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Paroles d'Actu
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4 décembre 2015

« Affaires militaires : une révolution à l’oeuvre », par Alain Coldefy

L’amiral Alain Coldefy, retraité des armées depuis 2006 après une longue et riche carrière, compte parmi les spécialistes éminents des questions de défense - il est à ce jour, pour ne citer que ces deux fonctions, directeur de la Revue Défense Nationale et directeur de recherche à l’IRIS. Le 17 novembre, quatre jours après les attentats meurtriers de Paris et vingt-quatre heures après l’allocution du président de la République devant le Parlement réuni en Congrès, je lui transmis les questions que je venais de préparer à son attention suite à son sympathique accord de principe. Je le remercie pour ses réponses, datées du 3 décembre : elles ont le mérite essentiel de nous faire considérer de manière un peu plus concrète les préoccupations des militaires - plus, entre autres points, quelques questions de stratégie rarement abordées - face aux défis du moment. Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Affaires militaires : une

révolution à l’œuvre »

Interview d’Alain Coldefy

 

Congrès

Illustration : F. Hollande lors de son intervention devant le Congrès, le 16 novembre ; src. : Philippe Wojazer/AP

 

Paroles d’Actu : Bonjour Alain Coldefy, merci de m’accorder un peu de votre temps. Directeur de la Revue Défense Nationale, directeur de recherche à l’IRIS, vous avez occupé précédemment des positions d’importance sur les terrains d’opération et au sein de l’administration centrale des armées avant de conseiller sur les sujets de défense le président d’Airbus Group...

Les missions actuellement assignées aux forces de défense nationales (opérations extérieures « classiques », lutte contre Daech et le terrorisme en général et appui à la sauvegarde de la sécurité intérieure) sont-elles réalistes au regard de leurs capacités matérielles et, surtout, humaines ? Les annonces faites par le chef de l’État à Versailles le 16 novembre vont-elles de ce point de vue dans le bon sens ?

 

Alain Coldefy : Il faut regarder les choses en face. Les forces armées ont subi des restrictions budgétaires colossales depuis la chute du Mur (les tristement célèbres « dividendes de la paix » de politiques de tous bords), comprenant des suppressions considérables d’effectifs et des réductions de format capacitaire que l’on peut estimer à plus de 50% en volume dans le quart de siècle écoulé. Dans le domaine nucléaire, le seul dans lequel les « vrais » responsables civils et militaires sont écoutés et entendus, le maintien de la dissuasion a été assuré. Ce qui ne peut que rassurer.

 

Ces amputations ont été compensées qualitativement en partie par la modernisation à grande vitesse de l’appareil de défense au sens large, et réalisées grâce à un corps social civil et militaire d’une résilience inconnue dans la société française. Il s’agit d’une véritable « révolution à la française dans les affaires militaires » (à ne pas confondre avec la RMA ou Revolution in Military Affairs de nos alliés américains, essentiellement technologique) qui a permis de mener de front et « sans interruption de service » les opérations - sans fin - de notre époque et la professionnalisation, enfin, de nos armées modernes.

 

« La France dispose du meilleur outil militaire d’Europe »

 

Au résultat, et c’est cette excellence même qui a pu fausser le jugement, la France dispose au début 2016 de l’outil militaire le plus cohérent globalement et le plus efficace militairement d’Europe. En ayant, de fait, utilisé près de la totalité de ses capacités matérielles et humaines, qu’il faut régénérer désormais, tant la mollesse de nos partenaires est immense.

 

L’industrie, indispensable à notre défense, a dans cette perspective gagné les challenges d’une compétition mondiale dans laquelle, avec une obstination tout aussi aveugle qu’en 1991, les responsables jugeaient stériles, en pratique au fil des arbitrages budgétaires, les dépenses de défense. Ainsi, celles qui pouvaient avoir un rapport même ténu avec la défense étaient « sorties » ab initio du champ des grands emprunts, du crédit d’impôt recherche et dautres initiatives destinées à remonter la part de richesse nationale venant de la production manufacturière, part tombée à 12,5% du PIB là où tous nos voisins caracolent à plus de 20%. Les retournements de veste actuels ne doivent leurrer personne.

 

Cependant, les décisions du chef de l’État au lendemain des attentats marquent la fin de cette spirale suicidaire. Tout d’abord, elles stoppent la vertigineuse descente qui vient d’être détaillée, comme le skieur qui réussit à passer d’une piste noire à une bleue a temporairement une sensation de confort. Ensuite, et grâce à l’action des chefs militaires soutenus par le ministre actuel, il est désormais accepté qu’une mission nouvelle appelle des moyens nouveaux. Une vraie révolution que Bercy doit assimiler, mais le Président en appelant l’Union européenne au 42-7 (l’article du Traité sur l’Union européenne relatif à la solidarité des États membres en cas d’agression contre un des leurs, ndlr) a tracé le chemin politique. Enfin, notons que souvre une réflexion sur le rôle des forces armées, qui va pour une fois intéresser au sens propre une grande partie des citoyens, là où naguère le débat tournait entre spécialistes.

 

PdA : Dans quelle mesure peut-on dire de la lutte contre le terrorisme, qui par définition est asymétrique, qu’elle impose un rebattement des cartes en matière de doctrine militaire ? La France a-t-elle pris à temps la pleine mesure de ces mutations de la menace à travers, par exemple, la montée en puissance de formations spécifiques (quelles sont-elles d’ailleurs ?), la création de nouvelles lignes budgétaires ?

 

A.C. : La lutte contre le terrorisme est une expression d’usage courant qui ne veut rien dire car elle correspond à un mode d’action et on ne se bat pas contre un mode d’action mais contre un ennemi.

 

« La lutte contre l’État islamique n’est en rien asymétrique »

 

Cette lutte n’est en rien asymétrique. L’État islamique autoproclamé dispose de plus de chars d’assaut que l’armée française et dans le même temps commet ses attentats meurtriers avec quelques-unes seulement des 80 millions de Kalachnikov fabriquées à ce jour. Il s’agit donc d’un combat hybride, appelant de façon simultanée à utiliser des moyens militaires de haute intensité hors du territoire national et dans le respect de la légitimité internationale, et les outils banaux de la démocratie et des États de droit pour lutter contre le crime, à savoir la conjugaison du renseignement, de la police au sens large et de la justice. On sait que si l’un de ces piliers est faible, l’ensemble est bancal. Les deux premiers ont fait la preuve de leur efficacité.

 

Les Livres blancs analysent l’environnement stratégique en termes de menaces et de risques, nul besoin de l’expliquer ici. Le dernier d’entre eux pose la pérennité des « menaces de la force » et introduit les « risques de la faiblesse » (des États faillis, cela aurait dû être dit clairement). Le prochain mentionnera à l’évidence les « menaces de la faiblesse ».

 

La France, on parle ici de la défense et plus spécialement des armées, a évidemment pris la mesure de ces mutations : il n’est que voir la montée en puissance de la cyberdéfense, œuvre commencée il y a plus d’une décennie. Les autres axes d’effort ont été développés autour du renseignement, connaissance et anticipation au sens étendu. Cependant, le budget alloué par la France à sa défense n’a pas suivi et pour habiller l’un, l’autre a été privé de ressources.

 

Dans le même temps, ce budget, insuffisant, a conduit à réduire les capacités de faire porter le feu très loin. C’est évidemment un non-sens à l’heure de la globalisation de l’espace, de la cyberguerre et de la maritimisation des enjeux et des conflits, tous espaces stratégiques sans frontières et donc sans distance par rapport à Paris. Il n’est pas sûr que tout le monde l’ait compris, y compris au sein de l’appareil militaire.

 

PdA : Que sait-on, quantitativement et qualitativement, de l’état actuel des forces de l’État islamique sur les terres irakiennes et syriennes ? Représentent-elles en soi une menace réelle pour Damas et le régime de Bachar el-Assad ?

 

A.C. : Là encore, la question n’est pas de savoir si l’État islamique représente un danger pour tel ou tel mais bien pour la France. Les idéologues ont écrit il y a plus de dix ans que la France devait être détruite, non pas conquise ou soumise. Gilles Kepel rappelle à cet effet régulièrement : « Les textes d’Abou Moussab Al-Souri, mis en ligne dès janvier 2005 »... Cet État s’est proclamé notre ennemi, nous a déclaré la guerre, et nous devons avoir comme seul objectif son annihilation. Évitons, comme en 1925, de sauter les pages de Mein Kampf dans lesquelles Hitler annonçait sa volonté de nous détruire, comme le rappelle Renaud Girard.

 

Dans cette zone, nous savons que la situation est compliquée. Eric Dénécé souligne que trois États alliés majeurs des États-Unis et de l’Occident prônent un radicalisme religieux, l’un d’entre eux appartenant même à l’OTAN. Sans faire le panorama géopolitique de la région, on mesure tous les jours la difficulté de savoir qui est qui, au regard de nos intérêts, seule grille de lecture pertinente.

 

Techniquement, Damas ne risque rien depuis que Moscou donne une leçon de stratégie au reste du monde.

 

PdA : Quelle a été jusqu’à présent - c’est une question réelle que les opinions publiques des pays engagés se posent régulièrement - l’efficacité des frappes aériennes contre les positions de l’État islamique ? Quels changements en matières de montage de la coalition et de stratégie opérationnelle appelleriez-vous de vos vœux dans l’optique d’une lutte plus efficace contre l’EI ?

 

A.C. : L’efficacité des frappes aériennes est un sujet bateau qui revient comme un marronnier dans chaque opération. Et à chaque fois on répète la même chose. Ces frappes, du côté occidental, sont ultra-précises, ciblées avec attention et ne s’effectuent pas en cas de risque de dommage collatéral sur les populations civiles. Elles sont donc volontairement amputées d’une part de leur efficacité, mais qui le reprocherait, sachant que la désinformation fait rage.

 

Elles affaiblissent naturellement l’ennemi et ses capacités à commander et à agir de façon coordonnée et efficace. Elles vont le conduire à déplacer ses centres de décision et ainsi à les faire repérer. En s’attaquant au portefeuille (le pétrole en premier) elles commencent à exacerber l’ennemi. Elles ont d’autant plus de succès qu’elles accompagnent au plus près une campagne ou des opérations terrestres.

 

« Il faut parfois accepter, pour vaincre,

des alliances extra-ordinaires »

 

Nul ne peut prétendre avoir la solution. Les stratèges savent depuis Sun Tzu en passant par Churchill qu’il faut savoir qui l’on combat et accepter de faire alors des alliances extra-ordinaires pour vaincre... On n’en prend malheureusement pas le chemin, mais ce n’est pas le fait de la France.

 

PdA : Existe-t-il entre la société civile française et son armée une mare d’incompréhension, peut-être un fossé « culturel » dont vous estimeriez qu’ils faudrait les combler ?

 

A.C. : Pour moi, il n’a jamais existé – en tous cas depuis la fin de la fièvre de 1968 et, en 1991, de l’alimentation de l’antimilitarisme par les finances soviétiques – de fossé autre que celui de l’indifférence ou de la méconnaissance par la force même des choses, par le fait de préoccupations autres, etc... Permettez-moi de souligner que c’est le cas de la mer, qui apporte tous les jours 100% de notre pétrole, qui transporte 90% en volume et en valeur de nos matières et de notre commerce, etc... et qui est superbement ignorée des politiques publiques et des médias.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

A.C. : La France EST EN GUERRE. Les mots du Président ont pu surprendre ; il sait ce qu’il dit et il a le devoir de nous alerter.

 

Alain Coldefy

Illustration : IRIS

 

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29 novembre 2015

« Volet militaire de la guerre contre l’EI : quelle cohérence stratégique ? », par Philippe Gros

Philippe Gros est chargé de recherche auprès de la Fondation pour la Recherche stratégique. Il participe régulièrement aux ateliers visant l’élaboration de la doctrine des armées et s’est notamment spécialisé, au sein de la FRS, dans les questions qui ont trait au dispositif de défense américain et, plus globalement, à la stratégie, aux chaînes de commandement militaires. Le 18 novembre, je l’ai contacté pour lui faire part de mon désir de l’interroger sur plusieurs de ces thématiques, ô combien d’actualité dans le contexte que l’on sait. Ses réponses me sont parvenues le 27. Elles sont très complètes, d’une grande richesse et nous permettent d’appréhender un peu mieux ce qui se joue sous nos yeux aux plans militaire et diplomatique. Je vous en remercie bien sincèrement, M. Gros et en profite pour saluer avec vous à nouveau ces experts qui, depuis plusieurs semaines, avant et après les attentats du 13, m’ont ainsi consacré de leur temps. Je pense à M. Lasconjarias du Collège de défense de l’OTAN, à MM. Joubert et Coste de la FRS. Les autres médias seraient bien inspirés de faire un peu appel à vous eux aussi... Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Volet militaire de la guerre contre

l’EI : quelle cohérence stratégique ? »

Interview de Philippe Gros

 

Rafale

Illustration : un chasseur-bombardier Rafale atterrissant sur le Charles de Gaulle ; src. : AFP

 

Paroles d’Actu : Bonjour Philippe Gros, merci d’avoir accepté de m’accorder cet entretien. Depuis les tragiques attentats perpétrés à Paris vendredi 13 novembre au soir, la France a redoublé d’efforts dans le cadre de la lutte contre l’État islamique, sur le plan militaire notamment. Plusieurs sites, dont certains situés à Raqqa (Syrie), capitale officieuse de l’EI, ont été bombardés. Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est le processus décisionnel dans pareille situation : si la guerre est décidée par les politiques, on sait peu, finalement, qui choisit de frapper telle ou telle cible, d’engager tels ou tels personnels et ressources à un moment x...

 

Philippe Gros : Tout d’abord, je vous remercie de l’opportunité que vous m’offrez. Je prie d’avance les lecteurs d’excuser la longueur de mes réponses mais il me semblait opportun de les développer car il s’agit de sujets des plus complexes.

 

Pour commencer, rappelons qu’il y a deux grands types de frappes :

- Celles dites « d’interdiction », assistées ou non depuis le sol, et qui relèvent du processus de ciblage ;

- Celles dites « d’appui aérien rapproché » (CAS pour Close Air Support) qui visent plus spécifiquement à appuyer les troupes au sol.

Ces deux types de frappes sont pratiqués sur l’Irak, alors qu’en Syrie la France ne mène que des frappes d’interdiction. Le processus de ciblage de ces frappes d’interdiction relève lui-même de deux modes : « délibéré » ou « d’opportunité ».

Le « Deliberate Targeting » correspond à des frappes planifiées sur des objectifs préalablement identifiés. C’est précisément le cas des frappes françaises actuelles en Syrie. Elles visent des sites fixes comme les centres de commandement, les dépôts logistiques ou encore les camps d’entraînement. Une importante « préparation » de renseignement, c’est à dire l’analyse de la situation et des activités de l’ennemi, permet aux états-majors de désigner et de hiérarchiser les objectifs en fonction de la mission donnée par les autorités politiques, de mener une évaluation des risques de dommages collatéraux, de planifier puis d’exécuter les missions, enfin d’évaluer les dommages subis par l’ennemi.

 

L’organisation ainsi que les acteurs de ce processus complexe ne sont pas clairement explicités mais on peut les esquisser. Il implique en premier lieu les organisations de niveau stratégique national. Citons la Direction du Renseignement militaire (DRM), dont les exploitants travaillent avec l’appui de son Centre de renseignement géo-localisé interarmées (CRGI) de Creil. Ce dernier traite les images des satellites Hélios, Pléiades, des capteurs type ATL-2 et nacelles Reco NG des Rafale et en fusionnent les renseignements, façon « Google Earth » comme l’explique le général Gomart, patron de la DRM, avec les informations d’autres sources (électromagnétiques, humaines, ouvertes), y compris non militaires. Le centre national de ciblage (également à Creil) exploite quant à lui ces renseignements pour sélectionner les objectifs et élaborer les « dossiers d’objectifs » détaillés. Le Centre de Planification et de Conduite des Opérations (CPCO) assure l’orientation de l’effort et la planification stratégique comme bras armé du chef d’état-major des armées. Les objectifs sont enfin validés, dans le cas présent, au plus haut niveau de l’exécutif.

 

Vient ensuite le travail en coalition. Les missions sont sans doute coordonnées avec nos partenaires, soit au grand commandement américain de la zone (CENTCOM) soit à l’état-major de la force interarmées combinées de l’opération Inherent Resolve (CJTF-OIR) au Koweït, mis sur pied en décembre pour assurer la coordination de l’ensemble des activités aériennes, terrestres et navales de la coalition en Irak. Il convient enfin de programmer ces missions dans le ballet aérien de la coalition (près de 200 sorties par jour), via ce que l’on nomme « l’ordre de mission air », l’Air Tasking Order produit par le Combined Air Operations Center (CAOC) américain d’Al Udeid au Qatar. Les unités de combat effectuent enfin à leur niveau leur planification de mission en fonction des ordres reçus. L’exécution des missions est suivie par le CAOC et le centre d’opérations interarmées d’ALINDIEN, l’amiral commandant la zone de l’océan indien disposant du contrôle opérationnel sur les forces françaises engagées dans Chammal. Puis nos capteurs permettent enfin d’élaborer le « BDA » (Battle Damage Assessment, l’évaluation des dommages).

 

Le renseignement est donc d’une importance cardinale dans le ciblage. Dans le cas présent, les objectifs avaient préalablement été identifiés dans le cadre de l’analyse de renseignement, mais ce sont les Américains qui ont fourni les dossiers d’objectifs détaillés. Cette transmission est intervenue suite à une décision du président Obama, comme il est de coutume. En effet, l’échange de renseignement découle avant tout d’une volonté politique et dépend du degré d’implication du pays dans l’opération considérée. Certes, le niveau de coopération entre la France et les États-Unis en matière de renseignement est exceptionnel en ce moment, notamment depuis 2013 et les responsabilités assumées par la France au Mali. Sur ce plan, notre pays se hisse presque au niveau du groupe des « 5-Eyes » (le club d’échange de renseignement fermé réunissant les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande) sans pour autant (souhaiter) l’intégrer structurellement. Cela n’empêche pas cependant que si nous participons peu à tel volet d’un engagement - ce qui était le cas des frappes en Syrie - alors il n’y a que peu de transmission de renseignement.

 

Une part importante des frappes d’interdiction de la coalition en Irak relève d’un autre processus, celui du « ciblage d’opportunité » (« Dynamic Targeting »). Ces frappes visent des objectifs fugaces comme les véhicules en mouvement, les unités tactiques en cours de déploiement, etc. Voire des objectifs de haute valeur comme des responsables ennemis (on parle alors de « Time-Sensitive Targeting »). Si un objectif (par exemple une unité de l’État islamique) est positivement identifié par les drones, les autres moyens de surveillance, tel l’ATL-2 de la Marine, ou des chasseurs en reconnaissance, un processus de ciblage très rapide est mis en œuvre par le CAOC d’Al Udeid, incluant la vérification des règles d’engagement, la caractérisation de l’objectif, la hiérarchisation de la frappe dans le plan d’activité et bien entendu, l’évaluation des dommages collatéraux. Les avions les mieux placés et équipés de l’armement adéquat, qui mènent des reconnaissances armées sur les zones d’intérêt identifiées par l’analyse de renseignement ou se tiennent prêt à décoller, sont alors routés ou déroutés sur cet objectif.

 

Cependant, l’essentiel des frappes consiste dans l’appui aérien rapproché des forces irakiennes et des combattants kurdes ; là encore soit par des patrouilles en vol, soit sur alerte. Les frappes de CAS ont la particularité d’être guidées par un « contrôleur aérien avancé » ou un Joint Terminal Attack Controller (JTAC) chez nos partenaires. Généralement, le JTAC est en première ligne mais ce n’est pas le cas pour cette opération. Ces officiers, principalement américains, assurent ce guidage terminal depuis des centres d’opérations à l’arrière de la ligne de front, comme celui d’Erbil, sur la base des vidéos de drones et des informations communiquées par les forces locales au contact et reçues via satellites. Des forces spéciales américaines (mais aussi celles de leurs partenaires) sont cependant présentes sur le terrain pour désigner des objectifs comme on l’a vu lors de la bataille de Sinjar.

 

« L’objectif "zéro dommage collatéral" n’est pas réaliste »

 

Ces frappes sont soumises à des règles d’engagement très restrictives et font l’objet d’une évaluation très pointilleuse des dommages collatéraux avec l’objectif affiché d’un « zero collateral damage », lequel s’avère bien sûr irréalisable (si les 8500 frappes ont touché 16 000 objectifs et tué plus de 20 000 combattants de l’EI, le site Airwars.org estime que plus d’une centaine d’entre elles ont aussi causé la mort d’au moins 700 à 1000 civils). En théorie, pour les frappes d’interdiction, l’autorité qui décide d’engager la cible peut varier en fonction des niveaux de risques déterminés par l’évaluation des dommages collatéraux (pilote, CAOC voire état-major stratégique du pays auquel appartient l’appareil destiné à la frappe). Dans la présente campagne, cette décision d’engagement est centralisée au niveau des généraux. Il n’existe pas de « délégation cockpit » c’est à dire de cas où le pilote est autorisé à décider lui-même de sa frappe. Il semble que les frappes françaises soient doublement validées par le CAOC et une autorité nationale (sans doute un officier français au CAOC, à l’état-major de la CJTF-OIR ou à l'état-major ALINDIEN). Cependant, l’un des effets des attentats de Paris est d’amener le Pentagone à quelque peu assouplir ces règles pour améliorer l’efficacité opérationnelle de la campagne aérienne, comme le réclament à corps et à cri, depuis des mois, beaucoup de membres du Congrès et d’observateurs. Précisons enfin que la quasi-totalité des frappes sont menées avec des armes de précision.

 

Les opérations russes, par comparaison, semblent beaucoup plus proches de ce que fut Tempête du désert en 1991. Elles se composent en effet de raids de « Deliberate Targeting » et de l’appui aérien des forces de Bachar, menés avec uniquement une fraction de munitions de précision et de missiles de croisière. On ajoutera que les dommages collatéraux ne font de toute évidence pas partie de leurs préoccupations premières (l’observatoire syrien des droits de l’Homme estimant que la moitié des pertes occasionnées par ces frappes sont civiles).

 

PdA : Qu’est-ce qu’une lutte de type militaire contre un acteur qui n’est plus tout à fait un groupe terroriste mais pas vraiment un État non plus suppose en ce qui concerne une réactualisation potentielle du « logiciel » stratégico-doctrinal des armées ?

 

P.G. : Il faut effectivement déjà préciser ce à quoi nous sommes confrontés depuis plusieurs années déjà, et qui est totalement inédit dans le domaine de la stratégie, à savoir la combinaison :

- Du socle que constitue cette idéologie « salafiste-djihadiste » subversive, antisystème ;

- Des éléments isolés, des cellules autonomes ou opérant en réseaux transnationaux qui représentent la menace directe contre nos populations (voir les explications d’« Abou Djaffar », expert de longue date de ces questions, sur son blog Terrorisme, Guérilla, Stratégie et autres activités humaines) ;

- D’entités djihadistes territorialisées, à commencer par l’EI, qui n’est ni la première, ni la seule du genre. Elle a été précédée notamment par les Shebab en Somalie, par AQMI au Nord-Mali en 2012, par Boko Haram au Nigeria, etc. L’EI s’en distingue cependant par sa richesse, son statut autoproclamé de « califat », ses capacités de propagande et de recrutement planétaire, lesquelles s’adossent sur ces réseaux transnationaux tout autant qu’elles les démultiplient. L’EI, et dans une moindre mesure AQMI auparavant, sont organisés en proto-État, c’est à dire qu’ils disposent d’un système de pouvoir, d’un système de ressources et de capacités opérationnelles leur permettant de contrôler, voire de gouverner un territoire et sa population, comme le ferait un État mais avec un fonctionnement très spécifique (voir par exemple les posts de Grégoire Chambaz sur les « Facteurs tribaux dans les dynamiques du contrôle territorial de l’État islamique » sur le site des Cahiers de lOrient, ou encore l’abondante littérature de la Carnegie, du Washington Institute ou encore du Counter-Terrorism Center de West Point).

 

Beaucoup d’experts mettent en avant les objectifs revendicatifs locaux ou régionaux affichés par ces entités dans des proportions variables. De fait, elles ne semblent pas constituer un front uni, ni même une coalition (voir les luttes entre Jabat Al Nosra et l’EI en Syrie ou celles opposant les milices « Aube de la Libye » à celles se réclamant de l’EI dans plusieurs villes libyennes). Néanmoins, les relations entre beaucoup d’entre elles, le parcours et les inspirateurs d’une partie des terroristes ayant ensanglanté notre pays et, plus globalement, ce ciment idéologique qui coule jusque dans nos cités, impose de prendre cette mouvance dans sa globalité. Dans cette perspective, il me semble que les attaques du 13 novembre ne sont en réalité qu’une bataille dans une guerre déjà bien engagée.

 

« L’hypothèse d’une nouvelle intervention en Libye

ne peut être exclue »

 

Un autre facteur de ce conflit est le temps. Ces entités « fleurissent » sur le terreau de la déstructuration géopolitique du Moyen-Orient et de l’Afrique occidentale et centrale. Or, cette déstructuration apparaît si profonde que l’on peut douter qu’un mécanisme de stabilisation durable susceptible de les réduire, se mette en place avant longtemps. Ajoutons que la situation géostratégique peut s’aggraver encore avec de nouvelles déstabilisations (dans les pays du G5, au Maghreb, etc.). Le besoin d’une intervention en Libye également peut refaire surface. C’est donc un marathon stratégique qu’il nous faut courir.

 

Par conséquent, c’est dans le cadre d’une stratégie globale, de temps très long, couvrant le triptyque désarticulation des réseaux transnationaux / destruction des entités territorialisées les plus menaçantes / affaiblissement de l’idéologie salafiste qu’il faudrait replacer l’ensemble de la stratégie générale militaire. Il ne s’agit pas uniquement de la stratégie opérationnelle (l’emploi des forces) et de la stratégie de déploiement mais aussi de la stratégie capacitaire (le développement et l’organisation de nos moyens).

 

« La mobilisation massive de militaires dans le cadre

de l’op. Sentinelle est un non-sens stratégique »

 

Sur le plan de la stratégie opérationnelle, l’outil militaire devrait être utilisé là ou il est le plus efficace et avec le souci de sa régénération, ce qui n’est pas le cas. Le Livre blanc de 2013 avait prévu trois scénarios d’engagement : un scénario d’opération de grande ampleur mobilisant 15 000 hommes, 45 avions et tous les groupes navals ; un scénario de deux ou trois engagements « de gestion de crise » mobilisant 6 à 7000 hommes et une quinzaine d’avions ; et enfin un scénario d’engagement de 10 000 hommes sur le territoire national (TN). Actuellement, l’opération Sentinelle consomme ces 10 000 hommes sur le territoire national alors qu’à la façon de la « mince ligne rouge », nos maigres troupes tiennent à bout de bras la situation au Sahel avec le talent que l’on sait, tout en restant engagées en République centrafricaine et au Liban. En d’autres termes, on cumule les second et troisième scénarios. Or, d’une part, comme les attaques du 13 l’ont montré, Sentinelle ne fournit qu’une garantie réduite de sécurisation contre les terroristes (et leur offre des cibles supplémentaires...), d’autre part ce cumul de missions épuise nos forces qui ne peuvent plus se régénérer. L’exigence « politique » de rassurer les Français aboutit donc à un non-sens dans le domaine de la stratégie. Il serait plus cohérent de réserver nos forces aux OPEX présentes et à venir et de n’envisager l’engagement massif sur le TN qu’en cas de menaces dépassant, par leurs moyens et leurs modes d’action, la police et la gendarmerie, ce qui n’est absolument pas le cas actuellement.

 

La stratégie capacitaire n’apparaît pas non plus adaptée à une guerre (1) de longue haleine (2) sur de multiples théâtres (3) face à des adversaires qui, pour déterminés qu’ils soient, ne disposent pas de capacités très perfectionnées. Notre instrument poursuit, comme ses homologues occidentaux, une stratégie de modernisation où la sophistication des systèmes d’armes est privilégiée au détriment de la structure de force. Les raisons sont multiples et connues : sur-spécifications des matériels par les militaires rétifs à assumer des risques dans la confrontation tactique, besoin de soutenir l’activité des bureaux d’étude de nos industries, etc. Elles sont, en soi, légitimes mais aboutissent globalement à une impasse : des équipements, certes plus performants et polyvalents, mais toujours plus coûteux, moins nombreux, plus long à acquérir ce qui aboutit à des parcs de plus en plus vieillissants que mettent en œuvre des effectifs de plus en plus réduits. La logique française, unique en Europe, de maintenir le spectre capacitaire le plus complet possible a minimisé l’érosion, mais l’anémie est tout de même bien réelle. Un exemple : l’armée de l’air maintient difficilement 18 avions de combat sur les deux théâtres du Sahel et du Moyen-Orient. Or, elle doit encore réduire sa flotte de combat de près de 20% dans le cadre de la LPM (loi de programmation militaire, ndlr). Dans le même temps, nos Rafale affichent des surcapacités évidentes lorsqu’il s’agit de neutraliser les pick-up ou les positions de mortiers d’ennemis dépourvus de toute défense antiaérienne significative.

 

« Il faut absolument rectifier la loi

de programmation militaire»

 

Certes, les attaques du 13 ont amené le Président à annuler toutes les réductions d’effectifs prévues par cette LPM jusqu’en 2019, ce qui représente un pas dans la bonne direction. La cohérence stratégique implique de prolonger cette tendance en augmentant sensiblement les crédits de défense, en regonflant les effectifs et les inventaires, en préservant la base d’infrastructure, etc. Cette même cohérence implique de corriger la stratégie d’équipement pour doter nos forces de matériels abordables, aux capacités suffisantes, en quantité plus importante, le cas échéant sur étagère. Ceci implique aussi de redévelopper des filières logistiques capables de soutenir des équipements de niveaux de sophistication différents (ce que le principe de « différenciation » du Livre blanc invite en théorie à faire d’ailleurs). Ce n’est pas la direction prise pour le programme Scorpion de l’armée de terre par exemple. Pour reprendre l’exemple de la puissance aérienne, l’acquisition de drones armés est une nécessité pour bénéficier de la capacité surveillance/frappe intégrée dont l’efficacité n’est plus à démontrer et faire chuter le « coût de la bombe larguée » (au Sahel actuellement, la frappe d’un objectif nécessite non seulement le drone de surveillance mais aussi des chasseurs, donc un ravitailleur en vol, etc.) Yaka-Fokon, objectera-t-on, c’est vrai... Les planificateurs tendent en effet à écarter ce type d’assertion, car ils craignent de lâcher la proie pour l’ombre dans un contexte de forte contrainte budgétaire, ce qui est compréhensible, et la gestion des programmes est aussi facile à corriger que la course d’un paquebot. Un réajustement immédiat est donc impossible, mais une rectification de la LPM pouvant produire des effets sur le moyen terme est, elle, d’une nécessité criante.

 

PdA : Techniquement, la France est-elle « en guerre » ?

 

P.G. : Tout dépend de ce que l’on entend par « techniquement ». Juridiquement non mais c’est le cas de la totalité des guerres actuelles, qui ne se déclarent plus. Sur le plan stratégique, oui bien sûr ! Dès lors que vous avez une entité politique utilisant la force comme voie principale pour endiguer, contraindre ou annihiler une autre entité, vous avez une situation de guerre, quelle que soit la nature (étatique ou non-étatique) de ces entités.

 

PdA : Qui constitue, à l’heure où l’on parle, la coalition (ou en tout cas la mosaïque d’opposants résolus) directement impliquée dans la lutte armée contre Daech ? Existe-t-il entre ces différentes forces, sinon un commandement unifié, du moins une coopération, une coordination des actions menées ?

 

P.G. : Il me semble qu’il existe plusieurs coalitions antagonistes en réalité : certains pays occidentaux / les Kurdes ; lIran / la Russie / Bachar El Assad, etc. ; la Turquie et plusieurs pays arabes, dont certains participent aux frappes. Dans ce panorama, l’EI est l’ennemi d’un peu tout le monde... mais n’est la priorité de personne, hormis des Kurdes et des participants occidentaux, là encore à des degrés divers. La tournée diplomatique du président de la République débouche sur des résultats attendus, tant à Washington que chez notamment nos partenaires européens : ceux qui sont déjà engagés confirment leurs engagements, les autres vont contribuer sans doute un peu plus, tout en confirmant leur non-engagement. Dans ce décor, les seuls à avoir un peu bougé sont les Russes : suite à la destruction de leur avion de ligne dans le Sinaï, ils vont d’une part doubler le volume de leur engagement (de 30 à 60 appareils de combat plus une vingtaine d’hélicoptère) et sans doute consacrer un effort plus important contre l’EI.

 

« Il y aura sans doute un peu plus

de coordination avec les Russes... mais sur le fond

les divergences d’intérêts demeurent »

 

Au plan opérationnel, en ce qui concerne notre coalition, le principe est celui de la coordination stratégique et opérative assurée techniquement par le CENTCOM et la CJTF-OIR évoqués plus haut et de la coopération tactique assurée notamment par le CAOC pour les opérations aériennes et la composante terrestre pour les opérations de développement des capacités des forces irakiennes et kurdes. Entre cette coalition et la Russie, on va peut-être passer d’une simple « déconfliction » (avec notification des vols des appareils) à un minimum de coordination, mais il est difficile d’imaginer que les choses aillent au-delà tant les intérêts fondamentaux restent divergents. On notera d’ailleurs que la combinaison de « carpet bombing » russes de moyenne altitude et de frappes de précision occidentales entreprises dans l’idée de minimiser les dommages collatéraux risque de considérablement brouiller les cartes...

 

PdA : Vous avez beaucoup travaillé sur l’expérience américaine en Irak. On sait à quel point les suites de l’invasion décidée par George Bush en 2003 ont favorisé l’émergence de groupes sectaires radicaux, en ce qu’elles ont contribué à exacerber des tensions communautaristes rendues hors de contrôle par l’affaiblissement considérable de l’État irakien. Quelles leçons peut-on tirer de ce qui a été fait sur le terrain dans les années 2000 s’agissant en particulier de la contre-insurrection ? Seront-elles utiles dans la perspective - pour l’instant lointaine - de l’après-Daech ?

 

P.G. : Espérons que non ! Ce que l’on peut tirer de cette expérience, mais aussi de celle de l’Afghanistan, n’est pas tant son inefficacité opérationnelle, quoiqu’une telle entreprise soit particulièrement ardue à mettre en œuvre, que sa faillite stratégique. En résumant, au tournant de 2005, les Américains ont réalisé la synthèse des expériences britannique en Malaisie, française en Algérie, de leurs improvisations initiales en Irak pour élaborer une doctrine consolidée de contre-insurrection fondée sur l’adhésion de la population qu’ils ont généralisée en Irak à partir de 2007, puis en Afghanistan en 2009. Ce faisant, ils ont transplanté une « grammaire opérationnelle », développée dans des cadres coloniaux, dans un contexte de « state-building », d’institutionnalisation d’un État en faillite selon les normes de la communauté internationale. Or, c’est une entreprise vouée systématiquement à l’échec. Il n’existe pas un exemple où la dite communauté internationale est parvenue à piloter, même via « l’approche globale » menée par une large coalition civilo-militaire, une structuration politique locale sans que les conditions de stabilité aient été en place au préalable. Le succès éphémère enregistré en 2007-2009 sur la scène irakienne doit plus au retournement de certains cheiks sunnites confrontés, justement, à la première territorialisation d’Al Qaeda, qui les menaçait directement, qu’au déploiement de forces supplémentaires (le sursaut ou « Surge ») et à la doctrine de la contre-insurrection (voir le remarquable ouvrage de Myriam Benraad sur l’histoire récente de l’Irak).

 

Les efforts de contre-insurrection peuvent fort bien créer des bulles locales de sécurisation (on en a vu plusieurs exemples en Afghanistan), mais ces dernières explosent rapidement faute d’un système de pouvoir local réellement légitime capable de prendre le relais. On ajoutera qu’un dirigeant sorti des urnes n’est généralement légitime que vis à vis de ses parrains internationaux, contre lesquels la tentation du « coup de pied de l’âne » est alors forte pour exister sur la scène intérieure, ce qui rajoute un niveau d’entropie supplémentaire. Le « doctrinalement correct » de la communauté internationale ne permet pas d’exploiter d’éventuels mécanismes de stabilité alternatifs, parfois plus pertinents, fondés sur autre chose que l’institutionnalisation (comme par exemple les relations d’allégeance traditionnelle entre systèmes de pouvoir tribo-claniques).

 

PdA : Comment anticipez-vous, justement, l’après-phase militaire de la lutte contre Daech sur les territoires irakien et syrien ?

 

P.G. : Il est encore trop tôt pour anticiper une après-phase militaire contre une entité que l’on n’est pas en mesure de détruire pour l’instant dans une zone totalement déstructurée politiquement, sans « solutions » cohérentes.

 

PdA. : Un dernier mot ?

 

P.G. : Oui, un long mot si vous le permettez, qui porte sur la stratégie. La réorientation, minimale, à laquelle on assiste va donner plus d’ampleur à l’effort actuel mais n’altérera pas sa nature. La stratégie reste en effet inchangée : l’endiguement fondé sur la campagne aérienne, la formation des forces de sécurité locales, des actions plus directes de forces spéciales, la lutte informatique offensive et la lutte contre les ressources. Même l’intensité des opérations aériennes ne va pas varier tant que cela. La coalition occidentale a déjà considérablement augmenté son volume de frappes depuis l’été (les sorties d’interdiction et de CAS faisant l’objet d’une frappe sont passées de 25% à 50%). Elles se concentraient ces derniers mois sur l’appui des forces kurdes et irakiennes. Puis, les Américains se sont engagés depuis peu dans un renforcement des frappes d’interdiction en Syrie, notamment contre le système de production et de distribution d’hydrocarbure de l’EI (Operation Tidal Wave II). Viennent les frappes françaises sur les structures d’entraînement et de commandement, peut-être à l’avenir britannique et celles des Russes. En soi, cette stratégie a déjà fait montre de l’efficacité tactique que l’on pouvait attendre d’elle : l’EI est en posture défensive et perd des positions en Irak (cf. la reprise de Sinjar par les Kurdes ou de Baiji par l’armée irakienne). En revanche, les frappes plus stratégiques sur les systèmes de pouvoir et de ressources, qui feraient sens au service d’un but coercitif, ne peuvent générer une annihilation de l’EI, quand même bien ce dernier serait profondément affaibli.

 

Or, cette annihilation de l’EI, but affiché par le Président Hollande, me semble une nécessité, faute de quoi, le « califat » autoproclamé va continuer de métastaser, de multiplier ses attaques terroristes, etc. Certes, son élimination ne garantirait pas en soi de mettre en terme à cette menace, qui préexistait à l’EI, mais elle briserait sans doute cette dynamique victorieuse de démultiplication de ses franchises territoriales et de développement hors de tout contrôle des réseaux dont il est incontestablement le centre. A partir de là que faire ? En fait, il n’y a que de mauvaises solutions.

 

« La situation politique de l’Irak est tellement dégradée

qu’on voit mal une stabilisation s’y dessiner »

 

Si l’annihilation est le but de guerre, quel est alors « l’état final recherché » sur zone, au plan politique ? Sous la pression des évènements, les diplomates se sont entendus à Vienne sur un cadre de transition en Syrie. Cependant, comme souvent, le jeu diplomatique de règlement du conflit apparaît « hors sol » comme on dit maintenant, lorsqu’on le rapporte à la situation politique concrète du pays que Myriam Benraad estime totalement dévastée. Dans ce paysage, parcouru par de béantes lignes de failles confessionnelles et géopolitiques, locales et régionales, lesquelles permettent à l’EI d’émerger et de s’enraciner, aucun mécanisme de stabilisation crédible ne semble pour l’instant se dessiner. Répétons qu’en plus, nous ne sommes pas en mesure d’en imposer un de l’extérieur malgré toute la puissance de nos armes, de notre argent et de notre diplomatie, comme les Américains en ont fait la cruelle expérience en Irak, lors de la précédente décennie.

 

Il est vain aussi dans le présent contexte de s’en remettre à la plupart des belligérants locaux, tant en Syrie qu’en Irak. Sans même évoquer les forces syriennes, la progression des « forces de mobilisations populaires » chiites voire même de l’armée irakienne, quand même elle nous apparaîtrait soutenable, va immanquablement générer une consolidation des forces sunnites locales derrière l’EI. Même les progrès kurdes sont de nature à raviver les tensions sur les zones frontalières de leur espace. La stratégie indirecte consistant à déverser des dizaines de millions d’euros en formation et en équipement des acteurs qui nous paraissent les plus acceptables a déjà montré, sous toutes les latitudes, sa totale vacuité si les dits-acteurs ne disposent pas d’une légitimé politique réelle. Les seuls acteurs qui seraient légitimes semblent donc les tribus sunnites elles-mêmes. La réédition d’un nouvelle « Iraq Awakening », transfrontalier cette fois, vivement débattu depuis des mois, semble cependant poser de multiples défis à écouter les experts de zone : hétérogénéité complexe de leurs liens de clientélisme avec l’EI souvent même au sein de chaque tribu, degré de confiance qu’accorderaient ces tribus à des Américains qui n’ont pas su tenir leurs engagements lors de la décennie précédente et à un gouvernement largement contrôlé par l’Iran. Quand bien même un plus grand nombre de ces tribus seraient prêtes à se lancer dans ce combat, elles nécessiteraient l’appui direct d’une force occidentale nettement plus puissante que celle actuellement déployée.

 

La question centrale, tout autant politique, militaire que diplomatique, reste donc de savoir si nous pouvons, en appui de ces tribus, détruire l’EI sans nécessairement disposer de solutions politiques « nationales » alternatives et sans nous faire piéger dans un nouveau cycle occupation/pseudo-state-building/insurrection/contre-insurrection. Pour le court terme, il est vrai que cette question ne se pose guère dans la mesure où l’administration Obama, ne souhaite pas engager militairement dans cette voie les États-Unis, les seuls disposant des forces requises pour constituer le socle d’une telle coalition. Mais il faut s’y préparer, car la situation n’est pas figée à terme. Deux grandes variables au moins peuvent la faire évoluer. Comme l’évolution de Moscou le démontre, la première réside dans les actions de l’EI lui-même : la multiplication des attentats peut, à force, générer une « masse critique » au plan stratégique en faveur de cette stratégie réelle d’annihilation. Seconde variable, si les évènements ne se sont pas précipités d’ici là, il est probable que le (ou la) prochain(e) locataire de la Maison-Blanche sera plus « faucon » que le président Obama. Il ne faut pas oublier que les Américains, lorsqu’ils sont engagés dans une confrontation militaire, ont la culture de la victoire, d’où un débat beaucoup plus vif que chez nous depuis des mois déjà, sur le développement d’une stratégie plus décisive. Par exemple, le général Zinni, ancien commandeur américain de cette zone, et les sénateurs Graham et McCain défendent l’option d’une projection de 10 000 hommes comme noyau clé d’une coalition. Les choses n’en resteront donc pas là.

 

P

 

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26 novembre 2015

« Le citoyen, un acteur à part entière de la sécurité collective », par Frédéric Coste

Frédéric Coste, chargé de recherche auprès de la Fondation pour la Recherche stratégique, est spécialisé dans les questions de défense - celles qui touchent directement aux militaires eux-mêmes bien sûr mais aussi à l’articulation qui peut exister entre ce monde, qu’on imagine plutôt fermé a priori, et la société civile. Alors qu’on semble assister, en la matière, à un rebattement - ou en tout cas à un frémissement - des cartes suite aux attentats de Paris, j’ai souhaité, le 18 novembre, le contacter par internet afin de lui poser quelques questions. Ses réponses, datées du 25, apportent de nombreux éclaircissements, des mises en perspective et pistes de réflexion fort intéressants et utiles face à des problématiques qui d’ordinaire ne touchent pas tellement le grand public mais - malheureusement - d’une actualité ardente en ces temps troublés. Merci à vous M. Coste... Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« Le citoyen, un acteur à part entière

de la sécurité collective »

Interview de Frédéric Coste

 

JDC

Illustration évoquant les Journées Défense et Citoyenneté ; source : www.defense.gouv.fr

 

Paroles d’Actu : Bonjour Frédéric Coste, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Vous avez écrit il y a deux ans un article intitulé « Le "déni de la mort" dans les sociétés modernes occidentales et ses conséquences sur la vision de la guerre ». Avez-vous le sentiment que la population française viendrait, depuis le 13 novembre au soir (ou plus sûrement le 14 au matin), de se réveiller brutalement après une espèce de torpeur bercée d’illusions quant à, pour faire vite, sa sécurité, sa relative préservation face aux convulsions du monde ? Est-on entré en la matière dans quelque chose de réellement nouveau, même par rapport au traumatisme « Charlie » ?

 

Frédéric Coste : La France, comme de nombreux pays occidentaux, a été concernée par des changements socioculturels de très long terme, qui ont eu pour conséquence de fortement atténuer la présence sociale de la mort et du mourir. Jusqu’au XIXème siècle, la mort était en effet un événement quasiment omniprésent dans l’existence quotidienne des individus. Elle structurait assez largement les représentations et les pratiques sociales. Avec les progrès de l’hygiène et de la médecine, mais également la baisse du sentiment religieux, elle a été assez largement chassée du paysage cognitif des populations. Les rites funéraires sont, par exemple, beaucoup plus courts ; ils ont lieu dans des espaces relativement peu ouverts au public, presque cachés (comme les funérariums) ; surtout, ils sont largement privatisés.

 

« La mort a progressivement été écartée, la violence

exclue de nos sociétés occidentales »

 

Notre pays a également connu un processus de « civilisation des mœurs » - pour reprendre l’expression de Norbert Elias. Depuis la fin du Moyen-âge, les sociétés occidentales se sont progressivement construites à partir d’une dynamique de forclusion de la violence physique. Alors qu’être violent, voire prendre du plaisir à faire souffrir, pouvait être valorisé et valorisant pendant les périodes précédentes, ces comportements ont été progressivement prohibés en Occident. Les individus ont dû apprendre à maîtriser leurs pulsions et ont été obligés de bannir la violence physique du répertoire des interactions sociales qu’ils étaient en droit de mettre en œuvre. Cette intériorisation de nouvelles règles sociales a été concomitante d’un autre mouvement : la construction d’un monopole de l’emploi de la contrainte légitime par l’État. En dehors du cas particulier de la légitime défense, les représentants de l’État sont les seuls à pouvoir légitimement recourir à la contrainte physique, mais au seul bénéfice de l’ensemble de la communauté nationale et généralement en dernier recours.

 

Le processus de civilisation des mœurs n’est pas une tendance linéaire. Des retours en arrière ont eu lieu. Surtout, la violence n’a jamais disparu. Même si sa forme physique est plus difficile à utiliser, elle continue de s’exprimer par d’autres canaux. On parle, par exemple, de violence psychologique ou de violence symbolique. Par ailleurs, le monopole de l’État est toujours contesté. Mais le constat demeure : les sociétés occidentales sont infiniment plus pacifiées qu’au cours des siècles précédents, et la mort est aujourd’hui presque considérée comme une anomalie, une aberration. Certains auteurs ont même parlé d’une « idéologie de la vie » qui s’exprimerait à l’heure actuelle.

 

Enfin, ces évolutions ont rencontré une période relativement longue d’absence de conflits armés dans notre pays. Du fait de l’existence de la Destruction mutuelle assurée, la Guerre froide n’a jamais pu s’exprimer par des conflits inter-étatiques en Europe. Elle a pris, entre autres, la forme de conflits armés sur des théâtres stratégiques « périphériques » à l’époque (Afrique et Asie notamment). Depuis la fin des conflits de la décolonisation, la France n’a donc plus connu de conflits armés sur son territoire national.

 

Les attentats que la France vient de subir entrent en contradiction avec toutes ces tendances. Il est toutefois encore trop tôt pour savoir si les perceptions développées par les Français à l’égard de leur sécurité ont profondément et surtout durablement changé. Il faudra attendre plusieurs mois, voire plusieurs années, en observant les éventuelles modifications dans leurs comportements, et surtout en analysant les données (issues des sondages et études) sur leur évaluation des risques et menaces.

 

Toutefois, il convient d’ores et déjà de constater que les réponses ont été nombreuses et extrêmement diversifiées aux attentats que nous venons de connaître : au dépôt de fleurs et autres bougies sur les lieux des attaques - réactions finalement assez classiques - il y a par exemple eu une véritable mobilisation via les réseaux sociaux ou la multiplication des minutes de silence au début des compétitions sportives professionnelles. Ces réactions semblent, parmi d’autres, attester d’une prise de conscience.

 

Par ailleurs, en dehors du caractère massif des attentats - qui est propre à créer un véritable « choc » - il faut replacer ces événements dans une séquence. Tout d’abord, il ne faut pas oublier que les Français ont redécouvert les opérations de guerre avec la médiatisation de l’intervention en Afghanistan. Ces opérations ont duré plus de dix ans et ont été, d’une certaine manière, prolongées par d’autres interventions : Libye, Mali, Irak, Syrie... Certaines études réalisées sur les perceptions que les jeunes Français développent à l’égard des armées ont des résultats assez clairs : la composante guerrière, coercitive, du métier militaire est parfaitement appréhendée par nos compatriotes les moins âgés.

 

« Avec ces attentats de novembre, c’est un ensemble

de dénis qui s’effondrent »

 

Surtout, la France a été frappée à plusieurs reprises sur son territoire ces dernières années. À la répétition, vient s’ajouter le fait que les éventuels mécanismes psychologiques de déni de la menace sont désormais confrontés à la réalité : tous les Français sont potentiellement visés. Mohamed Merah s’était attaqué à des militaires et à un établissement scolaire juif. Sid Ahmed Ghlam avait pour objectif des églises. Amedy Coulibaly a abattu une agent de la police municipale de la ville de Montrouge, avant de s’attaquer à un magasin dont la clientèle est majoritairement de confession juive. Les frères Kouachi se sont pour leur part concentrés sur les membres de la rédaction de Charlie Hebdo. En visant des cibles spécifiques, ces attentats ont pu laisser penser à certains de nos compatriotes qu’ils n’étaient pas réellement concernés. Face à une menace, nier est une réaction psychologique assez classique, qui doit permettre de gérer son angoisse. Certains Français semblaient s’être abrités derrière l’idée que ceux qui étaient visés étaient des représentants de l’État, notamment membres des services impliqués dans la lutte contre les groupes terroristes (policiers, militaires), des journalistes engagés ou des croyants (juifs ou catholiques). Ne faisant pas partie de ces catégories, ils ont pu croire - sans même le formuler explicitement - qu’ils n’étaient pas concernés. Avec les attaques de novembre, ces mécanismes de déni ne peuvent plus fonctionner.

 

Enfin, à la répétition des attentats et à l’ampleur des derniers, il faut ajouter le fait que certaines étapes ont été franchies  : la France n’avait notamment jamais connu d’attentats-suicides. Tous ces éléments sont de nature à marquer durablement les esprits.

 

PdA : Les décisions dont le président de la République a dressé ces derniers jours les contours, de l’instauration de l’état d’urgence jusqu’aux annonces faites devant le Parlement réuni en Congrès, vous paraissent-elles de nature à rassurer les Français ?

 

F.C. : L’instauration de l’état d’urgence peut être une décision extrêmement marquante si elle utilisée pour la mise en œuvre de mesures dérogatoires du droit commun perceptibles par tous. En dehors de la fermeture, temporaire, des lieux publics et de l’interdiction des rassemblements et manifestations, elle n’a finalement pas eu véritablement de conséquences directes pour les Français.

 

Pour les services de police et de renseignement, elle a été particulièrement utile. Elle a notamment permis de s’affranchir de certaines contraintes juridiques lors des enquêtes et des interpellations. Par exemple, la police ou la gendarmerie peut habituellement entrer dans un domicile par la force pour arrêter une personne recherchée. Mais dès lors qu’il s’agit d’une simple fouille, le cadre légal prévoit que les perquisitions ne peuvent être réalisées qu’après six heures du matin. Or, l’état d’urgence a permis d’assouplir le régime des perquisitions administratives. Nombre de celles qui ont été organisées après les attentats l’ont été de nuit et sans en référer préalablement à un magistrat. Il s’agit d’un effet concret de l’état d’urgence qu’en dehors des juristes, peu de Français ont sans doute appréhendé.

 

De même, l’état d’urgence a permis de faciliter la dissolution des associations. Il s’agit probablement d’un procédé utile pour sanctionner les collectifs problématiques, mais il est peu « voyant » pour le commun des mortels. À l’inverse, instaurer un couvre-feu est, par exemple, une décision qui a un impact beaucoup plus concret dans la vie des citoyens. L’état d’urgence donne cette possibilité au préfet. Si un couvre-feu a bien été décrété par le préfet de l’Yonne, pour une partie de la ville de Sens, aucune application à l’ensemble du territoire n’a été décidée.

 

Le constat est donc que l’état d’urgence a surtout été utilisé pour renforcer les pouvoirs de la police dans la lutte contre le terrorisme, complétant d’ailleurs les dispositions de la loi sur le renseignement votée en juillet, mais qu’il n’a pas servi de socle pour instaurer des décisions impactant considérablement la vie quotidienne des Français. C’est donc plutôt sa valeur symbolique qui est susceptible d’influencer nos compatriotes. En cela, son instauration est complémentaire de l’annonce d’une réforme de la Constitution.

 

L’autre décision principale du président de la République est l’accroissement des effectifs militaires de l’opération Sentinelle. Si l’on peut s’interroger sur l’efficacité de ce dispositif, tel qu’il est actuellement pratiqué, mais également sur sa pérennité (les forces de police et les armées étant « en surchauffe » du fait des déflations d’effectifs), il a le mérite, pour les populations, d’être voyant. Le problème est que les militaires sécurisent depuis maintenant de nombreuses années les lieux publics et les sites sensibles – notamment en Île-de-France. Nos concitoyens ont perçu l’augmentation des effectifs sur le terrain – phénomène qui favorise la réassurance –, mais sont également habitués à cette présence.

 

Enfin, les annonces en matière d’effectifs (recrutement dans la police, la gendarmerie et les douanes) sont, de nouveau, des décisions qui n’ont pas d’impact direct pour les populations. Surtout, elles n’auront de conséquences que dans quelques mois. Il faut en effet environ un an pour former un fonctionnaire de police, deux pour qu’il devienne spécialiste du renseignement. De même, l’armée de Terre estime qu’il faut environ dix-huit mois pour former un militaire du rang et qu’il soit véritablement opérationnel… Ces décisions sont une nécessité, leur annonce constitue un signal envoyé par les autorités politiques, mais elles n’auront pas d’effets immédiats.

 

« La population doit ressentir l’effet des mesures prises

dans son quotidien pour voir son angoisse s’atténuer »

 

Je pense donc que la réassurance viendra probablement de changements plus concrets. Les décisions annoncées ne semblent pas heurter les populations : l’autorisation donnée aux fonctionnaires de police, volontaires, de porter leurs armes en dehors des heures de service, la dissolution facilitée d’associations diffusant des discours problématiques, les assignations à résidence prononcées par le ministre de l’Intérieur et l’augmentation des effectifs militaires affectés à l’opération Sentinelle sont finalement des mesures relativement consensuelles. Elles viennent compléter des choix plus symboliques : déclaration, puis prorogation, de l’état d’urgence et annonce d’une réforme constitutionnelle à venir. Mais pour faciliter la prise de conscience de ceux qui sont encore dans le déni et atténuer l’angoisse de nombre de nos concitoyens, il faut sans doute également : 1/ des progrès rapides dans les enquêtes, assortis d’arrestations – ce qui a été le cas ; 2/ des mesures de sécurité  concrètes, comme la multiplication des fouilles de sacs et des détecteurs et autres portiques dans les établissements publics ou accueillant du public, qui s’appliquent dans le quotidien de la population.

 

PdA : Plaidez-vous en faveur d’une re-sensibilisation active de la population civile à ce qui touche aux problématiques liées à la sécurité et à la défense nationales ? Si oui, comment visualisez-vous cela ?

 

F.C. : Il faut effectivement sensibiliser bien plus les Français aux problèmes de sécurité et de défense. Tout d’abord parce que nous sommes en démocratie et qu’il faut que les citoyens, qui prennent part à la décision politique, notamment en votant, puissent disposer des informations nécessaires pour comprendre les choix, les arbitrages qui sont faits par les autorités dans ces domaines (et éventuellement les soutenir ou les critiquer).

 

Ensuite, parce que la menace existe. Pour éviter les phénomènes de sidération et favoriser la mise en œuvre de « bons » comportements au moment où un attentat a lieu, il faut que les individus soient informés. La surprise peut être extrêmement dangereuse, car incapacitante, en situation de stress extrême.

 

« Donnons aux citoyens les moyens d’être un peu plus

acteurs de leur propre sécurité »

 

Dans l’absolu, il faudrait donc que la sensibilisation et l’information du public soient complétées par l’apprentissage des comportements à adopter en cas d’attaques. Il a été choquant de voir des personnes se rapprocher du Bataclan, ou de l’Hyper Casher en janvier, alors que l’assaut était donné par les forces de police. Lorsque les cordons de sécurité étaient repoussés, certains cherchaient manifestement à demeurer au plus près – comme pour voir un spectacle. Ces comportements peuvent gêner les forces de sécurité et même représenter un risque. Un certain nombre de réflexes peuvent ainsi être inculqués : savoir comment s’enfermer et se protéger chez soi, connaître les canaux d’information fiables vers lesquels se tourner pour avoir des nouvelles officielles et se tenir au courant des consignes à suivre, disposer des numéros de téléphone officiels pour déclarer un événement inquiétant… Il s’agirait donc de donner les moyens aux citoyens d’être, dans une certaine mesure, un peu plus acteurs de leur propre sécurité. La résilience des individus et des collectifs est d’autant plus élevée que les personnes ont l’impression de détenir et détiennent effectivement des informations et des compétences pour faire face à la situation dangereuse.

 

L’article 4 de la loi de modernisation de la sécurité civile, qui date de 2004, précise que « Toute personne concourt par son comportement à la sécurité civile. En fonction des situations auxquelles elle est confrontée et dans la mesure de ses possibilités, elle veille à prévenir les services de secours et à prendre les premières dispositions nécessaires ». Dans une certaine mesure, cette logique devrait être élargie à la sécurité en général.

 

En dehors des éventuelles informations et analyses fournies par les médias, il existe déjà des médiums pour réaliser cette sensibilisation. La question est de savoir si leur utilisation est optimisée. Le Parcours de citoyenneté, qui a remplacé le Service national obligatoire, comprend par exemple une Journée Défense et Citoyenneté (JDC). Il s’agit du seul dispositif qui touche l’ensemble d’une même classe d’âge, filles comme garçons. Au cours de cette journée, des présentations sont réalisées, dont certaines portent sur les risques et menaces auxquels la France doit faire face et sur la politique de défense de notre pays. De même, des visites de sites sont parfois organisées, en particulier de bases du ministère de la Défense, de casernes de sapeurs-pompiers ou de commissariats. Il s’agit de faire appréhender plus concrètement aux jeunes Français ce que sont les métiers et les missions des forces armées et des services impliqués dans les missions de sécurité (au sens large).

 

En dépit d’améliorations indéniables, cette journée demeure insuffisante. En dehors de l’administration du module d’information sur les enjeux de la défense, elle sert également à la détection de l’illettrisme, à une formation sur les responsabilités du citoyen et à une initiation aux gestes de premier secours. Le programme est extrêmement chargé. L’idéal serait que ces différentes composantes soient étalées sur plusieurs journées. Dans le cadre d’un éventuel allongement de la durée, il serait sans doute possible d’accentuer la sensibilisation aux menaces.

 

Le parcours de citoyenneté comprend également deux modules d’enseignements spécifiques, programmés en classe de 3ème et de 1ère. Cette sensibilisation particulière, qui porte notamment sur les principes et l’organisation de la défense, intègre une présentation sur la diversité des menaces et leurs évolutions. En dehors de ces séquences clairement identifiées, certaines notions liées à la défense et à la sécurité sont également présentes dans les programmes d’histoire-géographie. Ces informations doivent être véritablement considérées comme un complément indispensable à l’enseignement moral et civique (EMC), mis progressivement en place depuis 2013. De nombreuses modifications ont d’ailleurs permis d’améliorer leurs contenus. Les enseignants peuvent désormais s’appuyer sur des fiches pédagogiques très bien construites. Mais à nouveau, nous devons nous demander si cette sensibilisation ne devrait pas faire l’objet d’un nombre d’heures d’enseignement plus important.

 

Il existe donc déjà des voies pour pratiquer cette sensibilisation aux questions de défense et de sécurité, en particulier chez les plus jeunes. Elles concernent notamment l’Éducation nationale, mais également les armées (en particulier les réservistes) et l’Institut des Hautes études de Défense nationale (IHEDN). Les journées « portes ouvertes » dans les unités militaires, les animations liées au 14 juillet, les interventions de professionnels dans les collèges et les lycées, les différents types de sessions et manifestations (colloques et conférences) organisées par l’IHEDN et ses associations régionales… complètent le Parcours de citoyenneté. Dans chaque établissement d’enseignement supérieur, il existe également un « référent défense et sécurité » (RDS), qui a pour mission d’informer et de sensibiliser les étudiants et les personnels aux questions de défense et de sécurité nationale.

 

« Il est indispensable de répéter les messages de prévention

et de sensibilisation pour une efficacité optimale »

 

Nous savons qu’en matières de prévention et de sensibilisation, la répétition des messages est indispensable. Cette répétition est déjà pratiquée à l’heure actuelle. Il ne s’agirait pas donc de créer à partir de rien. Les compétences existent, de même que les formats pédagogiques, adaptés à des publics très différents. Avant même de penser à mettre en place de nouveaux dispositifs, nous pourrions optimiser ceux qui existent, en y consacrant plus de moyens, financiers et humains, et surtout de temps.

 

PdA : Les civils doivent-ils, pour l’heure, considérer et intégrer dans leur esprit l’idée que la France est en guerre et que cette guerre peut s’immiscer jusque dans leur vie ?

 

F.C. : Je suis personnellement extrêmement mal à l’aise avec l’emploi du terme « guerre ». Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que la guerre est un phénomène qui bénéficie d’une définition, certes assez imprécise, en droit international. Le mot est normalement employé pour caractériser les conflits armés entre entités étatiques. À la différence des autres conflits armés internationaux, la guerre fait normalement l’objet d’une déclaration, acte solennel de nature quasi juridique (et généralement précédé d’un ultimatum). Pour qu’il y ait guerre, il faut également que les parties au conflit reconnaissent l’état de guerre. La situation que nous connaissons ne correspond pas véritablement à cette définition. Et il peut être dangereux de brouiller les catégories existantes, en particulier lorsque l’on cherche à analyser et comprendre les phénomènes. Le concept américain de « guerre contre la terreur », né après le 11 septembre 2001, est la preuve que des excès peuvent survenir lorsque les catégories juridiques ne sont plus véritablement respectées.

 

« Parler de "guerre" revient à reconnaître à Daesh

le caractère étatique auquel il prétend »

 

Par ailleurs, l’emploi du terme pourrait être compris comme une reconnaissance implicite du caractère étatique de Daesh. Or, notre stratégie est bien de délégitimer cet acteur et ses méthodes, alors même qu’il dispose déjà de certains des caractères d’un État.

 

L’utilisation du mot est évidemment liée à la volonté de faire prendre conscience de la gravité de la situation aux Français. Elle s’explique également par le fait que, pour lutter contre cet ennemi, nous devons mettre en œuvre des moyens militaires et réaliser des opérations armées similaires à celles que nous pourrions être amenées à employer dans le cadre d’une véritable guerre : acquisition de renseignement à vocation opérationnelle, ciblage et établissement de plans de frappes, bombardements… La lutte contre Daesh et les autres groupes terroristes qui visent la France se joue en effet autant à l’intérieur de nos frontières que dans les espaces extérieurs dans lesquels interviennent nos forces armées.

 

La lutte contre ces acteurs nécessite par ailleurs une mobilisation des énergies et un état d’esprit qui se rapproche de celui qui doit prévaloir lors d’une guerre. Les Français vont devoir accepter de vivre avec la menace et, éventuellement, de faire certains sacrifices. L’état d’urgence a été utilisé pour permettre l’application de normes beaucoup moins protectrices pour le citoyen que celles qui prévalaient auparavant. En accroissant le champ d’application des procédures administratives, ces normes amoindrissent notamment les capacités de contrôle du juge – garant des libertés fondamentales. Mais ces modifications doivent permettre un gain d’efficacité pour les forces de police et les services de renseignement.

 

En dehors de la création de ces normes, les Français vont également devoir accepter des procédures de sécurité plus strictes et plus nombreuses. Les contrôles d’identité, fouilles de sacs, passages au détecteur… vont se multiplier, créant de nouvelles contraintes (notamment une perte de temps). C’est la contrepartie qu’il faudra supporter pour accroître le niveau de notre sécurité.

 

« Depuis le début de l’année 2015, en moyenne,

un attentat a été déjoué par mois »

 

La menace malheureusement le justifie. Entre 2001 et 2010, les services de renseignement et de police sont intervenus pour empêcher, en moyenne, un ou deux attentats par an. Depuis le début de l’année 2015, les démantèlements successifs de réseaux et cellules ont permis d’éviter, en moyenne, un attentat par mois. S’y ajoutent ceux que nous ne sommes pas parvenus à empêcher. Cette arithmétique, très simple, est révélatrice de l’accroissement de la menace.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

F.C. : Les attentats de Charlie Hebdo puis ceux de novembre ont malheureusement confirmé qu’en dépit de très bons services de renseignement, toutes les attaques ne pouvaient être anticipées ni empêchées. Pour élever notre niveau de vigilance et renforcer nos capacités de réponse face à ce type de menaces, il va sans doute falloir que les citoyens soient plus « acteurs » de la sécurité et que nous réfléchissions à une nouvelle répartition des tâches entre les différentes catégories d’acteurs privés et publics  impliqués dans ces missions : police nationale et gendarmerie, polices municipales, « para-polices » (forces de sécurité privées dotées, par délégation, de certaines prérogatives de police – comme la sûreté ferroviaire de la SNCF et le Groupe de protection et de sécurisation des réseaux de la RATP) et sociétés de sécurité privée.

 

Frédéric Coste

Photo : Fondation pour la Recherche stratégique

 

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26 novembre 2015

« Manque-t-il un roi à la France ? » par Jean-Christian Petitfils

« Il manque un roi à la France » : la formule d’Emmanuel Macron, ministre volontiers iconoclaste de l’Économie dans l’actuel gouvernement socialiste (Le 1 hebdo, 8 juillet 2015), n’a pas manqué de faire réagir. Sans doute aurait-elle mérité de susciter davantage de débats, tant il est vrai qu’elle pointe une réalité - le déficit d’incarnation au sommet de l’État - prégnante au cœur de nos institutions (le président de la République, premier des représentants de la nation sur le papier, est aussi l’acteur numéro un de la vie politique ; élu au suffrage universel direct, il émerge de mécanismes partisans et demeure dans les faits, de plus en plus, l’homme d’un camp - sous entendu : « face à l’autre camp/homme »).

À la mi-octobre, j’ai souhaité proposer à M. Jean-Christian Petitfils, historien populaire de renom (une nouvelle édition de son Louis XVI de référence vient de sortir chez Perrin, en même temps que Lauzun, biographie du célèbre courtisan de Louis XIV, chez Tempus/Perrin), de composer autour du thème que nous venons de poser sa propre partition. Je le remercie d’avoir une fois de plus - il avait déjà répondu à des questions pour Paroles d’Actu en décembre 2014 - accepté de se prêter au jeu, pour notre plus grand plaisir. Un document éclairant en plus d’être passionnant. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

Jean-Christian Petitfils 

 

« Manque-t-il un roi à la France ? »

par Jean-Christian Petitfils, le 25 novembre 2015

 

Qu’un ministre de la République en fonction - et qui plus est, l’un des plus importants -, Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique depuis août 2014, ait pu affirmer qu’il manquait « un roi à la France » et que « la démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude car elle ne se suffit pas à elle-même » peut paraître étonnant assurément (Le 1 hebdo du 8 juillet 2015). Cependant, en privé, bien des hommes politiques de gauche comme de droite le rejoignent sur le fait qu’il manque à la tête de l’État une figure impartiale – un « pouvoir neutre », comme disait Benjamin Constant - capable de représenter la France dans son unité et sa continuité. Ils s’accommoderaient très bien d’une monarchie parlementaire, comme en Grande-Bretagne, en Espagne, en Belgique, aux Pays-Bas ou dans les pays scandinaves. Mais, en politique, il ne suffit pas de rêver pour transformer en réalité ce qui est aujourd’hui de l’ordre de la chimère.

La France a connu une histoire très différente de ses voisins. Le roi y est mort trois fois. La première fois, le 10 août 1792, lorsqu’une petite minorité de sans-culottes parisiens, de sectionnaires et de fédérés (les Marseillais venus à Paris en chantant le « Chant de guerre de l’armée du Rhin », qui devint ainsi La Marseillaise) s’est emparée des Tuileries et a renversé la monarchie constitutionnelle issue de la Constitution de 1791. Comme chacun sait, dans la turbulence des événements, la Révolution fut conduite à la proclamation de la République, à instruire le procès de Louis XVI et à le faire décapiter le 21 janvier 1793, lors d’une cérémonie publique assimilable à un découronnement sanglant. Ce ne fut pas seulement le roi constitutionnel qui fut alors exécuté sur la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde), mais le roi Très-Chrétien, l’Oint du Seigneur, héritier de la longue dynastie des Capétiens ayant reçu l’onction du sacre (le fait qu’on ait appelé Louis XVI « Louis Capet » est éloquent à cet égard).

La seconde fois, ce fut le 2 août 1830, lorsque Charles X, retiré à Rambouillet après la Révolution de Juillet, abdiqua.

La troisième et dernière fois, ce fut à l’automne de 1873. Alors que la restauration paraissait sur le point d’aboutir – la majorité appartenait aux royalistes à l’assemblée -, le comte de Chambord, petit-fils de Charles X, crispé dans une attitude contre-révolutionnaire, réaffirma son attachement au drapeau blanc et rejeta le drapeau tricolore qui aurait fait de lui, selon ses propres termes, « le roi légitime de la Révolution ». Son lointain cousin Juan Carlos, de la branche espagnole de la maison de Bourbon, n’a pas eu de tels scrupules lorsqu’il prêta serment en 1975 au Movimiento Nacional franquiste, tout en préparant secrètement le retour à la démocratie… « Paris vaut bien une messe », avait dit Henri IV ! Le dernier rendez-vous de la monarchie et de l’histoire de France fut ainsi raté, stupidement. L’Histoire ne repasse pas les plats.

Si l’Action française a pu devenir un mouvement royaliste relativement attractif entre les deux guerres, ce fut en raison de la faiblesse congénitale de la IIIe République, de son système parlementaire instable et des scandales à répétition qui avaient terni son image. Mais elle fut loin de s’imposer ou de dominer la droite.

Le régime de la Ve République a changé la donne avec l’instauration d’un parlementarisme rationalisé, l’élection au suffrage universel du président de la République. Certes, tout n’est pas parfait dans l’actuel système constitutionnel, et ses défauts se sont aggravés avec le référendum du 24 septembre 2000 instaurant le quinquennat : le président n’est plus que le chef d’un parti majoritaire, soignant sa clientèle en vue de sa prochaine réélection plutôt que l’homme de la Nation au-dessus des partis, comme l’avait voulu Charles de Gaulle. Mais cette monarchie républicaine à laquelle les Français sont très attachés, particulièrement à l’élection du président au suffrage universel, a détruit, semble-t-il à jamais, le principe même de la monarchie héréditaire.

En attendant une très hypothétique restauration monarchique, contentons-nous de défendre notre belle cathédrale pluriséculaire qu’est la France, aujourd’hui si douloureusement assaillie. Qu’on le veuille ou non, « la République une et indivisible, comme le disait Charles Péguy, c’est notre royaume de France. »

 

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25 novembre 2015

« La lutte contre le changement climatique : un combat plus que jamais nécessaire », par Clarisse Heusquin

Le 30 novembre (lundi prochain) s’ouvrira à Paris la grande conférence sur les changements climatiques, désormais communément appelée « COP21 ». Il s’agira pour les délégations venues du monde entier de s’entendre sur une stratégie et des plans d’action visant la limitation du réchauffement climatique - que les parties voient comme un fait acquis -, de l’ordre de 2°C au maximum à l’horizon 2100.

Dès la mi-juillet, j’invitai Clarisse Heusquin, jeune militante écologiste et proeuropéenne (elle a notamment mené les listes Europe-Écologie-Les Verts de la région Centre lors des élections européennes de 2014 et est une contributrice régulière de Paroles d’Actu) à exprimer son point de vue, ses sentiments sur les enjeux dont il est question. Son texte, imprégné d’autres éléments sombres d’actualité, m’est parvenu le 25 novembre. Un plaidoyer passionné, des constats - et des prédictions - qui interpellent. Merci Clarisse. Une exclusivité Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

Cop21

Photo d’illustration : diplomatie.gouv.fr

 

« La lutte contre le changement climatique : un combat

plus que jamais nécessaire »

par Clarisse Heusquin, le 25 novembre 2015

 

On pourrait croire que les attentats ont permis de dégager les priorités claires des prochains mois : garantir un « pacte de sécurité », selon l’expression de François Hollande. Le dérèglement climatique semble désormais un problème bien moins pressant que les bombes et les cartouches. Mais si le Président veut bâtir une sécurité internationale de long terme, la lutte contre le changement climatique doit aussi passer au premier plan. La COP21 est une des clés pour garantir sécurité internationale et justice sociale.

 

Sortir des énergies fossiles pour ne plus acheter le pétrole de Daesh

500 millions de dollars par an, c’est ce que le pétrole rapporte à l’État islamique. À la manière d’une multinationale, celui-ci bichonne sa plus grande pépite économique en embauchant le personnel qualifié nécessaire au développement de cette activité extrêmement lucrative. Sur les 34 à 40 000 barils de pétrole brut produits par jour, certains alimentent directement les pompes à essence européennes, comme l’a dénoncé l’ambassadrice d’Irak auprès de l’Union européenne il y a quelques mois.

Que se passerait-il alors si nos sociétés ne finançaient plus les industries fossiles ? Que se passerait-il alors si la transition énergétique permettait de réduire notre dépendance au pétrole ?

À la première question, le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz), lancé notamment par l’ONG 350.org, a commencé à répondre en enregistrant ses premiers succès : des universités reconnues telles que Stanford, Yale, Harvard, Oxford, ainsi que, par exemple, le fonds souverain norvégien (le plus gros du monde), ont annoncé leur désinvestissement du charbon et des sables bitumeux.

Pour répondre à la seconde question, prenons le temps d’imaginer un monde où le pétrole ne serait plus considéré comme un enjeu stratégique. Imaginons un monde ou l’énergie serait majoritairement locale et renouvelable avec des bâtiments à énergie positive, des moyens de transport plus propres, des routes récoltant l’énergie solaire et une agriculture bio. Si l’énergie n’était plus un enjeu géopolitique, de nombreux conflits présents et futurs n’auraient plus lieu d’être, que ce soit en Arctique ou au Proche-Orient. La sécurité internationale s’en trouverait renforcée. La transition énergétique du monde, parce qu’elle signifie la relocalisation de la production énergétique et alimentaire, permettrait de pacifier les relations entre les humains et de garantir leur bien-être.

 

Si rien n’est fait, le changement climatique pourrait causer 100 millions de morts d’ici à 2030

Il y a eu vingt-deux millions de réfugiés climatiques en 2013. Trois fois plus que les réfugiés de guerre. Et ce chiffre prend seulement en compte les déplacés de catastrophes, et non pas les réfugiés climatiques ayant subi une dégradation lente de leur environnement. En plus des migrants, DARA, l’organisation humanitaire espagnole, a estimé qu’il y a cinq millions de morts dus au changement climatique chaque année. Si rien n’est fait, les catastrophes naturelles, la pollution, la famine et les maladies qui y sont liés pourraient provoquer six millions de morts par an, soit cent millions d’ici à 2030.

 

La lutte contre le changement climatique : un enjeu de justice sociale

Le changement climatique est inégal. Inégal dans ses effets, selon où l’on vit, dans quel hémisphère, sur quel continent, dans quel pays, en ville ou à la campagne. L’Asie connaît ainsi le plus grand nombre de réfugiés climatiques.

Inégal parce qu’il touche différemment selon que l’on soit riche ou pauvre. Si les Pays-Bas, dont les deux tiers de leur territoire se trouvent sous le niveau de la mer, peuvent consacrer vingt milliards d’euros contre la montée des eaux, les pays en voie de développement devraient concentrer l’immense majorité des décès liés au changement climatique, faute de moyens pour lutter contre ses effets. À une échelle plus locale, le changement climatique est inégal selon que l’on puisse se payer une maison bioclimatique ou que l’on crèche dans un HLM. Cent millions de personnes supplémentaires pourraient ainsi tomber sous le seuil de pauvreté d’ici 2030 si rien n’est fait pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Le changement climatique est d’autant plus inégal qu’il n’est pas de la responsabilité de tous les hommes et de toutes les nations. Ce sont les pays industrialisés qui totalisent la plus grande responsabilité. Ce sont nos modes de vie qui sont responsables du pillage des ressources de la Terre et de la pollution.

Les Inuits, les tribus amérindiennes et les habitants des îles pacifiques ne sont pas responsable du changement climatique. Pourtant, ce sont eux qui souffrent les premiers et le plus radicalement.

 

La plus grande injustice de notre siècle

Le changement climatique est donc injuste. Cette injustice est l’une des plus importantes de notre époque. Elle n’oppose pas seulement le Sud au Nord. Elle oppose les classes dirigeantes économiques et politiques au reste de la population. Elle oppose ceux qui sont riches et qui sont les principaux acteurs des négociations de la COP21 - ceux qui organisent les pollutions, la déforestation, les émissions, et décident des politiques censées les contrer (!) - à ceux qui survivent au Sud, à ceux qui se battent au Nord tout en vivant relativement bien, à ceux qui n’ont pas conscience des enjeux sociaux du climat.

En interdisant la marche pour le climat du 29 novembre pour des raisons de sécurité, la France empêche la réunion symbolique de toutes les composantes hétérogènes de la lutte contre le changement climatique. Elle retarde peut-être la formation d’une nouvelle lutte de classes. Mais tant qu’une forme de justice climatique ne sera pas assurée, elle n’empêchera pas la formation, progressive, d’un nouveau mouvement social planétaire.

 

Clarisse Heusquin COP21

@C_Heusquin

 

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20 novembre 2015

« La cybersécurité, un enjeu majeur face au terrorisme », par Vincent Joubert

Vincent Joubert, chargé de recherche auprès de la Fondation pour la Recherche stratégique, est spécialiste des questions relatives à la cybersécurité et à la cyberdéfense. Deux thématiques dont les tenants et aboutissants demeurent relativement méconnus mais qui pourtant pèsent d’un poids non - et de moins en moins - négligeable en ce qui concerne la lutte contre la grande criminalité et le terrorisme. Le 16 novembre, soit, trois jours après les attentats qui ont endeuillé la capitale, je l’ai contacté et lui ai soumis quelques questions visant un éclaircissement de tous ces points. Ses réponses, qui me sont parvenues le 20 novembre, sont très instructives et fort intelligibles malgré la complexité du sujet - ce dont je vous remercie, Vincent. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« La cybersécurité, un enjeu majeur

face au terrorisme »

Interview de Vincent Joubert

 

Anonymous

Illustration évoquant le collectif Anonymous ; source : www.maxisciences.com

 

Paroles d’Actu : Bonjour Vincent Joubert, merci davoir accepté mon invitation. Votre spécialité détude au sein de la Fondation pour la Recherche stratégique,  cest la double problématique de la cybersécurité et de la cyberdéfense...

 

Vincent Joubert : Bonjour, merci à vous de votre sollicitation. Je travaille effectivement au sein de la FRS, fondation reconnue d’utilité publique dont le rôle est de conseiller et proposer des analyses sur les questions de défense et de géopolitique. Je termine également une thèse en géopolitique sur les enjeux de la politisation de cyberdéfense en Europe, sous la direction de Mme Frédérick Douzet à l’Institut français de Géopolitique, et secrétaire scientifique de la Commission TIC de l’Académie des Technologies.

 

PdA : Quels sont, en matières de cybersécurité et de cyberdéfense, les enjeux dont il est question sagissant, dune part, des activités de lÉtat islamique, dautre part de la lutte contre cette organisation terroriste ?

 

V.J. : L’État islamique, en tant que groupe armé hiérarchisé et organisé, a très vite identifié le rôle majeur des technologies de l’information et de la communication dans la mise en œuvre de sa stratégie. Les actions dans le cyberespace, qu’elles soient défensives ou offensives, font aujourd’hui partie intégrante des opérations militaires étatiques ; depuis quelques années cependant, la question se pose de savoir dans quelle mesure les groupes non-étatiques peuvent utiliser des capacités cyber pour mener à bien leurs opérations, qu’il s’agisse de criminalité organisée transnationale, de terrorisme, ou de soutien à une action étatique. L’enjeu est de savoir si ces groupes peuvent avoir accès à des capacités offensives susceptibles de constituer une menace réelle et probable pour les États, en lançant par exemple des cyberattaques contre des opérateurs d’importance vitale (OIV) tels qu’identifiés à l’article R1332-2 du Code de la Défense : les infrastructures contrôlant la gestion des réseaux et systèmes de transports en commun, des systèmes industriels connectés assurant la distribution en énergie, etc.

 

Dans le cas d’un groupe terroriste tel que l’ÉI, il existe plusieurs moyens d’agir dans le cyberespace, qui renvoie à ce que l’on appelle « cyberterrorisme » : utilisation de cyberattaques à des fins criminelles (financement du groupe par le vol d’argent en ligne), l’utilisation du cyberespace à des fins d’organisation et de planification des activités du groupe (dans le sens d’un C2 militaire), l’utilisation du cyberespace comme outil de propagande (pour de la revendication, de la « justification » idéologique, mais également du recrutement passif et actif) et enfin, cas extrême, l’utilisation de cyberattaques à des fins destructrices (que l’on pourrait maladroitement qualifier de « cyber-attentat »). L’ensemble de ces actions servent la stratégie globale du groupe terroriste, qui peut ainsi étendre son réseau à l’échelle internationale en raison de l’accès quasiment universel à ces technologies.

 

En ce qui concerne l’ÉI, les activités dans le cyberespace dont nous pouvons avoir connaissance en sources ouvertes sont bien évidemment les activités de propagande d’une part, et celles d’organisation et planification d’autre part. Les exemples de propagande (vidéos et sites internet) sont nombreux et constituent un outil essentiel pour l’ÉI, notamment pour l’endoctrinement et le recrutement de nouveaux djihadistes. En matières d’organisation et de planification, outre les technologies classiques de communication (logiciels et applications de messagerie, notamment), les technologies de cryptologie permettant de chiffrer les échanges ont récemment été pointées du doigt par certains responsables politiques. En la matière, il ne faut pas être dupe et ne pas sous-estimer les organisations telles que l’ÉI : l’utilisation de technologies et de capacités permettant de camoufler leurs échanges sera privilégiée dès que possible. Concernant les activités de type cybercriminalité, destinées à voler des fonds pour financer l’organisation, si de telles actions ont eu lieu, seules les personnes ayant besoin d’en avoir connaissance (institutions bancaires ciblées, autorités étatiques de cybersécurité) peuvent confirmer ou infirmer que l’ÉI y a recours. Cette hypothèse reste toutefois possible. Enfin, aucun « cyber-attentat » n’est à déplorer pour l’instant, et ce scénario, qui constitue une crainte majeure des autorités publiques, reste encore peu probable.

 

Autre point notable, les réseaux plus ou moins organisés de sympathisants à la cause du groupe, qu’on appelle hacktivistes. Ces individus ne sont pas officiellement affiliés au groupe terroriste, mais prennent parti pour leur cause soit par sympathie, soit par opposition aux contradicteurs du groupe. Ils décident alors d’agir en soutien au groupe terroriste, de manière plus ou moins organisée, par des techniques souvent peu sophistiquées.

 

Pour les autorités publiques, l’enjeu est d’empêcher l’ÉI de bénéficier des avantages stratégiques que procure le cyberespace. Pour cela, il faut décrédibiliser les discours de propagande, renforcer la sécurité des OIV, empêcher l’accès aux sources financières dans/par le cyberspace, et disposer de capacités permettant d’intercepter les communications. La mise en œuvre de telles capacités requiert une action concertée de l’ensemble des institutions de sécurité et de défense engagées dans la lutte contre le terrorisme et dans la cybersécurité, et doit s’inscrire dans un cadre juridique approprié.

 

PdA : Les frontières entre cyberterrorisme et cybercriminalité sont-elles aussi poreuses quon le dit ?

 

V.J. : Comme nous l’avons exposé, la cybercriminalité peut servir le terrorisme (et le cyberterrorisme). Si nous avons évoqué l’intérêt que représente pour un groupe terroriste le recours à des cyberattaques pour financer l’organisation, il convient d’évoquer le recours à des « cyber-mercenaires » par des groupes terroristes.

 

Il existe un réseau mondial appelé le « dark web » qui constitue une plateforme d’acquisition de biens et de services illégaux  : armes, drogues, etc. De nombreuses études ont démontré que les offres de produits et de services de cyberattaques se sont multipliées de manière exponentielle au cours des cinq dernières années. Ces attaques sont soit destinées à de la cybercriminalité, à du cyberespionnage, ou à des fins destructrices. Énormément de groupes proposent ainsi leurs services ou des solutions « plug-n-play » permettant de mener des cyberattaques contre des infrastructures avec comme objectif d’empêcher leur fonctionnement voire de les détruire. Ces services s’acquièrent de manière anonyme moyennant un prix adapté à la cible et la sophistication de l’outil.

 

Si une grande majorité des logiciels de cyberattaque vendus sur le dark web sont destinées à la recherche de gain financier (fraude à la carte bancaire, accès au compte en banque en ligne, etc.), l’amélioration croissante des techniques d’attaques proposées poussent aujourd’hui les observateurs à réévaluer le risque posé par le recours à des cyber-mercenaires par des groupes terroristes.

 

PdA : Les gouvernements, et notamment le gouvernement français, prennent-ils à votre sens la pleine mesure de ces enjeux, en ce qui concerne en particulier la formation et les moyens alloués aux forces de sécurité et de défense ? Les annonces que vient de faire le président de la République devant le Parlement réuni en Congrès vous paraissent-elles de nature à rattraper un retard - si retard il y a ?

 

V.J. : La France a parfaitement pris conscience des enjeux de cybersécurité et de cyberdéfense. Le Livre blanc 2008 évoquait déjà la menace posée par les cyberattaques, et a mené à la création de l’Agence nationale de la Sécurité des Systèmes d’information (ANSSI) en 2009. Dans le même temps, le ministère de la Défense a intégré la cyberdéfense à ses activités sur le plan opérationnel et en matière de formation, de R&D et de coopération avec l’industrie ; le Pacte Défense Cyber présenté par Jean-Yves Le Drian en février 2013 expose les actions allant dans ce sens.

 

Les actions de cybersécurité des autorités publiques dans le cadre de la lutte contre le terrorisme comprennent cependant autant d’actions de cybersécurité/cyberdéfense que de renseignement. À ce titre, les actions de la DCRI et de la DGSE viennent compléter en tant que de besoin les actions de l’ANSSI et du ministère de la Défense. La Loi de Programmation militaire adoptée en novembre 2014 a défini un cadre juridique des opérations de renseignement qui, bien qu’il ait soulevé plusieurs controverses, s’avère essentiel pour permettre aux autorités de disposer des moyens nécessaires à la lutte contre le terrorisme.

 

Par rapport à ses partenaires et alliés (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne), la France n’est pas en retard. Elle est une puissance dans le cyberespace reconnue sur la scène internationale, notamment pour ses capacités de gestion de crise ; les attaques contre les systèmes d’information de TV5 Monde ont à ce titre constitué une illustration du savoir-faire des institutions françaises en matière de cybersécurité.

 

PdA : Quelles avancées appelez-vous de vos vœux dans ces domaines ?

 

V.J. : D’un point de vue technico-opérationnel, la France s’affaire à maintenir ses capacités à l’état de l’art. C’est un aspect positif et nécessaire au maintien d’un niveau de cybersécurité répondant aux risques actuels. Les autorités publiques n’ont cependant que peu de moyens à disposition pour lutter contre les discours de propagande largement diffusés par Daesh et les quelques initiatives lancées n’ont pas encore fait preuve de leur succès. La contre-narration des messages de Daesh sur les réseaux sociaux constitue un des enjeux prioritaires dont la mise en œuvre s’annonce difficile.

 

PdA : Le collectif hacktiviste Anonymous a dit sa ferme intention, juste après les tragiques attentats de Paris, de prendre sa part dans la cyberguerre contre l'État islamique. Le citoyen est-il et a-t-il vocation à être un acteur à part entière de la part des conflits d'État amenée à se tenir sur internet ?

 

V.J. : L’implication de citoyens dans une action contre l’ÉI dans le cyberespace n’est pas un phénomène nouveau ; les réactions partisanes d’hacktivistes sont aujourd’hui quasiment systématiques et constituent un élément des conflits internationaux. Les attaques contre l’Estonie en 2007, contre la Géorgie en 2008, contre les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Iran, Israël, celles contre la France suite à l’entrée en guerre au Mali puis aux attentats de janvier 2015 sont autant d’exemples qui illustrent cette réalité. Toutefois, dans une très grande majorité des cas, le niveau technique des attaques reste faible et les effets produits ne sont que de l’ordre de l’interruption temporaire d’accès.

 

Il convient néanmoins de prendre en considération les effets de l’action volontaire et spontanée de citoyens dans le cyberespace dans le cadre de situations conflictuelles sur la scène internationale. En effet, bien que les effets, comme nous l’avons dit, ne sont que rarement conséquents (la suppression de comptes Twitter, le défacement de sites web du ministère de la Défense, etc.), ces actions peuvent monopoliser l’attention du public et contraindre les autorités à communiquer plus rapidement sur une situation au risque d’affecter le bon déroulé d’une opération militaire sensible. L’exemple de la Géorgie est parlant : les attaques ont empêché la population d’accéder à des sources d’information et les rumeurs entourant les opérations militaires russes sur le territoire géorgien ont contraint le gouvernement Saakachvili à rassurer les populations par une communication réactive, au détriment de la gestion de l’intrusion militaire sur le territoire.

 

La gestion de crise dans le cyberespace est un sujet extrêmement compliqué qui souffre encore de précédents pour guider les autorités politiques. La participation spontanée de citoyens, plus ou moins organisés (les structures vont de lindividu isolé aux groupes hiérarchisés qui peuvent être en lien avec les autorités étatiques), doit donc être systématiquement prise en compte lors de la planification et de la gestion des crises afin d’anticiper au maximum les interférences pouvant émerger d’actions inattendues. Les actions des groupes tels qu’Anonymous contre des comptes Twitter peuvent ainsi nuire aux opérations des services et des institutions de sécurité, qui peuvent utiliser ces médias pour surveiller, infiltrer, et démanteler des réseaux. De plus, dans le cyberespace, les suppressions de comptes sur des réseaux sociaux, de vidéos, de contenus multimédias quel qu’il soit n’aura qu’un effet temporaire. De très nombreux moyens de contourner les blocus, les interdictions, les pare-feu, ou de retrouver des médias supposément effacés existent, et pour un compte supprimé sur un réseau social, trois autres seront créés.

 

La participation des citoyens dans les « cyber-conflits » peut s’inscrire dans le cadre de réserves citoyennes cyber, comme c’est le cas en France ou dans d’autres pays (Estonie, États-Unis, Royaume-Uni). Ces structures permettent aux citoyens « sachant » de proposer leur expertise sur demande des autorités dans le cas d’une crise de grande envergure dans le cyberespace. Outre ce type de participation active, volontaire et encadrée, le coopération des autorités publiques avec le secteur privé reste de toutes façons cruciale ; les entreprises du numérique, de la cybersécurité, de la défense, disposent généralement des expertises les plus recherchées ainsi que de capacités techniques de qualité. Les équipes de techniciens peuvent ainsi compléter celles des agences gouvernementales afin d’accélérer une sortie de crise puis une identification des auteurs (comme ce fut le cas lors des attaques en Estonie, par exemple).

 

PdA : Un dernier mot ?

 

V.J. : La cybersécurité et la cyberdéfense sont des enjeux stratégiques majeurs pour les États, mais également pour les citoyens. Les sociétés sont aujourd’hui entièrement dépendantes des technologies de l’information et de la communication et sont donc vulnérables aux attaques qui pourraient être lancées contre les infrastructures permettant leur bon fonctionnement. Un travail de sensibilisation et de formation est nécessaire pour l’ensemble de la population ; ce n’est que par une connaissance des enjeux que les autorités publiques et la société civile trouveront le bon équilibre entre les mesures nécessaires à la sécurité et le respect des libertés individuelles.

 

Vincent Joubert

 

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17 novembre 2015

« Paris, vendredi », par Germain Louvet

Qu’il est difficile et vain, parfois, d’essayer de trouver des mots pour exprimer l’horreur, qualifier l’inqualifiable. Atroces, les attentats qui ont ensanglanté la capitale ce vendredi en soirée furent atroces. Sans aller beaucoup plus loin pour ce qui me concerne, je ne puis que me joindre, bien humblement, à toutes celles et tous ceux dont le gros des pensées est orienté, depuis quelques jours, vers les victimes des carnages, leurs familles et leurs proches, vers les forces qui, au-dedans comme au-dehors luttent pour la sécurité et la défense collectives, vers la ville de Paris et, ne l’oublions pas, de Saint-Denis.

J’ai eu envie de réfléchir à un article. Dans ma pensée, il ne pouvait, en dépit de l’état d’esprit du moment, qu’être solaire - quoi de plus naturel après tout, le monde entier dit de Paris qu’elle est la « Ville lumière ». Mon choix s’est rapidement arrêté sur Germain Louvet, jeune danseur à l’Opéra de Paris. En juillet dernier, il nous gratifiait d’un autoportrait sensible, touchant et inspirant. Autant de qualités qui l’ont qualifié à mes yeux pour nous raconter un peu ce qu’est « son » Paris. Le jour même de ma proposition, le 16 novembre, je recevais son texte. Un hymne à Paris. À la vie, qui continue et qui continuera. Merci, Germain... Une exclusivité Paroles dActu, par Nicolas Roche.

 

Je ferme la petite porte de mon appartement, range les clés dans mon sac ; j’allume la minuterie de la cage d’escalier délabrée puis descends les quatre étages. Le bois craque sous mes semelles de crêpe, l’odeur d’un filet mignon se mêle au tabac froid. Au troisième étage, des éclats de rire ; au deuxième, des notes de Chopin accompagnant distraitement la voix nasillarde du présentateur télé. J’appuie sur l’interrupteur « porte ». Un déclic, puis la rumeur de la rue s’impose.

Le froid vif me surprend par un frisson de plaisir, je ne remarque même pas l’odeur âcre des pots d’échappement et du goudron battu par les voitures insatiables. Une prostituée me fait un clin d’œil, sourire ; j’attends que le bonhomme passe au vert, puis je quitte la rue Saint-Denis.

Un Vélib’ ralentit pour me laisser passer, cliquetis du dérailleur trop sec, crissement des patins de frein trop usés. Je passe devant un café, relents de café justement, souffle rauque des poêles d’extérieur, lumières de braise sur la terrasse fumeur enfumées, où une discussion animée s’interpose entre un baiser d’adolescents rougissants et une famille de touristes danois. Quelques mètres plus loin, une vitrine m’attire par son éclairage acidulé ; deux mannequins sans visages prennent lascivement la pose, nonchalants mais sensuels. Je m’arrête, scrute les prix. J’attendrai les soldes. En contrebas, un sans-abri à la peau tannée par le froid, la pluie et l’oubli : « Une petite pièce s’il vous plaît ». Gêne. « Désolé, je n’ai pas de monnaie sur moi ». Honte, culpabilité, je donnerai la prochaine fois. Un fox-terrier surexcité aboie, son propriétaire aboie plus fort, en serrant la laisse. J’évite un arbre gris, marche sur ses feuilles déchues mais encore croustillantes, j’agrippe une barre de fer pour mieux prendre le virage, lampadaires tamisés, enseignes fluo, tiens il fait nuit tôt maintenant... 

Je dépasse une librairie branchée. Le dernier roman d’Amélie Nothomb, un livre de photos sur Pina Bausch, un ouvrage de peinture sur Velasquez. Ça sent le fromage de chèvre. Une fromagerie de quartier attire les papilles gourmandes et les estomacs vides de ses effluves entêtantes, comté affiné vingt-quatre mois, 27,60€ le kilo. Un hurlement survient, non c’est un rire particulièrement aigu provenant du Café Charlot. Conversation en allemand d’un groupe d’étudiants marchant derrière moi, décidément j’ai tout perdu depuis le bac.

La clameur de la place de la République me parvient, comme le gargouillis sourd d’un estomac de géant digérant inlassablement le flot de véhicules et de personnes qui y transitent. Un mélange hétéroclite d’individus se masse devant l’entrée d’un théâtre, à l’affiche Catherine Frot et Michel Fau.

Je continue de marcher. Je croise des hommes et des femmes, une poussette, un attaché-case, un manteau en alpaga, un pull en cachemire, un blouson vintage, une paire d’escarpins vernis - des Stan Smith évidemment -, des enfants qui pleurent, des parents qui aiment. Un béret, un piercing, des jupes plissées, des jupes fendues, un fauteuil roulant, des faux sourcils, des jeans moulants. Des regards affairés, une démarche chaloupée, deux hommes se tenant par la main, un sac de course se balançant au bout d’un bras, et le bal cadencé des sorties de métro aux heures de pointe. Je fonce maladroitement sur une poubelle verte et jaune oubliée par le ramassage, laisse échapper un soupir.

J’aperçois les ombres dansantes d’un lustre finement ouvragé sur les arabesques élégantes des moulures fastes d’un appartement au premier. Une pétarade explose derrière moi, une Harley noire et son coursier de cuir et de bottes déboule sur la voie de bus. Les vibrations font presque frissonner la surface lisse du canal Saint-Martin ; seuls quelques mégots viennent habituellement en troubler l’onde calme. Mon regard se perd dans le miroitement sombre dans lequel se reflète l’étreinte langoureuse d’un couple quinquagénaire accoudé à la rambarde du ponton.

Un battement régulier me ramène à la réalité, sonorités de basses, rap à fond la caisse dans la 205 tunée qui laisse les paroles agressives s’égrainer le long de la chaussée. Un verre de vin rouge s’offre un instant de grâce lorsque l’éclat du rubis qui le traverse me tape dans l’œil. Concurrence rude avec l’or irisé d’une pinte de blonde lui tenant compagnie. Les chaises en rotin interrompent la commande par le raclement inopportun de leurs pieds contre le bitume. Un skateboard se fraie un chemin, équilibriste moderne dans ce cirque urbain.

Quelques notes de guitare retentissent agréablement, guidant la voix suave et douce d’un apprenti mélomane en quête d’oreilles compatissantes. Badauds amusés et curieux, attroupements, quelques déhanchés ; l’artiste satisfait redouble de passion.

J’interromps un moment ma pérégrination à travers cette jungle que je chéris, je regarde le ciel hâlé, mélasse épaisse de mauve et d’encre. Je prends une bouffée d’air frais, je suis entouré de vie et de bruit, je me sens bien.

Une vibration dans la poche de mon pantalon me sort de ma torpeur. Alerte Le Monde sur mon iPhone 4 ; au loin le gémissement des sirènes, l’incompréhension, le silence, puis les larmes.

Mes larmes coulent, rejoignent le pavé, se fraient un chemin parmi les souvenirs d’une ville de liberté, de culture et de joie, pour se confondre dans les eaux impassibles du canal, qui jamais ne cessent leur pèlerinage dans la cité des Lumières et des droits de l’Homme, où s’abreuve notre histoire, notre inspiration et nos idéaux. Malgré la colère, la peine de la perte d’êtres innocents, l’horreur et l’absurdité engendrées par la folie meurtrière, il suffit d’un reflet de lune sur la basilique de Montmartre, de quelques accords d’accordéon près du pont des Arts, du tintement d’une cuiller sur la soucoupe d’une tasse de café ou de la senteur veloutée du pain tout juste sorti du four de la boulangerie au petit matin, pour se rappeler l’espoir et la vie.

Car Paris est là, immortel dans sa beauté comme dans sa laideur. Et dans sa diversité il bat par un seul cœur, celui des Parisiens, des Français, et ceux du monde entier.

 

« Paris, vendredi »

par Germain Louvet, le 16 novembre 2015

 

Robert Doisneau 3 

 

Robert Doisneau 2

 

Robert Doisneau 1

Clichés signés Robert Doisneau, sélectionnés par Germain Louvet pour illustrer son texte.

 

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Et vous, racontez-nous « votre » Paris ?

 

Germain Louvet

L’autoportrait de Germain Louvet a été publié sur Paroles d’Actu en juillet dernier.

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31 octobre 2015

Natalie Petiteau : « Napoléon a été un stabilisateur de la Révolution »

Depuis plusieurs années, l’historienne Natalie Petiteau, qui enseigne l’époque contemporaine à l’Université d’Avignon, s’est imposée comme une des spécialistes reconnues de la période napoléonienne. Son dernier livre en date, Napoléon Bonaparte, la nation incarnée, a été publié par Armand Colin au printemps de cette année. Le 30 octobre me sont parvenues les réponses aux questions que j’avais rédigées et lui avais envoyées deux jours plus tôt. Je l’en remercie et espère que cette lecture vous donnera envie de vous emparer de son ouvrage. Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

Natalie Petiteau: « Napoléon a été

un stabilisateur de la Révolution »

 

La nation incarnée

 

Paroles d’Actu : Bonjour Natalie Petiteau. La liberté a-t-elle réellement été, parmi les valeurs phares de la Révolution - celles que la République choisira pour former, un peu plus tard, sa devise - le parent pauvre de l’expérience bonapartiste en général et napoléonienne en particulier ?

 

Natalie Petiteau : La liberté, celle des philosophes des Lumières, fait partie des valeurs auxquelles le jeune Bonaparte est farouchement attaché quand il étudie à Brienne puis à Paris, quand il est jeune officier en Corse ou à Auxonne, quand il est aux côtés des jacobins à Toulon. Il en rêve encore quand il est à la tête de l’armée d’Italie puis d’Égypte. Mais dès l’Italie puis l’Égypte, il comprend que s’il veut mettre en place le pouvoir qui doit permettre de sauver l’essentiel des acquis de 1789, il faut renoncer à certaines libertés. La fin justifie les moyens, et puisqu’il lui faut lutter, pour préserver la stabilité politique de la France du Consulat puis de l’Empire, contre les royalistes et contre les jacobins, il considère qu’il est parfaitement normal de rogner certains principes auxquels il a cru dans sa jeunesse.

 

S’il ne remet jamais en cause la liberté de conscience, la liberté d’aller et de venir, la liberté d’entreprendre moins encore, il considère que la raison d’État lui donne le droit et même finalement le devoir de limiter sans cesse davantage la liberté d’expression et d’aller contre le principe de la liberté individuelle. Puisqu’il est certain d’être le seul à savoir quel est le bon gouvernement pour la France et même pour l’Europe, il juge finalement normal de réduire au silence ceux qui n’ont pas les mêmes vues que lui sur le bon mode de gouvernement. Et c’est aussi pour préserver ce mode de gouvernement qu’il a recours à quelques centaines d’emprisonnements politiques, aux placements en résidence surveillée, ou même à l’exil dans le cas de Germaine de Staël.

 

PdA : Lorsque Bonaparte s’empare des rênes de l’État, dix ans après 1789, l’avenir des conquêtes populaires demeure incertain et les menaces qui pèsent sur la Révolution sont bien réelles, au-dedans comme au-dehors. Peut-on dire de Bonaparte, Premier consul puis empereur, que ses quinze années de gouvernement ont assuré la perpétuation d’une société empreinte des idéaux des Lumières ? Qu’il a rendu inévitable ce qui ne l’était pas forcément avant lui, à savoir : que toute restauration royale, même imposée par les armées étrangères, ne pourrait qu’être tempérée, encadrée par une Loi, fût-elle « octroyée » ?

 

N.P. : Avec les moyens évoqués dans la réponse précédente, Napoléon a été le stabilisateur de la Révolution. Du moins des conquêtes de 1789, mais aussi de 1793 si l’on songe à l’abolition gratuite et complète des droits seigneuriaux. Roi du peuple et non pas roi des nobles comme le dit l’anecdote qu’il a lui-même rapportée de sa conversation avec une vieille femme en 1805, il a légué à la France contemporaine un héritage politique qui brouille considérablement les cartes en 1814-1815 et qui contribue à faire qu’une restauration complète est impossible. La Charte de 1814 tente la synthèse et confirme qu’un retour à l’avant 1789 n’est pas même envisagé par Louis XVIII. Certes, il n’en va pas de même de Charles X, mais son échec final révèle son utopie.

 

N’oublions pas que Napoléon a respecté en effet le principe de l’établissement d’une Constitution ; en cela aussi il a entériné l’héritage de la Révolution. Il est tout à la fois un homme des Lumières et un romantique, mais en n’osant pas s’appuyer sur l’élan populaire qui se manifeste à son endroit en 1815, y compris après Waterloo, il ne parvient pas à entrer résolument dans le XIXe siècle et demeure un homme du XVIIIe siècle habité par une vision idéalisée du peuple qui supporte mal la confrontation avec les réalités des mouvements de rue.

 

PdA : On fait un bond de 200 ans. En juillet dernier, le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, surprenait les lecteurs du 1 Hebdo en déclarant ceci : « Il manque un roi à la France ». De fait, depuis 1965, les Français se choisissent, par l’élection, un super-leader d’après un costume taillé par De Gaulle en pensant (un peu) aux deux Bonaparte qui ont régné sur le pays. Mais n’est pas De Gaulle, Napoléon ou Louis-Napoléon qui veut : les présidents, plus vraiment taillés pour ce costume de prestige, gouvernent, de plus en plus ; ils incarnent de moins en moins la nation mais la clivent au contraire régulièrement. Vous êtes-vous fait une idée précise quant aux débats qui touchent aux institutions ? Manque-t-il un roi à la France ? De manière plus prosaïque : le chef d’État devrait-il gouverner ou simplement « régner » ?

 

N.P. : Il me semble que les Français, avec Napoléon puis De Gaulle dans leur histoire, rêveront toujours d’avoir à la tête de leur pays un leader capable d’incarner la nation.

 

PdA : Quels sont vos projets, Natalie Petiteau ?

 

N.P. : Il y a encore beaucoup à travailler sur l’Empire, sur l’ombre portée de l’Empire, sur les hommes de l’Empire...

 

Natalie Petiteau

 

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Pour aller plus loin...

28 octobre 2015

« La ‘‘paix froide’’ comme nouvelle normalité », par Guillaume Lasconjarias

Guillaume Lasconjarias, diplômé d’un doctorat d’Histoire à la Sorbonne, s’est spécialisé depuis quelques années dans l’étude et l’analyse des questions de sécurité et de défense. Outre ses riches activités universitaires, il est aujourd’hui chercheur employé par l’OTAN au sein de la division Recherche du Collège de défense (sorte de think-tank) de l’Alliance atlantique, à Rome. Il a accepté, ce dont je le remercie de manière appuyée, de répondre à quelques unes de mes questions d’actualité. Ses réponses, qui me sont parvenues le 28 octobre, soit, deux jours après l’envoi de ma proposition par mail, n’engagent que lui et en rien l’OTAN ou son Collège de défense. Elles sont très complètes et hautement instructives. Je vous en souhaite bonne lecture... Une exclusivité Paroles d’Actu. Par Nicolas Roche.

 

ENTRETIEN EXCLUSIF - PAROLES D’ACTU

« La ‘‘paix froide’’ comme nouvelle normalité »

Interview de Guillaume Lasconjarias

 

Sentinelle

Une illustration de l’op. Sentinelle. Crédit : état-major des armées.

 

Paroles d’Actu : Bonjour Guillaume Lasconjarias, merci de m’accorder cet entretien. La lutte contre l’organisation État islamique s’inscrit dans un cadre plus vaste de mutation des menaces encourues par les sociétés établies. Les élites politiques et militaires ont-elles pris la pleine mesure de ce qu’impliquent la professionnalisation et l’internationalisation du terrorisme - qui par définition suppose une guerre asymétrique - s’agissant notamment des moyens alloués et de la formation des armées ?

 

Guillaume Lasconjarias : Bonjour. Je ne suis pas un spécialiste du terrorisme, et donc ce n’est pas tellement sur la façon de lutter contre ce qui est avant tout un mode d’action que le problème se pose à mes yeux. La menace qu’est l’EI, ou ISIS, ou Daesh, est réelle, mais diffère-t-elle vraiment de celles qui, depuis maintenant une vingtaine d’années, s’adressent à nos sociétés ? Pour ma part, je ne le pense pas. À mes yeux, le point que vous mentionnez sur la capacité des élites, ici et ailleurs, à saisir ce qui se passe et ce qui est en jeu est plus important.

 

« La séparation traditionnelle sécurité / défense est caduque »

 

Le premier problème est que nous sommes bien dans une phase de transformation, sinon de la guerre, du moins de la conflictualité. Traditionnellement, la grande partie des nations européennes vivaient sur une séparation des problématiques de défense et de sécurité, avec une armée tournée vers l’extérieur et des forces de police chargées de l’intérieur. C’est un peu, pour simplifier, l’héritage de Guibert dans son Traité de la Force publique (1790). Avec la mondialisation des menaces, et l’internationalisation du terrorisme, cette séparation devient caduque. Les différents Livres blancs (depuis au moins celui de 1994) prennent en compte ce fait. Le titre même du Livre blanc de 2008, « sur la sécurité et la défense », pose le principe de continuité entre les deux, et donc modifie les tâches et les missions, en les élargissant, et en les complexifiant.

 

Le second point est celui de l’adaptation des forces armées à ce nouveau défi. La notion de « guerre contre le terrorisme » renvoie à l’Amérique post-11 septembre, aux déclarations de George W. Bush et aux engagements en Afghanistan et en Irak. Militairement, les deux campagnes initiales ont été un succès. Jinsiste délibérément sur cette dimension tactique, qui na rien à voir avec laveuglement stratégique qui peut avoir accompagné ces campagnes. La capacité à faire céder et à écraser des États soutenant le terrorisme international - ou accusés d’en faire le jeu - a été démontrée : ces pays ont vu leurs armées défaites en quelques semaines. Ce qui a été particulièrement difficile, c’est de comprendre comment l’après-guerre a marqué, en réalité, le début de la « vraie » guerre, dans des dimensions que nul n’avait prévu, avec des redécouvertes conceptuelles et intellectuelles fondées sur une vision biaisée de l’histoire. Je pense aux analogies, très populaires au tournant des années 2004-2007, entre des opérations de contre-insurrection passées et des situations actuelles. Larmée US et, à sa suite, l'armée française, sest ainsi emparée de lhistoire de la guerre dAlgérie pour en tirer des savoir-faire applicables en Afghanistan ou en Irak, quand le contexte diffère radicalement. Ces transferts culturels et ces échanges se retrouvent aussi dans l'armée britannique, qui a redécouvert les opérations menées en Malaise dans les années 1950.

 

Dans tous les cas, ces exemples passés de combats asymétriques me paraissent aussi intéressants, car on a été chercher dans le passé des modèles à appliquer en se dispensant des analyses nécessaires, notamment sur les natures profondes des nouvelles insurrections, et sur les motivations profondes de nos adversaires. Si les produits doctrinaux qui en sont sortis sont loin d’être inintéressants et traduisent la volonté des acteurs occidentaux de mieux comprendre ces nouvelles formes d’engagement, on a en réalité occulté plusieurs dimensions. Ainsi, alors que la plupart des études concluaient que pour avoir un réel impact, les opérations militaires doivent sinscrire dans la durée et avec une présence au sol conséquente, on na eu de cesse de vouloir limiter nos engagements, et on a voulu rapatrier nos combattants le plus rapidement possible, quitte à se mentir sur le niveau de sécurité obtenu. On a vu le résultat en Irak, on le devine en Afghanistan...

 

« La question de l’acceptation sociale 

des dépenses militaires est un vrai problème »

 

Si nos armées et notamment les composantes terrestres se sont bien adaptées, et si les doctrines produites sont loin d’être inutiles (et notamment l’approche globale), je rebondis sur ce que vous identifiez, à savoir la réduction des budgets et des formats - plus que de la formation - de nos armées. Ce n’est pas neuf, les spécialistes le dénoncent depuis longtemps, la plupart des pays européens ont fait l’impasse sur leur défense. Les raisons sont multiples, et on peut citer les « dividendes de la paix » imaginés après la chute de l’Union soviétique comme l’idéologie de la « transformation ». La question de l’acceptation sociale des dépenses militaires est aussi un vrai problème, surtout quand elles sont en compétition avec d’autres postes budgétaires considérés comme plus importants/essentiels. Enfin, les crises économiques et la nécessité de réduire les coûts à tout prix ajoutent à cela : on se tient à des formats juste nécessaires, quitte à faire des efforts en urgence plutôt que de gérer dans la longue durée. « Gouverner, c’est prévoir » disait Émile de Giradin, et je crois que dans ce domaine, les efforts doivent être permanents.

 

PdA : L’intervention récente du Kremlin en soutien de son allié syrien ne manque pas de provoquer des questionnements chez certains observateurs en ce qui concerne les cibles visées et la vérité des fins recherchées. Quelle lecture faites-vous, sur cette question-ci et d’autres d’actualité à peine moins brûlante, des mouvements extérieurs de la Russie de Vladimir Poutine ?

 

G.L. : À dire vrai, je suis souvent étonné par une certaine propension à voir en Poutine un stratège, l’archétype du nouvel homme fort, et un modèle à suivre pour nos élites. Je pense qu’il ne faut pas dissocier sa façon d’agir en Syrie de celle qu’il a manifestée en Ukraine ou en Crimée.

 

« On le sait peu, mais les billets de banque du régime

d’Assad sont imprimés à Moscou... »

 

Certes, en Syrie, l’armée russe avance à visage découvert. Depuis le début de la guerre civile, en 2011, les Russes ont toujours soutenu Assad, sans doute d’ailleurs pour conserver leurs garanties sur les bases qu’ils y possèdent. Là encore, un petit rappel historique me paraît nécessaire : la Russie - depuis Pierre le Grand et la Grande Catherine - a toujours regardé comme un but à atteindre un accès aux mers chaudes. Pendant la période soviétique et la Guerre froide, l’URSS avait signé des accords avec des pays autour de la Méditerranée pour garantir des points d’appui logistiques, et éviter d’avoir à repasser par les détroits qui conduisent à la Mer Noire. La base de Tartous est un héritage de cette période - l’accord a été signé en 1971 - et autorise les navires russes à demeurer opérationnels dans cette zone. En fait, cette base s’est transformée de plus en plus en centre de commandement et dépôt logistique. Ces dernières années, la Russie a gardé un profil bas, mais n’a jamais cessé de soutenir le régime de Damas. On ne le sait pas assez, mais c’est à Moscou qu’on imprime les billets de banque du régime, qui sont ensuite livrés par avion-cargo et qui servent à financer l’armée et à payer les fonctionnaires. Quant à l’équipement, Moscou n’a jamais caché qu’il appuyait Assad et livrait les armes nécessaires.

 

Cela dit, depuis cet été, on observe une montée en puissance. Cela a commencé par le repérage de véhicules russes, le signalement par les forces rebelles de drones russes, et la mise en ligne, sur les sites de réseaux sociaux, de photos de soldats russes, appartenant sans doute à des unités d’infanterie navale. Le discours ambiant justifiait ces déploiements comme des mesures de protection face à l’avancée de rebelles, et notamment les coups sévères portés par ISIS contre l’armée régulière d’Assad, qui cède du terrain, et se retrouve dans l’incapacité de former un rempart efficace. Devant le risque de voir les bases russes tomber sous le feu ennemi, on a vu Poutine passer à l’attaque, et s’engager pleinement aux côtés du régime, pour le sauver. Envoi d’instructeurs, mise en place de chasseurs bombardiers de dernière génération, d’hélicoptères lourds, de tanks et de pièces d’artillerie, ainsi que des postes de défense anti-aérienne... On est déjà plus dans la capacité à projeter des forces qu’à simplement protéger une base.

 

Et donc, il suffit d’un discours prononcé à la tribune de l’ONU pour qu’on fasse de Poutine le sauveur de la Syrie, celui qui va rebattre les cartes, frapper ISIS et renverser la situation sur le terrain, humiliant les Occidentaux et les États-Unis incapables de gérer la crise... Dans les faits, je crains que ce ne soit plus compliqué. D’abord, l’intervention de Poutine dans la région n’est pas uniquement motivée par la sauvegarde du régime. Il y a un discours qui prétend cela, mais la situation syrienne conjugue l’ensemble des peurs du dirigeant russe : le chaos possible, la contagion de l’anarchie et de l’extrémisme religieux, la présence de forces occidentales accusées de saper Assad pour le remplacer par des régimes amis (à l’instar de l’analyse russe sur les Printemps arabes et les révolutions de couleur)... Ensuite, il s’agit d’un message vis-à-vis des autres acteurs régionaux, dont l’Iran : au début du conflit, Assad s’est surtout tourné vers la Russie mais, au fur et à mesure, l’Iran s’est imposé comme le principal contributeur, par l’envoi de cadres, et par le rôle militaire accru au sol. En 2013, Assad s’est même détourné de Moscou en choisissant d’employer des armes chimiques, contre la volonté russe. Aujourd’hui, en revenant au premier plan, c’est un signe que la Russie n’entend pas céder sur son leadership régional. Enfin, ceux qui espèrent que la Russie mène réellement la lutte contre ISIS n’ont qu’à observer les effets des frappes : pour l’heure, il semble que la grande majorité des sorties sont dirigées contre des zones qui n’abritent pas l’EI. En revanche, ils frappent d’autres groupes rebelles, considérés par le régime comme leur principal adversaire (l’armée syrienne libre, le front Al-Nosra...).

 

« Pour Poutine, le sursaut de la Russie dépendra

avant tout d’une politique extérieure ambitieuse »

 

D’une façon générale, Poutine fait de la politique extérieure la condition du sursaut russe : il est obsédé par la perte de son statut et rappelle sans cesse que la chute de l’URSS a été la pire catastrophe géopolitique du 20e siècle ; il a les yeux rivés sur les États-Unis et sur l’OTAN, il soigne sa relation avec la Chine bien que dans la réalité, le partenariat penche en faveur de Pékin. Pour synthétiser, sa conception de la politique étrangère se fonde sur le rapport de forces, pas sur une coopération harmonieuse. D’où les images, fausses ou faussées, qui font de Poutine soit un joueur d’échec, soit un karatéka... Je pense aussi qu’il soigne son image pour donner cette impression, quand ce qui le guide me semble dicté par une vision très 19e siècle des empires et de la place qu’ils occupent/occupaient.

 

PdA : Si on se place du point de vue de la Russie, ex-superpuissance mondiale qui a vu son empire s’effondrer et tenté tant bien que mal, tout au long des années 1990, de s’introduire dans le jeu de la communauté internationale, on ne peut s’empêcher de penser que, tout de même, certains dirigeants de l’OTAN et de ses pays membres ont fait preuve de désinvolture à l’égard de Moscou : on peut aisément comprendre le besoin ressenti par certains pays ayant vécu sous le joug communiste de rejoindre l’Alliance atlantique ; on peut tout autant concevoir que la Russie ait mal vécu des démarches similaires  - je pense à des initiatives de George W. Bush notamment - entreprises jusqu’au cœur de sa zone d’influence historique (Ukraine, Géorgie...), à deux pas de ses frontières. La survivance même, sous sa forme originelle, de l’OTAN, conçue contre la Russie soviétique, peut alimenter ce ressentiment. L’Occident n’a-t-il pas, plus ou moins involontairement, contribué à la résurgence d’un nationalisme russe qu’incarne parfaitement Vladimir Poutine ?

 

G.L. : J’admets avoir un biais professionnel, et répondre à la question en justifiant l’une ou l’autre attitude serait sans doute renforcer ce biais. Mais reprenons un peu la cinématique. Le discours russe, ces jours-ci, remploie à l’envi les soi-disant accords entre Gorbatchev et les puissances occidentales de ne pas s’étendre à l’Est. Or, c’est une révision du passé, parce qu’on fait d’un cas particulier - la situation de l’Allemagne au moment de la réunification en 1989-1990 - une sorte de cas général, et qu’on traite comme vérité, des ouï-dire, ou des témoignages quil faudrait nuancer et confronter aux archives.

 

Initialement, la question qui était posée était la suivante : si l’Allemagne se trouve réunifiée, peut-on concevoir qu’une partie appartienne à l’OTAN et l’autre non ? Dans les réunions et rencontres entre dirigeants américains, allemands et soviétiques, l’accord qui fut trouvé, nommé aussi traité « 2+4 », excluait le stationnement de forces OTAN étrangères sur le territoire de l’ex-Allemagne de l’Est. Cela garantissait que l’Ouest ne profiterait pas du retrait des forces pré-positionnées soviétiques pour s’y substituer et menace directement les pays encore membres du Pacte de Varsovie. Mais on parle là de l'année 1990, à une époque où, dans lesprit des dirigeants des deux camps, les blocs existaient et nallaient pas s'écrouler.

 

La dissolution du bloc soviétique, l’élargissement de la démocratie à l’Est, et le libre choix des nations d’adhérer à l’Alliance atlantique, à partir de la fin des années 1990, a sans doute une part dans la constitution de ce discours à la fois revanchiste et empreint de nostalgie. Mais là encore, il faut revenir à l’état d’esprit de cette époque : l’élargissement n’a pas été fait contre la Russie, il a été fait dans l’optique de maintenir des liens stratégiques étroits avec elle. Qui donc sait et se souvient que la Russie appartient aux premiers bénéficiaires du Partenariat pour la Paix ? Qui donc sait que la Russie possédait une plate-forme de partenariat dédiée avec l’OTAN et l’Alliance atlantique, le Conseil OTAN-Russie établi en 1997 (aujourd’hui en sommeil) avec l’Acte fondateur qui renforçait les liens et activités avec la Russie ?

 

Les visions d’une Russie entourée, encerclée, par les Alliés occulte le fait que les Alliés, dans ce stade de discussion, s’engageaient à ne pas déployer d’armes nucléaires sur le territoire des nouveaux entrants, pour justement éviter de brusquer la puissance russe et provoquer un retour en arrière. Mais les tensions nées de l’opération au Kosovo, les révolutions de couleur en Ukraine et en Géorgie, ont favorisé l’émergence d’une défiance permanente, instrumentalisée par le pouvoir en place, pour dénoncer une invasion rampante. Mais, étonnamment, peu s’interrogent sur les raisons pour lesquelles des pays satellites ou anciennement alliés de la Russie se rapprochent de l’Alliance et de l’Union européenne... On y voit forcément la main de Washington, mais c’est peut-être très rapide et caricatural.

 

« L’Occident a sans doute négligé une certaine

sensibilité russe à l’Histoire... »

 

Je ne dis pas que l’Occident ne porte pas de responsabilité, non plus. J’estime que nous avons cédé facilement à l’idée que la Russie était un partenaire comme un autre, et nous avons perdu tout intérêt stratégique pour la Russie, en le remplaçant par une sorte de rêve et d’aspiration économique. En croyant que la libéralisation et le jeu du marché allaient transformer et bouleverser le pays - ce qui a eu lieu, mais de façon anarchique et sans porter les résultats attendus - les puissances occidentales ont surtout vu le fantasme d’un Eldorado du business, occultant le rôle des acteurs politiques, leurs perceptions et peut-être, indubitablement pour certains, leur sens de l’histoire. Au risque de faire une comparaison un peu osée, les Russes sont ancrés dans l’histoire quand nos élites ont basculé dans un univers post-moderne déconnecté de cette même mise en perspective.

 

PdA : Quelles relations avons-nous vocation à entretenir aujourd’hui avec la Russie ? Avec l’Ukraine ?

 

G.L. : Les relations avec la Russie ne sont clairement pas au beau fixe, et les décisions prises à la suite de la crise ukrainienne, l’an passé, ont cristallisé les tensions. Prenons l’exemple des mesures décidées par l’OTAN. La coopération que nous avions avec la Russie et les échanges réguliers ont été suspendus. Le Conseil OTAN-Russie ne se réunit plus, et je ne crois pas qu’il le fasse avant longtemps, car il faudrait pour cela que la Russie accepte de revenir à la table des négociations et discute des problèmes qui nous concernent tous. En revanche, tous les canaux de discussion n’ont pas été fermés : les ambassadeurs continuent de travailler ensemble et nous maintenons ouverts les moyens de parler avec les Russes, ne serait-ce que pour éviter des risques d’escalade et de méprise. De son côté, l’Union européenne a lancé des sanctions économiques dont la portée est souvent discutée, mais qui ont un véritable impact. En effet, au-delà de leur portée effective et de ce que signifie « frapper au portefeuille », ces sanctions envoient un signal politique fort, et encourageant quant à la capacité de l’UE à devenir un acteur essentiel dans la possible résolution de la crise ukrainienne. En outre, la prolongation des sanctions - alors que certains s’interrogeaient sur la décision de quelques pays courtisés par Moscou - rappelle que l’UE sait, quand elle le veut, tenir ferme ses engagements.

 

Sur les relations futures, je ne vois pas d’évolution à court terme. Force est de constater que si nous avons besoin de la Russie dans nombre de dossiers, l’inverse est aussi vrai. Nous devrions au moins admettre que si nous ne partageons pas les mêmes valeurs, au moins, nous avons des intérêts en commun qui devraient inciter à plus de flexibilité. Mais cela ne doit pas se faire en violant les règles du droit international, en piétinant les frontières reconnues et en agissant en flibustier.

 

« Il n’existe aujourd’hui aucun consensus quant

à une accession de l’Ukraine à l’Otan »

 

Quant à l’Ukraine, il existe un consensus sur la nécessité de réformer cet État, de le renforcer et de l’appuyer. Mais cela ne peut se faire à n’importe quel prix, et il n’existe ainsi pas de consensus sur un accès de Kiev à l’OTAN, pas plus que sur lacheminement dune aide militaire conséquente aux forces armées et aux forces de police ukrainiennes. C’est de la responsabilité individuelle des États et des nations que de soutenir ouvertement Kiev. Là encore, rappelons que lOTAN est dabord un ensemble de nations souveraines, et quon ne leur force pas la main. Les décisions sont prises selon la règle du consensus, ce qui veut dire aussi que le leadership américain, quon agite tel un chiffon rouge, est fantasmé. Pour ma part, je ferai une simple constatation. Il y a vingt ans, la Pologne et l’Ukraine, qui ont une population et un territoire semblables, et appartenaient tous deux au Pacte de Varsovie, étaient dans la même situation économique et politique. Aujourd’hui, et sans tirer plus de leçons qu’il n’en faut - notamment en rappelant les problématiques complexes liées à leur histoire propre - qui oserait nier que l’on ne pourrait trouver voies plus différentes qu’entre la Pologne, membre important de l’OTAN et de l’UE, géant économique à l’Est et l’Ukraine, déchirée par une terrible guerre et qui peine à sortir d’une crise rampante ?

 

PdA : Les révélations récentes à propos d’actes d’espionnage caractérisés par les États-Unis à l’encontre de leurs alliés français et allemand notamment imposent-elles, à votre sens, une redéfinition de nos partenariats militaire, diplomatique et économique avec Washington ?

 

G.L. : Dans le jeu hypocrite qu’est l’espionnage, la seule faute, c’est de se faire prendre. Au-delà des cris d’orfraie et des dénonciations, il faut raison garder et ne pas sur-réagir. En outre, écouter, ce n’est pas forcément entendre.

 

PdA : Avez-vous une position arrêtée quant à la stratégie à adopter s’agissant de la lutte contre l’organisation État islamique ?

 

G.L. : Hélas, si tel était le cas, je pense que d’autres auraient déjà proposé la martingale ! Je constate surtout que l’entrée de la Russie dans le jeu a complexifié les choses, et ne risque pas d’améliorer sensiblement la situation au Moyen-Orient. Les récentes coupures de presse montrent ainsi que depuis les bombardements de l’armée russe, le flot de réfugiés s’accroît... En étant un peu précis, et plus que des recommandations, je crois qu’il faut combiner plusieurs lignes d’opération et maintenir un effort constant dans les domaines suivants :

- La poursuite d’opérations militaires pour frapper Daesh et ses centres logistiques, lui interdire tout repli et forcer l’organisation à régresser, de quasi-État - ou d’organisation soi-disant étatique - au groupe qu’il était jusqu’alors.

- La privation de ses moyens de financement, et une lutte efficace contre ses moyens de subsistance : pensez que les fonctionnaires irakiens qui sont en zone occupée par Daesh continuent d’être payés par l’État irakien, et que Daesh prélève un pourcentage sur ces transactions ! Et je ne parle pas du trafic de pétrole ou de la contrebande d’objets archéologiques...

- Lutter contre le flot de combattants étrangers qui rejoignent Daesh et qui font peser, par leur retour possible, une menace forte d’actions dites « obliques », c’est-à-dire la perpétration d’actes terroristes par des personnes issues de ce même pays mais entraînées, et subventionnées par Daesh. Des sortes d’attentats contre Charlie, puissance 10.

- Lutter contre la propagande de Daesh. Prosélyte et très perfectionnée, la communication de ce groupe est à la pointe du progrès, en usant le plus récent des connaissances sur l’emploi des réseaux sociaux. Il faut poursuivre nos efforts et lutter efficacement dans le cyberespace contre cette menace.

- Soutenir les acteurs régionaux et nos partenaires qui sont en première ligne, comme la Jordanie et le Liban, pour éviter un effet de contagion de la crise.

 

PdA : Justement... Craignez-vous la survenance d’attentats terroristes majeurs sur le sol ou contre les intérêts français ? La population, et je rebondis en cela sur ma première question, est-elle efficacement sensibilisée en la matière ?

 

G.L. : Il me paraît difficile d’être vraiment préparé. La résilience, d’abord, est une capacité à ne pas perdre, ce qui constitue notre essence, et à récupérer, même après un choc traumatique. Je pense qu’en la matière, le problème est d’abord générationnel, et peut-être aussi politique. Nous vivons dans un monde qui tend à devenir plus complexe, plus dangereux et plus difficile, mais nous nous évertuons à donner le change, à réagir au cas par cas, ou au coup par coup, au lieu de fonder une véritable stratégie qui identifierait sur un large spectre ce que nous voulons faire, et ce qu’on y engagerait comme moyens et ressources. Aujourd’hui, la plupart du temps, on fait le contraire : on part de ce qu’on a, et on voit ce qu’on peut faire. C’est ne rien comprendre à la stratégie. Il y a un très bon article du Professeur Hew Strachan qui s’appelle The Lost Meaning of Strategy et qui identifie ces pis-allers. Il faudrait que tous le lisent et agissent en connaissance.

 

Que la France soit un objectif et une cible pour des groupes radicaux, je le conçois aisément. L’actualité de l’année 2015 l’a montré. La réaction du gouvernement, les choix affirmés d’une moindre baisse du budget de la Défense et un maintien (voire un léger mieux) dans les politiques de ressources humaines militaires ont été généralement bien accueillis, mais existe-t-il une vision à long terme ? L’opération Sentinelle, qui vise à aligner des soldats dans les lieux publics et devant les sites susceptibles d’être attaqués, fait des militaires des cibles immobiles ; cela ne permet pas d’avoir un effet dissuasif, bien au contraire. De plus, si le côté psychologique n’est pas négligeable, on évoque rarement à quel point cette mission est exigeante, et lourde de contraintes, car l’armée qui opère sur le territoire, c’est un geste fort mais pas anodin du point de vue juridique.

 

« Créons un pont entre la société civile et le monde militaire »

 

Sur le cas français, je pense que l’on devrait redonner un rôle aux acteurs que sont les enseignants, et les éducateurs en général. La notion d’instruction publique, au travers de l’éducation civique et morale, ne devrait pas être délaissée - j’ai conscience que c’est très 3e République. On oublie souvent que la défense d’un pays et de ses valeurs commence à l’école, avec une compréhension de qui l’on est, d’où on vient et de là où on souhaite aller. Les enjeux ne sont pas simplement sécuritaires, ils visent à redonner du lien social. Je suis aussi très attaché au rôle que peuvent jouer les réservistes et anciens militaires, en créant un pont entre la société civile et le monde militaire, pour apporter un enrichissement et une connaissance mutuelle favorables.

 

PdA : Un dernier mot ?

 

G.L. : Alors que nous sommes en 2015, et que nous commémorons le centenaire de la Grande Guerre, il serait peut-être utile de revenir sur les enchaînements qui ont conduit à la Première Guerre mondiale. J’ai été très frappe par le livre de Christopher Clarke, The Sleepwalkers, qui montre qu’enchassés dans un système d’alliances, les acteurs politiques d’avant 1914 n’avaient finalement pas réussi à limiter l’escalade et la marche à la guerre. Cela me marque parce que l’on entend beaucoup, ici et là, des réactions alarmistes sur l’actualité et la possibilité d’une troisième guerre mondiale. À mes yeux, si tel est le cas, il ne faut pas s’attendre à rejouer ou à revoir une conflagration telle que celle vécue par nos grands-parents. La limite aujourd’hui toujours plus ténue entre guerre et paix, au profit de « paix froides » entrecoupées de périodes de tensions dans tous les domaines, et pas seulement militaires, me semble caractériser ce qui est une nouvelle normalité.

 

Guillaume Lasconjarias

 

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27 octobre 2015

« Le sport, un vecteur de cohésion sociale », par Pierre-Henri Bovis

Pierre-Henri Bovis, jeune maire-adjoint d’Achères, dans les Yvelines, est depuis près de trois ans un habitué de Paroles d’Actu (à lire notamment, cet article mis en ligne lannée dernière). J’ai souhaité l’inviter à s’exprimer aujourd’hui sur une question moins « politicienne » qu’à l’accoutumée - bien quéminemment politique : le sport, qui est d’ailleurs, ceci expliquant aussi cela, le domaine premier de sa compétence à la municipalité. Merci à toi « PH » de t’être prêté au jeu, une fois de plus... Une exclusivité Paroles d’Actu, par Nicolas Roche.

 

« Le sport, un vecteur de cohésion sociale... »

par Pierre-Henri Bovis, le 26 octobre 2015

Les rencontres à la Mairie s’enchaînent mais ne se ressemblent pas... La délégation Sport est d’une richesse que je ne soupçonnais pas ; cela constitue déjà, en soi, une belle leçon d’humilité.

Le sport a toujours fait partie de ma vie. Le tennis, le volley, le football, la course... sont autant d’activités qui ont forgé ma personnalité. Malheureusement, le manque de temps m’empêche de plus en plus de pratiquer une activité sportive comme je le souhaiterais. Pourtant, nous sommes parvenus, avec une petite équipe de coureurs achérois, à garder un rythme régulier : une fois par semaine, pendant la pause déjeuner. Nous profitons de cette chance d’habiter dans une commune des Yvelines à dimension humaine, située entre la Seine et la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye. Nous courons en général durant quarante à cinquante minutes.

La culture physique est pleinement intégrée dans notre modèle sociétal, à tel point que les publicités autour du sport, de l’alimentation équilibrée font aujourd’hui partie de notre quotidien. Arnold Schwarzenegger, qui fut gouverneur de Californie, a très vite compris, dès le début des années 2000, l’impact du sport chez les citoyens en menant une politique ferme et ambitieuse de lutte contre l’obésité et de promotion de l’exercice physique. C’est le rôle des pouvoirs publics d’accentuer l’effort sur la communication sportive, ses bienfaits et ses valeurs.

Qui n’a pas en tête l’image des « Black Panthers », le poing gauche levé comme symbole de liberté et d’émancipation ? Pendant la Guerre froide, le sport et les sportifs étaient considérés comme des ambassadeurs des identités nationales. Une victoire lors dune épreuve suggérait la réussite d’un modèle social. Les Jeux olympiques ont très largement contribué à l’émergence, depuis quelques années, d’une « science sportive » : le sport est de fait devenu un pilier incontournable des relations internationales et, plus directement, des politiques publiques.

Il y a quelques temps, jai eu la chance de rencontrer, à Achères, une dame formidable de 82 ans qui force le respect... Trois fois par semaine, tôt le matin (à partir de 6h30), elle court six kilomètres pour garder la forme et préserver sa sociabilité. Le week-end dernier, jai eu lhonneur de marier un couple qui sest rencontré il y a 8 ans, par un heureux hasard... lors d'un footing !

Ces deux rencontres en quelques jours prouvent à elles seules la place occupée par le sport dans nos vies. Il est incontournable. Facteur de bien-être, de sociabilité, d'échanges, facteur d'intégration, il est un vecteur puissant de valeurs. Le tissu associatif joue d’ailleurs un rôle majeur en la matière, bien que trop souvent oublié par les politiques. En réponse au communautarisme, à la fragmentation - annoncée ou constatée - de notre modèle social, le sport est un ciment puissant qui favorise le maintien de ces valeurs, tellement fondamentales pour nos sociétés...

Le sport et en particulier les clubs sportifs ont un rôle essentiel à jouer au quotidien dans l’éducation et l’encadrement des jeunes, en ce qu’il est, là encore, un vecteur de cohésion sociale. Il est également une activité socio-économique en expansion. Les champions des différents sports doivent être les ambassadeurs dun modèle de réussite pour les plus jeunes. Dans les quartiers difficiles, il ne fait aucun doute que le sport assure, à son niveau, une réelle politique d’insertion.

 

PH Bovis

Pierre-Henri Bovis, maire-adjoint d’Achères en charge du Sport,

ici accompagné de son amie dans la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye...

 

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