiquement le genre de logique qui colle au concept des 100 Histoires de Légende !

 

Lionel Messi

Lionel Messi aux couleurs du F.C. Barcelone. Src. de la photo : CNN.com.

 

PdA : Justement... On vit aujourd’hui à l’époque de l’instantané, du trop-plein médiatique ; peut-être vit-on les événements avec moins de recul, peut-être néglige-t-on les vertus de la rareté et du silence. Les coulisses sont de plus en plus accessibles, on connaît davantage la vie des athlètes, eux-mêmes s’expriment sur Twitter, etc. Est-ce que, dans ce contexte, l’émergence de « légendes » est encore possible ? Les grands exploits sportifs font-ils rêver autant qu’avant ? Avez-vous à l’esprit des noms de sportifs ayant émergé dans les toutes dernières années et qui à votre avis porteraient bien (ou seraient susceptibles de bien porter) le qualificatif de « légende » ? Usain Bolt peut-être ?

 

J.H. : Usain Bolt est un champion hors normes. Laissons de côté les soupçons de dopage en Jamaïque, si un jour il devait tomber, il deviendrait un paria comme Lance Armstrong

Quelques journalistes triés sur le volet ont ces dernières années pu suivre le sprinteur à l’entraînement. C’est un sportif très bien entouré et qui sait se faire mal. Il a fait de sa taille (un handicap potentiel) un atout car il a travaillé sa puissance et sa fréquence de foulée.

 

« C’est souvent a posteriori qu’on dit d’untel

qu’il a été une légende »

 

Il faut être vigilant avec le qualificatif de « légende » car il y a une notion d’absolu. Or, un sportif en activité n’est jamais dans l’absolu, il se compare tous les jours aux autres. C’est souvent a posteriori qu’on dit d’untel qu’il a été une légende.

On peut dire de Bubka qu’il a été une légende du saut à la perche. Inversement, on ne peut pas encore le dire de Lavillenie car sa domination n’est pas absolue. Il lui arrive de faire « chou blanc » lors de quelques grands rendez-vous. On peut dire de Federer qu’il a été une légende du tennis tout comme Djokovic. Leur domination a été ou est absolue. Ils collectionnent les Grand Chelem.

En sports auto : Schumacher a été une légende, Loeb aussi. Alain Prost et Senna, des pilotes de légende mais pas des palmarès ahurissants. À mon sens la nuance est fine, c’est cette histoire de domination absolue.

 

PdA : « Votre » top 3 ou 5 des sportifs, passé/présent, toutes catégories et toutes disciplines confondues, que vous placeriez au-dessus de tous les autres, au top de votre palmarès personnel ?

 

J.H. : Mon Top 5  :

Michael Jordan
Carl Lewis
Michael Phelps
Lance Armstrong
Hicham El Guerrouj

 

PdA : Armstrong, malgré tout ?

 

Lance Armstrong

Src. de la photo : www.sportsinside.fr.

« J’ai malgré tout de l’admiration pour Armstrong »

J.H. : Ça peut vous étonner mais j’ai une certaine « admiration » pour Lance Armstrong. Malgré tout ce qu’il a fait. Malgré le tort qu’il a causé aux coureurs propres, à ceux qu’il a muselés. 7 Tours de France, 7 ans d’une domination absolue et mensonge de 14 ans. Comme toujours, les tricheurs ont un coup d’avance sur la police. Et à travers les livres L.A. Confidential de David Walsh et Pierre Ballester ou encore La Course secrète de Tyler Hamilton, on découvre le « Système Armstrong », cette mafia organisée autour de la victoire. La victoire à tout prix. Les menaces à ceux qui se plaignent ou veulent parler (Bassons, Simeoni, Betsy Andreu, etc...), le déni systématique de l’intéressé face aux médias (« pas positif donc pas dopé ») mais en réalité des moyens colossaux et des complicités à tous les étages. L’Américain aurait souscrit à toutes les méthodes, à tous les produits : corticoides, EPO... les microdoses pour ne pas être positif au contrôle... pire, les transfusions sanguines ! En 1999 lorsqu’il est positif aux corticoides, Armstrong répond à mon père que c’était une « skin cream » (une pommade pour son irritation sous les fesses). Face à ce crime de lèse-majesté que Gérard a commis, Armstrong répond par un boycott de son émission pendant quatre ans. Avec le nouveau thème du dopage mécanique, il serait même question qu’il ait déjà triché dès 1999, ce qui expliquerait sa cadence de pédalage folle en montagne... Telle est la face sombre du champion... Et dans la liste, Il y a Carl Lewis, qui n’est pas non plus le champion irréprochable qu’il affirmait être durant les années 80. On l’évoque dans notre livre, Les 100 Histoires de Légende des Jeux olympiques. Carl Lewis s’est dopé, lui aussi exerçait une certaine influence sur son sport. Le pouvoir et son exercice donnent des moyens et certaines libertés que l’on protège par tous les moyens.

Pourtant ces deux types font partie de mon Top 5 car ce sont des personnages hors normes, ils ont fait l’histoire de leur sport, l’histoire du sport en général. Êtres de conquêtes, assoiffés de victoires. Des exigeants, des champions du moindre détail qui ne laissaient rien au hasard. Ils programmaient leur victoire. Cela retirait le charme de l’imprévu mais cela dopait le spectacle de la performance. « Mais comment fait-il ? », « Comment est-ce possible ? ». Aujourd’hui on se pose la même question à propos d’Usain Bolt. Ce concours 1991 du saut en longueur pour Lewis face à Powell. Ce contre-la-montre de 2005 entre Fromentine et Noirmoutier-en-l’Île où Armstrong, parti une minute après Ullrich, revient comme un boulet de canon sur l’Allemand et le dépose en moins de 19km ! Grande image de télévision, sacré souvenir de passionné. Tout comme l’Alpe d’Huez 2001 dans une étape où il avait d’abord bluffé sur une possible méforme, ce qui tactiquement était intelligent (cela incitait l’équipe d’Ullrich et les autres concurrents à rouler à la place des US Postal), avant au pied de l’Alpe d’Huez de toiser l’Allemand du regard, de le jauger puis de la déposer. Intelligence tactique qui frisait l’humiliation. Mais Ullrich, l’éternel second de l’Américain, n’avait et n’aurait jamais les moyens de se défendre.

Ce que je retiens de ce type, c’est sa soif insatiable de victoire. Cette hargne qui vous mène aux grandes réussites et nourrit les palmarès. Un sportif de haut niveau ne peut prétendre devenir un grand champion et marquer son temps sans avoir cette envie qui vous aide à supporter et apprivoiser la souffrance. Entre art et business, il faut ajouter à cela une maîtrise absolue et certaine intelligence tactique. Chose qu’Armstrong avait et qu’Ullrich et Virenque n’avaient pas. L’Américain décidait de tout, dirigeait, organisait comme un entrepreneur. Alors que ses principaux concurrents n’étaient que des pions, parmi les meilleurs de l’échiquier, mais jamais ils n’auraient pu prétendre à être rois !

 

PdA : Quels seront les athlètes français, connus et moins connus, à suivre de près durant cette Olympiade 2016 ?

 

J.H. : Si Diniz est dans la forme de sa vie, il peut nous ramener la breloque comme on dit ! Je trouverais cela extraordinaire. Même si la marche athlétique n’a rien de spectaculaire, Yohann est garçon plein d’envie et ultra méritant !

 

Yohann Diniz

Yohann Diniz. Src. de la photo : www.sport.fr.

 

PdA : Peut-on raisonnablement espérer une récolte de médailles meilleure peut-être que les années précédentes (qui n’étaient déjà pas si mauvaises...) ?

 

J.H. : La France peut espérer une trentaine de médailles. Ce serait bien qu’en cyclisme sur piste, en escrime, en judo et en natation les Français respectent la tradition et fassent le plein ! Yannick Agnel n’était pas à son meilleur niveau aux championnats de France, espérons qu’il ait rattrapé son retard ! Sur piste, Greg Baugé et Pervis : des valeurs sûres.

 

« Ça va être compliqué cette année

pour l’athlétisme aux JO... »

 

En athlétisme, ça va être très compliqué. Le niveau mondial est très élevé. Jimmy Vicaut peut prétendre à une finale sur le 100m mais le podium, j’en doute. Et il est bien possible que l’âge d’or de Lemaitre soit passé aussi…

 

PdA : Gérard Holtz va quitter France Télévisions après avoir animé, cet été, son dernier Tour de France... qu’est-ce que ça vous fait à titre perso ?

 

J.H. : J’ai grandi en regardant « Papa » à la télé. Il fallait se faire une raison, l’âge fait son œuvre et il faut laisser la place. Depuis quelques années, avec cette aventure des livres, j’ai le plaisir de partager un peu de son aventure avec le public français. Des lecteurs passionnés, connaisseurs et parfois novices aussi.

 

C’est sûr que ça fait un vide dans mon quotidien mais maintenant c’est mon épouse que je regarde à la télévision ! Elle présente un magazine sur France 3 le matin !

 

PdA : Partagez-vous complètement la passion de votre père pour le vélo ou bien avez-vous une préférence pour d’autres sports ?

 

J.H. : Oui je la partage mais cela m’est venu « sur le tard ». Je faisais souvent du VTT au Parc de Saint-Cloud dans mon adolescence mais rien de plus. Puis en 2003, lorsque j’ai signé mon premier CDI au marketing chez Kärcher, Gérard a fait un exploit en faisant à vélo le parcours du Tour 1903. J’étais envieux de son aventure… et je me suis mis à la petite reine un an après !

On a souvent roulé ensemble à Longchamp et sur les jolies routes des Yvelines. On a même fait des cyclosportives comme la Ronde Picarde, la Look, et aussi les 24h du Mans en relais. Nous avions même fini 24ème de la première édition ! Nous avons aussi des passions communes pour le ski et le karting.

Et j’ai développé aussi un attrait particulier pour la course à pied, sport plus accessible et qui nécessite moins de temps. Du coup je peux m’entrainer la semaine et j’ai bouclé le Marathon de Paris en 2011 ! Je viens tout juste de courir ma 3ème Transbaie, une course nature à travers la Baie de Somme et je prépare pour octobre l’Ecorun de Vaucresson, un 20km 100% nature.

 

PdA : Un mot tout de même sur l’Euro de foot qui se joue actuellement en France: que vous inspire l’équipe nationale ? est-elle cette année au niveau des meilleures du continent ? votre pronostic pour la finale ? 

 

J.H. : L’Euro est en train de me réconcilier avec le football. On retrouve enfin du spectacle, de la bonne humeur et moins de vulgarité et de violence. Même le 0-0 des Bleus contre la Suisse était un beau match ! Le nombre de tirs sur les poteaux le prouve !

 

« Je ne me retrouve pas dans ce que sont

les Bleus d’aujourd’hui »

 

Je n’ai pas d’amour particulier pour notre équipe de France comme je l’avais dans les années 90. J’aimais nos joueurs, les Papin, Canto, Ginola, Pirès, Deschamps, Sauzée... Il y avait du talent avec Zidane et des valeurs aussi. De l’éducation et des principes. Aujourd’hui je ne me retrouve plus du tout dans le collectif des Bleus, dans l’image qu’ils renvoient, dans leur état d’esprit.

 

PdA : « Votre » anthologie du foot, c’est pour l’an prochain ?

 

J.H. : Nous aurions pu la sortir cette année mais nous avons pensé que le thème des JO se prêtait plus à notre concept et notre écriture romanesque… Il faudra probablement attendre 2018 et la Coupe du Monde ! Nous aimons bien nous adosser au calendrier des grands événements pour que notre travail soit dans l’ère du temps et correspondant aux envies ou besoins de notre public. L’année prochaine ce seront les sports mécaniques. Il y a là aussi matière à raconter plein de choses !

 

PdA : Quels sont vos projets, vos envies pour la suite, Julien Holtz ?

 

J.H. : Coté plume, poursuivre l’aventure avec Gründ et étoffer notre collection. Coté crayon et souris, prendre du volume dans mon métier de consultant en expérience utilisateur !

 

PdA : C’est tout le mal que je vous souhaite... ;-) Un dernier mot ?

 

J.H. : Tout simplement merci de votre curiosité ! Et à vos lecteurs : foncez en librairie, vous le verrez, vous serez surpris par nos histoires !

 

Partie II : Gérard Holtz, quelques mots...

Réponses datées du 3 juillet 2016... Merci !

 

Paroles d’Actu : Votre top 5 des grands sportifs ?

 

Gérard Holtz : J’en sélectionnerai six.

 

Killy, car notre triple champion olympique (dont nous parlons dans notre livre Les 100 Histoires de Légende du Sport français), est un champion d’une intelligence supérieure. Il a eu justement cette intelligence de savoir s’arrêter au sommet. Cette notion d’absolu dont on parlait. C’est exactement ça. Pas la compétition de trop. Et suite à sa carrière, il a poursuivi dans l’élite au sein du Comité international olympique, chez Coca-Cola et au comité d’organisation des Jeux d’Albertville notamment.

Bolt, qui a pulvérisé tous les records de vitesse sur piste et que m’a marqué par sa décontraction avant le départ de ses courses alors que d’autres ont besoin de faire le vide, de s’isoler. Barbara par exemple arrivait à midi au théâtre avant ses représentation du soir ! Lui, il ne se prend pas la tête !

Ali, champion olympique de boxe à Rome, dont nous dressons le portrait dans Les 100 Histoires de Légende des Jeux Olympiques, fait partie de mon top en vertu de son immense carrière et de sa personnalité. Au-delà de son palmarès et de son style unique, c’était un personnage public, un type qui avait du caractère et du courage. Le courage de dire haut et fort ce qu’une communauté pensait tout bas. Le courage de s’opposer, notamment, à la guerre du Viet Nam.

Muhammad Ali

Cassius Clay, futur Muhammad Ali, aux J.O. de Rome en 1960. Src. de la photo : rio2016.com.

Pelé est mon footballeur préféré, une véritable idole ! Je garde en mémoire sa Coupe du Monde 56 en Suède qu’il a survolée et son illustre « grand pont » lors d’un match au Mexique.

Coté tennis, Roger Federer, qui est pour moi le plus grand tennisman de tous les temps. Il a tout gagné et c’est un vrai gentleman.

Je ne pouvais oublier un 6ème : Eddy Merckx, le cannibale. Lui aussi dans son domaine, il a tout gagné. Il a dévoré tout le monde, la faim de victoire... Sept Milan-San Rémo, cinq Tours de France par exemple ! Et comme les autres de mon top, un gars gentil et simple.

 

« Mes pronos ? Allemagne-Portugal en finale

de l’Euro (2-1) et Froome pour le Tour » (G. Holtz)

 

PdA : Votre pronostic pour la finale de l’Euro 2016 (affiche et score) ? 

 

G.H. : Ma finale, ce sera Allemagne-Portugal. Et je pensais à l’Allemagne avant qu’elle ne gagne hier contre l’Italie !

Le score : 2-1 pour l’Allemagne.

 

PdA : Votre pronostic pour le nom du futur maillot jaune de cette édition 2016 du Tour ? 

 

G.H. : Je vois la 3ème victoire de Froome. Il est clairement au-dessus en montagne.

 

Partie III : l’album photos commenté

Julien Holtz a accepté, à ma demande, de nous livrer quelques photos... et de les « légender »...

 

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« Le Mont Blanc, en 2006. Je suis à gauche. Antoine, le cadet, est à droite. »

 

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« Entre mecs à la maison, en 2014. Je suis en bas et Antoine en haut. »

 

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« En plein effort durant la Gentleman du Cœur en 2009.

On a emmené les Sannier père et fils pendant deux tours... »

 

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« Août 2009, les 24h du Mans Vélo. J’ai dessiné la tenue ! Et on finit 24è de l'épreuve.

Je suis le troisieme en partant de la gauche. Antoine est derrière, Gérard à droite de la photo.

On court avec la famille Legeay. Roger a deux fils qui sont de gros rouleurs et se sont mis à l'ultra trail. »

 

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« Marathon de Paris, 2011. Coup de chaud à Bastille... cette édition était presque caniculaire. »

 

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« L’arrivée de la Paris-Saint-Germain-en-Laye 2012. »

 

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« 24h de karting du Circuit Carole. »

 

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« Essais en Formule France à Lohéac. »

 

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16 juin 2016

« Nations constitutives du Royaume-Uni : positions et perspectives en cas de Brexit », par Edwige Camp-Piétrain

Le 23 juin, dans une semaine donc, les Britanniques seront appelés aux urnes pour se prononcer sur une question cruciale dont l’issue, qui fait déjà largement l’objet de spéculations, aura à l’évidence des retombées bien au-delà des frontières du Royaume : faut-il rester membre de l’Union européenne ou bien la quitter ?

J’ai souhaité proposer à Mme Edwige Camp-Piétrain, professeur des Universités (elle est actuellement en poste à Valenciennes) spécialiste des questions de dévolution et d’indépendantismes au sein du Royaume-Uni, de nous livrer son sentiment quant à la manière dont chacune des nations constitutives du pays va aborder ce référendum et réagir à son résultat - trop incertain à cette heure pour qu’un pronostic clair puisse être établi même si, on peut l’imaginer, une certaine peur de l’inconnu entretenue à dessein fera peut-être basculer la majorité dans le camp du maintien, in extremis.

Je remercie Mme Camp-Piétrain, qui avait déjà richement éclairé les lecteurs de Paroles d’Actu sur l’affaire du référendum écossais en septembre 2014, pour son texte très instructif et qui a été élaboré, donc, autour de la thématique suivante, posée le 8 juin : « Angleterre, Écosse, pays de Galles, Irlande du Nord : positions et perspectives en cas de Brexit ». Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

« Angleterre, Écosse, pays de Galles,

Irlande du Nord : positions et perspectives

en cas de Brexit »

par Edwige Camp-Piétrain, professeur des Universités (u. de Valenciennes)

UK EU flags

Source de lillustration : http://www.express.co.uk

 

« Ce sont surtout les Anglais qui veulent quitter l’UE »

Le 23 juin, les Britanniques vont se prononcer par voie référendaire sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Si les critiques à l’égard des institutions européennes sont fréquentes, la volonté de quitter l’UE est nettement plus répandue en Angleterre que dans les trois autres nations, pays de Galles et, surtout, Écosse et Irlande du Nord.

Ainsi, les principaux thèmes de la campagne référendaire ne sont pas perçus de la même manière dans les différentes nations.

S’agissant de l’immigration en provenance de l’UE, ce sont surtout les Anglais qui veulent la limiter, tandis que les Écossais ont tendance à la juger plus favorablement. Les Irlandais du Nord craignent le retour d’une frontière avec la République d’Irlande.

En ce qui concerne l’économie, si nombre d’Anglais pensent pouvoir se libérer des contraintes réglementaires européennes, les habitants des autres nations préfèrent mettre en avant les avantages économiques et sociaux liés à l’adhésion. Quant à la souveraineté, une forte proportion d’Anglais entend la recouvrer en s’affranchissant du joug bruxellois. Les autres nations sont habituées à la partager entre les institutions britanniques historiques, les institutions européennes depuis 1973, et les institutions décentralisées créées à Edimbourg, Cardiff et Belfast en 1999.

« En cas de Brexit, les positions

indépendantistes seraient renforcées »

Ces divergences d’appréciation pourraient se traduire dans les urnes lors du référendum, seuls les Anglais se prononçant en faveur d’une sortie de l’UE. Cependant, étant donné le poids démographique de l’Angleterre, cette décision s’imposerait au reste du Royaume-Uni. Nombre d’indépendantistes écossais ont déjà affirmé qu’une telle situation pourrait justifier un second référendum sur l’indépendance de l’Écosse. Certains nationalistes en Irlande du Nord ont évoqué un référendum visant à réunifier l’Irlande, ce qui pourrait raviver les tensions communautaires en Ulster. Le vote du 23 juin pourrait donc avoir des répercussions sur l’unité du Royaume-Uni.

par Edwige Camp-Piétrain, le 16 juin 2016

 

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13 mai 2016

François Delpla : « Hitler avait tout misé sur une victoire éclair... »

L’historien François Delpla s’est spécialisé depuis plus de vingt-cinq ans dans l’étude de la Seconde Guerre mondiale et du nazisme. Dans son dernier ouvrage en date, Hitler : propos intimes et politiques, paru en deux tomes chez Nouveau Monde éditions (le premier en janvier, le second à la fin de l’année), il s’attache à traduire, analyser et contextualiser une somme impressionnante de propos et mots du Führer. Il a accepté avec enthousiasme - je l’en remercie chaleureusement - de se prêter pour Paroles d’Actu au jeu des questions-réponses que je lui ai soumis pour un grand format autour d’une thématique, « Questions d’histoire : Hitler ». Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

QUESTIONS D’HISTOIRE : HITLER

« Hitler avait tout misé sur une

victoire éclair contre la France »

Interview de François Delpla

Q. : 12/05 ; R. : 13/05.

Propos

Propos intimes et politiques : 1941-1942 (Nouveau Monde éditions, 2016)

 

L’Allemagne aurait-elle regardé Adolf Hitler comme un « grand » homme d’État (à l’image d’un Frédéric ou d’un Bismarck) s’il avait disparu juste après les « accords » de Munich ?

Oui… mais à plusieurs conditions, difficiles à réunir. Il aurait fallu...

- que l’Allemagne consolide et conserve les progrès qu’il lui avait fait faire, quant à son rang international ;

- que la prétendue question juive soit résolue dans le sens d’un retour au statu quo juridique (les juifs déjà partis ne seraient sans doute pas revenus en masse, mais au moins ceux qui restaient, ou arrivaient pour quelque raison que ce soit, auraient retrouvé des droits identiques à ceux des non-juifs, seule situation acceptable au XXème siècle) ;

- que la succession de Hitler débouche, non sur une guerre de revanche, mais sur une stabilisation de la situation internationale.

Dans ces conditions, il pouvait se produire ce que Churchill appelait de ses vœux, notamment dans un article du 17 septembre 1937 :

« En plusieurs occasions j’ai appelé publiquement à ce que le Führer de l’Allemagne devienne maintenant le Hitler de la paix. Quand un homme mène une lutte désespérée, il se peut que ses dents grincent et que ses yeux lancent des éclairs. La colère et la haine soutiennent le courage du lutteur. Mais le succès devrait amener un adoucissement et un apaisement sur le visage et, en corrigeant l’humeur pour l’adapter aux circonstances nouvelles, préserver par la tolérance et la bonne volonté ce qui a été acquis par la lutte. »

On aurait considéré l’idéologie nazie comme un échafaudage temporaire, propre à tendre les forces de la nation derrière un pouvoir autoritaire le temps de rétablir son rang. On aurait pu aussi attribuer les folles imprécations de Mein Kampf à des tâtonnements de jeunesse, et considérer que les réalités avaient peu à peu poli l’auteur en lui inspirant des attitudes raisonnables. La crise des Sudètes n’était qu’une répétition générale avant de frapper les trois coups un an plus tard contre la Pologne, dans des conditions militaires et diplomatiques grandement améliorées : cette réalité aurait risqué de rester inconnue longtemps, et même toujours. Seuls de rares historiens auraient creusé la question, et de l’idéologie nazie, et de la stratégie que le décès de Hitler avait tuée dans l’œuf. Il n’est pas sûr qu’ils aient diagnostiqué que ce décès avait sauvé in extremis l’humanité d’une immense catastrophe, dont le scénario de 1945 n’était que la version la plus douce, grâce à la ténacité de Churchill au moment de la chute de la France.

Dans un exercice d’histoire contre-factuelle, ce scénario aurait été, lui, parfaitement impensable ! Aucun passionné d’uchronie n’aurait eu l’audace d’imaginer que l’histoire aurait produit le même jour, c’est-à-dire le 10 mai 1940, le poison et l’antidote, l’offensive de Hitler contre la France et la venue de Churchill au pouvoir. Mais encore une fois, qui se serait posé la question d’une éventuelle application de Mein Kampf si le Diable avait rappelé l’auteur à lui en octobre 1938 ?

 

Un statu quo diplomatique favorable à une perpétuation (et donc à un renforcement) funeste de l’État et de la société nazis se serait-il imposé si, dans l’hypothèse précédemment citée, le successeur d’Hitler à la tête du Reich avait opté pour une attitude de modération au-dehors ? (je précise ma pensée : si le successeur d’Hitler avait choisi de ne pas envahir la Pologne en 1939 ou s’il avait obtenu une satisfaction relative sur la question de Dantzig, les démocraties auraient-elles bougé contre l’Allemagne nazie ?)

Le nazisme n’est pas une nouvelle conception des rapports sociaux ou politiques à l’intérieur des frontières d’un pays, c’est un mouvement tendu vers la guerre et vers un rééquilibrage des relations entre puissances, obtenu par surprise avant que quiconque ait compris où Berlin voulait en venir. Alors de deux choses l’une : ou bien Hitler avait prévu sa succession et laissé des instructions précises à quelqu’un qui à l’époque ne pouvait être que Göring, ou bien, ce que je crois, il se jugeait indispensable et, parmi ses paris, figurait en bonne place celui de la prolongation de son existence. Göring ne partageait pas son obsession antisémite (ce qui n’excuse pas sa complicité dans la Shoah, tout au contraire) et, livré à lui-même, il n’aurait pas su quoi faire dans ce domaine. De même, il avait peu de liens avec le mouvement SS et n’aurait guère su se servir de cet instrument, mis au point par Hitler et Himmler en une décennie de rencontres fréquentes.

Et que faire encore du culot de Hitler dans le mensonge, avec son cortège de demi-aveux ? C’est l’oeuvre d’un artiste et d’un seul, par exemple quand, cinq mois après que vous l’avez enterré, il prononce le stupéfiant discours du 30 janvier 1939. Il sait alors qu’il va faire la guerre et il accuse les Juifs de s’apprêter à la déclencher, ce qui leur vaudra, dit-il, un châtiment terrible. Cependant, celui-ci est présenté sous une forme édulcorée : ils disparaîtront de l’Europe, ce qui avec un peu de bonne volonté (et les autres gouvernements n’en manquent pas) peut encore à la rigueur passer pour un projet d’expulsion et non de massacre.

Non, vraiment, nul ne pourrait former suffisamment bien un disciple pour obtenir de lui un dosage aussi millimétré de la violence, et verbale et physique. Oui, j’augure très mal de la destinée du navire si on fait disparaître le capitaine au moment que vous dites !

Les événements de 1945 peuvent ici nous guider : tout se dissipe comme un rêve, les SS s’effacent sans retour malgré leurs tentatives minables de devenir des « loups-garous » menant la vie dure aux Alliés. Il reste suffisamment de bourgeois conservateurs pour prendre les rênes en endiguant le peuple, d’ailleurs abasourdi, et, un peu plus tard, réhabiliter la Wehrmacht sous l’égide de l’OTAN. Fin 1938 c’aurait été plutôt l’inverse, l’armée prenant le pouvoir le temps qu’une classe politique se reforme dans les hautes sphères. Certes, en 1945, une catastrophe militaire a quelque peu aidé à la dissipation du rêve, mais la disparition de Hitler juste avant sa guerre aurait joué le même rôle.

C’est d’ailleurs une des clés de son succès : personne ne voyait clair dans son jeu en Allemagne ni ailleurs, tant il voulait de choses à la fois. Il fallait beaucoup de maîtrise pour slalomer au jour le jour en définissant des priorités, lui seul avait cette maîtrise… et l’un de ses plus grands talents était de dissimuler le sien ! Notamment sous un discours violent qui le rendait peu suspect de finesse et de retenue.

 

Que sait-on de la manière dont Hitler considérait les deux personnalités suivantes : Winston Churchill ; Charles de Gaulle ? Portait-il quelque estime à ceux de ses ennemis résolus qui étaient prêts à mourir pour la défense de leur patrie et de leurs valeurs ?

Oui et non. Il admirerait volontiers Churchill dans l’absolu, mais il vit dans le relatif ! Et Churchill est avant tout celui qui le frustre d’un triomphe très bien parti, donc il ne saurait être qu’une « putain des Juifs ». Pour de Gaulle c’est très différent ; il le voit sans doute d’abord comme un aventurier qui joue la carte anglaise, puis progressivement il admire sa capacité de survie et son talent pour rassembler son peuple. Cela débouche sur un texte extraordinaire, une lettre signée Himmler mais portant la griffe hitlérienne, adressée à de Gaulle en avril 1945. Elle affirme que l’ambition du Général de faire pièce à la fois aux Américains et aux Soviétiques a pour condition première de réalisation la réconciliation franco-allemande et que « Himmler » est prêt à négocier la chose. L’artiste n’est pas mort ! Il est très en forme au contraire, à la veille de son suicide, malgré sa déchéance physique. De Gaulle évidemment ne répond pas… mais publie la chose, hélas partiellement (et sa famille n’a pas été en mesure de me dire où était l’original), en 1959 dans le dernier tome de ses mémoires, en prélude à ses rencontres avec Adenauer !

 

Hitler

Hitler (Grasset, 1999)

 

L’Allemagne nazie, comme l’empire napoléonien, a joué et perdu gros contre l’immense Ours russe. Dans quelle mesure l’échec final de l’Opération Barbarossa tient-il à des erreurs d’appréciation et de stratégie imputables à Hitler ?

Tout le monde convient bon gré mal gré que Hitler n’a pas commis beaucoup d’erreurs avant l’été de 1940, mis à part le putsch raté de 1923, dont il a tiré intelligemment les leçons. Quand on veut dénigrer son intelligence, ou ses compétences militaires, on est obligé de se rabattre sur des événements postérieurs à la campagne de France. Il aurait en particulier sous-estimé la puissance russe, ou l’américaine… ou, au diable l’avarice, les deux. Ce sont d’ailleurs ses succès de la première année de guerre, que cette littérature attribue volontiers à la chance, qui l’auraient grisé et lui auraient donné l’audace d’écouter de moins en moins les experts militaires.

Une observation plus attentive montre qu’il avait tout misé, précisément, sur ce mois de mai 40 où la France aurait dû signer la paix peu après la percée de Sedan, alléchée par des conditions « généreuses », et où l’Angleterre elle-même, faisant ses comptes, aurait pris le chemin de la négociation. Churchill trouble ce scénario, tout d’abord en retenant Reynaud sur la pente de l’armistice et en obligeant l’Allemagne à s’enfoncer en France (au risque de fâcher les États-Unis), puis en ne signant pas lui-même la paix et en se maintenant au pouvoir, après l’armistice français. Entre le 22 juin, date de cet armistice, et le 3 juillet, Hitler attend avec confiance que la classe dominante anglaise congédie Churchill quand se produisent les événements de Mers el-Kébir, qui sont pour lui un tocsin ou, déjà, un glas : Churchill a réussi une performance de type nazi - faire couler un sang innocent - et il obtient les félicitations, non seulement des Communes, mais de Roosevelt ! C’est la « Juiverie » qui s’organise, en vue d’une guerre d’usure pour laquelle l’Allemagne n’est absolument pas préparée… non parce que Hitler a fait n’importe quoi, mais parce qu’il a tenté la seule opération qui pouvait permettre la reprise de l’expansion allemande après le coup d’arrêt de 1918 : une victoire éclair sur la France, qu’une planète stupéfaite aurait bien été obligée d’entériner.

Toutes les « erreurs » découlent de l’échec, d’extrême justesse, de cette manœuvre. Après il faut bien l’assumer, la guerre longue, en tentant de provoquer des occasions de la terminer… et l’idée d’un Barbarossa liquidant la Russie en trois mois n’est, vue sous cet angle, pas sotte du tout. Mais là encore Churchill sera à la parade, par son discours du 22 juin 1941 qui sidère Staline avant de le sauver.

 

Question liée, souvent posée : Hitler a-t-il été, pour ce que l’on en sait, manifestement « sain d’esprit » s’agissant de chacune des grandes décisions stratégiques qui lui sont dues ?

Réponse liée : sa manie des paris ne s’explique que par sa folie, dont la croyance en une mission à lui donnée par la Providence est l’un des deux grands fantasmes, l’autre étant la certitude d’un cancer juif en train de tuer l’humanité.

 

Comment recevez-vous ces rumeurs régulièrement resservies selon lesquelles Hitler ne se serait pas suicidé en avril 1945 mais aurait fui en Amérique latine ? De manière plus générale : l’historien sérieux que vous êtes prête-t-il quelque attention critique aux théories des uns et des autres, y compris les plus farfelues, ou bien tendez-vous à les balayer d’un revers de manche ?

Je balaye ! Hitler était un adepte du tout ou rien : triomphe ou suicide, depuis le début. Survivre en s’échappant puis vivre traqué et reclus, très peu pour lui !

 

La situation de crises plurielles, identitaires notamment, que connaît l’Europe actuellement vous paraît-elle de nature à favoriser, si l’on n’y prend garde, la poussée des mouvements de droite extrême au cœur de nos systèmes démocratiques ? Est-ce que de ce point de vue, vous avez le sentiment qu’on se retrouve potentiellement au début des années 30 pour tel ou tel point de l’espace Europe ?

Le nazisme ne pouvait survivre et ne peut revivre. Le procès de Nuremberg, malgré ses défauts, a joué et joue ici un rôle majeur. Cependant, comme ledit nazisme n’a pas été encore vraiment analysé et digéré, il continue de pourrir l’ambiance. Il a notamment beaucoup contribué à faire raisonner les humains en termes binaires et ce, à l’échelle mondiale. Un ennemi sournois, sur le modèle du Juif vu par Hitler, menace les honnêtes gens partout dans le monde. Pour Staline et les siens ce sera le trotskysme puis le titisme maniés par la Gestapo puis la CIA, pour l’Amérique de la guerre froide le communisme tapi derrière la moindre grève et la plus petite révolte coloniale, pour Bush junior l’islamisme et pour Ben Laden Bush junior… je vous laisse prolonger les courbes !

Un bon signe de l’influence hitlérienne est l’ironie avec laquelle on parle de l’ONU, tout comme on dénigrait la SDN dans les années 30 et plus tard. On oublie que c’est Hitler en personne qui a tué celle-ci, en la traitant d’entreprise juive, en la quittant et en méprisant son autorité. Les autres grandes puissances n’étaient que des complices de l’assassin, en acceptant ce verdict et en régressant de l’affirmation d’une discipline collective vers des négociations au cas par cas… comme celle de Munich.

Aujourd’hui, c’est une gendarmerie internationale qui manque le plus, dans le cadre d’une ONU à qui on donne enfin les moyens d’agir, en rendant ses résolutions contraignantes pour les États, petits et grands. Moyennant quoi les accords seraient infiniment mieux suivis d’effet. Et faute de quoi chacun fait sa petite loi, ses petits états d’urgence, ses petites déchéances de nationalité et ses gros cadeaux aux partis xénophobes.

 

Quelles sont, à ce jour, les zones d’ombre qu’il conviendrait encore d’éclaircir s’agissant d’Adolf Hitler ?

Tout ! Le nazisme est un sujet vierge, au sens propre : disons que s’il y a sept voiles, on en a enlevé un ou deux ! Attention, cela ne veut pas dire que les millions de pages écrites aient été inutiles. Mais pour l’instant il s’agit d’une banque de données, et il urge de les ordonner.

 

Où vous situez-vous par rapport au concept de « devoir de mémoire » ?

Si cela reste entre nous, je vous dirais que je trouve lexpression horriblement contre-productive, malgré les intentions sans doute louables de la plupart de ceux qui lemploient. Le devoir que je prêche est le devoir d'histoire. L'historien est tenu davoir mauvais esprit ! Il faut faire connaître et surtout comprendre le passé avec ses lumières et ses ombres, chaque fois que cela peut éclairer les choix daujourd'hui. Non seulement en ce qui concerne les périodes un peu reculées, mais les derniers temps : ainsi par exemple un dossier sérieux sur les origines de la dette publique grecque et ses profiteurs jusquaujourd'hui assainirait immédiatement latmosphère autour de cette question. Dune façon plus générale, la déliquescence des institutions européennes requiert impérieusement des notions précises sur les erreurs et les paresses, anciennes et récentes, de leurs constructeurs. Lamnésie des médias est désolante mais rien ne sert de se lamenter, il faut agir, et faire généreusement don aux journalistes surmenés dune profondeur temporelle.

Tenez, un dernier exemple, qui nous ramènera à la période nazie : un philosophe académicien sémeut de lélection du maire travailliste de Londres en se demandant si Churchill, auquel il voue « une admiration sans bornes », aurait ses chances à Londres aujourd'hui, puisquil nétait pas le fils d'un prolétaire immigré et musulman. Je lui réponds sur un réseau social :

« Churchill aurait-il ses chances dans l'Angleterre daujourdhui ? Pour la mairie de Londres, sans doute pas, mais de son temps non plus ! Mais l'imprécateur semble ignorer que son plus proche équivalent, socialement parlant, est à Downing street. David Cameron est en effet larrière-petit neveu de Duff Cooper, issu de la haute et le seul ministre vraiment churchillien des terribles semaines de mai-juin 40. Le fantasme du "Grand remplacement" entraîne quelques esprits pourtant un peu éduqués à anticiper une forêt là où il n'y a pour l'instant que quelques arbres, même pas un bosquet ! »

 

Parlez-nous de vos projets, François Delpla ?

L’édition des Propos de Hitler, qui va m’occuper jusqu’en septembre, a été décidée brusquement pour accompagner la sortie de Mein Kampf et a interrompu un livre en cours intitulé Hitler et Pétain. Un sujet particulièrement vierge ! Un Paxton, par exemple, l’a à peine effleuré. Barbara Lambauer, dans sa thèse sur Abetz, a livré force matériaux, mais n’y a vu que par intermittence et de façon décousue les impulsions données par le chef, et n’a pas soupçonné qu’il pût manipuler son représentant. Il y a énormément à dire aussi sur le remplacement progressif des militaires par les SS dans toutes sortes de fonctions au sein des forces allemandes d’occupation. Et les SS, c’est Hitler : encore un tabou, ou tout au plus une vérité qu’on veut bien reconnaître sans en tirer les conséquences. En matière de persécution des juifs, j’espère arriver à dépasser la querelle du Vichy protecteur et du Vichy persécuteur en montrant que là aussi l’occupant décide, en fonction d’une masse de paramètres dont le dosage varie souvent.

Ensuite ? Je pense que le prochain sujet viendra, comme d’habitude, chemin faisant, en fonction des nouvelles questions et des nouvelles sources. Depuis peu je participe sur Facebook à des débats qui ont vocation à déboucher sur une structure associative, afin de stimuler les découvertes.

 

François Delpla

Crédit photo : Paolo Verzone

 

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24 avril 2016

Gregor Trumel : « La Louisiane a vocation à être le fer de lance de la francophonie aux Etats-Unis »

Au début de cette année d’élection(s) aux États-Unis, j’ai eu envie, sans en savoir trop du « qui », du « quand » ou du « comment »de consacrer quelques articles à ce pays, objet de fascination depuis toujours. La première publication Paroles dActu de 2016, ce fut une interview de la politologue franco-américaine Nicole Bacharan. Pour le présent article, c’est le Consul général de France à la Nouvelle-Orléans (Louisiane), Grégor Trumel, qui a accepté de répondre à ma sollicitation. Je len remercie, ainsi que Meagen Moreland-Taliancich, attachée de communication auprès du consulat général. Les réponses aux questions posées me sont parvenues sous la forme de fichiers audio, la seconde interrogeant le premier. Chacun de ces fichiers est inclus à larticle, qui est constitué des retranscriptions écrites que jen ai faites et des photos sélectionnées et commentées par Grégor Trumel. Parmi les thèmes abordés : un bilan de laprès-Katrina, un regard sur la cession par Bonaparte de la Louisiane aux États-Unis, quelques bons conseils culturels, touristiques et gastro et, fil rouge de cet entretien, létat de la francophonie sur ces terres anciennement françaises. Enjoy... pardon... bonne lecture ! ;-) Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« La Louisiane a vocation à être le fer de lance

de la francophonie aux États-Unis »

Interview de Grégor Trumel

Q. : 17/02 ; R. : 12/04.

Gregor Trumel

 

Paroles dActu : Bonjour Grégor Trumel, merci de m’accorder cet entretien pour Paroles d’Actu. J’aimerais pour cette première question vous demander, évidemment en votre qualité de Consul général de France à La Nouvelle-Orléans, de nous raconter ce qu’ont été vos premiers contacts « physiques » avec les États-Unis de manière générale ; avec la Louisiane en particulier ?

   >>> AUDIO <<<

Grégor Trumel : Merci de m’accorder cet interview, je suis toujours très heureux de m’exprimer sur la Louisiane, un État que je chéris et où j’aime servir chaque jour. J’étais venu pour la première fois aux États-Unis en 1992, j’avais dix-sept ans. J’étais encore au lycée et mes parents avaient organisé un voyage fantastique dans l’ouest des États-Unis (Californie, Utah, Nevada, et je crois un peu du Nouveau-Mexique). C’était vraiment fantastique ; c’était mon premier contact, et je n’oublierai jamais ce voyage. J’avais bien sûr envie de retourner aux États-Unis ensuite, et j’y suis allé plusieurs fois après, une fois que je suis devenu diplomate (à New-York et à Washington en particulier). J’ai toujours été fasciné par les États-Unis, par la culture américaine et, bien entendu, ce qu’elle incarne.

 

S’agissant de la Louisiane, j’y suis arrivé pour la première fois pour prendre mes fonctions, en août 2014. C’était vraiment un vœu très cher pour moi de venir en poste à La Nouvelle-Orléans et en Louisiane, et j’étais vraiment très fier et très heureux d’être nommé Consul général par le président de la République. Mes premiers contacts ont évidemment été à La Nouvelle-Orléans, et j’ai bien sûr été fasciné par la beauté de la ville, par sa richesse architecturale et culturelle. Également par les gens : leur accueil, leur chaleur, leur gentillesse, leur politesse et, très sincèrement, leur grande francophilie. Très vite après mon arrivée, je ne suis pas resté à La Nouvelle-Orléans, je suis allé à Lafayette, à Arnaudville, dans le pays cajun. Puis j’ai « rayonné », pendant la première année, partout en Louisiane. Évidemment, la culture, on en parle, la musique me fascine mais également les paysages qui sont fantastiques et absolument uniques. Donc, vraiment, c’était un vieux rêve de venir ici et je ne pensais pas réaliser ce rêve aussi tôt et aussi jeune !

 

Gérard Araud

« Lundi le 22 février 2016, l’Ambassadeur de France aux États-Unis, Monsieur Gérard Araud, a fait sa première visite officielle en Louisiane. Au cours de ce voyage, l’Ambassadeur a souligné le succès de l’éducation française dans l’État, ainsi que le dynamisme des partenariats économiques entre la France et la Louisiane. L’Ambassadeur a également mis l’accent sur les progrès effectués par La Nouvelle-Orléans depuis l’ouragan Katrina. »

 

PdA : Il y a dix ans et demi, en août 2005, La Nouvelle-Orléans était frappée de plein fouet par Katrina, ouragan cataclysmique de sinistre mémoire. Quelle est la situation aujourd’hui : la ville a-t-elle peu ou prou réussi à « panser ses plaies » et la vie à reprendre ses droits dans chacun des quartiers ? quelles sont les décisions, les mesures qui ont été prises pour s’assurer que, face à un nouvel épisode météorologique similaire, les conséquences sur la ville et les populations ne puissent égaler celles de Katrina ?

   >>> AUDIO <<<

G.T. : Oui, en effet, Katrina a été un véritable cataclysme, une tragédie humaine qui, comme le dit le maire de La Nouvelle-Orléans lui-même, n’est pas « seulement » une catastrophe climatique mais une catastrophe due à l’Homme. Il y a eu 1.800 morts en Louisiane, largement à La Nouvelle-Orléans, et c’est vraiment un traumatisme. D’ailleurs, les habitants de La Nouvelle-Orléans, quand ils s’expriment, disent toujours, « Avant Katrina », « Après Katrina »... C’est vraiment devenu un repère dans le temps. Cela signifie aussi qu’il y avait vraiment un « avant-Katrina » à La Nouvelle-Orléans comme il y a aujourd’hui un « après-Katrina ». C’est évidemment une tragédie qui a touché une grande part de la population ; ce fut également un traumatisme pour les personnes qui ont été évacuées  - un million de personnes évacuées, ce qui est tout de même inouï, inédit dans l’histoire des États-Unis et, je dirais même quasiment, dans l’histoire récente du monde occidental.

 

Aujourd’hui, La Nouvelle-Orléans est sur une pente ascendante. D’abord, la ville et les autorités de l’État ont pris beaucoup de mesures pour éviter qu’une telle catastrophe ne se répète. On est à peu près sûr qu’un ouragan fort comme Katrina, ou même encore plus fort que Katrina, va arriver, c’est une question de temps – on est en Louisiane, dans une zone subtropicale. En revanche, le système de crise, de « crisis management » comme on dit, a été énormément amélioré. Le consulat général est en contact, évidemment pour la sécurité de la communauté française en particulier, très régulièrement avec eux. C’est très moderne, très bien fait  : ces gens sont de grands professionnels qui travaillent en lien avec toutes les institutions de la sécurité et qui pourront intervenir dans la sécurité civile, y compris avec Bâton-Rouge, au niveau donc de l’État. Les digues ont été renforcées, des écluses ont été construites, et il y a une prise de conscience, en effet, que La Nouvelle-Orléans est une ville vulnérable sur le plan climatique.

 

La ville aujourd’hui a donc changé, c’était aussi une époque où la Ville a failli. La question de la disparition de la ville a même été posée. À l’époque, son existence-même à cet endroit, entre le lac Pontchartrain et le fleuve Mississippi a été questionnée. Aujourd’hui, La Nouvelle-Orléans a pris conscience de la richesse de sa culture, de son caractère unique, du fait qu’elle est une ville de classe mondiale, une ville extrêmement connue, qui a un rôle culturel très important à jouer dans le monde, un rôle qui dépasse largement son poids économique et sa population. Un rôle mondial. Ça a donc été un électrochoc. Aujourd’hui la ville est sur une pente ascendante sur le plan économique, sur le plan culturel. La population ré-augmente à nouveau, beaucoup de gens viennent s’installer ici, même s’il faut bien reconnaître que tout le monde n’est pas revenu à La Nouvelle-Orléans. Il y a des catégories de population, notamment parmi les plus fragilisées, les plus pauvres, qui ne sont pas revenues à La Nouvelle-Orléans. C’est un enjeu pour la ville de faire revenir les néo-orléanais, pour qu’ils puissent prendre part à la reconstruction de la ville et regagner leur communauté aux côtés des nouveaux habitants qui viennent ici parce qu’ils comprennent que c’est un magnifique art de vivre, un endroit superbe pour s’épanouir, faire des affaires... et vivre.

 

GT avec Mitch Landrieu

« Le consulat général a activement participé aux commémorations des dix ans de l’ouragan Katrina. Le maire Mitch Landrieu avait prévu pour cette semaine de commémorations des moments forts de souvenir, mais aussi des débats, des rencontres publiques, des évènements au cœur de la ville. Le Consul général de France a eu le grand honneur de prononcer un discours de réponse au maire, sur l’engagement de la communauté internationale dans la reconstruction de la ville. »

 

PdA : Quelles sont, en 2016, les traces qui demeurent du passage et de l’influence françaises sur, respectivement : 1/ l’immense territoire qui constitua naguère la grande Louisiane française ; 2/ l’actuel État de Louisiane ; 3/ La Nouvelle-Orléans ?

   >>> AUDIO <<<

G.T. : Je vous parlerai surtout de la Louisiane, puisque je suis compétent pour la Louisiane. Je me suis évidemment déplacé en-dehors de la Louisiane, j’ai vu en effet des noms français partout, que ce soit dans le Mississippi, en Alabama... tout le long en fait de la vallée du Mississippi. Je ne suis jamais allé dans le Minnesota mais, même dans la région des Grands Lacs et dans le nord-ouest des États-Unis, il y a des villes avec des noms français.

 

Pour la Louisiane, je peux vous dire que l’héritage français est vraiment omniprésent. Les noms des villes, les noms des gens, le nombre de francophones, très élevé – on l’estime à entre 200 et 250 000 personnes, en particulier dans le pays dit « cajun », l’Acadiana... Évidemment, on retrouve aussi dans l’art de vivre le goût pour la gastronomie, le goût pour les bons restaurants... et Mardi-Gras, qui quand même est une tradition qui vient de la France. En passant par la Caraïbe, il faut le reconnaître. Mais française, ne serait-ce que par son nom, nom français. Je dirais aussi, bien entendu, l’architecture... L’héritage français est vraiment partout, je pense aux écoles - 5.000 élèves dans des écoles françaises, 30 écoles en immersion françaises, des dizaines de professeurs qui viennent travailler ici, enseigner dans les écoles...

 

Anne Hidalgo

« Du 29 mars au 1er avril 2015, la Louisiane a accueilli la conférence annuelle de l’Association internationale des maires francophones (AIMF), qui se tenait pour la première fois aux Etats-Unis. Mme Anne Hidalgo, maire de Paris et présidente de l’AIMF, a présidé cette réunion. Le 30 mars, la délégation des maires de l’AIMF a participé à une soirée organisée en leur honneur au "Nunu Arts and Culture Collective" à Arnaudville. »

 

À La Nouvelle-Orléans, ne serait-ce que, c’est vrai, le nom des rues : « Bordeaux Street », « Rue Toulouse », « Rue Chartres », le quartier du « Marigny »... vraiment le français est partout. Je pense qu’il y a un bon pourcentage, peut-être un tiers, des Louisianais et des habitants de La Nouvelle-Orléans qui ont un nom français ou qui déclarent avoir un ancêtre français. Et c’est vraiment une fierté ici, et c’est aussi une très forte affection pour la France et la culture française. Une affection réciproque puisque nous avons en France énormément d’intérêt et d’affection pour la Louisiane, et il n’y a pas une semaine sans qu’il y ait à la Nouvelle-Orléans ou en Louisiane une équipe de journalistes ou de télévision française qui vient pour faire un reportage ou préparer un article.

 

PdA : Trois questions qui touchent à l’Histoire :

 

Quel regard portez-vous sur la décision de cession par Napoléon Bonaparte de la Louisiane française aux États-Unis en 1803 ? Vous prenez-vous, parfois, à imaginer ce qui serait advenu par la suite si cette vente n’avait eu lieu ?

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G.T. : On dit toujours, « avec des si on peut mettre Paris en bouteille », ou que, si le nez de Cléopâtre avait été différent, la face du monde en eût été changée... Bon, évidemment, votre question, j’y ai moi-même réfléchi souvent. Napoléon Bonaparte est ici un véritable héros, une figure adorée. Il y a la rue Napoléon à La Nouvelle-Orléans, la Napoleon House dans le Vieux carré... c’est vraiment un personnage très, très connu. En même temps, la relation est ambiguë puisque c’est lui qui a vendu la Louisiane aux États-Unis, donc certains se demandent en effet si c’était une bonne décision et si aujourd’hui les grands États-Unis ne parleraient pas français si Napoléon n’avait pas vendu la Louisiane.

 

En réalité c’était une décision à mon avis difficilement évitable. La France avait beaucoup de mal à peupler la Louisiane. Il y avait trop peu d’émigrés français en Louisiane alors que les colonies britanniques attiraient beaucoup plus de colons et de pionniers britanniques. On peut donc se demander si cette colonie eût été durable et soutenable sur le long terme. Et puis, d’après ce que j’ai lu, c’était aussi une colonie assez coûteuse, qui n’était pas encore très rentable. Or Napoléon, comme  on le sait, finançait les guerres en Europe. Donc, finalement, Napoléon a vendu la Louisiane. Il n’y a pas eu d’effusion de sang, il n’y a pas eu de mort, ni de guerre. Peut-être cette appropriation de la Louisiane par les États-Unis serait-elle intervenue plus tard, on ne sait pas à quel prix. Et puis aujourd’hui, finalement, on garde une forte tradition française, une grande culture française aux États-Unis à travers la Louisiane. Et comme j’aime à dire en français, « La Louisiane est the francophone hub of the United States ». Il reste un magnifique héritage. Il est difficile pour moi de remettre en cause la décision du grand empereur des Français Napoléon Bonaparte.

 

PdA : Un siècle et demi après la Guerre de Sécession et cinquante années à peine après la disparition de la question des droits civiques en tant qu’objet de débats et oppositions passionnés, la Louisiane est-elle aujourd’hui une terre plus apaisée sur le front du « vivre ensemble » ?

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G.T. : Je suis un diplomate français aux États-Unis, je n’ai pas à m’exprimer sur la politique intérieure ou la situation politique du pays dans lequel je réside, ça ne se fait pas, ce n’est pas de coutume. Je ne m’exprimerai donc pas en particulier sur cette question. Juste pour vous dire qu’en Louisiane, ce que je constate, c’est que les populations, les différentes communautés, qu’elles soient blanches ou afro-américaines, font des choses ensemble, vivent ensemble, vont aux concerts ensemble... C’est assez évident par exemple à travers la musique ou à travers les festivals, c’est mélangé. Je ne veux pas, et je ne souhaite pas, comparer avec d’autres États du sud des États-Unis que je ne connais pas et sur lesquels je ne suis pas compétent pour m’exprimer. Ce que je peux constater, c’est qu’en Louisiane, les gens sortent ensemble, vivent ensemble. C’est une richesse. On parle de melting pot pour les États-Unis, en Louisiane on parle de « gombo », le gombo étant cette soupe spécifique et traditionnelle de Louisiane. La culture louisianaise est vraiment une culture diverse : d’origine française, afro-américaine, espagnole, caraïbe, amérindienne... avec des influences néerlandaise, allemande, britannique bien entendu, et c’est un État du sud. C’est donc une culture très riche et c’est cette diversité qui fait toute la richesse de la culture louisianaise.

 

PdA : Si vous deviez sélectionner, disons, trois personnalités historiques que vous respectez et qui vous inspirent particulièrement, côté français puis côté américain ?

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G.T. : Alors, côté français, je pense d’abord à celui qui a découvert vraiment la Louisiane et qui l’a baptisée, Robert Cavelier de La Salle. Un explorateur un peu fou et qui d’ailleurs a fini par mourir en recherchant à nouveau la Louisiane sur les côtes du Texas. C’est vraiment un personnage fascinant, qui venait de Rouen, comme mon père, en plus. Évidemment, je pense au général de Gaulle, qui a incarné la France dans les moments les plus difficiles, et qui est venu à la Nouvelle-Orléans où il a laissé un très grand souvenir. Son nom d’ailleurs est celui d’un boulevard de la ville. Et puis un de mes écrivains favoris, un homme que j’admire beaucoup, puisqu’il conciliait qualité littéraire à qualités d’artiste et d’engagement, André Malraux, qui est un modèle absolu pour moi et qui figure dans mon panthéon.

 

Côté américain, je me permettrai d’en donner quatre. D’abord, j’admire Martin Luther King, il s’est battu pour l’égalité et les droits civiques, sans violence, et j’ai visité le musée des Droits civiques à Memphis et je vous recommande d’y aller. Ce n’est pas en Louisiane mais c’est vraiment, absolument fascinant. Je pense au président Franklin Delano Roosevelt, qui a dirigé les États-Unis dans des moments si difficiles, la grande crise des années 30 et, ensuite, la Deuxième Guerre mondiale. Il était un très grand président, avec des idées économiques très avancées puisqu’il est le premier à avoir lancé le New Deal. Il est vraiment l’un des pères, en réalité, de la politique moderne. Permettez-moi de citer un auteur du sud, un des auteurs qui m’ont fait venir et donné envie de venir dans le sud des États-Unis, William Faulkner, qui, bien que de Oxford, Mississippi, a résidé dans sa jeunesse à la Nouvelle-Orléans où il a écrit quelques nouvelles absolument délicieuses, dont Croquis de La Nouvelle-Orléans que je recommande (aux éditions Gallimard). Et puis, enfin, je citerai un grand Américain, a true American, un grand musicien que j’adore et qui me touche beaucoup, Johnny Cash. Ses paroles sont fortes, sombres ; sa musique somptueuse, si américaine et si universelle, me bouleverse.

 

PdA : Qu’est-ce qui caractérise les populations françaises qui vivent dans les territoires dont vous avez la charge, si tant est que l’on puisse en extraire des traits communs ?

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G.T. : Les Français de Louisiane sont de plus en plus nombreux. Si je devais les caractériser, je dirais que ce sont des Français assez jeunes. Beaucoup sont venus via l’enseignement et l’éducation. Ce sont des Français très intégrés dans la société américaine et dans la communauté louisianaise. Beaucoup de couples mixtes, ils vivent donc à l’heure française et américaine. Ils sont dynamiques, souvent informels, entreprenants... bref, ce sont des Français d’Amérique.

 

PdA : La culture française contemporaine (littérature, musique, cinéma...) réussit-elle à percer dans ces régions - j’entends, évidemment, auprès de non-francophones ? Quelques exemples qui vous viendraient à l’esprit ?

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G.T. : La Louisiane, donc, a beaucoup d’« accroches » culturelles avec la France. Mais c’est vraiment qu’il n’est pas évident pour des artistes français – musiciens, cinéastes, écrivains... - d’être diffusés ici en Louisiane. Cependant, nous faisons de notre mieux au consulat général pour aider et promouvoir la culture et les artistes français ainsi que les industries culturelles françaises. D’abord, il y a beaucoup de films qui se tournent en Louisiane, donc quelques films, feuilletons, reportages français se sont tournés en Louisiane. Bertrand Tavernier avait fait un magnifique film, Dans la brume électrique, tourné en Nouvelle-Ibérie. Et puis il y a des festivals : le Festival du film français de la Nouvelle-Orléans rencontre beaucoup de succès. La musique ; dans les festivals, il y a des groupes français qui viennent jouer. Nous avons par exemple des groupes antillais qui viendront jouer prochainement au Festival international de Louisiane à Lafayette, puisque la Louisiane est aussi en partie un membre de l’espace créole – disons, caraïbe francophone. Et nous faisons venir également des écrivains dans les universités, etc. Mais il est vrai que nous avons du pain sur la planche pour que des milliers de Louisianais achètent des disques ou lisent des livres français...

 

PdA : De manière plus générale, parvenez-vous à rester optimiste quant aux perspectives de la francophonie sur le territoire des États-Unis ?

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G.T. : Oui, absolument. Les États-Unis, où l’on parle évidemment l’anglais, langue mondiale et langue de la mondialisation, ont un avantage dans leur développement, notamment économique, pour leur influence politique et culturelle, à travers leur culture et leur langue. Cependant, les Américains se rendent compte que le bilinguisme est vraiment un atout et quand on pense au pense au bilinguisme aux États-Unis, on pense au bilinguisme franco-anglais en Louisiane, et clairement la Louisiane a un rôle à jouer comme fer de lance de la francophonie aux États-Unis. Nous travaillons beaucoup dans ce domaine, en aidant les écoles et en promouvant notre langue et en aidant ceux qui veulent faire revivre, renforcer la francophonie louisianaise. C’est clairement une de nos priorités culturelles. On considère que le français en Louisiane, c’est 13 000 emplois, le commerce entre la France et la Louisiane 3 milliards de dollars par an dans les deux sens, donc quelque chose d’important. Comme on dit en bon français  : « French culture is fuel for growth in Louisiana ».

 

École élémentaire de Rougon

« Intervention aux côtés du Gouverneur John Bel Edwards, du Lieutenant-Gouverneur Billy Nungesser, du Surintendant pour l’Education John White et de nombreux parlementaires et personnalités officielles au lancement d’un nouveau programme en immersion à l’école élémentaire de Rougon, dans la paroisse de Pointe Coupée (vendredi 15 avril 2016). »

 

PdA : Je lis dans votre bio que vous êtes passionné de musique de Louisiane (ce qui tombe bien) et notamment de morceaux de types  « cajun, Zydeco, rythm ‘n blues ». Voulez-vous nous citer quelques titres et noms d’artistes pour nous inviter à les découvrir ?

   >>> AUDIO <<<

G.T. : Franchement, c’est vraiment sincère : ça fait des années que j’aime la musique cajun, Zydeco de la Louisiane, c’est vraiment une des raisons qui font que j’ai postulé pour être consul général en Louisiane. Il y a les classiques, disons les anciens et les nouveaux. Je peux vous dire en tout cas que cette culture musicale est une des raisons du dynamisme de la francophonie en Louisiane et de la popularité de la culture française en Louisiane, à travers la musique et donc la fête, les festivals etc. Côté cajun je ne peux évidemment que vous recommander d’écouter les disques de Zachary Richard bien entendu, ils sont excellents. Zachary est un bon ami qui est extrêmement actif pour la francophonie et pour la défense de l’environnement. Il publie des disques fantastiques, toujours inspirés et magnifiques. Je vous recommande par exemple son album Le Fou, qu’il a sorti il y a deux ou trois ans et qui est absolument somptueux. Il y a aussi des jeunes groupes fantastiques comme par exemple Lost Bayou RamblersFeufollet, Bonsoir Catin, des groupes qui innovent avec de la musique cajun à laquelle ils injectent du punk rock, de la pop, de la folk... vraiment fantastique. Pour le Zydeco, vous avez Cédric Watson, un jeune qui est vraiment très, très doué. Bruce Sunpie Barnes, lui aussi extrêmement doué. Et puis, pour le rythm ‘n blues, moi je préfère les classiques : j’adore par exemple Professor Longhair. Ou aussi, plus dans le funk, Doctor John. Toujours aussi bon...

 

PdA : Je souhaiterais, pour cette dernière question, vous proposer de jouer, l’espace d’un instant, le rôle de « guide de luxe » auprès de ceux de nos lecteurs qui, lisant cet article, aimeraient s’en inspirer pour leur séjour à venir dans le sud des États-Unis : quelle « journée idéale » à La Nouvelle-Orléans nous suggéreriez-vous (visites et restaurants compris) ?

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G.T. : Déjà, si vous venez à La Nouvelle-Orléans, vous serez parmi les milliers de chanceux qui, tous les ans, viennent visiter La Nouvelle-Orléans, puisqu’on considère qu’il y a 90 000 Français qui viennent visiter la ville et le sud de la Louisiane tous les ans. Encore plus de Canadiens, beaucoup d’Anglais, Allemands, Espagnols, etc. Je crois que La Nouvelle-Orléans est la deuxième ville la plus touristique des États-Unis. N’hésitez pas à rester une bonne semaine, puisqu’il y a beaucoup de choses à faire, et c’est toujours bien de sortir de La Nouvelle-Orléans. Alors, il faut évidemment visiter le Vieux Carré, absolument magnifique. Il y a de très bons restaurants. Vous pouvez aller au Tableau. Vous pouvez aller chez Muriel. Vous pouvez aller à Bayona. Chez Compère Lapin, délicieux restaurant créole. Il faut aussi aller voir le Garden District et ses magnifiques demeures, la Mousse espagnole, les arbres somptueux qui font une galerie au-dessus de la rue Prytania, par exemple, où vous trouverez la résidence du consul général. Je vous conseille d’aller voir le Mississippi sur la promenade Moonwalk, juste au bord du Mississippi en face de Jackson Square. Vous pouvez aussi visiter le quartier un peu moins touristique et aussi très joli du Marigny, les quartiers en rénovation qui se développent comme Trémé, Bywater... Franchement, je vous recommande d’aller visiter les bords du lac Pontchartrain, d’aller faire un tour au City Park, d’aller voir de magnifiques œuvres d’art au musée Noma. Vraiment énormément de choses à faire. Et n’oubliez pas de louer une voiture, d’aller vous promener dans les bayous, d’aller à Lafayette, à la Nouvelle Ibérie, à Arnaudville... vous trouverez des artistes innovants. Vous trouverez à Pont-Beaux (Breaux Bridge en anglais) une musique authentique, une cuisine authentique, et ce sens incroyable de l’hospitalité, et la chaleur humaine des Louisianais...

 

Meagen Moreland-Taliancich

Meagen Moreland-Taliancich, attachée de communication au consulat général de France en Louisiane.

 

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19 avril 2016

Pierre Branda : « Attachons-nous à redécouvrir la "vraie" Joséphine ! »

Pierre Branda est historien, auteur de riches ouvrages qui touchent aux époques consulat-empire et directeur du patrimoine de la Fondation Napoléon. Sa dernière étude en date, il a souhaité la consacrer à celle qu’on appelle communément Joséphine de Beauharnais, madame Bonaparte, qui fut auprès de Napoléon consulesse puis impératrice des Français (1804-1809). Un des personnages les plus romanesques et attachants de notre histoire, sans doute aussi un des plus caricaturés : c’est précisément à cela que Pierre Branda a souhaité s’attaquer, s’attachant à questionner les idées reçues, à enquêter et apporter de nouvelles pistes de réflexion sur la base d’éléments de recherche inédits. Le résultat, c’est ce Joséphine : Le paradoxe du cygne, paru aux éditions Perrin (janvier 2016). Une biographie qui se lit avec plaisir et fourmille d’informations permettant de mieux appréhender le parcours complexe de cette femme hors du commun. À découvrir ici, l’interview que M. Branda a bien voulu m’accorder - ce dont je le remercie. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D'ACTU

Pierre Branda: « Attachons-nous

à redécouvrir la "vraie" Joséphine ! »

 

Joséphine

Joséphine, le paradoxe du cygne, par Pierre Branda. Éd. Perrin, janvier 2016.

 

Paroles d'Actu : Pierre Branda, bonjour, et merci de m’accorder ce nouvel entretien pour Paroles d’Actu. Autour, cette fois, à l’occasion de la parution de Joséphine : le paradoxe du cygne (Perrin), de la figure ô combien romanesque de celle qui, consulesse puis impératrice, tint au côté de Bonaparte puis Napoléon, le titre de première dame de France durant certaines des années les plus chargées de l’histoire de notre pays. Pourquoi avoir voulu écrire sur Joséphine de Beauharnais (un nom qui d’ailleurs n’était pas le sien) ?

 

Pierre Branda : Oui en effet, Joséphine de Beauharnais est un nom qu’elle n’a jamais porté. Ce nom a été inventé par la Restauration pour éviter de l’appeler Joséphine Bonaparte ou seulement Joséphine, ce qui aurait rappelé son rang d’impératrice. On préféra alors accoler le prénom sous lequel elle était connu et que lui avait donné Napoléon au nom de son premier mari.

 

Cet ouvrage est venu d’une insatisfaction à chaque portrait que je pouvais lire d’elle. Je ne pouvais croire que Napoléon Bonaparte, qui se liait difficilement, - on lui connaît peu de véritables amis ou amours - ait pu s’enticher aussi longtemps d’une femme évanescente, frivole et pour tout dire sans consistance. L’enquête que j’ai menée m’a conduit à reconsidérer bien des légendes et j’espère mettre en évidence les préjugés dont elle a souffert.

 

PdA : On est frappé, peu après sa rencontre avec Bonaparte, de l’attachement très fort que le jeune général, parti pour l’Italie, témoigne à sa femme, de six ans son aînée. C’est particulièrement flagrant lors de leurs échanges de lettres, et très bien retranscrit dans votre ouvrage. On le sent fou amoureux comme un adolescent et, au moins tout autant, très possessif envers elle ; cette dernière paraît, disons, un peu plus accoutumée aux affres du cœur. Que représente Joséphine pour Napoléon durant les premiers mois de leur relation ? Peut-on dire qu’elle contribue alors à le faire grandir sentimentalement parlant, peut-être à le « former », à le « forger » ?

 

P.B. : Je ne dirais pas cela. Cette image est facile et sans doute fausse. Napoléon est à un moment particulier de sa vie. Il est sous le coup d’une rupture sentimentale avec Désirée Clary mais aussi d’un éloignement de Joseph. Ce dernier a d’ailleurs fait en sorte qu’il ne puisse pas épouser Désirée. En octobre 1795, quand il rencontre Joséphine, il s’éloigne de son clan pour la première fois de sa vie pour adopter une nouvelle famille, celle des Beauharnais. En homme pressé, il apprécie en quelque sorte d’entrer dans une famille toute faite avec Joséphine et ses deux enfants, Eugène et Hortense. Sentimentalement, il est possédé par un véritable délire amoureux qui du reste avait commencé avec Désirée, et qui va se concentrer sur sa nouvelle conquête. Cela tient donc plus à son caractère excessif qu’au charme de Joséphine. Quant à elle, autant possessive et jalouse que lui, elle apprécie certainement d’avoir cet homme jeune à ses pieds. C’est pour elle une première ! Avant Napoléon, les hommes la fuyaient, tel son premier mari, à cause de sa « tyrannie domestique ».

 

PdA : Vous évoquez dans votre livre un point fort méconnu (et d’une importance capitale quand on connaît la suite de l’histoire) : Joséphine aurait assez rapidement été enceinte de Bonaparte. Mais l’empressement appuyé de celui-ci, alors en poste en Italie, à la retrouver auprès de lui aurait contribué, sans doute, par le voyage occasionné, à ce qu’elle tombe malade et fasse une fausse couche. Une fausse couche qui n’a probablement pas pesé pour rien dans son incapacité future à porter des enfants...

 

P.B. : Il semble planer comme une étrange fatalité autour de Joséphine. Dès qu’elle s’élève, le sol se dérobe sous ses pieds comme en témoigne sa séparation douloureuse avec Alexandre de Beauharnais puis son emprisonnement aux Carmes sous la Terreur. En 1796, elle a la chance d’épouser l’homme le plus prometteur du siècle et elle ne pourra jamais avoir d’enfants de lui. J’évoque en effet dans le livre une nouvelle hypothèse à propos de sa stérilité, une fausse couche qui se serait ensuite infecté. Les conséquences allaient être difficiles ensuite pour le couple. Joséphine allait devoir lutter pour se maintenir.

 

PdA : Une constante que l’on retrouve tout au long de l’histoire : l’hostilité du clan Bonaparte à l’égard de Joséphine et souvent, par extension, des Beauharnais. La famille de sang de Napoléon (certes prise ici comme un ensemble) craint de voir le pouvoir et une partie du « patrimoine familial » lui échapper tandis que le premier personnage de l’État multiplie les marques d’affection et de confiance envers, notamment, les enfants de son épouse, Comment considérez-vous les Bonaparte sur ce point en particulier : sont-ils manifestement injustes, pour ne pas dire mesquins ?

 

P.B. : Ils peuvent l’être mais ils n’ont surtout jamais compris que Napoléon se servait des Beauharnais pour leur échapper. Pour éviter que son clan ne l’étouffe, il prenait sans doute un malin plaisir à décerner titres et honneurs à Joséphine et à ses enfants. Napoléon pratiquait à l’excès parfois le diviser pour régner, d’où cette attitude. De leur côté, les Bonaparte restaient persuadés que Napoléon était sous l’emprise de cette «  diablesse» de Joséphine. Partant, ils la détesteront longtemps, militant sans cesse pour le divorce.

 

PdA : Nous l’évoquions il y a un instant : le pouvoir, bientôt, va (re)devenir héréditaire. Ce qui ne va pas manquer de poser, de façon de plus en plus appuyée au fil du temps, la question de l’incapacité du couple régnant à enfanter un héritier. Vous suggérez dans votre ouvrage que Joséphine, sentant le « coup venir », n’aurait pas été totalement insensible aux appels des milieux royalistes qui l’invitaient à pousser auprès de son époux l’idée d’une restauration qui eût maintenu ce dernier au centre de l’action gouvernementale mais déplacé l’affaire de la succession. Cette angoisse est prégnante chez elle, depuis longtemps ?

 

P.B. : La possessive Joséphine n’acceptera jamais de perdre « son » Napoléon. Ce dernier dira que quant il ouvrait la porte de sa berline à l’aube, il trouvait son épouse « avec tout son attirail ». Pour le suivre, elle s’était sûrement levée à quatre heures du matin. Alors la perspective de le voir couronné l’a sûrement inquiétée. N’allait-il pas s’éloigner d’elle au final ? Son pressentiment allait hélas pour elle se vérifier.

 

PdA : Joséphine est populaire, très populaire même, vous le démontrez à de nombreuses reprises : outre le charme évident qu’elle dégage, il émane d’elle une espèce de bienveillance naturelle qui paraît par ricochet contribuer à adoucir l’image de Bonaparte. Comment la perçoit-on au sein du peuple ? En quoi est-elle un atout pour la monarchie impériale ?

 

P.B. : Joséphine possédait une empathie certaine. Femme de réseaux, elle sait écouter puis rendre service. Depuis son premier mariage, elle tisse sa toile, n’adoptant aucun parti mais en les fréquentant tous. Elle apportera à Napoléon ses mille et une relations. Ensuite, elle apparaît rassurante et pour le nouveau régime, c’est un atout certain. Napoléon pouvait inquiéter de par son allure martiale ; en apparaissant à ses côtés, Joséphine lissait son image. Vénus en contrepoint de Mars en somme. L’image est ancienne mais efficace. 

 

PdA : Vous le rappelez très bien, Joséphine essaiera de faire entendre sa voix, sa sensibilité sur, notamment, l’exécution du duc d’Enghien, prélude à l’instauration de l’empire - sans succès. S’est-elle fendue, pour ce que l’on sait, de conseils, de recommandations sur des points notables d’affaires d’État auprès de Bonaparte / de Napoléon ? A-t-elle eu une influence sur certains de ces points ?

 

P.B. : Il est difficile de dire quelle part lui attribuer dans telle ou telle décision. Napoléon était très peu influençable. En outre, il le dira à Sainte-Hélène, elle ne lui demanda jamais rien directement. Peut être usa-t-elle de malice, elle qui connaissait toutes les nuances de son ombrageux caractère, pour le faire plier ? En tout cas, une chose est maintenant certaine. En ce qui concerne le rétablissement de l’esclavage dont on l’a accusée d’avoir décidé Napoléon, elle n’y est pour rien. En 1802, au moment où la France recouvre ses colonies, elle écrit à sa mère pour la prier de vendre l’habitation familiale. On a connu colon plus acharné !

 

PdA : Considérez-vous, même si on fait appel ici à quelque chose d’impalpable, que Napoléon a perdu sa « bonne étoile » et, peut-être, « perdu pied » après sa séparation d’avec l’impératrice Joséphine en 1809 ?

 

P.B. : Même si cela y ressemble, ce serait bien réducteur de considérer les choses ainsi. La répudiation de Joséphine reste avant tout une décision politique qui constituera l’une des erreurs du règne. Napoléon voulait que sa dynastie s’allie aux plus prestigieuses familles d’Europe. Il choisira d’ailleurs la fille de l’empereur d’Autriche. Pour successeur, il pouvait parfaitement choisir l’un des enfants issus du mariage entre son frère Louis et la fille de Joséphine, Hortense. Cette union célébrée en 1802 et qui tournera au désastre avait d’ailleurs été manigancée par Joséphine et Napoléon pour se perpétuer d’une autre façon.

 

PdA : L’affection manifeste qui continue de les lier après ne peut que toucher le lecteur. Comment qualifieriez-vous leurs rapports, à ces deux-là, finalement ? Au-delà de l’amour, une estime, peut-être une admiration profonde de part et d’autre ?

 

P.B. : Plus qu’une simple affection ou de l’estime à mon avis. Ces deux géants de l’histoire avaient tous deux une incroyable confiance en eux. Ils étaient certes complémentaires presque jusqu’à la caricature mais ils se ressemblaient aussi étonnamment. Ils étaient ambitieux, jaloux, possessifs, peu rancuniers et leurs histoires personnelles se recoupent en de nombreux points. Joséphine était vraiment l’alter ego de Napoléon. Peut-être voyaient-ils en l’autre comme une part d’eux-mêmes ? Je pense que leur lien très fort, de l’amour sans doute, était comme un jeu de miroirs dans lequel ils continuaient d’une certaine manière à s’admirer.

 

PdA : J’ai dû faire des choix pour mes questions, occultant, forcément, des pans entiers de l’histoire de Joséphine. Ce que l’on retient du portrait que vous en faites, c’est réellement qu’elle fut un personnage attachant, forcément touchant et tragique à bien des égards. Quelle est l’image que vous vous êtes forgée de Joséphine à la suite des recherches que vous avez conduites pour l’écriture de ce livre ? En quoi est-elle différente de celle que vous pouviez en avoir avant ?

 

P.B. : Je ne soupçonnais pas une telle force de caractère et son ambition forcenée. Elle m’a vraiment étonnée et j’espère avoir vraiment levé le voile sur cette femme attachante et troublante comme vous le soulignez. Je forme le vœu qu’on la redécouvre dans toute l’étendue de sa personnalité et qu’on cesse de ne voir en elle qu’une femme superficielle seulement intéressée par ses centaines de robes ou chaussures.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

P.B. : Vive la nouvelle Joséphine !

Q. : 19/03/16 ; R. : 17/04/16.

 

Pierre Branda

 

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23 mars 2016

« Garder l'espoir face au terrorisme... », par Guillaume Lasconjarias

Attentats de Bruxelles

L’aéroport de Bruxelles, le 22 mars 2016. Crédit : capture d’écran/Twitter.

 

Elles paraissent de moins en moins irréelles, ces images de quartiers de capitales européennes transformés en un éclair - plutôt, en un souffle - en zones de guerre. Le plus terrible, c’est peut-être que nous commençons à nous y habituer, à intégrer désormais dans un coin de nos têtes les scénarios-catastrophes comme des hypothèses plausibles. Comme un réveil, un réveil brutal. Paris, janvier 2015. Paris, novembre 2015. Bruxelles, donc, mars 2016. Dix ans après Madrid (2004) et Londres (2005), trois tragiques illustrations en quinze mois à peine d’un terrorisme de masse en plein cœur d’une Europe occidentale qui, longtemps, s’est un peu crue préservée des turpitudes du monde. Faut-il apprendre à vivre avec ces menaces ? Comment agir pour les désamorcer et, surtout, traiter les racines du mal ?

Le 22 mars, quelques heures après les attentats bruxellois, et cinq mois après notre interview d’octobre (qui mériterait certainement d’être lue ou relue), j’ai souhaité inviter M. Guillaume Lasconjarias, chercheur au sein du Collège de défense de l’OTAN, à nous livrer à titre personnel l’état de ses réflexions quant à ces questions qu’aujourd’hui tout le monde se pose. Je le remercie de s’être prêté à l’exercice. Un document à découvrir... et à méditer. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Garder l’espoir face au terrorisme...

par Guillaume Lasconjarias, le 23 mars 2016

 

Hier, mardi 22 mars 2016, au cours d'une matinée tragique, la Belgique a été frappée par une série d’attaques coordonnées et meurtrières. Au-delà du pays, c'est l’Europe qui a été touchée par ces actes monstrueux dans une de ses capitales – et pas n’importe laquelle, Bruxelles, centre des institutions de l’Union Européenne et capitale de l’Europe, mais aussi quartier-général de l’Alliance atlantique. D’abord prudentes, les autorités belges ont confirmé la piste terroriste, et l’État islamique a bientôt revendiqué ces frappes. Encore une fois, les drapeaux ont été mis en berne sur les bâtiments, et le drapeau belge a été projeté en signe de solidarité sur les façades des monuments les plus symboliques de Paris, Berlin ou Rome. Sur Twitter et sur Facebook, le hashtag « #JeSuisBruxelles » s’est répandu, signe d’une émotion perceptible. Devant l'horreur, comment ne pas céder à la colère et à la peur ? Alors que l’enquête débute, la première réaction est d'abord de protéger une population sous le choc. Comme à Paris après le Bataclan, forces policières et unités militaires quadrillent le terrain et patrouillent tandis que les responsables politiques prêchent pour un renforcement de la coopération européenne. Mais dans le même temps, comment ne pas s'interroger sur les faillites du renseignement, comment ne pas céder à la tentation d'identifier les coupables mais aussi de chercher des responsables, bref se donner l'impression faussement réconfortante d'agir ?

Dans ces conditions, comment prétendre à vouloir prendre du recul ? Et pourtant, comment ne pas s’interroger sur ce qui devient une nouvelle normalité, une menace qui n’est plus seulement planante mais une réalité tangible ? Sommes-nous donc condamnés à vivre dans l’ère du terrorisme de masse ? Les Européens sont-ils prêts à faire face à ce que le Premier ministre italien Renzi appelle « une menace globale mais où les tueurs [« killers »] sont aussi des locaux » c’est-à-dire qu’ils appartiennent à nos sociétés [Note 1] ? Et bien entendu, sommes-nous prêts à y faire face, à nous en défendre et à prendre des mesures qu’on prétendra efficaces, quitte à troquer nos libertés contre plus de sécurité ? Le débat n’est pas neuf, mais il mérite peut-être d’être abordé sous un angle légèrement différent.

Souvent, la première préoccupation du chercheur ou de l’universitaire, surtout confronté à une notion aussi complexe que le « terrorisme », est de circonscrire l’objet et de donner une définition. Mais voilà : il n’existe pas de définition du terrorisme. Ou plutôt, il en existe plusieurs : les États, les organisations internationales possèdent chacun une idée de ce qu’est le terrorisme, en insistant sur les dimensions techniques – les faits et la typologie des actes – et sur les aspects légaux – l’illégalité de l’emploi d’une force indiscriminée et souvent aveugle. Dans un ouvrage qui vient à point nommé, l’historienne Jenny Raflik s’y essaye et rappelle que derrière l’étymologie (la terreur et la peur), il y a l’émotion et que derrière l’émotion, il y a une subjectivité : « le terroriste des uns pourrait aussi bien être le résistant des autres » [Note 2]La condamnation de l’acte et de celui qui le commet n’est donc pas universelle, il existe des appréciations selon les camps et la panoplie des moyens dont ils disposent pour accomplir leurs objectifs politiques ou idéologiques. Le terrorisme pénètre dans le champ de la morale, de la cause juste : par un renversement observé, les terroristes deviennent des martyrs, et les victimes sont en fait des coupables. L’acte, de quelque nature qu’il soit - fusillade, bombe, assassinat… - devient l’expression du faible contre le fort, un moyen de fragiliser des sociétés et des gouvernements en frappant n’importe qui, n’importe où et n’importe quand. Certainement, la première réaction face à cette brutalité est la sidération. Puis la peur, puis l’incompréhension, puis la colère, dans un kaléidoscope d’émotions – encore – qui se succèdent.

Viennent alors les nécessaires ajustements et la question lancinante de l’adaptation ou de la réponse à la menace : y sommes-nous préparés ? Peut-on y être préparé ? Plutôt que d’accuser l’inhérente fragilité des démocraties libérales face à la terreur, il est loisible de réfléchir à des cas particuliers et peut-être, de s’interroger sur la façon dont on peut, sans trahir ses valeurs, résister. L’atout de l’historien peut être de trouver des similitudes et des réponses dans un passé plus ou moins récent ; on songe aux comparaisons possibles avec la façon dont nos mêmes sociétés démocratiques ont, dans les années 1960 et 1970, puis dans la dernière décennie, fait l’expérience du terrorisme – qu’il soit rouge (la bande à Baader ou la RAF en Allemagne, les Brigate Rosse en Italie), noir (par des groupes d’extrême-droite néo-fascistes aussi en Italie) ou jihadiste. On peut s’inspirer de la capacité d’Israël à résister et à conserver les attributs d’une démocratie représentative dans un environnement volatil. Sans doute y a-t-il, dans ces cas, matière à tirer parti pour non seulement comprendre, mais aussi bâtir une véritable stratégie de résilience.

Pourtant, dans l’agitation médiatique, le premier besoin semble l’action, la prise de décision symboliques – on se souvient du débat sur la déchéance de nationalité – accompagnant des mesures sécuritaires – le déploiement des forces armées sur le territoire et en ville en étant l’expression manifeste. Sans contester le bien-fondé de ces choix, il faut sans doute chercher d’autres réponses  sur le long terme. Affirmer que nous sommes en guerre contre le terrorisme n’apaise en rien : au contraire, cela renvoie à des images d’« axe du mal » (Axis of evil), de « guerre mondiale contre le terrorisme » (Global War on Terror) qui n’ont au final eu qu’un succès très limité. À l’inverse, se résigner à l’idée de vivre avec cette épée de Damoclès n’est guère plus défendable. On peut et l’on doit songer à des stratégies qui permettront dans le long terme de lutter autant contre les actes que contre les raisons qui justifient le terrorisme : un éditorial paru ce jour, au lendemain des attaques, invite à aller visiter Molenbeek, ce quartier défavorisé de Bruxelles, pour mieux comprendre le terreau sur lequel pousse le terrorisme qui frappe nos sociétés ouvertes [Note 3].

C’est sans doute logiquement ce que les sciences humaines, la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, le droit, les humanités en général, doivent faire : aider à comprendre, à expliquer – et non à justifier. Elles doivent servir à apporter des réponses qui ne peuvent être seulement techniques. Elles doivent mettre en avant que les fractures sociales, politiques, et religieuses, peuvent être dépassées, et peut-être résolues. Elles doivent rappeler que si ce combat est une lutte pour des valeurs, ces valeurs doivent continuer à être portées haut sans « faire payer à la liberté les frais d’une sécurité menteuse » [Note 4]Au contraire, accepter de combattre pour nos valeurs et vaincre par nos valeurs [Note 5], sans transiger, mais sans céder à la peur de l’enfermement, du repli sur soi et de la défiance généralisée.

 

Note 1 Matteo Renzi, dans la Repubblica du 22 mars 2016, “Minaccia globale, ma i killer sono anche locali

Note 2 Jenny Raflik, Terrorisme et mondialisation. Approches historiques, Paris, Gallimard, 2016, p.  16.

Note 3 Giles Merritt, “FRANKLY SPEAKING - After the Brussels attacks: Meeting fire with fire isn’t the answer”, Friends Of Europe

Note 4 Selon une critique faite par Pressenssé et Pouget des « lois scélérates » dans la France de la fin du XIXe siècle (cité par J. Raflik, op. cit., p.  302)

Note 5 Selon la belle expression employée par le chef d’état-major de l’armée de terre dans un article du Figaro le 21 mars 2016.

 

Guillaume Lasconjarias

 

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